‹ Miscellanées de médecine dosimétrique (volume 2)Chapitre 82 sur 179 · DE RAMBERVILLIERS (VOSGES · texte numérisé non relu

DE RAMBERVILLIERS (VOSGES

{Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie, Z janvier 1885.)

Lorsque nous avons avancé que la strychnine doit être le cheval de bataille du médecin, tant dans les maladies aiguës que dans les maladies chroniques, il s’éleva un toile général contre cette assertion. On n’employait jusque-là cet alcaloïde que dans les paralysies, avec un excès de précautions qui le rendait la plupart du temps inefficace, parce qu’on n’allait pas jusqu’à effet thérapeutique. Mais voilà que le docteur Lardier nous vient en aide, en poussant le sulfate de strychnine jusqu’à 108 milligrammes dans l’alcoolisme aigu. Nous allons rapporter son observation, les réflexions viendront après.

C’est dans le mois d’octobre 1880 que pour la première fois j’ai combattu l’intoxication alcoolique par le sulfate de strychnine. Depuis cette époque des cas nombreux d’empoisonnement par l’alcool ont été livrés à mon observation. A tous, j’ai opposé la médication strychnique (quelques-uns de ces cas sont

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consignés dans la thèse du docteur Lecuyé : Alcoolisme et strychnine, 1882). Toujours et rapidement j’ai triomphé de l’alcoolisme aigu ; aussi suis-je arrivé à considérer la strychnine comme le spécifique (je ne crains pas de répéter le mot « spécifique ») de cette intoxication. Nous'possédons dans la strychnine, grâce au docteur Luton, qui a, l’un des premiers, appelé l’attention du public médical sur ce mode de thérapeutique, une arme puissante. Au début,je l’avoue, ce n’est qu’avec timidité que j’employais cette substance dont l’action est aussi violente. Je me suis enhardi petit à petit, et j’en suis arrivé, grâce aux guérisons successivement enregistrées, à administrer la strychnine aux alcooliques, sans témérité mais sans crainte, intimement convaincu que quelle que soit la dose à laquelle il faille atteindre pour obtenir l’effet thérapeutique , aucun accident n’est à craindre lorsqu’on surveille de près son administration. Parmi les nombreuses observations que je possède, je me fais un devoir de publier la plus récente. A des accidents graves j’ai été contraint d’opposer une médication énergique. La dose énorme de strychnine que j’ai administrée pourra paraître à quelques praticiens qui n’ont pas encore l’habitude d’un traitement avec lequel je me suis familiarisé, peut-être exagérée et téméraire. Cette dose, elle est restée pour moi une dose thérapeutique, car je n’ai pas été au delà de l’effet cherché voulu. Ma conviction est que toute substance administrée à un malade n’atteint la dose thérapeupeutique que lorsqu’elle produit chez ce dernier, toutes choses étant égales d’ailleurs, les effets constatés sur l’homme sain. Avant d’entrer dans les détails de cette observation, je dois ajouter que je me suis mis à l’abri de toute cause d’erreur possible. Les préparations de strychnine ont été faites par un pharmacien des plus expérimentés et des plus scrupuleux — M. Geoffroy — les médicaments ont été administrés au malade par sa femme, qui a suivi mes prescriptions avec la plus grande ponctualité, j’en ai la conviction intime, et par moi-même, qui ai, pour ainsi dire, suivi mon malade d’heure en heure. (Suit l’observation qui ne présente rien de particulier ; il suffira de dire que le délirant a pris 108 milligrammes de sulfate de strychnine, sans aucun signe d’intoxication.)

L’auteur ne dit pas un mot de la dosimétrie ; nous sommes cependant certain que des numéros du Répertoire lui ont souvent été expédiés à titre gracieux. Il invoque l’autorité du docteur Luton, de Reims, qui, lui aussi, est muet au sujet de la dosimétrie. Le professeur de Reims a publié dans le Mouvement médical de 1874 un article sur un médicament nouveau de l’alcoolisme : l’extrait de noix vomique à la dose de 5 à 13 centigrammes par jour, l’une le matin, l’autre le soir. Nous ferons remarquer qu’il s’agit de l’alcoolisme c’est-à-dire l’état chronique du delirium potatorum, car, à coup sûr, ces doses ne pourraient être administrées coup sur coup. Il ajoute que quand l’alcoolisme a pris une forme organique : inflammation chronique, sclérose, ramollissement, etc., le mal est au-dessus des ressources de l’art.

