THÉRAPEUTIQUE GÉNÉRALE
Des diverses méthodes thérapeutiques ; de l'analyse clinique et des indications en thérapeutique. — Préleçons du cours de thérapeutique et de matière médicale à la Faculté de Montpellier (1883), par le professeur Grasset.
En parcourant le Bulletin général de thérapeutique (numéro du 15 septembre 1884), notre attention s’est portée sur le paragraphe suivant, relatif à la jugulation des maladies aiguës :
« Nous avons critiqué, l’an dernier, l’abus de la jugulation faite par les dosimètres. Nous considérons comme une erreur d’ériger la jugulation en principe. Nous ne condamnons pas pour cela, d’une manière absolue, cette méthode pour tous les cas : on n’admet plus guère les émissions sanguines jugulatrices que Lordat avait appelées le knout de la thérapeutique (parce que le knout terrasse le coupable sans le corriger, comme en médecine la jugulation abat la maladie externe sans supprimer le vice initial) ; mais on peut faire certaines jugulations : comme celle que l’on obtient dans la fièvre intermittente par le vomitif cité plus haut. »
Nous savons gré au savant professeur de Montpellier d’avoir nommé les dosimètres — il est vrai comme une sorte d’exécuteurs de hautes œuvres — mais nous ne nous attendions pas à voir confondre la dosimétrie avec le knout thérapeutique , selon l’expression pittoresque de Lordat, parfaitement appropriée aux saignées jugulatrices et aux remèdes violents de l’allopathie qui supprimait la maladie externe tout en laissant subsister le vice interne. Si Lordat avait vécu de nos jours, certainement il eût admis la dosimétrie parce que l’École de Montpellier était vitaliste. Quanta mutata ab ilia! L’honorable professeur Grasset n’admet donc pas la jugulation brutale .- en cela il a raison. Mais là où il a tort, c’est lorsqu’il reproduit les vieilles distinctions scolastiques, au point de faire croire que nous retournons au moyen âge. C’est ainsi qu’il parle de la métasyncrise, qui, pour lui, est une perturbation atténuée. Voyez combien ce vocable est perfide : Perturbation atténuée? C’est donc qu’il y a des perturbations violentes qui suppriment le malade plutôt que la maladie.
« Ce vieux mot emprunté aux méthodistes , signifie l’action de rétablir dans
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leur situation normale les atomes divisés par la maladie (sic) : on agit ainsi quand l’opium, la belladone, donnés à hautes doses, ne doivent plus servir seulement comme narcotiques, mais véritablement par intoxication. »
Quel aveu ! c’est — comme l’a dit le professeur Forget, dans ses Principes de thérapeutique — « une décharge à mitraille dont on espère que quelques éclats pourront atteindre l’ennemi » : c’est-à-dire que « pour rétablir les atomes dans leur situation normale », on se sert du « pavé de l’ours ».
« La perturbation proprement dite, est le plus haut degré de la métasyncrise ; ces méthodes peuvent employer les moyens pharmacologiques ou hygiéniques. Les médicaments modifient beaucoup, mais souvent l’hygiène suffit.
C’est ce que Bouchardat avait nommé de 1’ « hygiène thérapeutique » ; mais plus on tarde d’employer les premiers, plus les seconds sont inefficaces. C’est le résultat ordinaire de l’expectation en médecine : d’une maladie ou trouble dynamique, on laisse se former des lésions organiques, qui seules pour les allopathes constituent la maladie.
