LES MÉDECINS DIAGNOSTIQUEURS ET LES MÉDECINS EXPECTANTS
Partant du principe du docteur A. Latour que « la médecine sans thérapeutique est une inutile histoire naturelle «, il s’est formé toute une secte de médecins dit diagnostiqueurs — comme il y a les derviches tourneurs. Le fait est que leurs diagnostics tournent du jour au lende-
(1) Voilà pourquoi il est si essentiel de prévenir ce dernier, si on ne veut pas faire une « inutile histoire naturelle ». . D r B.
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main. En vain leur dit-on que dans l’art de guérir le meilleur diagnostic est de n’avoir point à en faire ; ils répondent imperturbablement : « C’est qu’il n’y a pas de maladie » ; car pour eux sans lésion organique il n’y a rien. Les troubles purement fonctionnels ils les dédaignent. Comme le leur reproche spirituellement Molière dans son Malade imaginaire, il leur faut des maladies dignes de les occuper ; ils dédaignent tout ce menu, fatras de maladies ordinaires — ces bagatelles de rhumatismes — de fluxions — ces fiévroles — ces vapeurs —■ ces migraines. Ils veulent des maladies d’importance : de bonnes fièvres continues, avec des transports au cerveau — de bonnes fièvres pourprées — de bonnes pestes — des bonnes hydropisies formées —de bonnes pleurésies avec des inflammations de poitrine : c’est là qu’ils se plaisent ; c’est là qu’ils triomphent !
On voit que la médecine allopathique a peu changé depuis et qu’un nouveau Molière serait grandement nécessaire. Mais .cela ne changerait pas nos grands médecins ! puisqu’il faut que la lésion organique soit confirmée avant qu’ils daignent s’en occuper.
Certes, nous ne voulons pas dire du mal des moyens de diagnostic qui font du corps malade une sorte d’échiquier où se décide la lutte entre le mal et l’art, hélas ! trop souvent aux dépens du pauvre malade ; mais nous prétendons que cette précision même, ne fait que ressortir davantage l’impuissance de l’allopathie. Ouvrez au hasard un compendium anatomo-pathologique : on est effrayé de l’immense variété et du nombre de lésions organiques dont autrefois on ne soupçonnait pas l’existence. Guérissait-on davantage ? En tout cas, on ne mourait pas moins.
De là est venue une autre secte : celle des médecins expectants. Ceux-ci se complaisent dans le rien-faire ; toujours — bien entendu — en vue de la lésion organique : mais ils prétendent que celle-ci est toute la maladie et que, par conséquent, on ne peut l’éviter. La nature — c’est-àdire la constitution du malade — décide seule la question de vie ou de mort : Be or not lo be.
C’est ainsi qu’ont raisonné les fatalistes de tout temps. Au fond, il n’y a là qu’un sentiment de paresse. Voilà pourquoi ils répudient toute idée nouvelle. Voilà pourquoi ils malmènent la dosimétrie, la traitant de charlatanisme, de chantage, spéculant sur le désir de vivre propre à tout homme, malade ou non. En vain leur met-on sous les yeux les résultats : ils les nient, ou prétendent que cela se serait fait de même si on n’avait rien fait. A ces sourds ayant des oreilles pour entendre, et à ces aveugles ayant des yeux pour voir, que répondre? Évidemment rien : mais les laisser se morfondre dans leur opposition chagrine, et attendre patiemment leur mort pour commencer une ère médicale nouvelle. Ça a été ainsi
de tout temps : toutes les grandes découvertes n’ont commencé à porter leurs fruits qu’après la disparition de leurs adversaires. C’est que dans le monde tout est intérêt personnel. L’intérêt public ne commence que lorsqu’il est devenu l’intérêt d’un chacun. .Aujourd’hui, on ne déblatère plus contre les chemins de fer parce que tout le monde s’en sert. De même la dosimétrie ne prendra son extension véritable que lorsque les princes de l’allopathie auront disparu. Jusque-là, il faut que les malades en prennent leur parti. Il faut qu’ils guérissent d’eux-mêmes, sinon, non! — Sous ce rapport l’allopathie nest guère plus avancée qu’on ne l’était au temps d’Hippocrate. Qu’on parcoure son livre des Épidémies-, on j trouvera des histoires de maladies qu’on serait tenté de croire faites de nos jours. Ce sont des luttes de trente, quarante, soixante et même cent jours, au bout desquelles le malade succombe, et où, s’il s’en tire, c’est au prix d’une longue convalescence, qui lui constitue une maladie nouvelle. Et les journaux — pour peu que ce soit un personnage en vue — d’enregistrer chaque jour les bulletins de la maladie : « Le malade a pu dormir et prendre quelques aliments. » Demain, c’est autre chose, mais guère mieux ; et cela pendant des semaines et des mois, si sa forte constitution le permet. Mais quant au traitement, jamais il n’en est question. D’où l’on peut conclure quon n’en a fait aucun, car un traitement, pour mériter ce nom, doit être quelque chose de décisif. Il est vrai qu’en laissant marcher la maladie on s’éloigne de plus en plus du but, c’est-à-dire le rétablissement de la santé. On a oublié le précepte d’Ovide :
Principiis obsta, sero medicina paratur,
Cum mala per longas involuere moras.
C’est-à-dire qu’on a laissé s’épuiser les forces du malade. Nous voulons admettre-que, dans quelques cas, c’est une question de temps ; mais encore faut-il que la nature, dont on attend la guérison, en ait le moyen. Voilà pourquoi la médecine expectante — qui remet tout au lendemain — est la plus inopportune des médecines. Si Hippocrate a dit : Primo non nocere, c est qu il n’avait pas le moyen de faire autrement ; tandis qu’aujourd’hui, nous avons ceux que la science met à notre disposition. La thèse est donc changée : on nuit pour n’avoir rien fait — ou du moins rien d’efficace (1).
(1) On nous pardonnera ces critiques, que notre âge et notre expérience légitiment. D r B.
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