UN NOUVEAU MÉFAIT DU SALICYLATE DE SOUDE
Ces jours derniers, étant de passage dans la petite ville de 1 hôtesse de l’hôtellerie où j’étais descendu, nie pria de visiter un de ses voisins, malade depuis quelques jours et qui venait d’avoir- une syncope qu’on avait cru mortelle, le médecin étant absent. Au moment où j’entrai dans la maison, un prêtre en sortait venant de lui donner les derniers secours de l’Église. Je trouvai, à un deuxième étage, le moribond qui râlait, hors de connaissance, la face rouge-bleu, le pouls à 125,1a chaleur de la peau sèche, mordicante. Comme renseignement, j’appris que le malade était rentré — il y a deux jours — avec une forte fièvre et des douleurs dans les joints ; et on me présenta la dernière bouteille que le médecin avait prescrite où il me fut possible de reconnaître du salicylate de soude : c’était un liquide coloré en bleu foncé par du sirop de mûre, happant à la langue et brûlant la bouche, et ayant une alcalinité fort prononcée. J’en conclus qu’il s’était agi d’un rhumatisme articulaire aigu que le médecin avait voulu juguler. Le gonflement et la douleur des joints avaient en effet disparu, mais depuis ce moment le malade avait commencé à délirer, la respiration s’était accélérée et il avait été pris de syncope. Le ventre était serré, douloureux à la pression et les garderobes s’étaient complètement supprimées, malgré les laxatifs et les lavements. U ne s’agissait plus d’ordonner un traitement quelconque, car quelques minutes après ma visite — que l’urgence avait commandée — le malade expirait.
Cet événement — quoique prévu — fit naître en moi de pénibles réflexions ; je me rappelai, en la parodiant, cette sortie de Cicéron : Quousque tandem abuterepatiente tuo? Jusques à quand abuserez-vous de votre patient? Ici cependant, le médecin traitant n’avait fait que suivre les préceptes des princes de la science (?), qui considèrent le salicylate de soude comme un spécifique du rhumatisme articulaire aigu. Ils devraient se rappeler la grande loi des solidarités histologiques. Ainsi un de nos systèmes fibro-séreux, est-il malade, tous les autres souffrent, et les répercussions sont d’autant plus rapides que le remède est plus violent. Le salicylate de soude produit une vive irritation de la tunique
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fibro-séreuse de l’intestin, et celle-ci réagit sur les fibro-séreuses du cœur, des méninges ; il est clair dès lors, que l’irritation des fibroséreuses articulaires, moins importantes dans la hiérarchie histologique, doit disparaître pour laisser place à la cardite et à la méningite. La fièvre devient alors fort violente; les méninges tendues, compriment le cerveau, comme l’indiquent le délire et le coma; et le cœur forcé de battre jusqu’à cent et vingt, cent et trente fois par minute, se paralyse. C’est l’histoire du malade que le hasard me fit visiter in extremis.
Ainsi là où on ne veut point entendre parler de jugulation des affections aiguës par des moyens qui n’offrent aucun danger : une pyrexie, une inflammation (fièvre typhoïde, pneumonie), on veut supprimer brusquement un mal qui avec de la prudence évolue sans encombre ; et ce, au risque de le rejeter sur des organes nobles, ainsi que nous venons de le dire. Il en est en médecine comme en politique, où le peuplé souffre des erreurs des gouvernants.
“ Quidquid délirant reges plectantur Achivi. »
(Horace.)
Dans le cas que nous venons de rapporter, il s’agit d’une veuve, mère de cinq enfants, quelle devra abandonner à la bienfaisance publique, tandis qu’elle, pour échapper à la misère, sera obligée de se faire servante. La médecine est donc plus qu’une science — « faisant de l’art pour l’art ». C’est un rouange social qui mal dirigé broie tous ceux qui ont le malheur d’y engager le bout du doigt. Mieux vaudrait avec certaines médecines, se passer de médecins, la maladie ne faisant pas mourir deux fois. On trouvera peut-être ces paroles amères, mais elles sont dictées par un amour ardent de l’humanité. Retiré de la clientèle, quel intérêt aurai-je sans cela de jouer le rôle de Cassandre, alors que la Troie moderne, c’est-à-dire l’Ecole, tombera à son heure? Mais en attendant elle fera encore bien des victimes. C’est ce qui me fait répéter, au risque d’être importun : Et nunc détendu Carthago est (1).
(1) S’il y a quelque chose d'effrayant, c'est la manière dont se traitent' les maladies aiguës, e’est-àdire en vue de cette « inutile histoire naturelle >>, dont parle le docteur Amédée Latour. D r B.