CAUSES ET DIAGNOSTIC DES PÉRICARDITES
M. Jaccoud insistait, avec raison, dans une de ses cliniques, sur la difficulté avec laquelle on reconnaît la péricardite, car, en dehors du rhumatisme articulaire aigu dont elle constitue une complication attendue,cette affection survenant secondairement et à petit bruit dans un grandnombre d’états morbides, peut évoluer à l’insu du médecin, tuer un malade qui semblait devoir échapper aux atteintes de la maladie primitive, ou tout au moins hâter le dénouement fatal et donner lieu à une surprise d'autopsie. Comme on l’a dit, la péricardite veut être recherchée avec soin; mais celui-là seul pensera à la rechercher qui saura les cas où elle se montre fréquemment ou à titre d’exception. Rappelons donc, outre les faits classiques et connus de chacun, ces circonstances moins
habituelles dans la pratique, mais que des observations de plus en plus nombreuses des praticiens de tout pays nous ont signalées.
1 Tous les traités classiques distinguent la péricardite primitive et la péricardite secondaire .- pourtant la première de ces deux variétés a été, à plusieurs reprises, sérieusement attaquée. M. Leudet l’admettait dans un sixième des cas; d’autres n’ont voulu la reconnaître idiopathique qu’une fois sur quatre-vingt-dix-neuf. Sans pouvoir trancher le différend par des chiffres, on doit admettre que cette variété est réelle, mais très rare ; qu elle reconnaît alors l’une des deux causes suivantes : le traumatisme ou le froid. Les péricardites traumatiques n’offrent pas un très grand intérêt; il suffit de connaître la possibilité de leur existence pour ne pas les méconnaître, car toutes les fois qu’un choc, une compression ou une plaie ont été constatés à la région précordiale, on aura soin d’ausculter soigneusement et pendant plusieurs jours le blessé afin de guetter 1 apparition de toute complication cardiaque ou péricardique.
La péricardite par le froid a été surtout révoquée en doute par les .adversaires des péricardites primitives—du moins en tant que consécutive a l’action du froid seul et en dehors d’une attaque de rhumatisme aigu. On ne voit pas pourquoi la seute action du froid ne suffirait pas à déterminer une inflammation de la séreuse péricardique, quand elle suffit à enflammer si facilement la plèvre. D’ailleurs, les faits existent authentiques : Corvisart, Bouillaud en avaient déjà observés. Tout récemment encore on en publiait.
Je sais bien que quelques médecins ont nié la pleurésie a frigore , en dehors de la diathèse rhumatismale; quand elle n’est pas liée à la tuberculose, la pleurésie serait pour eux une manifestation directe du rhumatisme sur une séreuse. Ne nous embarrassons point outre mesure de ces questions de doctrine. Ce que nous admettons volontiers avec Bamberger, c’est que, même primitive, la péricardite frappe le plus souvent des organismes mis en état de déchéance passagère ou définitive par les privations ou les fatigues — surtout l’alcoolisme ; mais c’est la péricardite secondaire qui doit intéresser presque uniquement; c’est elle qui nous tend des pièges en clinique ; c’est elle que nous devons démasquer.
2° Une indication utile à établir parmi les péricardites secondaires — au point de vue des causes qui leur donnent naissance—est celle qui les répartit en trois groupes, suivant que l’inflammation de la séreuse se développe par propagation de l’inflammation d’un organe voisin, est déterminée par la présence de produits néoplasiques, ou qu’elle dépend d’un état général : diathésique, dyscrasique ou infectieux. Il faut préciser en donnant des exemples. Il n’y a point lieu de s’étonner que par sa pro-
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pagation la pleurésie — quand elle siège à gauche — et la pneumonie soient des causes de péricardite. Moins souvent on a pu incriminer une inflammation de l’aorte (aortite aiguë), un anévrisme de celle-ci, une suppuration du sternum, des côtes ou des vertèbres, un abcès du médiastin, même.une péritonite ou une hépatite. Faut-il considérer l’endocardite, la myocardite comme des causes de péricardite? On a coutume de le dire, mais c’est peut-être par abus de langage, car la solidarité est telle entre la membrane interne du cœur, sa paroi musculaire et son enveloppe ; leurs vaisseaux lymphatiques communiquent si librement qu’il est naturel de voir dans un grand nombre de cas les deux séreuses frappées simultanément par la même influence morbide, le rhumatisme surtout. D’ailleurs, c’est une loi de pathologie générale que la conformité de tissus expose les organes aux mêmes manifestations pathologiques. La présence de produits néoplasiques, à la surface ou dans l’intérieur du péricarde est une cause d’inflammation pour celui-ci — que le néoplasme soit cancéreux ou tuberculeux. On a cru autrefois — pour le péricarde comme pour la plèvre et le péritoine — que le cancer déterminait dans les séreuses un épanchement constamment hémorragique ; on n’en est plus à compter les exceptions à cette règle : la péricardite cancéreuse peut exister avec un épanchement purement séreux. Quant à la péricardite tuberculeuse, elle n’est sans doute pas une manifestation fréquente de la tuberculose; elle peut n’apparaître que dans la période ultime de la phtisie, mais elle peut aussi devancer les autres manifestations. Elle peut d’ailleurs, comme dans toute péricardite, rester sèche ou s’accompagner d’épanchement.