Le Répertoire de 1875 contient sur la Posologie dosimétrique de la

strychnine, un article que nous pensons pouvoir reproduire ici, non pour établir un droit d’auteur quelconque, mais afin de faire voir quelles étaient déjà à cette époque nos idées sur l’emploi de cet incitant vital.

En allopathie on donne la noix vomique dans les paralysies sans rechercher les causes de cette dernière, et on va j usqu’à produire des secousses ou décharges sans se douter que de cette façon on épuise ce qui reste d’excitabilité nerveuse. Le professeur Matteucci a fait voir que ces secousses sont détanisantes, de sorte que c’est plutôt dans les spasmes toniques ou douloureux que la strychnine doit être employée. Delà ses bons effets dans les névralgies aiguës. On peut la combiner à l’aconitine, pour peu qu’il y ait congestion. Q uelquefois il faut l’associer à l’hyosciamine, quand il y a désharmonie ou rupture d’équilibre physiologique. Le Répertoire a relaté des cas d’œsophagisme et de dysurie où l’obstacle dynamique ou vital, n’a pu être levé que par ces deux modificateurs réunis, le premier agissant sur les fibres motrices longitudinales, le second sur les fibres motrices circulaires. Mais c’est surtout pour renouveler le ton général de l’économie que la strychnine est utile. Une expérience à faire est la suivante : si l’on met le bout du petit doigt dans le conduit auditif e xterne et qu’on lui imprime des mouvements de va-et-vient, on perçoit un son métallique qui dépendra de l’état de force ou de faiblesse où l’on se trouve en ce moment. Ainsi, si l’on est à jeun le son est grave; aigu, au contraire, après un bon repas. Que si on se met sous l’influence de la strychnine—ce qui peut se faire sans danger avec les granules dosimétriques : 3 ou 4—le son sera suraigu. Nous sommes donc une machine vibrante, une sorte de harpe éolienne; et les impressions qui nous arrivent du dehors provoquent des vibrations plus ou moins aiguës d’après la tension de nos cordes nerveuses. Si cette tension est trop forte, la moindre vibration est douloureuse ; il faut donc détendre nos cordes ; dans le cas contraire, il faut les tendre. Il faut donc mettre notre instrument dans le ton. C’est le strictum et le laxum des anciens. Il y a là de précieuses indications pour la thérapeutique. Certains alcaloïdes, comme la quinine, donnée à trop forte dose, produisent des symptômes cérébraux (bourdonnements d’oreilles, etc.).

La strychnine peut être appelée la clef vitale, puisque nous pouvons, par elle, nous mettre au diapason nécessaire à l’ensemble des fonctions. Nous en avons fait maintes fois l’expérience sur nous-même : ainsi, dans des moments de fatigue cérébrale et d’affaissement physique, il nous arrive de prendre 3 à 4 granules d’arséniate de strychnine, et nous nous apercevons à notre allure plus décidée, à notre promptitude à la riposte, à notre démarche plus ferme, que nous sommes strychninisé au moral comme au physique. Mais nous nous garderions bien d’employer ce moyen chez des personnés atteintes de ramollissement cérébral : il ne ferait que précipiter la catastrophe.

Magendie avait remarqué que la noix vomique (ou plutôt la strychnine) a des effets plus marqués sur le côté paralysé que sur le côté sain, c’est-à-dire du côté de la lésion cérébrale qui a produit la paralysie. Dans l’ataxie locomotrice nous n’avons pas remarqué-que l’administration de la strychnine fût suivie d’aucun effet efficace, parce qu’il existe une sclérose avec atrophie plus ou

