TRAITEMENT DE LARTHRITE BLENNORRHAGIQUE PAR LE MERCURE A L’INTÉRIEUR
(Société médicale du IX e arrondissement.)
Dans notre service chirurgical à l’hôpital civil de Gand, il nous est souvent arrivé d’avoir à traiter des arthropathies'sur des individus venus du quartier des syphilitiques, où ils avaient été mercurialisés à outrance. C’était surtout pour des gonarthrocaces : la cautérisation actuelle ou potentielle, l’immobilisation par l’appareil ouaté, et l’iode à l’intérieur en avaient généralement raison. Nous donnions l’iodure de potassium raison de un gramme dans un litre d’eau de source pour boisson, et cette faible quantité suffisait pour obtenir la résolution complète de l’arthropathie. C’est ce qui nous a donné l’idée de l’emploi des modificateurs internes en chirurgie. De là à la dosimétrie il n’y a eu qu’un pas. On sait avec quelle rapidité l’iodure de potassium s’élimine avec les urines. Il se fait dans l’économie une désagrégation du sel et l’iode agit alors par catalyse physiologique, cest-à-dire en augmentant la diurèse. .Pourquoi alors pousser jusqu à 1 empoisonnement? Nous laisserons ici la parole au docteur Jullien dans 1 intéressant débat à la Société médicale du IX e arrondissement.
« M. Jullien. — Je suis plein de compassion pour les malades qui nè peuvent supporter l’iodure de potassium, car je suis moi-même un exemple d’intolérance insupportable. Permettez-moi de vous exposer, toutdabord r mes tentatives infructueuses et tous les tourments que j’ai soufferts. Vers 1876, à la prière de mon ami, M le docteur Chouvet, actuellement médecin distingué à Royat, qui préparait alors sa thèse : Sur le danger des. médications actives dans les maladies rénales, thèse àüjourd hui classique ( l),
(l)Nous avons reproduit dans notre opuscule La révision de la médecine, la thèse du doe-
je prends d'emblée, à midi, 2 grammes d’iodure, dont il devait étudier avec soin l’élimination. Moins d’une heure après, se développaient tous les malaises classiques, avec éternuements, coryza des fosses nasales, des sinus maxillaires et frontaux, bientôt oblitération complète des narines, nécessité de respirer par la bouche, céphalalgie, insomnie absolue pendant la nuit qui suivit, essoufflement, dyspnée, etc.
» Je fus heureusement débarrassé vers le soir du lendemain, mais je conservais un bien mauvais souvenir de ce médicament, que je devais tant prescrire. En 1887, j’eus une arthrite rhumatismale du genou droit, et beaucoup de mes confrères me conseillèrent de prendre de l’iôdure pour prévenir le retour des accidents en modifiant ma constitution. Je commençai par 50 centigrammes que je continuai huit jours sans plus de succès que dix ans auparavant. Mais ayant lu un peu partout, l’ayant même écrit, que les fortes doses étaient mieux tolérées que les petites, je laissai là mes 50 centigrammes pendant quinze jours, et je commençai résolument une nouvelle série d’épreuves en abordant immédiatement la dose quotidienne de 4 grammes. La désillusion ne fut pas longue à se produire pendant un mois que dura mon expérience, j’assistai à l’envahissement successif de mes muqueuses respiratoires, par un processus qui inflexiblement progressa des narines jusqu’à l’arbre bronchique, si bien qu’après les coryzas antérieur et postérieur, la pharyngite, l’enrouement et l’aphonie, je connus la toux quinteuse, les crachats purulents et finalement l’hémoptysie.
» Je passe sous silence les œdèmes, les bouffissures soudaines des paupières, des joues, et la céphalée qui ne me quitta pas. Je dormais peu et je mangeais sans appétit; j’ajoute que pendant ces trente jours affreux, aucun travail intellectuel ne me fut possible; je puis dire que je ne pensais pas, que je ne vivais pas. Et quand j’eus cessé d’ingurgiter mon poison, je fus longtemps avant de m’en guérir : plusieurs semaines assurément; j’avais bel et bien une bronchite qui dut suivre son cours et ne se modifia que par les remèdes et dans les délais habituels. Vous le voyez» toute dose d’iodure m’est intolérable : 50 centigrammes, 2 grammes,
4 grammes excitent de la part de mon organisme les mêmes révoltes, et je puis vous certifier que je m’étais mis en garde contre les impuretés du médicament, contre ses adultérations par les iodures, d’où viendrait tout le mal. Je Lavais demandé à M. P. Vigier, c’est assez dire. Je n’avais point négligé de l’associer à la belladone, à l’atropine, au café : tout fut inutile(l).
teur Liouvjlle : De l'abus en thérapeutique; pourquoi après ces avertissements y a-t-il encore tant d’ours en médecine? Dr g,
(1) Qu’on remarque ici cette absence de règles en thérapeutique. Pourquoi la belladone, l’atropine qui exercent sur le gosier une sécheresse intolérable? Pourquoi le café qui est l’antidote des
DE MÉDECINE DOSIMÉTRIQUE.
