ÉPIDÉMIE DE FIÈVRE PUERPÉRALE A POITIERS, PAR LE DOCTEUR JABLOUSICI
(Société de médecine pv.blique et d’hygiène professionnelle, 28 mai 1884.)
Infandum Regina jubés" renovare dolorem Virgile.
Les épidémies de fièvres puerpérales sont assez rares en dehors des hôpitaux et des maternités. Nous avons eu le malheur de perdre notre fille unique dans une épidémie de ce genre, à Gland. La question de la septicémie puerpérale étant encore en litige, il est bon de recueillir les faits qui peuvent l’éclairer.
1 er fait. —M™ M..., trente ans,- secondipare, atteinte d’un emphysème pulmonaire. Accouchement naturel. Pendant les trois premiers jours rien d’anormal. Le quatrième jour un peu de fièvre et de la diarrhée. Suppression des lochies. Toux accompagnée de dyspnée. Congestion pulmonaire. Plusieurs vésicatoires. La fièvre augmente. Le surlendemain frissons répétés — ainsi que les jours suivants — délire. Mort neuf jours après les couches. Diagnostic : Septicémie puerpérale.
2 e fait. — M m * D..., primipare, vingt et un ans, demeurant dans le même voisinage. Travail lent. Application du forceps. L’enfant, mort en apparence, est rappelé à la vie par l’insufflation et les frictions. Délivrance naturelle. Ventre sensible,dur, convulsé. Utérus contracté.Presque immédiatementfièvre: ^pulsations. Le lendemain, ventre ballonné, sensible au toucher : 105 puis ; lochies rares et brunâtres, utérus dur et comme convulsé. Le soir, 120 puis., ventre de plus en plus ballonné. Sangsues sur l’hypogastre,onguent napolitain, sulfate de quinine. Le surlendemain, état encore aggravé : constipation, pouls plein : 130 et le soir 155, soif ardente ; peu de nausées. Boissons réclamées et prises en grande quantité. Dans la nuit un peu de délire. Le quatrième jour amélioration apparente : pouls 132; temp. 40' c. Cataplasmes, synapismes. Les lochies restent supprimées. Dans la soirée, délire, qui continue jusqu’à la mort, le cinquième jour, après une période de collapsus d’environ uné heure. Traitement : musc, potion alcoolique faible, sulfate de quinine, onctions sur le ventre, douze sangsues.
3 e fait. — M me B..., demeurant dans le même quartier, primipare, accou-
chement spontané d’un enfant mort-né. Arrachement du placenta adhérent dans une certaine étendue. Une demi-heure après la délivrance, syncope pendant près de quatre heures sans hémorragie. Injections hypodermiques d’éther, ergotine. Les deux jours suivants, état satisfaisant en apparence. Le troisième jour, ballonnement du ventre ; fièvre (104 puis.). Application d une couche de collodion. Lavement. Le soir, les lochies se sont arrêtées, ventre sensible, diarrhée, quelques vomissements. Le sixième jour, fort frisson, suivi de sueurs froides, pouls petit. Punch. Injections hypodermiques d’éther, subdélire, avec des moments d’excitation alternant avec des périodes de calme. Péritonite de plus en plus accentuée. Mort dans la nuit du septième au huitième jour.
4 e FAIT . M m0 L. G..., vingt-huit ans, demeurant dans le même quartier. A la suite d’imprudences fausse couche de cinq mois. Même sage-femme que chez les malades précédentes. Extraction de caillots à la suite du délivre. Deux jours après, léger frisson, suivi de fièvre modérée. Evacuations alvines fréquentes avec coliques. Le lendemain, sensibilité de l’hypogastre et des fosses iliaques, fièvre assez intense (100 puis.) ; temp. 38° c. environ ; lochies diminuées, pas de nausées ni de vomissements. Application de collodion sur le ventre. Lavement laudanisé. Potion d’alcoolature d’aconit ; 60 centigrammes de sufate de quinine en deux doses, dans la journée. Le jour suivant l’éïat va en s’aggravant ; pouls 120; temp. 39° c. Diarrhée continue, météorisation du ventre. Pilules de 1 centigramme d’extrait thébaïque. On continue la quinine et les applications de collodion. Le jour suivant l’état va toujours s’aggravant ; pouls 120; temp. 40° c. Altération des traits, yeux excavés, regard fixe, langue sèche, lèvres et narines fuligineuses, soif excessive, dégoût des aliments, quelques nausées, ventre de plus en plus ballonné, mais peu sensible; la diarrhée a cessé. Continuation du traitement : glace à l’intérieur, cataplasmes sur le ventre. Le lendemain les lochies reviennent un peu, mais le ventre est énorme; fièvre continue, dyspnée, insomnie, rêvasseries, subdélire, stupeur et somnolence augmentent de plus en plus. Face grippée, faiblesse excessive. Même traitement. Le jour suivant sueur froide par tout le corps, pouls petit, fréquent, misérable. Dans la soirée coma et mort.
Ces quatre faits font voir combien la métro-péritonite puerpérale épidémique est insidieuse. Nul doute qu’il n’y ait eu contagion directe, c’est-à-dire parla sage-femme et les médecins. Mais un grand enseignement en ressort : c’est que le traitement n’a pas été à la hauteur de la gravité du mal. Quand notre unique enfant fut victime d’une semblable épidémie — il y a vingt-cinq ans — il n’était pas question de dosimétrie, et le traitement classique institué ne fut pas plus heureux que dans le cas qu’on vient de lire. Aujourd’hui il n’en serait plus de même et nous sommes certain que les alcaloïdes feraient leurs preuves décisives. Aussi
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nous ne saurions assez déplorer le silence de l’École sur notre méthode. Les médecins ne se croient pas responsables quand ils ont traité selon les règles classiques ( secundum artem ) : ils devraient comprendre cependant que ne pas suivre le progrès c’est rester dans la voie de la mort. Le fatalisme n’est pas permis en médecine ; on ne guérit et ne meurt parce que la maladie le voulait ainsi, mais parce qu’on, n’a rien fait pour s’y opposer. Dans les quatre cas le traitement a été le même : opium, alcool, quinine. Il eût fallu, dès le début, recourir aux alcaloïdes défervescents : la strychnine, la vératrine, la digitaline, contre l’élément fièvre; la morphine, l’hyosciamine, l’atropine, contre l’élément douleur spasme; la quinine (arséniate, hydro-ferro-cyanate), contre les accès : coup sur coup et non à longs intervalles. Voilà ce qu’enseigne la dosimétrie ; mais ce que l’École sera longtemps encore à admettre. Il faudra toute une nouvelle génération de médecins pour appliquer le principe de la jugulation des maladies aiguës. Que le confrère de Poitiers ne nous en veuille pas d’avoir relevé ses observations : en médecine il n’y a pas de confraternité qui tienne. Amiens Plato, sed magis arnica veritas : car la vérité c’est la vie des malades. En vain voudrâit-on tenir la dosimétrie à l’écart ; elle éclate dans des désastres de l’allopathie. Nous avons été longtemps à trouver notre route de Damas, mais maintenant que nous y sommes, aucune puissance au monde ne saurait nous en détourner. C’est dans leur camp que nous irons attaquer nos adversaires ; il faudra bien qu’ils acceptent la bataille. L’École a beau maintenir son infaillibilité : il en sera comme de tout culte qui se tient en dehors du progrès.