Les états morbides généraux susceptibles d’engendrer la péricardite, sont : diathésiques, dyscrasiques et infectieux. Le plus fréquent de ces états, c’est le rhumatisme. Cela est tellement vrai, qu’il n’est pas de praticien qui n’ausculte avec soin le cœur de tout rhumatisant, afin de guetter l’apparition d’une lésion valvulaire ou d’un frottement péricardique. Dans le rhumatisme blerinorrhagique, où concurremment aux arthropathies blennorrhagiques, suivant la doctrine à laquelle on se rattache, la péricardite a été vue plus d’une fois. La péricardite est moins souvent associée à la chorée que l’endocardite ou l’endopéricardite. Parmi les dyscrasies, -c’est la maladie de Bright, ou pour parler plus exactement, l’urémie, qui souvent donne lieu à la péricardite. Toute dégénérescence étendue et chronique des reins, quelle qu’en soit d’ailleurs la nature, si elle aboutit à l’intoxication urémique, peut se compliquer de péricardite. Les états infectieux de tous genres sont des facteurs de péricardite. Parmi le groupe de fièvres éruptives, cest la scarlatine qui est le.plus
souvent accompagnée de péricardite. La fréquence des ^arthropathies et des néphrites peut être invoquée comme intermédiaire entre la fièvre éi uprive et 1 affection péricardique. Il en est de même dans la rougeole, la variole, la varicocèle. L’érysipèle, la diphthérie, la fièvre typhoïde, l’engendrent moins souvent. La cachexie palustre a déterminé une péricardite suppurée : mais ce sont surtout les maladies pyohémiques qui ont une importance étiologique considérable : qu’elles agissent directement sur la séreuse ou que celle-ci s’enflamme par propagation des abcès métastatiques du myocarde.
Nous bornons ici la citation pour en venir de suite au traitement. On a vu que les auteurs ne sont pas d’accord sur la péricardite primitive; et ils ont invoqué le numérisme. C’est que la maladie n’existe pour eux que matériellement : c’est-à-dire que le péricarde soit atteint dans sa texture ; et ils perdent ainsi un temps précieux -— en attendant que le diagnostic puisse être établi, c’est-à-dire les vingt-quatre ou quarante-huit premières heures. Cependant, les symptômes prodromiques dénoncent la gravité du mal. Nous citerons ici un cas qui nous est personnel et qui se trouve déjà consigné au Répertoire :
Nous trouvant de passage à Bordeaux — dans un de nos voyages en Espagne — par une journée brûlante du mois d’août, et ayant commis 1 imprudence d ôter notre gilet de flanelle, nous fûmes surpris par une averse qui nous trempa de la tête aux pieds. Pendant la nuit suivante, nous nous réveillâmes avec une douleur poignante au cœur, une sueur froide, un pouls petit et très accéléré, au point de ne pouvoir le compter, de l’anxiété précordiale, avec difficulté de respirer, toux sèche et saccadée, presque à nous sentir défaillir. Nous comprîmes de suite la gravité de notre position et sans appeler à notre aide, nous prîmes dans notre pharmacie de poche -— qui ne nous quitte jamais — des granules d’arséniate de strychnine, daconitine, de digitaline : 2 de chaque tous les quarts d’heure. Au bout de deux heures la détente se fit et une abondante diurèse vint nous montrer que nous étions réellement sous l’influence médicamenteuse, c’est-à-dire que nous avions ingurgité 16 granules d arséniate de strychnine et autant d aconitine et de digitaline, soit S milligrammes de chaque. Le lendemain nous continuâmes les granules, mais à plus longs intervalles et.en les alternant avec l’hydro-ferrocyanate de quinine.
Les hommes de l’École diront que nous n’avons pas eu de péricardite, et tout simplement un point cardiaque ; mais nous ne sommes pas tellement imbu d organicisme que nous attendions après ce dernier pour agir. Nous pensons, au contraire, que toute maladie, instantanée — comme l’est
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la péricardite a frigore — doit être attaquée incontinent. Que nous importe que les hommes de l’École nous reprochent de porter à l’actif de la dosimétrie'la jugulation de maladies qui n’ont pas existé? Leurs résultats, à eux, ne sont pas tellement rassurants qu’il faille attendre pour agir : c’est-à-dire faire de l’expectation armée. Cette science du diagnostic — sur laquelle se bâtissent les renommées — nous touche fort peu, et nous préférons qu’on nous reproche d’avoir combattu un mal imaginaire, plutôt que de nous trouver impuissant devant un mal réel.
LF B.