‹ MiscellaneesChapitre 21 sur 30 · ENCORE LE MOT MENTALITE · texte numérisé non relu

ENCORE LE MOT MENTALITE

La note concernant le mot mentalité, parue dans Y Action française du mois d'août, a excité grand émoi. Des quatre coins de la province nous ont été adressées des observations et des réclamations en faveur de ce vocable. Il en est même venu de l'Ontario et du Manitoba et de la Nouvelle-Angleterre. J'ai été littéralement assassiné de lettres prenant fait et cause pour la victime de mon ostracisme. Des journaux s'en sont mêlés qui ont voulu rompre une lance afin de la sauver. Ce fut une levée générale de boucliers. Je savais bien que ce pauvre mot avait cours dans le langage et les écrits. Mais je ne m'imaginais pas que l'on tenait à ce point à le garder et à l'employer. Simple que j'étais! Je pensais que la sympathie des hommes allait aux fils légitimes et non aux bâtards, que ceux-ci méritaient seulement la compassion. Il est vrai qu'il ne s'agit que d'un mot. Comme il n'a cependant aucun droit à faire partie de notre famille verbale, qu'il y figure à titre d'intrus, je reste étonné de voir de quel sentiment il est l'objet, et avec quelle âpreté l'on prétend l'admettre à l'héritage.

Quel argument invoquent ses défenseurs pour essayer de le maintenir dans sa scandaleuse possession? Tous m'ont jeté par la tête le petit et le grand Larousse;

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il en est qui, en outre, se sont abrités derrière le petit Larive et Fleury, et un lexique du chanoine Elie Blanc. Il est exact que mentalité se trouve dans ces compilations et peut-être encore dans d'autres. Notre conclusion n'en est pourtant pas infirmée le moins du monde. Nous avons parlé "d'autorité linguistique" et nous avons mis au défi de le relever dans un dictionnaire ou un lexique digne de ce nom. Est-ce que, par hasard, le Larousse petit ou gros en serait un? Ce serait une étonnante nouvelle. Le Larousse ne mérite qu'improprement le nom de dictionnaire. C'est une boîte à tout mettre, où il y a du bon, du faible et du mauvais. C'est un ouvrage à tournure encyclopédique, où les gens pressés, les journalistes par exemple, obligés de se renseigner très-vite sur toutes sortes de questions, et en général peu difficiles sur la qualité de leur information, vont puiser abondamment. Le Larousse fait le tour des connaissances humaines et il en présente la vulgarisation. Je ne conteste pas son utilité, surtout pour les personnes de culture superficielle. Mais ce qu'il offre, dans les divers genres, est-il de nature à satisfaire les esprits sérieux? Est-ce qu'un médecin, par exemple, s'appuiera sur Larousse pour porter un diagnostic et prescrire un traitement? Un critique littéraire se contentera-t-il des appréciations d'auteurs qu'il contient? Ce n'est pas chez lui non plus qu'un écrivain, soucieux de se conformer à la tradition du vrai langage français, ira chercher ses directives. Si l'Eglise a mis à l'index le grand Larousse, c'est donc que son orthodoxie doctrinale n'offre pas pleine sécurité. Son enseignement en matière de langue n'est

Encore le Mot "Mentalité"

pas moins incertain: il faut l'accueillir avec beaucoup de réserve. J'en donne un exemple. Voici sa définition de la langue maternelle: la langue du pays où Ton est né. Voilà qui nous laisse tout perplexe. Je plains celui qui avalera cette explication.

Il y a une institution qui a été fondée spécialement pour fixer le canon de la langue et pour nous en donner le code, j'ai nommé l'Académie Française. Le distionnaire qu'elle a publié, et qu'elle revise et refond perpétuellement, qu'elle tient à jour,estl'autoritésouveraine en matière de langage. . Or, l'Académie n'a jamais donné droit de cité au mot mentalité. Après le dictionnaire de l'Académie, et revêtu d'un prestige égal, vient celui de Littré. Hatzfeld et Darmesteter, jouit aussi d'une autorité linguistique unanimement reconnue. Il va sans dire que le vocable en question y brille par son absence. Qu'en faut-il conclure, sinon que ce mot n'est pas français, et qu'il est donc un barbarisme? C'est comme cela. Nous n'y pouvons rien. Si l'on rejette ces suprêmes autorités, alors il n'y a plus qu'à verser dans l'anarchie. Il n'y a plus qu'à arborer la formule: nos sumus philosophos, possumus forgere verbos, et qu'à inventer les mots les plus cocasses. Hélas! c'est tout fait. Et l'anarchie verbale dont nous sommes les témoins n'est que la trop fidèle image de l'anarchie intellectuelle qui régne de nos jours. Ni l'une ni l'autre ne constituent un droit. De même que la raison humaine doit être contenue dans de justes règles, et qu'il ne lui est pas permis de s'emporter en de sauvages écarts, que la liberté de pensée a pour limite et pour frein la vérité, de même le langage