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moins avancée de la substance nerveuse. Il est donc imprudent de compromettre la réputation du remède et de faire naître chez le malade des déceptions. Mais la strychnine trouve ses applications chaque fois qu’il s’agit de stimuler la sensibilité et la contractilité organiques. Le retour de la première précède celui de la seconde : ce qui est d’un bon indice quand la sensibilité revient dans le membre paralysé. Il faut alors persévérer avec le médicament. Certaines paralysies locales sont mieux modifiées par la strychnine que d’autres : par exemple, celles des muscles de l’œil et de la face. Cela tient peut-être à ce qu’il y a plus de nerfs dans ces parties. Gubler a fait observer avec raison, que les résultats obtenus dans certains cas d’amaurose et mis sur le compte de la stimulation de la sensibilité rétinienne, pourraient être attribuées avec autant de vraisemblance, à l’accroissement delà tonicité des museles accommodateurs, attendu que beaucoup d’ambliopies ne dépendent que d’un manque d’accommodation des milieux de l’œil. La strychnine peut rendre des services réels dans les tremblements nerveux alcooliques ou saturnins, mais pourvu qu’il n’existe point de lésion nerveuse. Dans tous les cas où la strychnine doit être continuée pendant un certain temps , il convient de commencer par 2 granules par jour, en allant progressivement à 4-8-16. C’est surtout l’hypophosphite de strychnine dont il faut se servir à cause de l’acide phosphorique. Dans les cas aigus il faut donner la strychnine dès le début : 1 granule tous les quarts d’heure ou toutes les demi-heures j usqu’à réaction ou relèvement du pouls. Le médecin j ugera alors de l’opportunité de la saignée ou des alcaloïdes défervescents : aconitine, vératrine, digitaline, etc. Cette pratique a Une haute importance, puisque le plus souvent la vie du malade en dépend. Il en est de même dans les fièvres pernicieuses. Si on ne commence pas par relever la vitalité, il est clair que le malade périra par asphyxie lente, ou son corps se dessèche et passe à l’état algide au milieu des douleurs crampiformes les plus intenses. {Choléra indien.)

La strychnine et l’hyosciamine, données ensemble, rendront ici les services les plus signalés. En même temps il faut ramener la chaleur à la peau par des frictions énergiques. On donnera, tous les quarts d’heure, 1 granule de sulfate de strychnine et 1 granule d’hyosciamine et on étanchera la soif au moyen de petits morceaux de glace. La réaction une fois survenue, on aura soin de prévenir de nouveaux accès en ajoutant à la strychnine l’hydro-ferrocyanate ou l’arséniate de strychnine, et l’on ne cessera les deux médicaments que lorsque le pouls et la chaleur seront redevenus normaux. Ces agissements ont une grande valeur et s’expliquent quelle que soit l’idée qu’on se forme des fièvres pernicieuses : soit qu’on les considère comme une simple dépression de la vitalité, soit comme un empoisonnement par un agent miasmatique ; or, ce n’est pas stimuler que faire comme certains allopathes, qui brûlent la muqueuse gastro-intestinale par des drogues incendiaires. C’est une dépense dé forces, par conséquent une cause d’épuisement ajoutée à tant d’autres. Les rubéfiants nous les concevons, mais simplement comme dérivation ; ainsi nous ne voudrions pas enlever au praticien cette ressource, qui est souvent la seule qui lui reste. En résumé, pour l’administration de la strychnine il faut avoir égard au principe thérapeutique formulé en dosimétrie : « Aux maladies aiguës un

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traitement aigu. Aux maladies chroniques ou traitement chronique. Ainsi dans les premières, donner le médicament coup sur coup, jusqu’à effet; dans les secondes, graduellement, en ayant égard à l’effet produit : tantôt augmentant la dose, tantôt la diminuant. »

Nous remercions le docteur Lardier de nous avoir procuré l’occasion de rappeler cette loi de la thérapeutique qui en constitue en quelque sorte le fond — comme Beaumarchais disait du goddem pour l’Anglais. On peut dire que sans la strychnine le médecin est désarmé, puisqu’il n’y a que ce seul moyen de relever la vitalité. Le médecin comme le général, doit régler la défense sur l’attaque. Et parce que celle-ci détermine souvent une grande réaction, ce n’est pas un motif d’y voir un signe de force ou sthénie. Dans la doctrine des crises, Hippocrate supposait une économie non encore épuisée. Voilà pourquoi il se gardait bien des soustractions par la diète ou les saignées. Dans le délire de l’ivrogne, au milieu de la fièvre la plus intense, il y absence de forces vives ; la preuve c’est qu’il n’est pas maître de lui, ni de ses mouvements. Ses muscles sont agités d’un tremblement qu’on peut dire sénile : il faut donc les fixer au moyen de la strychnine, notamment l’hypophosphite. Nous pourrions terminer cet article en protestant contre la guerre ou plutôt la conspiration du silence faite à la dosimétrie ; mais elle est assez forte pour y opposer la hauteur de ses dédains.

