DE LA PLEURÉSIE INFECTIEUSE
[Journal des connaissances médicales, 8 février 1883.)
« Les malades sont habituellement frappés au milieu de la santé, mais le plus souvent après un surmènement de causes variables qui a
plus ou moins affaibli l’organisme. La pleurésie peut même être secondaire et survenir dans l’état puerpéral ou après une fièvre éruptive. Le début est ordinairement brutal et presque foudroyant : un grand frisson, un point de côté, une anxiété extrême, comme si on se trouvait en présence d’une pneumonie franche. La fièvre atteint d’emblée son maximum et jette les malades dans une prostration marquée. Il peut arriver, toutefois, que les phénomènes de début soient beaucoup plus insidieux. Les signes d’auscultation et de percussion ne présentent rien de spécial ; on constate seulement que l’épanchement s’élève avec une grande rapidité. Mais c’est dans l’état général que se trouve la véritable caractéristique de la maladie ; il présente dès le début une extrême gravité : faciès stupide, abattement ; c’est un véritable état typhoïque qui n’a pas manqué de frapper tous ceux qui se sont trouvés en présence de ces sortes de pleurésies. Il peut se joindre à cet état de la diarrhée, des épistaxis, un délire calme ou quelquefois furieux. A mesure que la maladie fait des progrès, la dyspnée s’accroît, le faciès se cyanose ; mais cette dyspnée, souvent très précoce, tient plus encore à l’empoisonnement du sang qu’à l’épanchement. La température, très élevée, atteint d’emblée son maximum et se maintient comme dans les septicémies chirurgicales les plus graves. Si, enfin, on vient à pratiquer la thoracocentèse, on obtient un liquide un peu louche, mais non purulent, et où le microscope permet de constater un grand nombre de bactéries. Si l’on est conduit à faire une seconde et surtout une troisième ponction, on peut être à peu près certain que le liquide sera purulent.
Le traitement est indiqué par l’état général et par l’état local. Comme en toute pleurésie, il faut immobiliser le thorax par un plastron collodionné, ou mieux, un bandage ouaté et amidonné. Le malade sera placé dans un plan fortement incliné, les épaules relevées afin de favoriser la respiration abdominale. Quant au traitement interne ou général, rarement la saignée sera indiquée — à moins que la pleurésie ne soit franche et le pouls dur. Une saignée exploratrice sera pratiquée ; ou bien on appliquera des ventouses scarifiées, en même temps qu’on donnera à l’intérieur : comme variante , la cicutine, afin de calmer les douleurs intercostales — et comme dominante , la strychnine (sulfate), l’aconitine, la digitaline, la colchicine, ■ toutes les demi-heures 3 à 4 granules de chaque, car il s’agit d’aller vite si on veut éviter l’épanchement. Il ne faut pas craindre l’effet toxique de ces alcaloïdes, ils seront vite écoulés au dehors par les urines. Enfin il faudra tenir compte de l’élément infectieux ou palustre et recourir à la quinine (arséniate, hydro-ferro-cyanate), qu’on saura combiner aux alcaloïdes précédents, en alternant:
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ainsi, toutes les demi-heures : strychnine, aconitine, digitaline, colchicine, 3 granules de chaque, et quinine (arséniate ou hydro-ferrocyanate), 6 granules. La défervescence sera prompte et tout se réduira pour ainsi dire à une entorse de la poitrine, car on ne saurait mieux comparer le thorax qua une articulation. Feu le docteur Nélaton, en parlant dans ses leçons de nos appareils ouatés, disait, sous forme de douce ironie, que notre foi dans ces appareils était telle que nous les appliquions jusqu’aux poumons. Il ne pensait pas dire aussi vrai. Aussi bien si ce grand chirurgien vivait encore, il eût accordé à la dosimétrie l’attention qu’elle mérite. Il n’était pas comme ces prétendus princes de la science qui ont peur du progrès. Sans avoir un esprit dinitiative, il était attentif à tout ce qui se passait de nouveau autour de lui, toujours prêt à l’expérimenter loyalement, sans arrièrepensée ou parti-pris. Aussi il a formé des élèves qui out gardé la religion de sa mémoire. On ne saurait en dire autant des Cerbères qui veillent aux portes de l’Académie, toujours prompts à se lancer sur les intrus qui voudraient les franchir sans prendre préalablement la consigne, laquelle est encore, comme au temps de Molière :
Nul n’aura de l’esprit, hors nous et nos amis.
ANGUNE DIPHTHÉRITIQUE RÉCIDIVANT LE VINGTIÈME JOUR SUR LE MÊME SUJET. — PARALYSIE PRÉCOCE DU VOILE DU PALAIS.