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français rencontre une tradition formée par l'expérience des siècles. S'il y déroge sur un seul point, il n'y a pas de raison pour que l'héritage longuement et sagement acquis ne s'écoule pas par cette fissure. Une fois ouverte la brèche, qui empêchera l'ennemi de venir saccager tout le domaine? La chose est d'importance.

Larousse et ses suivants donnent comme origine à mentalité, mens, mentis. Le mot mens est bien latin, en effet. On en a fait dériver, en français, mental et mentalement. Mais l'on s'est arrêté là. Pourquoi? Est-ce à nous à le dire? Il y a, dans la constitution des mots, une part de convention, je veux l'admettre. Leur insertion au dictionnaire les situe en quelque sorte dans le droit positif. Et l'on aboutit finalement à cette constatation: c'est comme cela. Pourquoi mentalité n'est-il pas français? La réponse première et dernière est qu'il ne l'est pas. Tout ce qu'on peut invoquer en sa faveur tombe devant une réalité qui crève les yeux, à savoir que les autorités compétentes n'ont pas jugé à propos de le faire entrer dans notre cité verbale. J'ajoute que ce droit positif, en vertu duquel les vocables acquièrent ou non leurs lettres de naturalisation française, ne s'exerce pas arbitrairement. Et c'est ici qu'intervient le mystère de la formation des mots. Des considérations là-dessus nous entraîneraient beaucoup trop loin. Je reviens à mens, mentis. Le latin n'a pas ment alitas; le latin classique n'a même pas mentalis. Cet adjectif appartient à la basse-latinité. On le trouve, par exemple, dans St. Augustin, dont la langue est loin d'avoir la pureté et la concision du grand âge latin. Et puisque mens, mentis appartient à

Encore le Mot "Mentalité'

la même déclinaison que gens, gentis, au lieu de mentalité, l'on devrait avoir logiquement mentilité, comme il y a gentilité. Cela n'est pas. Cette constatation est absolue.

Aucun de nos nombreux correspondants ne semble s'être avisé que ce mot mentalité est un anglicisme pur et simple. Le Webster, le Century, et The Oxford Dictionary— qui correspond à notre dictionnaire de l'Académie— contiennent le mot mentality. Et c'est un mot classique au pays de Shakespeare. Oui, mais il ne l'est pas chez nous. "Des dieux que nous servons telle est la différence." De sorte qu'en l'employant, nos écrivains et nos orateurs commettent, sans s'en douter peut-être, la faute contre laquelle il importe tant de se prémunir, dans un pays comme le nôtre, un anglicisme. Ce vocable est d'importation anglo-saxonne. Les anglais peuvent le trouver beau. Pour nous, et officiellement, il est inexistant. C'est un barbarisme. Sera-t-il jamais inséré dans le dictionnaire? Cette question nous dépasse. Qu'il nous soit permis de dire que nous en doutons beaucoup, entre autres pour des raisons d'esthétique. Il faut, je crois, introduire une distinction entre barbarisme et néologisme. Tout barbarisme est un néologisme. Mais tout néologisme n'est pas un barbarisme. Quand Chateaubriand parle de la "vastitude" des flots, il est certain que ce mot n'est pas dans le dictionnaire. Mais comme il est beau! comme il sort naturellement du latin! Qui donc oserait qualifier de barbarisme cette création spontanée du génie? L'écrivain de génie, au reste, est transcendant aux règles ordinaires. Elles n'ont pas été faites tant pour

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lui que d'après lui. Il ne viendra, au contraire, à l'idée de personne, tant soit peu sensible à l'esthétique des mots, de qualifier d'heureuse trouvaille le vocable de mentalité. Il a la dureté, l'opacité du fer. Il nous écorche les oreilles. C'est un barbare. Dehors!

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