Aujourd’hui de milliers de médecins, dans tous les pays, ont accepté le credo qui a rendu à l’art de guérir la foi, c’est-à-dire l’initiative.

l’allopathie et la dosimétrie.

En relisant VHistoire de France, le chapitre concernant la maladie du roi Louis XV, à Metz, tomba sous mes yeux et je me dis, par rapport à la médecine d’aujourd’hui : Quantum mutata ab ilia. En effet, à cette époque, on se fondait sur la nature, c’est-à-dire la force de la constitution du malade : on le saignait, on le purgeait afin d’avoir raison de la maladie. Voici le bulletin journalier du royal malade. On sait qu’il s’est agi d’une fièvre aiguë, suite d’excès de fatigue :

Le 13, saignée du pied. La nuit fort oppressé. Le matin, à onze heures et

demie, il s’est confessé. A cinq heures, on le saigne encore du pied. La nuit du 13 au 14 est assez bonne.

Le 14, à huit heures du soir, saignée du pied. La nuit du 14 au 15, depuis neuf heures du soir, le redoublement devient furieux.

Le 15, à quatre heures, le roi tombe dans une espèce d’agonie. A midi, le calme revient. La nuit du 15 au 16, à une heure après minuit, il y a un léger redoublement. La nuit du 16 au 17 est entièrement agitée. Celle du 17 au 18 est bonne.

Le 18, beaucoup d’agitation et de vapeurs, mais la tête libre et soulagée. Le pouls bon et la parole facile. La nuit du 18 au 19, le roi dort fort bien et le 19 la convalescence est regardée comme commencée.

On ne saurait contester aux médecins de cette époque l’habileté avec laquelle ils maniaient la saignée; mais aussi les constitutions fortes d’alors s’y prêtaient. Aujourd’hui, il n’en est plus de même, à tel point que la phlébotomie est presque un mythe. Nous appartenons à une époque où l’on saignait pour tout et pour rien et où l’entretien du lancetier était une forte dépense pour les internes des hôpitaux. L’émétique et les purgatifs sont restés debout ; on y a joint les antipyriques — tel que l’acide salicylique— mais qui dérangent fortement les malades, sans que la maladie en soit dérangée, puisqu’elle suit son cours normal (?). Il en est tout autrement avec la dosimétrie, où l’on administre les alcaloïdes à petites doses, mais coup sur coup jusqu’à effet. Voilà les réflexions que m’a suggérée la lecture de la maladie du roi Louis XV, qui devait mourir plus tard d’une variole confluente noire, au point d’être un cadavre anticipé que les plus zélés serviteurs durent fuir. Là encore les alcaloïdes eussent été d’un grand secours, non, comme on a dit, pour juguler la variole, mais pour en favoriser au contraire l’éclosion, comme une graine jetée dans un terrain humide. C’est, en effet, 1 aridité de la peau qui empêche l’éruption et qui détermine les lésions internes auxquelles le malade succombe d’ordinaire.

A la suite du traitement de Louis XV à Metz, nous donnons ici celui de la duchesse de Châteauroux, la maîtresse en titre du roi, et qui avait été atteinte d’une fièvre cérébrale.

« Soit aux bras, soit aux pieds, on la saigna neuf fois pendant sa maladie ; rien ne fit; chaque fois la tête se prit davantage. A chaque retour de délire,, elle répétait qu’elle mourait empoisonnée. Le 8 décembre elle mourut dans des convulsions atroces. L’autopsie ne présenta aucune trace d’empoisonnement. »

Ici encore on voit la saignée érigée en système ; et il ne faut pas s étonner des saignées coup sur coup de Bouillaud : il voulait, à toute force,

enlever l’inflammation avec le sang, sans se douter que c’est le système nerveux qui joue ici le premier rôle. Il a fallu les travaux d’Andral et Gavarret pour faire voir qu’à mesure que le liquide sanguin s’appauvrit de son hémoglobine, il devient plus fibrineux et plus aqueux — ainsi que l’indique la couenne si faussement nommée inflammatoire. Les alcaloïdes défervescents donnés de prime abord jusqu’à chute du pouls et du calorique morbide, font tomber la fièvre et avec elle les symptômes qui ne dégénéreront pas ainsi en troubles organiques.

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