Je pense donc qu’on ne saurait prêter trop d’attention aux plaintes que nous font nos malades à ce sujet; d’autant plus qu’il est un genre de désordres dont je n’ai pas parlé encore et qui pèse plus lourdement que les précédents sur l’avenir des malades : je veux parler des désordres digestifs. Au Congrès de syphiligraphie de 1889, j’ai montré qu’une grande proportion de nos vieux syphilitiques souffraient de dyspepsie avec dilatation de l’estomac, et très souvent de neurasthénie, et j’ai établi que la cause devait en être recherchée soit dans les lésions commençantes du foie, soit dans l’action de médications offensives sur la muqueuse de l’estomac. Pour parer à ces complications, c’est à la cure mercurielle sous-cutanée qu’il faut recourir; et je ne saurais trop recommander de prendre l’iodure (qu’il soit : de potassium, de sodium ou d’ammonium, car tous trois présentent les mêmes inconvénients), de prendre, dis-je, l’iodure en lavement; un ou deux grammes d’iodure, dans un demi-verre de lait, une ou deux fois par jour, constituent une excellente médication et qui préserve complètement les voies digestives. Je l’ai prescrite un grand nombre de fois ; deux malades seulement ont dû la cesser, éprouvant quelques nausées aussitôt après la pénétration du liquide ; les autres ont pu la continuer pendant des mois. Que si l’intolérance n’est pas vaincue par ce moyen, je pense qu’il est sage de ne pas s’acharner et chercher parmi les iodés un autre composé plus tolérable. La teinture d’iode se présente en première ligne; par quantité de 10 à 30 gouttes, soit dans de l’eau, soit mieux encore dans du vin, où elle passe inaperçue; beaucoup d’estomacs délicats la supportent admirablement. Un de mes clients qui, selon son expression, « préférerait de mourir tout de suite plutôt que de prendre de l’iodure » s’est soumis, depuis deux mois, à ce régime et en éprouve les meilleurs effets. Il peut se faire cependant que, même sous cette forme, l’iode provoque des accidents : larmoiement, coryza, céphalalgie, œdème, rougeurs intenses de la face, acnés intolérables ; j’ai pour habitude de recourir dans ces cas à l’iodol, qui jouit d’un incontestable pouvoir spécifique et respecte généralement, si j’en crois mon expérience, les susceptibilités des organismes rebelles aux iodures. Sans dépasser, dans la moyenne des cas — à raison de 10 centigrammes par dose — 30 centigrammes par jour, jusqu’à ce que l’action thérapeutique est obtenue, j’ai pu associer dans une même pilule/ tel sel mercuriel (le salicylate, par exemple) avec l’iodol et constituer ainsi un médicament mixte beaucoup mieux toléré que le sirop de Gibert, et d’une efficacité presque égale. Je mentionnerai enfin l’iodure
alcaloïdes ? Ce ne sont pas les congénères qu’il faut associer, mais les antagonistes si on veut rétablir l’équilibre physiologique.
d’amidon, que j’ai fait préparer sur le conseil de M. Frémy, et que j’ai expérimenté dans quelques cas. C’est un corps grenu, d’un bleu noirâtre, qu’il faut donner à très fortes doses : de 2 à 6 cuillerées à café : il n’a aucune saveur bien prononcée, et dans les essais, trop peu nombreux, que j’en ai faits, je lai vu très bien supporté par les muqueuses des voies digestivqs; son seul et très réel inconvénient réside dans la nécessité d’en prescrire de très fortes doses pour atteindre l’effet curatif. Ma conclusion, c’est qu’on a tort de se murer dans une thérapeutique étroite et que, pas plus pourl’iodure que pour l’hydrargyre, un vrai praticien soucieux des indications, si variées toujours, ne doit pas s en tenir à un programme uniforme et exclusif. »
» A la suite de.cette communication, un membre, M. Morel-Lavajlée, a été d’avis qu’il faut souvent essayer de poursuivre le traitement malgré certains phénomènes d intolérance, car Fon peut de cette manière arriver à faire tolérer l’iodure. »
Réflexions. Si tous les allopathes étaient aussi miséricordieux envers leurs malades que M. Jullien, ils s’abstiendraient des doses massives d’iodure et de bromure qui empirent leur situation et souvent détruisent leur santé à tout jamais.