DU MORPHINISME ET DE LALCOOLISME ET DE LEUR TRAITEMENT DOSIMÉTRIQUE
L’alcool et la morphine, quoique de nature différente : l’un étant un produit fie fermentation et l’autre un antifermentatif, et sous ce rapport ils semblent devoir se neutraliser mutuellement, ce qui n’est pas vrai ni en théorie, ni en pratique — l’alcool et la morphine produisent les mêmes effets sur l’organisme, parce qu’ils s’exercent sur les mêmes propriétés vitales : la sensibilité ët la myotilité. Toutefois l’influence sur le moral n’est pas la même : la morphine l’exagère ; l’alcool l’abrutit. A pre-
mière vue on peut cependant s’y tromper ; et ce n’est pas un mince clia grin pour le morphinisé d’être pris pour un ivrogne. A le voir on dirait, en effet, qu’il boit; du moins il a la trogne rouge, ce qui indique la paralysie des vaisseaux capillaires. Cependant en faisant attention, on s’aperçoit qu’il n’a pas les yeux larmoyants, baignés d’eau : les vaisseaux de la conjonctive ne sont pas très apparents et les pupilles sont contractées; c’est-à-dire le contraire de ce qui existe chez l’alcoolisé. Le morphinisé a la conscience de son état ; on dirait même qu’il en est honteux : il ne vous regarde pas en face et parle à voix basse. L alcoolisé, au contraire, a un faciès brutal, hébété. Ce n’est plus un être moral ; ce n’est même plus un être animal, car ce dernier ne boit pas sans soif et surtout pas d’alcooliques, dont l’odeur lui répugne. Les souffrances du morphinisé sont autant morales que physiques : quand il n’a pas son calmant habituel, il est dans des transes mortelles, il délire. Cet état peut même le conduire au suicide. L’alcoolisé, au contraire, est dans un état purement ébriétique ; sa sensibilité morale et physique a disparu ; il y en a auxquels on peut dans cet état pratiquer des opérations sans qu’ils s’en aperçoivent, comme dans l’anesthésie — il extravague et croit être à ses occupations habituelles : ainsi le cocher de fiacre fouette ses haridelles de crainte de ne pas arriver; le débardeur remonte avec frénésie ses colis; dans cette agitation, on les voit ruisseler de sueur, leur visage est injecté, leurs yeux brillants ; ils n’éprouvent ni fatigue, ni sommeil. Cela peut durer ainsi des heures et des jours, si on ne parvient à les calmer. Le morphinisé est concentré en lui-même, silencieux — à moins que ses souffrances physiques ne lui arfachent des cris ou ne provoquent des convulsions — son faciès est pâle, marquant un profond abattement. Il y a donc, tant au physique qu’au moral, une grande différence entre le morphinisé et l’acoolisé. Quel est le remède? On a dit : Rompre insensiblement avec l’habitude du stimulant factice. Mais cest là un moyen incertain; ou plutôt c’est faire endurer à ces malheureux le supplice de Tantale. Il fautj au contraire, leur faire rompre du coup avec leur triste passion, mais pour cela leur en donner la force. C’est pourquoi la strychnine, avec l’aconitine, la digitaline, l’hyosciamine pour adjuvants, est nécessaire. On peut en donner jusqu’à ce que le calme soit rétabli : 1 granule de chaque tous les quarts d’heure ou toutes les demiheures. Sous l’influence de ces alcaloïdes, la fibre tant nerveuse que musculaire, se raffermit, la circulation redevient régulière, et le cerveau se calme par le coeur. Dans notre service chirurgical à l’hôpital de Gand, à chaque instant il nous arrivait des blessés qui avaient le délire des ivrognes par suite de la rupture avec leur stimulus habituel. Nous
avions d’abord recours aux opiacés à haute dose ; mais indépendamment que cela ne les calmait point, on ajoutait à leur état l’hébètement narcotique, tandis que depuis que nous avons recours aux alcaloïdes susmentionnés, le calme était presque immédiat ; et même ces individus perdaient l’habitude des spiritueux. Chez lés morphinisés le résultat est le même. La morphinomanie est un mal dont souffrent beaucoup de médecins, parce que autant ils sont prompts à pratiquer des piqûres à leurs malades, autant ils sont disposés à faire usage de ce moyen dans leurs propres souffrances. Nous ne pouvons donc assez insister sur les dangers de la morphinisation, et les engager à suivre, la méthode dosimétrique, que nous venons d’exposer. Il paraît qu’en Allemagne les ravages de la morphine équivalent presque à une épidémie, au point qu’il a fallu ouvrir des établissements spéciaux pour les morphinomanes. Dans le Répertoire de 1882 (X e année), nous avons reproduit la déclaration faite par le docteur Loudowski, au Congrès des médecins, à la Rochelle : <* Il faut, a-t-il dit, que le public sache qu’il est difficile, dans l’espèce, de délimiter l’abus du besoin, et que l’abus de la morphine produit sûrement une dégradation physique et morale de l’individu ; et avec le temps, en se propageant de génération en génération, l’abaissement des peuples. » C’est donc aux médecins à ne pas favoriser cet abus en abandonnant aux malades le soin de se faire à eux-mêmes des piqûres. Ils doivent veiller surtout à ce que les pharmaciens ne délivrent des solutions de morphine sans prescription. La loi doit se montrer très sévère à cet égard. Nous terminerons cet article en rappelant les effets du morphinisme :
I. Troubles de la nutrition. — Anorexie, constipation, amaigrissement rapide, pâleur du visage, yeux cerclés, regard abattu, sans expression, oedème des paupières et des membres ; plus tard, catarrhe de l’estomac, vomissements, pituite le matin.
IL Altération des sécrétions. — Urines albumineuses ou diabétiques, suppression des règles, pertes blanches, aspermatie, impuissance, sueurs nocturnes.
III. Troubles vaso-moteurs. — Pouls lent, irrégulier, filiforme, angoisse précordiale, crises douloureuses, violentes palpitations.
IV. Troubles de la myotilité. — Affaiblissement musculaire, défaut de coordination des mouvements, paralysie, dysurie, etc., etc.
V. Troubles sensoriaux. —Ablation des sens, bourdonnements d’oreilles, amblyopie, etc.
VI. Troubles de la sensibilité. — Engourdissements, fourmillements,
VII. Troubles psychiques. — Perte de la mémoire et des facultés intellectuelles.
On voit que le morphinisme amène les mêmes souffrances que celles qu’on veut détruire par la morphine. C’est donc un cercle vicieux dans lequel on verse.
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