« La métasyncrise peut être aiguë ou chronique, suivant qu’elle s’adresse à une maladie aiguë ou chronique. »
C’est là le principe que nous avons introduit en dosimétrie (aux maladies aiguës un traitement aigu — aux maladies chroniques un traitement chronique — non pour perturber, mais pour calmer, modérer les mouvements morbides, c’est-à-dire ramener l’ordre dans le désordre, et non « rétablir dans leur situation normale les atomes divisés par la maladie (!) »
« Elle (la métasyncrise) peut enfin être générale ou locale... La perturbation locale est, à proprement parler, ce que nous appelons la substitution : toutes les cautérisations destinées à substituer une inflammation artificielle, simple, à une inflammation virulente spécifique, rentrent dans ces méthodes, dont vous comprenez ainsi l’étendue et l’importance. »
Il est fâcheux que de pareils principes soient développés par un professeur à ses élèves. Magister dixit! C’est-à-dire qu’une fois dans la pratique, ils n’auront rien de plus empressé que de les appliquer. Se trouveront-ils devant une angine couenneuse? Vite! le nitrate d’argent, les acides minéraux concentrés. Et ils ne verront pas qu’ils font ainsi des victimes sous le couvert de leurs cahiers !
« Remarquons, en dernier lieu, qu’il faut bien distinguer cette action mèta-
syncritique d’un médicament, de son action directe sur un élément morbide à combattre : ainsi l’opium luttant contre l’élément insomnie et produisant le sommeil, n’est pas mètasyncritique; ce même opium agit, au contraire, métasyncritiquement quand il perturbe un organisme névrosique par l’assoupissement profond dans lequel il jette. »
C’est la question : Quare opium facit dormire? Et la réponse à icelle : Quia est in eo virtus dormitiva. Depuis les expériences de Cl. Bernard, on ne devrait plus admettre pareilles propositions à l’examen. L’assoupissement profond dans lequel l’opium jette « pour perturber un organisme névrosique » n’est pas le sommeil, et, par conséquent, n’a rien de réparateur.
« Les méthodes imitatives tendent à déterminer la nature du malade à des mouvements de fièvre, ou autres, conformes à ceux par lesquels la nature humaine guérit souvent des maladies semblables. »
Voilà ce qui réjouira les homœopatlies. Il est vrai que l’honorable professeur se hâte d’ajouter :
« Ce n’est pas là une méthode naturelle : on n’aide pas la nature (sic), on provoque artificiellement, de toute pièce, une solution que la nature a réalisée dans d’autres cas ; mais vers laquelle, dans le cas actuel, elle n’avait aucune tendance : ainsi aider à une crise sudorale, s’il y a déjà une tendance à ce mouvement, appartient aux méthodes naturelles; provoquer cette même crise, s’il n’y a pas de tendance spontanée, mais parce qu’on a vu cela réussir chez d’autres malades analogues , appartient aux méthodes imitatives. »
Barthez a dit : « C’est comme l’aveugle qui frappe autour de lui avec son bâton au risque d’attraper les passants. »
« Les provocations de suppurations, d’hémorragies, d’évacuation, sont des exemples de cette même méthode imitative. »
Ces sortes de provocations sont toujours dangereuses, parce qu’il est difficile de les limiter ou de choisir le moment opportun. Ainsi un épistaxis peut être mètasyncritique, qu’une application de sangsues peut être le contraire ; c’est-à-dire que l’un constituera une crise salutaire, là où l’autre peut déterminer une fin funeste; dans les fièvres typhoïdes, par exemple, à caractère cérébral.
« La définition des méthodes spécifiques de Barthez est peu satisfaisante parce qu’elle répète le mot même à définir. « Ce sont, dit-il, celles où l’on emploie, dans les maladies, des remèdes ou des procédés dont l’expérience a fait connaître et confirmer l’utilité spécifique pour détruire les maladies. »
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Nous demanderons pourquoi il y a tant de spécifiques dont on pourrait dire avec le docteur Double : « Hâtez-vous de vous en servir pendant qu’ils guérissent encore? »
« La méthode n’est caractérisée que par la nature particulière des remèdes qu’elle emploie ; il faut donc comprendre la spécificité des médicaments. »
C’est plutôt à expliquer physiologiquement cette action qu’il faut s’attacher. Ainsi, bien avant qu’on connût l’iode, on employait l'éponge brûlée dans le traitement du goitre. Aujourd’hui nous savons que l’iode agit contre le lymphatisme, par la régénération des globules rouges du sang. Il n’y a donc là aucune spécificité.