Il s’agit d une jeune tille, traitée à l’hôpital Laënnec, dans le service du docteur Ferrand. Elle avait été traitée antérieurement pour une angine diphthéroïde. « Le soir du jour où elle fut admise à l’hôpital, nous notons, en effet, l’existence de fausses membranes épaisses, tapissant une partie de l’arrière-gorge, mais surtout visibles sur l’amygdale droite et sur le bord du voile du palais qui en étaient en grande partie recouvertes. Ces fausses membranes adhérentes, faisaient défaut sur plusieurs points au niveau desquels la muqueuse du pharynx était encore rouge et exulcérée. En même temps que son angine apparaissait, la malade avait remarqué la difficulté quelle avait à parler correctement. Sa voix était devenue tout à coup nasillarde et avait perdu son timbre habituel : il existait évident-
-ment une paralysie du voile du palais qui, d'ailleurs, s’accentua tous les jours de plus en plus. Aux repas, les boissons sont souvent rejetées par le nez. L’examen du voile du palais nous fait en outre constater son inertie et son insensibilité; le doigt peut impunément exciter la luette, sans qu’il se produise aucun phénomène nauséeux.
Le 9 octobre, nous essayons en vain de faire prononcer à la malade . certaines consonnes à timbre éclatant, et certains mots/parmi lesquels les noms des rues « Coquellière et Duquesne » sont absolument dénaturés ; elle ne peut plus siffler ni souffler la flamme d’une bougie. La paralysie du voile du palais est donc chez elle un fait avéré ; d’ailleurs elle souffre peu et n’a pas de fièvre. Nous trouvons sous l’angle de la mâchoire un ganglion indolent. «
Le 10 octobre, quelques lambeaux flottants se détachent spontanément de l’amygdale; partout ailleurs ils restent adhérents. M. Ferrand les considère comme diphthéritiques et prescrit une potion :
Chlorate de potasse .. 4 grammes.
Eau de chaux.50 »
Sirop de Tolu.100 »
Le 12 octobre, l’amygdale se déterge, mais la paralysie du voile du palais persiste. Il est encore facile de promener le doigt impunément dans le pharynx, sur la luette et l’épiglotte, sans les voir se contracter. Deux jours se passent ainsi, lorsque enfin la malade voyant sa santé se rétablir demande à sortir, bien que son voile du palais soit à peu près inerte. Quelques jours plus tard, M. Ferrand est appelé en ville, dans la famille où notre ancienne malade était en service. Cette dernière — et à sa suite une jeune fille de la famille — avait été reprise et prise l’une et l’autre, presque simultanément, d’une angine diphthéritique exactement semblable à la première, avec fausses membranes grises adhérentes, etc. Les deux malades durent être isolées des autres habitants de la maison. La chambre de la bonne, soupçonnée de renfermer quelques agents infectieux, fut, sur l’ordre de M. Ferrand, assainie et remise à neuf. La guérison des deux malades est maintenant complète.
Cette observation démontre la réapparition immédiate d’une angine diphthéritique chez une malade rentrée dans un milieu probablement ■infectieux; d’autre part, elle confirme le fait déjà connu de la paralysie diphthéritique dès le début de l’angine.
Peut-être faut-il attribuer à l’intensité de l’agent infectieux la rapidité -avec laquelle se sont développés les phénomènes paralytiques et le cai’ac-
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tère contagieux conservé pat’ l’angine après sa réapparition. (H. Douchez, interne des hôpitaux.)
Réflexion. — Nous ajouterons que dans ces sortes d’affections il faut détruire l’agent diphthéritique, c’est-à-dire l’espèce de champignon vénéneux qui s’attache dans la plaque qui lui serf de nidimentum ; mais en même temps, fumiguer en quelque sorte le sang au moyen du sulfure de calcium, et faire tomber la fièvre par les alcaloïdes défervescents : aconitine, vératrine, hydro-ferro-cyanate de quinine. Quant à la paralysie, elle exige l’emploi de la strychnine ou de la brucine. Comme topique, on aura recours au suc de limon ou au tannin.
Ces moyens sont d’autant plus faciles à appliquer que la gorge est peu sensible et même complètement inerte, comme le fait voir l’observation que nous venons de reproduire.
Nous ferons encore remarquer combien avec la méthode dosimétrique, les traitements seraient abrégés dans les hôpitaux, où l’on ne fait généralement que de la médecine expectante; laissant même les malades sortir non guéris, au risque de répandre la contagion au dehors.
Sans doute nous ne ferions pas ces remarques — qu’on pourrait croire dictées par un intérêt personnel —mais la folle guerre du silence qu’on fait à la dosimétrie m’oblige d’employer le procédé du barbier du roi Midas.