‹ Miscellanées musicalesChapitre 12 sur 35 · NICOLAS ZINGARELLI · texte numérisé non relu

NICOLAS ZINGARELLI

Pieriis pollent studiis mulloqno redundant Eloquio.

Claudianus, In consulalum Vrobini et 0/ybnt,\. 450.

AVERTISSEMENT

Ces trois Notices sont disposées ici selon^l' ordre chronologique du décès des personnages qu'elles concernent et non pas d'après la date de leur composition.

La notice relative à Jacques Tritto , postérieure de dix-sept ans à sa mort, est du commencement de 1841.

Celle qui a Bellini pour objet, peut être considérée plutôt comme une Etude que comme une simple Biographie ; écrite en 1838 , elle fut publiée dans la Gazette musicale de Paris ( n°M9 et 20; 13 et 28 mai). On en traduisit dès lors des extraits dans quelques journaux italiens, et depuis M. Louis Picchianti, mon ami et mon confrère à l'i^-cadémie des Beaux- Arts de Florence, en donna en 1841, dans cette ville, une version italienne complète et rectifiée d'après les corrections manuscrites que je lui avais communiquées.

Quant à la notice sur Zingarelli, elle parut au moment de la mort de ce compositeur dans la Revue universelle , journal qui n'eut que trois mois d'existence ; mais divers journaux d'une constitution plus solide la reproduisirent. M. Miel voulut quelque temps après lui faire l'honneur de l'insérer dans les Annales de la Société libre des Beaux- Arts ^ mais au lieu de l'offrir telle qu'elle était, il y ajouta du sien^ que je trouvai de trop, non que M. Miel ne soit un littérateur fort distingué, mais c'est que j'aime mieux être présenté aux lecteurs comme je suis ; le fard ne me va point, quelle que soit la main qui l'applique ; aussi ai-je désavoué dans le temps les mutilations et modifications que l'on s'était avisé de faire contre mon gré.

M. R. Libéra tore a publié à Naples, dans les Annali civili del regno délie due Sicilie (vingt-huitième cahier, novembre

183^), une Nécrologie de Zingarelli ; il apu recueillir sur les lieux des renseignements qui m'étaient inconnus et dont j'ai tiré parti dans la réimpression que je publie aujourd'hui ; M. Liberatore a bien voulu citer mon travail avec éloges , et lui a fait le plus grand honneur en traduisant littéralement les passages où j'appréciais le mérite de son illustre compatriote.

Ces trois notices sont du reste indépendantes entre elles ; je les ai réunies , parce que l'un des trois compositeurs dont je parle était élève des deux autres, et que tous les trois, nés dans le royaume des Deux-Siciles, appartenaient à l'école napolitaine, naguère encore si célèbre, et qu'il est si triste de voir aujourd'hui déchue de son antique splendeur.

.•n>j fu-

JACQUES TRITTO.

Jacques Trillo , dont le véritable nom était Giacomo di Turilto né à Altamura , province de Bari, dans le royaume de Naples, était fils d'un négociant de cette ville. La perte des registres paroissiaux et communaux, arrivée lorsque la cité fut saccagée en 1799, laisse une incertitude sur la date précise de sa naissance, qu'il a lui-même constamment ignorée; il savait seulement qu'il avait vu le jour en 1735 ou 1736. Il fut amené à Naples à Tâge de onze ans, par un de ses cousinsgermains, l'archi -prêtre Jean di Turitto, qui le plaça au Conservatoire de la Pietà de 'Turchini. Ce fut dans cet établissement que l'on prit l'habitude

de l'appeler Trilto , nom qu'il adopta lui-même dej)uis. Il s'adonna d'abord à létude du violoncelle, et devint en peu de temps le plus habile de sa classe, il étudia ensuite le contrepoint sous le célèbre maître Pascal CafFaro, élève et sectateur de Léo, et non sous Nicolas Fago^ surnommé il Tareniino, comme le dit par erreur la Biographit universelle Ci), Ses progrès en ce genre ne furent pas moins rapides; bientôt il se plaça au premier rang parmi ses condisciples. Dès cette époque, il composa un grand nombre de pièces pour l'église, la chambre et le théâtre, et il acquit une grande réputation d'habileté dans ces trois genres. Aussi à peine élait-il sorti du Conservatoire, qu'il y rentra en qualité de professeur, et fut le successeur de Nicolas Sala, dans sa place de premier maître de contrepoint.

