‹ Misère et remèdesChapitre 7 sur 19 · A PARIS · texte numérisé non relu

A PARIS

Dans quelques paroles charmantes prononcées par lui à l'inauguration d'un des asiles de nuit fondés par la Société philanthropique, M. Gherbuliez rapportait en ces termes un apologue emprunté à Calderon: « Un pauvre cheminait un jour sur une grande route, tenant à la main un paquet d'herbes qu'il avait cueillies le long des haies pour en faire son repas. Celles de ces herbes qui étaient trop sèches ou qui lui semblaient trop amères, il les jetait dédaigneusement sur son chemin. Or, voici qu'ayant tourné la tête, il vit venir derrière lui un pauvre, encore plus pauvre que lui, qui ramassait avidement pour les manger les herbes

qu'il avait rebutées. Calderon en conclut, ajoutait M. Cherbuliez, qu'on est toujours le malheureux de quelqu'un et que tel de nous ramasserait volontiers les peines de son prochain pour s'en faire des joies, »

L'ingénieuse leçon contenue dans cet apologue est de celles qu'il est toujours bon pour chacun de se répéter. Il est bon de se dire que, parmi les nombreuses épreuves auxquelles l'homme est en proie, il n'en est point qui assombrisse sa vie, abatte son espérance et flétrisse son âme autant que le souci du pain quotidien et que toutes les souftrances, toutes les angoisses, toutes les amertumes contenues dans ce seul mot : la misère. Cela apprend à ne point trop se prendre en piliésoi-mèmeetà ne point prêter à ses propres doléances une oreille trop complaisante. Cependant ces considérations philosophiques ne suffiraient point à soutenir le courage dans des études qui ont leur tristesse, si l'on n'aimait à penser qu'elles peuvent avoir aussi leur utilité. Ce serait, en efi'et,une tâche assez ingrate que d'avoir constaté les conditions misérables où vit une grande portion de nos semblables, s'il était complètement oiseux de rechercher les causes de cette grande plaie de notre civilisation et les remèdes qu'il est possible d'y appliquer. On voudra

bien remarquer que je dis les causes et non point la cause, les remèdes et non point le remède. A employer ce pluriel en place de ce singulier, il y a plus de différence et aussi plus de modestie qu'on ne croit. Je ne connais pas, en effet, d'entreprise qui soit plus ardue et, si j'osais dire toute ma pensée, plus stérile, que de rechercher la cause de la misère. C'est d'ailleurs une problème abstrait auquel chacun ne peut se défendre de donner une solution qui réponde à ses conceptions théologiques ou cosmogoniques. L'un y verra une dispensation mystérieuse de la Providence répondant à des desseins secrets sur les âmes, l'autre une conséquence inéluctable des lois fatales qui gouvernent l'évolution du monde, et la controverse ne fera qu'affermir chacun dans son sentiment sans conduire à un résultat pratique. Quant à trouver un remède unique à la misère, j'avoue qu'il n'y a point de panacée qui ne m'inspire une méfiance invincible, et l'expérience du genre humain ne me paraît pas avoir été jusqu'à présent très encourageante pour les guérisseurs de société. Mais si, renonçant à poursuivre ces résultats ambitieux, on veut bien, plus modestement, se contenter de rechercher la cause directe et tangible de quelques-unes de ces misères si diverses que chacun de nous a occasion de rencon-

trer sur sa route, peut-être pourra-t-on trouver le moyen de combattre efficacement quelques-unes de ces causes et d'apporter un palliatif à quelquesunes de ces misères. Telle est l'humble tache que je voudrais entreprendre, en restreignant toutefois cette étude, comme les précédentes, dans un cercle exclusivemen parisien.

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