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Voyez, dans la Revue des Deux Mondes du 15 avril et du

180 MISÈRE ET llEMÈDES.

n'y en a même point d'autre. Mais voici qu'à quelques mois de distance, et dans la même Revue, M. Maurice Block' se préoccupe au contraire de la densité croissante de la population par rapport à la fécondité du sol, et,s'inqiiiétant de voir la France tirer déjà de l'étranger une partie de sa subsistance, il signale dans cette disproportion un autre péril national contre lequel il y aui'ait lieu de se prémunir, sinon dans le présent, au moins dans un avenir assez rapproché. Lequel a raison? Lequel a tort? 11 se pourrait bien faire qu'ils eussent raison et tort tous les deux, parce qu'il se placent à deux points de vue très différents : M. Richet au point de vue de la puissance militaire et commerciale de la France; M. Maurice Block au point de vue du bien-être de ses habitants. M. Richet s'émeut de la disproportion croissante entre l'élément français et l'élément anglo-saxon à la surface du globe. Son patriotisme ne s'effraie pas seulement à la pensée du moins grand nombre de défenseurs que, dans le cas peu probable d'une collision générale, notre pays pourrait réunir sous ses drapeaux;

le juin 1882, les études de M. Richet sur l'Accroissement de la poputalon française.

1. Voyez l'étude intitulée : une Crise latente , do.ns la Revue des Deux Mondes, du 15 octobre 1882.

ce qui l'afflige, c'est la diminution de notre influence à l'étranger, l'oubli où notre langue, ce grand instrument de propagande, est en train de tomber, et il liàte de ses vœux le moment où l'excédent de sa population permettrait à la France de répandre sur le nouveau monde un flot d'émigrants égal à celui que l'Angleterre ou l'Allemagne y déversent chaque année sans s'appauvrir.

Je comprends les inquiétudes de M, Richet; j'ajoute même qu'il est impossible d'avoir quelque peu voyagé sans les partager et sans être frappé jusqu'à la tristesse de cette décadence de l'influence française à l'extérieur, de cette diminution de notre clientèle. Mais, sans être moins bon patriote que M. Richet, on peut aussi, comme M. Maurice Block, se demander quelles seraient d'abord, en France même, les conséquences de ce développement plus rapide de la population. Connaissant les habitudes sédentaires de nos races françaises, leur patience à endurer la souffrance, le goût persistant qui les rattache ou les ramène au village qui les a vues naître, il est impossible de se dissimuler qu'une seule chose pourra chasser de ses foyers cet excédent de population sur lequel on compte pour relever dans le monde la puissance de la France : c'est l'impossibilité de subsister dans leur patrie;

c'est, en un mot, la misère, de même que c'est la misère qui chasse les Irlandais ou les Allemands vers les prairies de l'Amérique qu'on voudrait nous voir leur disputer. J'ai traversé, il n'y a pas bien longtemps, l'Océan avec un de ces troupeaux d'émigrants qui chaque semaine quittent, souvent les larmes aux yeux, les plages du vieux monde pour aller chercher une meilleure fortune sur celles du nouveau. Je les ai vus, la nuit, entassés dans un entrepont nauséabond, le jour essuyant l'arrosage des lames ou les rafales de la pluie, et le soir s'efforçant de secouer leur tristesse par quelques chants mélancoliques. Ce spectacle m'a inspiré une compassion profonde, et je me suis réjoui dans mon cœur de ce que parmi eux il n'y avait pas un seul Français.

