‹ Miscellanées musicalesChapitre 13 sur 35 · ISA · texte numérisé non relu

ISA

alors irréguliére paraîtrait aujourd'hui rigoureuse à la plupart de ceux qui cultivent la composition ! C est que, dés que Ton a commencé h s'affranchir des règles, on les trouve bientôt toutes incommodes ; on n*y voit plus que des entraves ; on s'imagine que la pratique de lart sera plus facile parce que l'on recule les bornes de la carrière ; mais le plus souvent on agit comme un homme qui s'imaginerait courir plus vite parce qu'il aurait un champ plus vaste devant lui : hélas ! il ne ferait que se lasser et s'épuiser plus promptement.

Pour revenir aux ouvrages didactiques deTritto, nous devons avouer que le texte de ses traités est faible et insuffisant, surtout peu méthodique et mal ordonné ; c était le défaut commun à toute l'ancienne école de Naples; on raisonnait peu, mais on agissait de tact, et l'on produisait d'admirables ouvrages; c'était là tout ce que le public demandait : aujourd'hui l'on raisonne beaucoup mieux; professeurs et élèves, c'est à qui débitera sur l'art musical les plus magnifiques pensées, les plus brillantes théories; c'est à qui exposera la méthode d'enseignement avec le plus de lucidité; mais là finit tout, on produit peu ou rien, et c'est ou jamais l'occasion d'appliquer le mot de l'Évangile , qui dit que l'on connaît V arbre par ses fruits.

Si les écrits didactiques de Tritto ne sont pas irréprochables, sa vie privée peut être considérée

comme un modèle à offrir à tous les pères et à tous les maris. 11 eut de ses deux femmes dixhuit enfants, sans parler de cinq fausses-couches ; il pourvut à l'éducation de cette nombreuse famille, et après avoir établi plusieurs de ces membres, il se trouvait encore sur les bras onze filles avec un seul garçon. On sent qu'il lui eût été difficile , en pareille situation , d'amasser une fortune ; il rencontrait dans l'affection de ses enfants chéris une compensation à l'aisance qui lui manquait ; aussi ce bon père les aimait-il tous tendrement, et il ne se serait jamais permis le moindre divertissement auquel sa famille n'aurait pas pris part.

Tritto avait un mètre quatre-vingt-six centimètres, et cette haute taille était encore relevée par l'aspect imposant de sa personne , par sa carnation vermeille, par sa belle chevelure blanche bouclée, et qui ne cessa pas jusqu'à sa dernière heure d'être des plus abondamment fournies; il n'était ni gras ni maigre, et jouit constamment d'une santé des plus robustes ; il ne se servit jamais de lunettes, et mourut sans qu'il lui manquât une seule dent. 11 cessa de vivre le 16 sep* lembre 1824, âgé par conséquent de 88 ou 89 ans; sa maladie ne fut connue des médecins que lorsqu'elle avait atteint une période qui la rendait irrémédiable ; l'état de son corps était tel^ que l'on déclara qu'il aurait pu vivre encore dix ans si l'opération de la pierre, qui était le véritable

mal dont il était attaqué, eût été pratiquée à temps.

Son caractère était fort simple et fort doux ; aussi eut-il beaucoup d'amis auxquels il fut toujours dévoué ; il était religieux sans bigotisme, et plein de philanthropie et d'indulgence pour tout le monde. Peu d'hommes furent aussi laborieux que Tritto; il passait, chaque jour, sept heures à donner ses leçons aux élèves du collège de musique ; il en consacrait deux chez lui, l'aprés-dînée, à ses élèves particuliers; diverses occupations le tenaient ensuite hors de chez lui jusqu'à ce qu'il rentrât pour souper; il faisait alors conversation avec quelques amis, puis se remettait au travail et composait jusqu'à minuit. Telle était chez lui l'habitude de ce genre dévie, qu'étant octogénaire il ne s'en était pas départi, et qu'il ne le quitta qu'une année avant sa mort. Une telle assiduité explique la facihté qu'il avait acquise pour découvrir les moindres imperfections d'une composition musicale qui lui était soumise, et sur laquelle il semblait à peine avoir jeté un coupd'œil , ne faisant en apparence que la feuilleter avec rapidité, mais expliquant, après l'avoir re^ fermée, les passages qui l'avaient choqué ou dont il était satisfait, et citant de souvenir les traits de mélodie ou d'harmonie sur lesquels il avait à faire des observations. Sa mémoire était d'ailleurs prodigieuse ; il se souvenait des moindres circonstances relatives aux personnes qu'il avait connues, el

cette puissante facilité à se rappeler le passé ne Tabandonna jamais, non plus qu'une parfaite clarté dans les idées» et une netteté extrême dans la manière de les exprimer; en un mot, on peut dire qu'il fut jusqu'à la fin aussi robuste d'esprit que de corps.

Quoique la réputation de Tritto n*ait pas eu autant de retentissement que celle de plusieurs de ses contemporains, il n'en a pas moins bien mérité de l'art, surtout par les élèves qu'il a formés pendant sa longue et laborieuse carrière. C'est lui qui clôt, avec son successeur Zingarelli , la liste des maîtres des anciens conservatoires de Naples, écoles admirables d'où sont sortis tant de talents de premier ordre, écoles qu'il a été bien facile de détruire, mais qu'il ne semble pas si aisé de remplacer. Et si ces sources de l'art doivent encore se rouvrir, si les terres qu'elles fertilisaient autrefois ne sont que momentanément frappées de stérilité, n'est-ce pas une raison dehâler autant qu'il est en nous l'instant où elles doivent reparaître, en recueillant le plus grand nombre de documents possible sur ce qu'elles étaient autrefois, sur les artistes qui les ont honorées, sur les principes qui ont fait leur gloire et leur ont mérité ^d'illustres souvenirs dans l'histoire de la musique? Ce sont des filons précieux dont on a perdu la trace et que l'on ne doit pas se lasser de rechercher, en pratiquant sans cesse des fouilles et en poussant au plus loin les excavations.

Si au contraire tout espoir est perdu, si la tour» nure actuelle des esprits ne les porte plus vers Part musical avec la môme ardeur, ou du moins si celte ardeur a complètement changé de caractère, si les gouvernements et les peuples sont troublés et détournés par les préoccupations de Tavenir et même du présent, s*il faut renoncer actuellement à revoir les temps heureux où les grandes disputes du jour n'avaient pour objet que la littérature et les beaux-arts, ce n'est qu'une raison de plus aux yeux de ceux qui aiment ces jours fortunés où l'art régnait sans partage, de rassembler tout ce qui peut donner de justes idées sur une telle époque, en faire regretter les avantages, en faire désirer, et, qui sait? peut-être en préparer le retour.

C'est ce qui m'a décidé à réunir ici en forme de notice ces renseignements sur Giacomo Tritto, recueillis dans les fréquents entretiens que j'ai eus en ces derniers temps avec son fils, Domenico Tritto, artiste fort estimable lui-même, et rédigés d'après les documents qu'il a bien voulu me fournir.

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