Cependant Tritto avait, comme je viens de le dire, trouvé plusieurs occasions de donner des marques de son talent comme compositeur. Caffaro, vieux et malade, demanda au roi Ferdinand I la permission de se faire remplacer par son disciple chéri, ce qui lui fut accordé. En conséquence, Tritto exerça gratuitement les fonctions de maître de la chambre du roi, tant que dura ia maladie deCaffaro , et quelque temps encore après la mort de celui ci; ses fonctions consistaient à diriger les concerts et à composer au besoin les

(t) Publiée par Michaud, tome LVI, p. 559.

morceaux de musique spéciaux que le roi , la reine et autres grands personnages de la cour chantaient entre eux ; heureux temps pour les souverains où il leur était permis de ne s'occuper que de plaisirs et de beaux-arts ! Cependant Caffaro ayant cessé de vivre en 1787, un maître justement illustre, Jean Paisiello, arriva de Russie muni de puissantes recommandations de Timpératrice Catherine et de la cour de France, et se présenta pour occuper la place dont Trilto se trouvait alors chargé par intérim, après en avoir plusieurs années rempli les fonctions; le nouveau venu fut nommé; mais le roi accorda au pauvre intérimaire une pension de 180 ducats (765 francs). Le retour de Paisiello à Naples, laissait un emploi vacant à la cour de Pétersbourg. Tritto fut invité et pressé de devenir le successeur de celui qui l'avait lui-rtième remplacé auprès de Ferdinand 1. Cette mutation aurait alors pu sembler un simple échange; mais son caractère timide, son affection pour sa famille , et peut-être aussi la crainte de ne pouvoir supporter le climat rigoureux de la Russie déterminèrent son refus.

Ce fut vers cette époque qu'il fut chargé de la direction de S. Carlo, alors administré pour le compte du roi. On lui avait de bonne heure proposé d'écrire pour le théâtre Nuovo et pour celui des Fiorentini, sur lequel, à cette époque, on jouait des opéras^ Tritto s'y refusa longtemps; se sentant plus de goût pour l'opéra sérieux , il aurait voulu

composer pour S. Carlo , ce qui n'était pas possible, puisqu'une ordonnance royale défendait de représenter sur cette vaste scène les ouvrages de tout maître qui n'aurait pas encore acquis la réputation d'excellent compositeur. La nécessité de subvenir aux besoins de sa famille, le décida enfîn^ et il écrivit successivement pour le théâtre Neuf trois farces, c'est-à-dire trois opéras en un acte : il Principe riconosciuto , la Marinella et la Scuola degli amanti^ qui obtinrent un grand succès ; le dernier de ces ouvrages fut donné pendant une année entière, sans jamais cesser d'attirer la foule. Tritto fut appelé à Rome, et telle fut la réussite des opéras qu'il écrivit en cette ville que, pendant dix années consécutives , il fut chargé de composer un ouvrage pour la saison du carnaval. Ceux qui furent le plus favorablement accueillis, avaient pour titre : / raggiri scoperti et César e in Egitto ; le premier excita un tel enthousiasme qu'après la première représentation, le compositeur fut reconduit en triomphe entouré des personnages les plus distingués et des principaux musiciens de la ville, et suivi de jeunes gens qui portant des torches et des flambeaux, accompagnaient sa marche des plus flatteuses acclamations. Le Cesare in Egitto fut si bien reçu, qu'il fallut immédiatement le reproduire à S. Carlo, où l'accueil ne fut pas moins favorable. 11 en fut de même de l'opéra d'Apelle e Campaspe, composé' "à Milan pour le théâtre de la Scalaî^'i ^''

Parmi les opéras qu'il écrivit pour les tlieàlres (le Naples, les plus digues d'être mentionnés sont: Àrtenice^ Ginevra di Scozia, gli Americani, donnés à San-Carlo; le Vergini del sole, au Fondo; la Prova reciproca, aux Fiorenlini ; il Carlesiano fanlastico cl le Mozze in garbuglio, au ihéàlre Nuovo. Il est à remarquer que, lors de Touverlure du théâtre dit de Monsieur, en 1789, la première pièce représentée par la troupe italienne de ce théâtre, fut le Vicende amoroso de notre compositeur.

Le nombre total des composit ions théâtrales de Tritto, s'élève à plus de cinquante, et pas une n'é prouva ce qu'on appelle une chute. C est donc sans aucun fondement que 1 on a dit (i) qu'il n'avait pjs été heureux au théâtre ; la réputation de l'auteur égala presque danssonpayscelledesGu^lielmi, des Paisieilo et des Cimarosa, mais il faut avouer qu elle ne se répandit pas dans les pays étrangers comme celle de ces illustres maîtres. Cependant ses ouvrages mériteraient encore aujourd'hui d'être étudiés attentivement par les élèves qui ne bornent pas leurs travaux à lire la musique du jour ; ils y trouveraient d'excellents morceaux d'ensemble, dignes assurément de leur être offerts pour modèles ; c'est surtout dans ces morceaux que l'oi-: remarque le canjctère du talent de Tritto. Un fait fort intéressant pour l'histoire de !a musiqiie dra-