Il faut, en effet, voir les choses comme elles sont et avoir le couraaede les dire. Nous nous trouvons ici en présence d'une de ces antinomies dont le spectacle du monde offre de fréquents exemples : d'une contradiction entre l'intérêt général d'une nation et l'intérêt particulier de ses habitants. L'intérêt généra], c'est que la population croisse rapidement : l'intérêt particulier, c'est qu'elle croisse lentement, carl'accroissementtrop rapide engendre la misère, et la misère, à son tour, contribue à

l'accroissement. Gela peut paraître invraisemblable et cependant cela est. M. Richet conteste cette influence de la misère sur le développement de la population, en s'app ayant sur ce fait qu'il n'y a aucune corrélation constante entre la fécondité ou la stérilité d'un département, au point de vue des naissances, ce qu'on appelle dans une langue un peu barbare sa natalité, et son degré de richesse ou de pauvreté, calculé d'après le rendement de certains impôts. Ainsi le déparlement du Nord, qui est un des plus riches de France, donne un excédent de naissances, tandis que le département des Basses-Alpes, qui est un des plus pauvres, est en même temps un des plus stériles. Mais il ne faut pas confondre un déparlement qui est pauvre au point de vue financier avec un département où il y a beaucoup de pauvres, ce qui peut parfaitement arriver et arrive en effet dans les départements riches. Pour ne parler que des deux départements cités par M. Piichet, il faudrait savoir si, dans le département des Basses- Alpes, la propriété n'est pas ainsi divisée qu'elle assure à la grande majorité des habitants un certain degré d'aisance relative dans une contrée oùla vie est à bon marché, les mœurs simples, et, d'un autre côté, si, dans le département du Nord, le grand nombre des naissances se répartit égale-

ment entre la classe riche et la classe ouvrière plus ou moins misérable qui fait marcher les mines et manufactures. Il est probable que les documents statistiques qui concernent le département du Nord sont trop sommaires pour permettre de s'en assurer; mais il est un département ou plutôt une ville où cette vérification est possible : c'est Paris, et ceci va nous ramener précisémentà ce qui a été le point de départ de cette dissertation trop longue : l'influence du grand nombre des enfants sur la misère. L'annuaire statistique de la ville de Paris pour 1881 contient un tableau indiquant quelle est, par arrondissement, la proportion des enfants de un jour à cinq ans sur 10 000 habitants. Un coup d'œil jeté sur ce tableau montre que les deux arrondissements de Paris où cette proportion est la plus élevée sont le xix" (La Yilletle) et le xiii' (Les Gobelins), le premier avec 990 et le second avec 957 enfants sur 10000 babilants. Or, si nous nous reportons au tableau des arrondissements de Paris classés d'après le relevé proportionnel de la population indigente en 1881 , nous voyons que, sur cette liste, le xix" arrondissement occupe le troisième rang, avec un indigent sur G habitants, et que le xiii^ arrondissement occupe le premier rang, avec un indigent sur 9 habitants. Le rapprochement est

péremptoire. Il léserait, suivant toute probabilité, davantage encore, et le plus pauvre des arrondissements de Paris, le xiii% serait vraisemblablement celui qui compterait le plus d'enfants si sa population ne comprenait les 3,000 vieilles femmes ou folles enfermées à la Salpêtrière, qui comptent dans le recensement des habitants, mais ne sauraient compter au point de vue des naissances.

Faisons maintenant la contre-épreuve. Quels sont les arrondissements de Paris qui comptent la moindre proportion d'enfants? Ce sont le viii' arrondissement, celui des Champs-Elysées, et le ix% celui de l'Opéra, le premier avec 397, le second avec 452 enfants de un jour à cinq ans sur 10 000 habitants. Or ces deux arrondissements sonl précisément les deux circonscriptions de Paris où l'on rencontre le moins d'indigents. La démonstration est donc irréfragable, et de quelque côté qu'on examine la question, on arrive au même résultat.

Les chiffres que je viens de donner comprennent tous les enfants, légitimes ou illégitimes. Prenons maintenant le chiffre des naissances par mariage, car c'est principalement parla fécondité des unions légitimes que s'accroît la population. En France, la moyenne annuelle des naissances par 4000 femmes mariées est de -175 enfants, (Notons en

