LA GOUTTE
Nous extrayons d’un grand journal de médecine l’article suivant, sur lequel nous croyons devoir faire nos réserves.
La nature de la goutte n’est pas encore parfaitement déterminée ; cependant on s’accorde aujourd’hui pour la regarder comme une affection générale, qui tient à l’état du sang et aux affections calculeuses (1) des voies urinaires. Sa cause réside dans une nourriture trop animalisèe d’une part, et de l’autre dans une déperdition insuffisante. Le sang puise dans les aliments trop azotés un excès d’urée, et si les reins n’éliminent pas cet excès, l’acide urique donne lieu à la gravelle et à la diathèse goutteuse. Le travail et la fatigue, en activant la circulation et la respiration, diminuent la proportion de l’urée : de là cette conséquence : que la goutte èst la maladie des riches, c’est-à-dire de ceux qui se nourrissent d’une manière trop succulente et qui ne trouvent pas dans un travail forcé la compensation à cet excès. Les femmes sont moins sujettes à la goutte que les hommes; le pourquoi de cette différence est bien difficile à trouver. Toujours est-il que la goutte est une affection très douloureuse et qui produit parfois les accidents les plus graves. Elle peut être acquise ou héréditaire : dans le premier cas elle ne se montre qu’à l’âge où la perspiration commence à diminuer; dans le second, elle apparaît beaucoup plus tôt. L’invasion de la goutte est souvent précédée de troubles digestifs, de fourmillements et de crampes des membres; d’autres fois, elle a lieu brusquement. Presque toujours, elle commence par les gros orteils, pour s’étendre prompte-
(1) Il est rare de voir des calculeux parmi les goutteux, puisque les concrétions se portent sur les articulations. D r B
ment aux petites articulations, et se fixer ensuite sür les grandes. L’attaque dure de sept à trente jours et se compose de quatre à cinq accès. A la suite de ces accès, il se forme dans les parties atteintes des noyaux ou concrétions d’urate de soude et qui atteignent la grosseur d’une noisette et même d’une noix. La goutte n’affecte pas toujours la forme aiguë ou régulière ; elle est quelquefois chronique ou irrégulière ; dans cette dernière forme les douleurs articulaires sont généralement beaucoup moins vives, elles s accompagnent de gonflement sans rougeur, et persistent, augmentent ou diminuent irrégulièrement sans jamais présenter d’intermittence, ni par conséquent d’accès. Enfin, dans quelques cas heureusement assez rares (1), les symptômes locaux disparaissent tout à coup et la goutte répercutée Yers le cerveau, le cœur, l’estomac, aux poumons, y produit des accidents souvent mortels. Cette terrible diathèse a été combattue par bien des moyens, et il s’en faut beaucoup que le succès ait répondu à l’effort. Les moyens antiphlogistiques sont, la plupart du temps, sans efficacité ; l’application de sangsues est inutile ou nuisible ; les purgatifs légers ont produit parfois de bons effets ; encore n’en faut-il pas abuser, sous peine de les voir bientôt devenir complètement inefficaces, ou bien d’affaiblir le malade outre mesure. Il existe cependant une préparation dont les bons effets ont été souvent constatés : c’est le sirop antigoutteux Boubée.
