HIPPOCRATE AU COMITÉ D’HYGIÈNE
Le vrai peufc.quelquefois 11’être pas vraisemblable.
Sous ce titre, la Revue rose, une nouvelle publication littéraire, scientifique et artistique qui paraît à Liège (Belgique), insère la spirituelle boutade que voici :
« La dernière séance du Comité d’hygiène a été particulièrement inté-
ressante. Au dire de ses membres, nous assistons à une véritable floraison d’épidémies : Épidémie de fièvre typhoïde ; épidémie de variole ; épidémie de diphthérie.
» Mais nous ne sommes pas les seuls favorisés, a ajouté le docteur Proust, le choléra sévit avec intensité de Madras à Bombay ; et il n’est pas de région qui n’ait en ce moment sa petite contagion. Cependant tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ; grâce aux progrès de l’hygiène et de la médecine, nous réduisons dans des proportions considérables le taux de la mortalité et nous augmentons le quantum de la longévité humaine. Pour s’en convaincre, Messieurs, il n’y a qu’à consulter les statistiques !
» Et c’était un spectacle vraiment réconfortant, je vous l’assure, que tous ces doctes ou du moins de tous ces docteurs, affirmant d’un air entendu, les progrès de là science et, par répercussion, les conquêtes de la vie sur la mort. Eux-mêmes, gros, repus, satisfaits, hochant complaisamment la tête, semblaient être les images de la santé.
» Comme ils se taisaient, une voix laissa tomber ces paroles : « MéfiezvouS des statistiques! »
» Tous se redressèrent et cherchèrent du regard l’audacieux qui avait pu émettre ce doute offensant pour la compétence de nos hygiénistes les plus consommés. Ce n’était certainement un des journalistes qui enregistraient avec Componction les oracles de la science. Qui donc alors? puisqu’il n’y avait dans la salle, en dehors d’eux et des pontifes de l’hygiène, que la haute statue de marbre blanc d’Hippocrate, contemplant avec sérénité les petits confrères fin de siècle.
« Qui donc a parlé? » demanda enfin le président .—\ « Par Esculape et par Hygie ! reprit — et cette fois à ne plus s’y m’éprendre — la voix d’Hippocrate,' vous êtes, mes neveux, de glorieux savants et de remarquables praticiens ! vous avez notablement développé et perfectionné, dans vos publications médicales; mon modeste Traité de l'air, des eaux et des lieux; vous avez saisi ces microbes que j’avais devinés et que je combattais par de grands feux en temps d’épidémies. Vous avez poussé les recherches anatomiques et physiologiques à un degré de perfection insoupçonné de mon temps. Vous connaissez, à peu de choses près, les effets des substances médicinales sur les divers symptômes. Votre médecine est souvent triomphante; votre chirurgie remporte de brillantes victoires et vous avez inventé l’orthopédie qui était, il est vrai, inutile à mon époque, où peu d’hommes naissaient contrefaits. Mais au milieu de vos conquêtes qui vous ont permis de faire de l’hygiène une science de précision... ô fils aimés des Dieux! qu’avez-voüs donc fait des vieillards? Je ne les ai vus ni sur
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vos places publiques, ni dans vos rues, ni dans l’enceinte de vos monuments, comme on les voyait autrefois dans ma belle patrie, où leur robuste vieillesse couronnée de cheveux blancs, était le plus triomphant éloge que l’on pût faire de l’hygiène de la vie hellène ! Qu’avez-vous fait des vieillards? Vous vantez le progrès de votre science et, en supputant les résultats, vous trouvez que la vie humaine a augmenté de durée; C’est de la vie moyenne que vous parlez, et les moyennes sont un des fruits les plus pernicieux de l’abus des statistiques !
» O mes neveux! méfiez-vous des statistiques, elles sont faites de tous ces enfants chétifs dont vous prolongez le souffle; de tous ces valétudinaires dont vous allongez les souffrances, dë ces vieillards décrépits dont vous soutenez, à grands renfort de soins les forces évanouissantes. Elles sont faites de non-valeurs ! Et quels termes de comparaison avez-vous? A quelle époque remontent vos statistiques? Buffon ne publiait les siennes que sous toutes réserves, vu le peu de précision des données sur lesquelles elles reposaient. Sur quelles données reposent les vôtres? Et si on les épluche, que signifient vos moyennes? v
» Elles signifient ceci : Vos enfants vivent moins longtemps et vos vieillards meurent moins âgés et surtout moins robustes. Eu Grèce, enfants et vieillards se conservaient sains et forts, et on ne mourait guère que sur les champs de bataille. Aussitôt, du sein de la.féconde Hellène, surgissait une nouvelle floraison de héros ! Vous aimez mieux les moyennes. Les moyennes sont dans vos moyens, car vos moyens sont très moyennes.
>5 O mes pauvres fins de siècle ! vous ne vivez guère que par le cerveau et par les sens. Vous êtes devenus une proie facile pour les microbes rongeants!
» Allez, mes amis! Allez mes faux disciples! augmenter votre vie moyenne d’un quart dé seconde et soyez contents. Les statistiques seront pour vous ! Mais c’en est fait du Kaloskai Agathos ! « »
» Hippocrate se tut et se renferma à jamais dans son silence de marbre, Si pas un journal .n’a rendu compte de cet incident, c’est que le divin Hippocrate avait parlé grec, et qu’aUcun des illustres présents n était capable de le comprendre. »
D 1 ' Paul Combes,
Réflexions. — Nous n’ajouterons qu’un mot : la médecine ne sera une science que lorsqu’elle sera dosimétrique.
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