passant .qu'en Prusse elle est de 275, ce qui, sous certains rapports, donne raison aux. craintes de M. Richet.) A Paris, la moyenne n'est que de 423, d'après un relevé dressé en 1880. Mais cette moyenne s'établit par de singulières différences entre les arrondissements. C'est ainsi que les chiffres les plus faibles sont fournis par les arrondissements les plus riches fie ix° arrondissement donnant seulement 86 naissances par 1 000 femmes mariées, et le viir 73 ^ En revanche, le chiffre de naissances le plus élevé est donné par l'arrondissement le plus pauvre, le xiii" : 180 naissances par 1 000 femmes mariées. Viennent ensuite le XIX' et le xv' (Yaugirard) avec 164 naissances, le XX' (Belleville) avec 160. Ici, la proportionnalité est en quelque sorte rigoureuse, et on s'en convainc davantage encore lorsqu'on entre dans le détail des naissances par quartier. C'est ainsi que le vu' arrondissement (faubourg Saint-Germain) donnerait une moyenne de naissances qui ne dépasserait pas celle du viir et du ix% s'il n'y

l. Ces chiffres sont déjà un peu anciens; mais rien ne donneà penser qu'ils aient change au point de vue de la proportionnalité. Il est regrettable que les Annuaires de statistique subséquents aient cessé de donner ces renseignements comparatifs si intéressants.

avait un quartier où le chiffre des naissances est le double de ce qu'il est dans chacun des trois autres : c'est le Gros-Gaillou, le seul quartier où il y ait beaucoup de misère. Ajoutons que celte proportion constante du simple au double n'est pas la proportion véritable. Il n'y a pas, en effet, de circonscriptions riches où il n'y ait des indigents, et il n'y a pas de circonscriptions indigentes où il n'y ait des gens riches ou du moins aisés. Mais, s'il était possible de dresser une statistique strictement proportionnelle du nombre d'enfants qu'on rencontre dans les ménages aisés ou riches et de ceux qu'on rencontre dans les ménages indigents, on verrait, j'en suis persuadé, que c'est une proportion du simple au triple dont il faudrait parler. Asupposer même que les renseignements fournis par la statistique n'eussent pas une force de démonstration aussi grande, l'observation seule, dont il ne faut pas dédaigner le témoignage, sufilrait pour affirmer cette extraordinaire fécondité de l'indigence. Pour peu que la charité, ou la curiosité simple, conduise quelquefois votre promenade dans un de ces quartiers excentriques où la misère s'étale, ou vous pousse à gravir, dans le centre de Paris, les escaliers des maisons à six étages où elle se cache, il est impossible que vous

ne soyez pas frappé du grand nombre des enfants ; on dirait qu'ils sortent de terre sous vos pas. Ils grouillent partout : dans les rues, dans les cours, sur le palier des escaliers, abandonnés, malpropres, à demi sauvages, bien que le grand nombre des écoles commence heureusement à en recueillir et à en civiliser quelques-uns. De ces promenades expérimentales, deux souvenirs me sont restés particulièrement présents. J'ai été conduit un jour (c'était sur la paroisse Saint-Séverin) dans Tintérieur d'un maçon. Le père était parti à l'ouvrage dès l'aube, el la mère était seule au logis, qui se composait d'une cliambre et d'un petit cabinet. Là •couchaient, dans un seul lit, la sœur et le frère aînés, celui-ci déjà assez grand garçon pour aider son père dans son ouvrage; sur la table était étendu un petit matelas qui servait pour deux autres enfants ; sous la table deux autres couchaient également, un septième dans un berceau d'osier, un huitième dans le lit du père et de la mère. Il était trois heures de l'après-midi; aucun lit n'était fait, et le matelas qui était sur la table avait été simplement repoussé pour qu'on pût y placer aussi le déjeuner. Épars çà et là des vêtements et des linges malpropres. La mère, affaissée sur elle-même, présentait l'image du découragement dans la mi-

sère. On sentait qu'elle avait renoncé à la lutte. Cependant le père faisait des journées de 5 à 6 francs.

