‹ Miscellanées de médecine dosimétrique (volume 2)Chapitre 6 sur 179 · RÉCAMIER ET LA MÉTHODE RÉFRIGÉRANTE · texte numérisé non relu

RÉCAMIER ET LA MÉTHODE RÉFRIGÉRANTE

M. le docteur Bouveret, de Lyon — dans une notice sur la médication réfrigérante — vient de publier une lettre inédite de Récamier sur ce mode de traitement, lettre qui donnera à réfléchir aux allopathes.

En 1811, à l’âge de trente-cinq ans, Récamier fut atteint d’une fièvre dangereuse qui paraît avoir été une fièvre typhoïde. Il réclama lui-même le traitement par l'eau froide et après sa guérison il fit part à un de ses parents de ses impressions de malade.

« En deux jours, le 6 décembre, il s’établit de la fièvre avec des sueurs accompagnées d’un pouls serré et fréquent et d’un grand malaise. Dans la nuit du 8 au 9, j’appréciai à quel ennemi j’avais affaire, en reconnaissant les caractères d’une fièvre nerveuse maligne. Le lendemain, je fis avertir un de mes confrères. Ne pouvant m’entendre avec lui sur la nature de ma maladie, ma femme lui en adjoignit un second — avec lequel je ne pus non plus m’entendre, pour la raison simple que m’observant superficiellement de la rue, il il ne pouvait juger comme moi, qui étais dans la maison. Les boissons chaudes que j’avais prises au début, jointes à la diète, m’avaient blanchi la langue, et je rendais des crachats sanglants, dont on prenait la couleur pour celle de la bile; je conservais même de l’appétit, mais sans la force nécessaire pour digérer ; le tout avec un pouls faible et misérable. M’étant fait lever pour changer de linge, je perdis connaissance pour la première fois de la vie. Les moindres efforts pour parler ou pour me nourrir me jetaient dans un si grand abattement, qu’il m’était facile de prévoir que l’émétique et un laxatif inutiles, qu’on me proposait, m’enlèveraient le reste de mes forces ou même m’éteindraient tout à fait... Bourdier, premier médecin de l’Impératrice, reconnut la nature de ma maladie, et il ne fut plus question de m’évacuer.

Il me proposa le quinquina et le camphre — par haut et par bas. — Mais en moins de trente-six heures ces moyens — qui paraissaient indiqués — ajoutèrent aux accidents précédents, du spasme des muscles, du pharynx et même de la mâchoire, tel que la déglutition devint impossible et que je dus regarder le tétanos comme imminent — ainsi que je l’ai vu arriver en pareil cas. Alors je dus refuser de continuer ces moyens, et je me trouvai encore en guerre avec mes médecins, qui ne croyaient pas assez à la netteté de mes sensations parce que mon visage était cadavéreux et mes yeux éteints—ce que je sentais parfaitement. Je restai avec une limonade vineuse, en demandant à cor et à cri un bain froid, que mes médecins soutenaient à ma femme devoir me tuer. Je fis venir un médecin que j’avais sauvé par le même moyen ; mais je ne pus les con-

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vaincre, parce qu’on ne sentait pas une grande chaleur à la peau, et que je crachais le sang... Cependant la maladie faisait des progrès tels que je calculai, le 18 atr matin, que je ne devais plus exister le 19 — ou du moins que je devais me trouver à l’agonie et hors d’état de recevoir aucun secours médical. Je fis comprendre à ma femme qu’elle n’avait probablement que quelques heures pour me sauver la vie, et je la priai de faire préparer la baignoire pour la consultation du soir, qui avait lieu à sept heures. Cela fait, je la priai de faire entrer Bourdier le premier, parce que mes forces ne me permettaient pas de parler aux trois ensemble. Je lui dis : « Mon cher confrère, il est impossible que je supporte le redoublement de cette nuit sans mourir ou sans me trouver demain hors d’état de recevoir aucun secours. Il faut que je sois dans l’eau froide tout à l’heure. Le bain froid vous effraye, mais fiez-vous-en à mon expérience sur ce point... » Bourdier représenta alors à ses confrères que mon parti était pris, qu’il s’agissait d’unefantaisie de malade - qu’ils ne conservaient plus d’espérance de sauver - et que, du reste, si je me trouvais mal dans l’eau, on m’en retirerait. En moins de cinq minutes un bain à 13° c. était préparé, et a sept heures je fus mis dans l’eau comme un vrai cadavre — car ma conversation avec Bourdier m’avait tellement affaibli que pour la soutenir il fallut recueillir le reste de mes forces. Au moment d’être porté dans l’eau, mes deux confrères me faisaient encore des observations. Je répondis qu’ils ne craignissent rien et que je les priais d’être les témoins d’une scène dont ils se souviendraient. Aussitôt quatre jeunes médecins me prennent et me portent dans le bain dont je ne sentis pas le froid, mais dans lequel je sentis bientôt mes forces renaître. Cependant celui de mes confrères qui tenait mon bras, effrayé de voir le pouls tomber en quelques minutes de 120 à 72 pulsations (qui est son type de santé), dit aux autres que le pouls se concentrait par le refoulement du sang dans la poitrine. Mais moi qui sentais renaître mes forces, je lui répondis, du fond de l’eau, qu’il se trompait, car je me sentais mieux et moins oppressé. « Au reste, leur dis-je, vous croyez que le froid agit sur moi comme sur vous et vous vous trompez sur ce point, car vous voyez bien que je ne tremble pas. » Et alors, sortant une de mes mains de l’eau, je leur fis voir que la peau ne faisait point chair de poule. Après douze minutes dans le bain, commençant à sentir le froid, j’avertis qu’il était temps de me mettre dans mon lit. « Yoilà l’histoire de mon premier moyen ; en voici les effets : J’ai laissé dans l’eau une fièvre et mon crachement de sang, de telle manière que trois ou quatre heures apres, j’ai senti le besoin d’une substance nourrissante. Quelques cuillerées à café de creme d’orge me suffirent. Depuis, ma convalescence a marché d’une manière imperturbable sans que j’aie employé aucun autre moyen. »

Qui faut-il admirer ici le plus ? Sans aucun doute Récamier et sa ferme conviction. Quant au bain à 13° c., ce n’est point le bain froid à 0», tel que l’employait Priessnitz, et tel que nous l’avons employé nous-même pour dissiper des engorgements chroniques. Il n’y a donc aucun danger dans le premier ; et sans doute au début de la fièvre typhoïde il peut être employé « pour mettre les humeurs en mouvement « comme disaient les

MI SCELLANTES

anciens. Mais il reste entendu qu’on aura recours, en même temps, aux alcaloïdes défervescents. C’est ce que le professeur Liebermeister nommait « traitement mixte ». Nous avons la ferme conviction qu’aucun typhoïdique ne devrait mourir avec l’emploi de ces deux ordres de moyens.

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