DU GOUVERNEMENT FÉODAL
L'idée d'un hommage ne s’effaca jamais, et cette idée conserva les débris de la monarchie. Un petit nombre de seigneurs se déroba à cette nouvelle forme, osa se dire souverain, et pendant quelque tems ne relevoit de Dieu et de leur épée. Un plus grand nombre de gentilshommes, qui possédoient des terres en roture, vivoient au milieu d’une patrie qui leur sembloit étrangère, et se défendoient à peine contre des seigneurs qui pe connoissoient guères de milieu entre le vassal et le serf. L'empire porta dans son sein ces principes de destruction. La discorde des enfans de Louis le Débonnaire les développa de bonne-heure; et les courses des Normands leur donnèrent une nouvelle force. Leg barbares, qui menacoient et qui ravageoient à la fois l’Europe entière,
détachoient (pour ainsi dire) chaque partie du corps politique pour fixer * son attention sur ses propres malheurs. Des villes presque ruinées, des monastères brûlés, des campagnes désolées, étoient ouvertes à ces briv gands domestiques plus cruels encore,’ qui opprimoient sans peine quelques malheureux échappés au carnage. Des forteresses s’élevoient par-tout; et ces forteresses devmrent bientôt les asyles de la tyrannie. 1° 5
. Les derniers successeurs de Charlemagne, tristes spectateurs de tous ces malheurs, conservoient à peine l'indigne honneur de consacrer des
' usurpations et de prêter leur nom aux attentats d’un vassal puissant qui daignoit l’employer: Ce nom étoit encore respectable à la nation, et la foiblesse de Charles le Simple et de Louis d’Outremer détachoit le respect des Francois de la personne du roi pour le fixer au tréne. Le clergé
| V.PHist. Eccl. riche, mais sans force, conservoit le dépôt de la tradition; il rappelloit Dixième Siècle AUX grands qu'un roi étoit le premier magistrat de son peuple ; qu’en dans Fleury. braves guerriers ils devoient de la reconnoissance au suzetain dont ils tenoient leurs fiefs ; et qu'il étoit de leur intérêt de conserver à la monar-
chie un chef, et d’en réunir les forces contre ses ennemis communs. Ce
corps nombreux de prêtres, répandu dans toutes les provinces de l’état;
tenoit par-tout le même langage, et luttoit contre cette anarchie dont il
étoit la première victime. Ses écrits, ses sermons, les décrets de ses
conciles, ne travailloient qu’à adoucir la férocité des seigneurs, et à donner
quelques bornes à leur indépendance. On peut voir qu’ils ne travailloient
point sans fruit, par l'esprit qui subsistoit en France sous l’imbécile
Hist, de France Charles le Simple. Rollo, chef des Normands, se fit céder une grande ip 214-224 province. Mais ce payen vainqueur des Francois sentit. que sa -souve- . . raineté
| taineté indépendante révolteroit un peuple qu'il vouloit se concilier. : Il se mit 4.genoux devant ce fantôme dont: il avoit ébranlé le trône, et lui jura sans peine un hommage qu’il étoit maître de violer à son gré. Ce grand exemple, qui multiplioit ceux de la révolte, fortifia la théorie de la vassalité, et lorsque Hugue Capet unit un grand fief à la couronné; elle étoit reconnue de la nation entière. Les grands vassaux se soumettoient à suivre le suzerain dans les guerres qui intéressoient le'bien commun de son fief. Dans quelques circonstances ils lui faisoient des dons gratuits. Ils gomposoient sa cour de judicature, et cette cour décidoit souverainement de tout ce qui regardoit les devoirs, l’honneur, et la dignité de cette pairie. Les services qu'ils rendoient au roi ils les exigeoient de leurs barons, qui y assujettissoient à leur tour les gentilshommes et seigneurs particuliers; et ce poids, dont la vélocité s’augmen-
toit dans sa chute, accabloit enfin le peuple sous le joug de tous les
ordres de l'état.
On a toujours cherché à rassembler les membres épars du système féodal, et à les rapporter à une cause unique et générale. Les barbares, {dit-on,) qui ont brisé la tyrannie des empereurs, ont apporté à la fois la liberté et la servitude: . Leur orgueil les a persuadé qu’ils étoient seuls dignes d'être libres, et les malheureux habitans des provinces ont échangé l’e esclavage politique contre l'esclavage civil.
Mais ne se souvient-on plus de la fière aristocratie des Gaulois, où la puissance des nobles n’étoit balancée que par la puissance ecclésiastique ?
A-t-on oublié que le peuple n’y étoit rien, et qu’une partie nombreuse de
la nation obéissoit à des maîtres qui exercoient sur elle tous les droits d’un maître sur ses esclaves? Ne connoît-on plus ces troupeaux sans nombre de malheureux qui cultivoient dans les fers les terres des Romains, et qui laissoient à peine des habitans libres à l'Italie? Cet usage 2 dû passer les Alpes avec les richesses et le luxe, et s'accroitre dans une province frontière qui profitoit de toutes les défaites des barbares. Lors-
Mably, J. ili. €.
Esclavage de peuple.
que le Bourguignon et le Romain ont fait ce fameux partage qui respire v.'Æsprit des
l'équité bien plus que la violence, avec Tes terres ils ont partagé les serfs. qui les cultivoient. |
Les Germains traînaient avec eux des prisonniers devenus esclaves par le droit de la guérre ; chaque chef en a beaucoup trouvé sur les domaines où il s'est établi, Il aura régi cet empire domestique selon. les maximes
de
iz, xxx, 9.
Tacit. de Mor.
German,
Mably, L iii. c. 1.
Muratori, Dissert. xiv. et xv.
Cesar. de Bell Gall. vi.14.