PATHOCÉNIE DU MAL DE BRIGHT, PAR M. E. GAUTIER, MÉDECIN DES HÔPITAUX
(Gazette hebdomadaire de médecine et chirurgie, 27 janvier 1886.)
Il résulte de ce travail que la présence de la créosine en excès dans le sang peut donner lieu à une néphrite épithéliale, de même nature que le gros rein blanc (ou dégénérescence caséeuse). Il en est de même de la présence des autres principes extractifs : leucine, tyroscine, créosinine, xanthine, hypoxanthine, etc. Or, toutes ces matières extractives sont des produits d’oxydation incomplète des substances albuminoïdes. Leur formation dans l’organisme est ordinairement minime à l’état de santé, mais dans les affections du parenchyme hépatique, leur production augmente dans des proportions plus ou moins notables, en même temps que diminue la quantité d’urée excrétée. C’est vraisemblablement à celte accumulation des déchets de la désassimilation azotée dans le sang, qu’il faut attribuer la fréquence de l’albuminurie dans le foie gras.
11 est une autre maladie dans laquelle le parenchyme hépatique est encore plus profondément lésé, c’est l’ictère grave; or, la néphrite de l’ictère grave est une néphrite épithéliale qui, à part les imprégnations biliaires, présente tous les caractères dm gros rein blanc, et l’on sait précisément que c’est dans l’ictère grave que la production des matières extractives est surabondante et que le chiffre d’excrétion de l’urée s’abaisse plus que dans toute autre maladie. Mais, d’autre part, la production exagérée dos matières extractives est-elle limitée aux affections du foie? N’est-il pas vraisemblable d’admettre que dans beaucoup de maladies chroniques, sinon dans toutes, il existe des troubles de nutrition qui doivent entraîner la combustion incomplète des matériaux azotés? N’est-ce pas dans ces troubles de la nutrition et dans leurs conséquences, dans 1 oxydation incomplète des déchets de la désassimilation qu’il faut chercher la cause des néphrites si fréquentes dans le cours des maladies chroniques de causes et de sièges divers? Je sais bien qu’on ne peut raisonner ici que par analogie et que je ne puis fournir une preuve directe de cettè pathogénie- mais d’une part la preuve expérimentale de l’action nocive des matières extractives sur le rein ; d’autre part, la connaissance des troubles
MISCELLANÉBS
de la nutrition inhérents aux maladies chroniques — troubles que personne ne met en doute — et l’influence probable, sinon certaine, que ces troubles de nutrition exercent sur la transformation de la matière azotée, permettent, je crois, d’établir une relation de cause à effet, entre la présence en excès de matières extractives dans l'organisme résultant des troubles de la nutrition, et la production de la néphrite épithéliale. Ce n’est pas tout encore; l’influence des matières extractives sur le rein est encore plus étendue; elle peut s’exercer également dans l’état de santé. On sait, en effet, que tous les aliments quaternaires renferment de ces substances azotées complètement oxydées ; que le bouillon notamment, le bouillon concentré surtout, les extraits et les poudres de viande en renferment une proportion considérable. C’est du bouillon que M. Chevreul a extrait chimiquement la créosine. Dès lors l’introduction de ces aliments, riches en matières extractives, peut être nuisible et très nuisible, particulièrement pour le rein ; elle l’est surtout dans les cas où le rein ne fonctionne déjà pas bien et où l’alimentation de ces substances toxiques se trouve entravée.
La conséquence de tout ceci, c’est que le corps humain ne doit pas être traité comme un terrain inerte et à plus forte raison comme un récipient chimique. 11 faut avant tout entretenir le foyer vital tant par l’hygiène que par la thérapeutique. C’est ce que nous ne cessons de prêcher, en disant à tous : Experto crede Roberto ! Croit-on que nous résisterions à tant de fatigue d’esprit et dame si les forces corporelles nous faisaient défaut et si nous ne prenions chaque soir de la strychnine, de l’aconitine et de la digitaline? Les ergoteurs qui font à la dosimétrie la guerre du silence devraient comprendre le principe d’Hippocrate : Medicus se curât ipsum.