(1) Biographie universelle (Mioliaud), t. xlvi, p. 560, aiiicl* signé Diù ÂNGELis.

matique, c'est que ce maître a été le premier qui ait introduit l'usage des finals dans les opéras sérieux ; on en a fait honneur au célèbre Piccinni , qui en effet fît représenter le premier ouvrage où était introduit un final presque en même temps que Tritto, mais cependant huit jours plus tard ; évidemment les deux compositeurs avaient conçu la même idée chacun de son côté, ou bien l'un avait eu connaissance du projet de l'autre ; mais, dans l'impossibilité d'établir à cet égard les droits respectifs, le fait de l'antériorité de représentation fait pencher la balance en faveur de Tritto, sans assurément que pour cela la gloire de Piccinni ait quelque chose à y perdre.

Quoi qu'il en soit , Tritto n'avait pas voulu se borner à cultiver la musique scénique, il n'obtint pas moins de réputation comme compositeur de musique sacrée, et l'on connaît de lui plus de quarante œuvres, tels que messes, psaumes, motets^ etc. Les plus remarquables sont une messe a huit voix réelles et deux orchestres ; deux messes brèves ; un Dixitj un Beatus vir et un Credo à cinq voix et orchestre, un Miserere à cinq voix, avec accompagnement de violes et basses. Les deux messes brèves furent écrites pour la chapelle royale de Naples, car à la mort de Paisiello, le vieux roi Ferdinand s'était souvenu de son ancien maître de la chambre, et Tavait nommé maître de la chapelle palatine, charge qu'il occupa jusqu'à sa mort.

11 n'avait jamais cessé d'elre employé comme

( ^'79 ) professeur, car lors de la conquête de Napics par les Français, le Conservatoire de Santa Maria dell* Oreto (et non de Loreto, comme on a pris la mauvaise habitude d'écrire) fui réuni à celui de la Pielàde Turchini^ et Ton nomma, pour diriger ce collège unique, une commission composée de Fenaroli, Paisiello et Tritto. Au bout de deux ans, le premier, chargé d'années, demanda sa retraite; le second, menacé d'apoplexie, ne tarda pas non plus à se retirer, et le dernier demeura ainsi, pendant plusieurs années, seul directeur du Collège royal de musique j qui avait été transféré dans le monastère deSan-Sebastiano, où ilrestajusqu'àce que ce vaste local fut rendu, non aux anciens propriétaires, mais donné aux jésuites, que l'on savait bien avoir la conscience assez facile pour ne se faire aucun scrupule de l'accepter ; quant au collège, il fut transporté à San-Pietro-a-Majella, ancien couvent deCélestins, où il est encore aujourdhui.

Cependant on voulait fixer à Naples le célèbre auteur de Giulietta e Romeo ^ en lui donnant dans son pays une position convenable. Tritto fut victime de cet arrangement : il avait alors droit à la retraite, ayant quarante années de services non interrompus; mais l'attachement qu'il avait pour les élèves confiés à ses soins l'emporta sur son Juste mécontentement, et il consentit à conserver sous le nouveau directeur la place de premier maître de contre*point qu'il garda jusqu'à sa mort, formant un grand nombre d'élèves. On compte

parmi les plu?; célèbres : Farinelli, Ciuffololti, Paganini, Orlandi, Manfraci, Raiinondi, Mercadanle, Bellini, Ricci, Conti, son fils Domenico, son neveu Cosla, etc.

Sur la fin de sa vie, Trilto publia deux ouvrages de didactique musicale^ Tun composé de Partimenii, ou Basses chiffrées, sur lesquelles l'élève doit poser l'harmonie (1), et un autre où sont exposés les Principes du contre-point et de la fugue (2). Ces deux ouvrages sont surtout précieux en ce qu'ils nous transmettent la doctrine de l'école de Léo, qui se trouvait, comme l'on sait, en opposition avec celle de Durante, opposition qui s'était continuée dans la personne de leurs élèves : du reste, la division des deux écoles n'avait pour point contesté qu'une perfection plus ou moins complète dans la conception et dans l'expression des pensées mélodiques et harmoniques. L'école de Léo favorisait surtout une harmonie riche et imposante; celle de Durante croyait que l'on devait tout sacrifier à obtenir une cantiiéne correcte et limpide dans chacune de ses parties ; la première autorisait des licences qu^^ rejetait la seconde ; mais combien l'école jugée

(1) Partimenti eBegole gênerait per eonoscere quai numerica dar si deve a varj movimenti del BassOy dedicate a sua maesta Ferdinando I, Milano, in-folio jésus.

(2) Scuola dî Contrappunto ossia Teorica musicale dedicata a S, M' Ferdinando /. Milano, in-folio, jésus.

Page 1