« La spécificité, en général, est difficile à définir, — et nous n’avons pas à la chercher ici —; mais deux grands caractères font partie essentielle de cette notion : l’individualité puissante du médicament et le mystère de son action (?) Les médicaments spécifiques sont des substances douées d’une grande puissance d’action et ayant une action antiaffectionnelle (?).
Cela ne nous apprend absolument rien, car il s’agirait d’établir en quoi consiste l’affection spécifique. Que savons-nous de la syphilis ? On en guérissait avant, sans mercure. Que de victimes, au contraire, du mercurialisme ! Qui dit spécifique dit abus, parce qu’on ne sait point en limiter l’usage.
« Les méthodes analytiques du traitement d’une maladie — selon Barthez — sont celles où, après l’avoir décomposée dans les affections essentielles dont elle est le produit ou dans les maladies plus simples qui s’y compliquent, on attaque directement ces éléments par des moyens proportionnels à leurs rapports de force et d’influence. Yoilà une méthode féconde dont les exemples suivants feront ressortir l’importance; ainsi, dans certaines pleuro-pneumonies il faudra souvent séparer l’élément « douleur », l’élément « lésion », quelquefois l’élément « paludéen » ou autre ; et alors chacun de ces éléments peut faire indication. »
C’est là ce que fait la dosimétrie par la loi de la « dominante » et de la « variante » du traitement ; et le motif pour lequel elle emploie les médicaments simples au lieu de médicaments composés, afin d’atteindre chacun des éléments morbides en particulier.
« Aucune maladie n’est, par définition, justiciable d’un seul traitement; pas même la syphilis ou l’impaludisme (quoique nous admettions les spécifiques). Dans chaque cas donné il faut toujours voir, par l’analyse sévère du malade,
si les éléments faisant indication, sont simples ou multiples, et quels ils sont. Gela fait, on recherche les modes thérapeutiques que l’on doit employer pour remplir ces indications. »
C’est encore là ce que fait la dosimétrie, avec cette différence d’avec l’allopathie, que rien n’y est abandonné au hasard ; et qu’on interroge les organes malades avec les médicaments dosimétriques, comme le physiologiste les organes sains, par les vivisections. S’agit-il, par exemple, d’une paralysie ou d’une convulsion, et qu’on veuille connaître l’élément indication, on donne les médicaments antispasmodiques et les médicaments tétanisants, séparément ou ensemble, selon qu il s agit d obtenir un résultat immédiat ou éloigné. Le Répertoire a rapporté le fait suivant : Un individu est atteint de colique saturnine, dans le cours de laquelle s’est produit une hernie étranglée sur la ligne blanche de l’abdomen. Après l’opération, nous faisons donner 1 granule hyosciamine, toutes les demiheures — c’était à onze heures du soir. — Le lendemain matin, à notre visite, nous constatons qu’aucune selle ne s’est produite. Un allopathe eût donné un drastique. Mais en décomposant la constipation dans chacun de ses éléments, nous nous sommes dit qu’il pouvait y avoir, en même temps, spasme et paralysie de l’intestin — comme, au reste, le démontrent dans l’intoxication saturnine la paralysie des extenseurs, et la contracture des fléchisseurs. — Partant de là, nous faisons ajouter à l’hyosciamine, la strychnine (sulfate) : toutes les dix minutes 1 granule de chaque; et au bout de trois quarts d’heure la débâcle se produisait. Quand les allopathes en seront là, ils seront tous dosimètres.
Nous remercions le savant professeur de Montpellier de nous avoir donné l’occasion de nous expliquer sur la dosimétrie — que lui et ses collègues finiront par admettre, sous peine de renier leur École essentiellement vitaliste.