Voilà le pot aux roses. C’est comme les articles d’Holloway; aussi nous nous serions bien gardé de reproduire cette réclame, si elle n’offrait du danger dans l’application. Le sirop Boubée — comme tous les élixirs antigoutteux — est diurétique, drastique, comme la scille, la scammonée, le colchique ; il faut donc s’en méfier. Le proverbe « chassez le naturel il revient au galop « c’est vrai également dans la goutte, mais ici le galop a lieu vers les organes nobles. Pour guérir une maladie diathésique il faut la prendre dans son essence : or la goutte est due, non à un excès d’urée, mais à sa combustion incomplète. Il faut donc activer les foyers de cette combustion, c’est-à-dire relever la vitalité, toujours en défaut chez les goutteux, et cela d’autant plus que leurs accès de goutte sont plus violents. On activera donc la digestion par la quassine, l’arséniate de soude, l’acide chlorhydrique, et on tonifiera le système nerveux par la strychnine, sauf à le calmer par le camphre monobromé et la cicutine quand les douleurs hyperesthésiques sont trop violentes. D’après le docteur Dyce-Daekworth, l’acide urique et les urates ne joueraient dans la goutte qu’un rôle secondaire; pour lui, le mouvement trophique des articulations se trouve sous la dépendance de la moelle épinière ; chez les goutteux et les rhumatisants les centres nerveux sommeillent et, sous l’influence de leur torpeur, le système articulaire privé
(1) Pas si rares
les remèdes empiriques.
DE MÉDECINE DOSIMÉTRIQUE. 15T
de son énergie et de sa vitalité physiologique, élabore mal les liquides nutritifs que lui amène le sang : de là les réactions inflammatoires et les dépôts que l’on rencontre dans les articulations des goutteux (1). C’est-à- ■ dire qu’il faut empêcher ces dépôts en activant la dénutrition, en même temps qu’on soumet les goutteux à un régime analeptique ; car, comme ils ont besoin de beaucoup d’air et de mouvement, il ne faut pas les affaiblir. En même temps que la strychnine on donnera l’aconitine et la digitaline afin de modérer ou de prévenir la fièvre goutteuse. Car il faut toujours se prémunir contre cet ennemi caché. Ces alcaloïdes ayant une action purement physiologique, c’est-à-dire dosimétrique, on ne risque pas de voir se produire les accidents des répercutants. On aura soin de soumettre les goutteux à l’emploi journalier du Sedlitz Chanteaud. Le sulfate de magnésie étant un sel tonique — les anciens 1 ont nommé sel cathartique amer — n’affaiblit point l’économie et active la dénutrition sans fatiguer les reins, puisque c’est surtout par la muqueuse intestinale que s’opère la perspiration.
Le benzoate de lithine convient aux goutteux, parce que ce sel a une grande affinité pour l’acide urique, avec lequel il forme des urates de lithine très solubles. On a pensé également que l’acide benzoïque convertit l’acide urique en acide hippurique, mais c’est là encore un point en litige. Toujours est-il que cet acide modifie les urines et les rend moins mordantes. Quoique n’étant nullement goutteux, ni graveleux, ni rhumatisant, nous sommes sujet, par suite de 1 âge, à des accès de dysurie que nous calmons avec le benzoate de lithine (2). Aussi ce sel est doublement avantageux : par la lithine qui se combine à 1 acide urique, et par la benzoïne qui est diurétique — comme toutes les espèces balsamiques. Le traitement de la goutte n’a donc rien de spécifique ; pas plus que l’élément qui le produit, c’est-à-dire l’acide urique, puisque ce dernier dépend d’une combustion incomplète des matières azotées dans 1 économie. Quant à un régime trop animalisé, il ne faut pas en exagérer 1 importance, puisqu’on peut avoir la goutte et ne se nourrir presque exclusivement que de végétaux. Il est donc inutile de soumettre les goutteux à un régime herbacé qui n’aurait d’autre résultat que de les débiliter et de rendre leur goutte atone. Avec les moyens que nous venons d’indiquer, c’est-à-dire le Sedlitz, le matin ; la quassine, l’arséniate de soude aux repas (du moins au repas principal), l’arséniate de strychnine, lacoiiitine, la digitaline au coucher, le benzoate de lithine, quand les urines sont échauffées, le gout-
(1) Cette explication pèche par sa base, c’est-à-dire que la torpeur i nous couvions une lithiase
à de la surexcitation.
Dr B.
(2) La suite du temps a fait voir que
urique.
teux peut suivre impunément le régime commun, c’est-à-dire boire et manger comme un chacun. Nous sommes loin, comme on voit, du sirop Boubée et de tous les élixirs antigoutteux.