Une autre fois, c'était chez un tailleur, dont le premier mot fut pour me dire qu'il descendait d'une très ancienne famille, et qui me montra en effet une liasse de parchemins, d'apparence au moins fort authentiques. Petit, chétif, bilieux, les cheveux roux, les cils blancs, le teint blafard, il avait eu dix-sept enfants. Je ne me souviens plus exactement combien il y en avait encore de vivants. De son état, il était repriseur de soutanes ; mais ses clients ne le payaient pas beaucoup : « lis sont, disait-il, presque aussi pauvres que moi ! » La mère, pauvre créature, silencieuse, exsangue, paraissait tenir peu de place dans le ménage. On me présenta successivement la fille aînée, qui était sujette à des crises nerveuses, et le dernier venu, dont les yeux étaient rongés par l'ophtalmie : une épileptique et un scrofuleux, tels étaient les rejetons de ce dernier descendant (au moins il l'affirmait) des comtes de Blois.

Ainsi, sous quelque face qu'on examine la question, qu'on l'étudié d'après les renseignements de la statistique ou d'après les données de l'expérience, on arrive à une même conclusion, que la démo-

graphie, puisqu'elle prend aujourd'hui allure de science, devrait bien ériger en axiome : « C'est l'aisance qui est stérile, c'est la misère qui est féconde. » Qu'il faille s'affliger de celte stérilité, j'en suis tout à fait d'avis. Mais faut-il également se réjouir de cette fécondité? J'avoue n'en avoir pas le courage, pour en avoir vu trop souvent de mes yeux les déplorables conséquences. J'y serais cependant plus disposé si, comme le croient certaines personnes, ces familles nombreuses étaient celles où le mari se montrait aussi le plus fidèle, la mère la plus soigneuse, les enfants les plus obéissants, si, en un mot, leurs pauvres intérieurs présentaient le spectacle édifiant de l'union, du dévouement, du respect et de toutes les vertus patriarcales. Mais dans la réalité en est-il ainsi? Ilélas ! pour le prétendre, il faut n'avoir pas entendu ces réponses cyniques et ces dictons grossiers, qui, dans la bouche des pauvres, servent d'excuses à leur imprévoyance. Il faut n'avoir guère réfléchi aux conséquences inévitables de ces entassements et de ces promiscuités, qui donnent souvent aux garçons et aux filles les premiers enseignements et les premières habitudes de la débauche. Il faut n'avoir point causé avec les maris et pas davantage avec les femmes. Pour moi, je le dirai

au risque d'exciter quelque scandale : quand, un soir de paie, un homme rentre chez lui en sortant du cabaret et soumet à son caprice d'un moment une malheureuse créature épuisée, il m'est impossible de voir dans sa conduite un effet de ce que les âmes naïves appellent, dans une langue mystique tout à fait déplacée, la sublime confiance du pauvre dans la Providence. C'est tout simplement la satisfaction égoïste d'un instinct assez brutal de la nature humaine. Trop heureuse la mère si, au cinquième ou sixième enfant, son mari ne l'abandonne pas, la laissant dans l'alternative de mourir de faim ou, comme on dit dans la langue populaire, « de se mettre avec un autre homme». Ces cas d'abandon d'une mère chargée d'enfants par un père qui veut se soustraire aux conséquences de son imprévoyance sont, en effet, assez fréquents à Paris, et, pour ma très petite part d'observation, il m'est arrivé souvent d'en rencontrer des exemples. Mais, laissant même de côté ces cas exceptionnels, il est impossible, à qui sait comment les choses se passent, de parler avec édification de ces nombreuses familles qu'on rencontre si souvent dans les maisons de pauvres; et il faut reconnaître que, s'il l'avait appliquée seulement aux classes indigentes, il y aurait

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une certaine part de vérité dans cette phrase de John Stuart Mill : « On ne peut guère espérer que la moralité fasse des progrès tant qu'on ne considérera pas les familles nombreuses avec le même mépris que l'ivresse ou tout autre excès corporel. » Quoi qu'on puisse penser de ce paradoxe, il y a en fait dans cette disproportion du nombre des enfants avec le gain journalier une cause incontestable de misère. Nous allons rechercher maintenant dans quels cas la misère provient de l'insuffisance du salaire en lui même.

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