POURQUOI LA SCIENCE EST UN OBSTACLE A LA MÉDECINE PRATIQUE
Ce que nous allons dire serait un paradoxe si en médecine le mot « science « avait la même valeur qu’en physique. Ici tout est précis, mathématique; là, tout est hypothèse — le coefficient principal, cest-à-dire la vie — nous étant inconnu.
Pourquoi Hippocrate est-il le père de la médecine ? Non à cause de l’époque reculée à laquelle il a vécu, et parce qu’il a pu colliger tout ce qui avait été fait jusque-là en médecine ; mais parce qu’il fut un profond observateur, et à cause de ses nombreux voyages. Il put ainsi déterminer la nature de ces maladies d’après les constitutions régnantes, cest-à-dire les conditions atmosphériques, telluriques. Il n’était anatomiste que chirurgicalement, c’est-à-dire qu’il n’eut de notions positives que sur les os, seules parties rejetées du sol - comme dans les déhlayements. En physiologie, il n’eut d’autres notions que celles du vulgaire. Ainsi il admettait la pituite, se condensant dans le cerveau et descendant de là sous forme d’humeurs froides dans les fosses nasales et les voies respiratoires, et produisant les rhumes de poitrine. Il admettait également les fluxions sorte de nimbus se condensant sur les diverses parties du corps selon l’état différent des températures. La fièvre était pour lui le résultat de ces fluxions. Tout cela ne l’empêcha pas d’être un profond médecin parce qu’il en avait le coup d’œil — oculus medici. Quand nous faisions nos études médicales à l’Université de Gand (1822-28), notre professeur de clinique — un fervent adepte de l’École deStahl, de Gaubius, etc., et un ardent adversaire de Broussais — nous répétait à chaque instant : Aliquid- Met ; et c’était cet inconnu qui lui donnait la sûreté de l’mstmct. Personne, mieux que lui, ne savait découvrir l’ asthénie derrière la sthénie apparente. Les fièvres larvées ne pouvaient le tromper ; et quand
DE MÉDECINE DOSIMÉTRIQUE.
ses collègues Broussaistes perdaient des malades, lui en sauvait, quoique dans les mêmes conditions. A cette époque, les polders ou terrains d’alluvion de l’Escaut, n’étaient pas cultivés comme aujourd’hui. A chaque instant il régnait des épidémies de fièvres miasmatiques. C’était là que notre vieux professeur triomphait ! Il avait longtemps pratiqué dans ces localités et, par conséquent, avait pu se former à l’observation. Son esprit n’allait point jusqu’aux microbes, mais il savait distinguer les moindres accès et ne perdait pas son temps à discuter sur les causes premières ; il s’attaquait aux effets. Malheureusement, on n’avait alors que le quinquina en substance — souvent falsifié — et il fallait le corriger par des sels, tels que l’acétate de potasse ou terra foliata tartari. Il y avait surtout un électuaire qu’on nommait le pot à goudron [leer pot), pour lequel il fallait plus qu’un « estomac de cheval ». Aussi, les fièvres intermittentes prenaient souvent un caractère gastrique — qui donnait beau jeu à Broussais pour ses gastro-hépatites. — Malgré cela, les malades guérissaient — un peu lentement, il est vrai, mais au moins tout autant qu’aujourd’hui avec nos belles doctrines sur les infiniment petits. On peut dire qu’il y avait moins de lésions anatomo-pathologiques parce qu’on admettait l’essentialité des fièvres et qù’on cherchait à les combattre dès le début. Aujourd’hui, on les laisse marcher sous prétexte qu’elles sont l’effet de la maladie.
Pour en revenir à Hippocrate, supposons qu’il eût connu les alcaloïdes : quel admirable usage n’en eût-il pas fait ! Il est vrai qu’il ne nous eût pas laissé ses immortels Aphorismes et ses histoires de malades, tableaux vivants de la lutte entre l’organisme et l’agent morbide. Le point où nous voulons en venir est celui-ci : c’est qu’en médecine un bon coup d’œil vaut mieux que toute la science abstraite, et que le médecin n’est jamais plus loin de la maladie que lorsqu’il en raisonne. C’est ce que nous fait voir Molière avec ses médecins burlesques. Esprit profondément observateur, il a saisi sur le vif ces pédants qui cherchent à s’en faire accroire à eux-mêmes, car'on ne saurait leur refuser le bénéfice de la bonne foi. Sans cela, ils eussent fait comme les augures à Rome. Or, deux médecins qui se rencontraient, au lieu de rire, avaient, au contraire, un air rébarbatif, méprisant, ayant l’air de dire : « J’en sais plus que vous ! » Ces travers n’ont pas complètement disparu de nos jours. Voyez nos académies : avec quel air rogue on y discute! Et quand un étranger vient s’y fourvoyer — pensant avoir quelque chose de nouveau à communiquer — il est de traité comme la mouche qui vient maladroitement s’empêtrer dans une fourmilière ! Voilà où conduit la science... qui ne sait pas. A rendre réfractaire à tout ce qu’on
ignore, comme si l’ignorance n'était une sorte de sixième sens. Aujourd’hui on est à la recherche des microbes, des bacilles , des bactéries. « Aimez-vous la muscade ? on en a mis partout. » Malheureusement, la muscade ne s’escamote pas ; et il faudra du temps avant gu on la fasse disparaître. Mais cela doit-il empêcher d’agir? Jenner a-t-il cherché les vaccinozoaires? Nullement : mais il a fait comme on fait des enfants : bêtement, sans savoir comment. Qu’on ne croie pas cependant que nous sommes opposé aux observations microscopiques : nous les admirons, au contraire, mais comme on admire tout dans la nature, cest-à-dire le quid ignotum dont nous parlions au commencement de cet article. Les microbes d’où viennent-ils ? Comment agissent-ils ? Sont-ils cause ou effet ? C’est ce que ni Pasteur, ni Bechamps ne pourraient dire. Il est vrai que peu leur importe : ils ne sont pas médecins ; et leur mission est d’enrichir l’histoire naturelle plutôt que de la prévenir. Nous parlons de l’anatomo-pathologique.