LES NAISSANCES
A Paris comme ailleurs une cause fréquente de la misère est l'insuffisance du gain journalier, ou, en d'autres termes, du salaire. Mais cette insuffisance peut avoir elle-même deux explications. Ou bien la rémunération de tel ou tel genre de travail est trop exiguë pour subvenir aux nécessités de la vie quotidienne; ou bien, au contraire, cette rémunération suffisante par elle-même pour un individu isolé, homme ou femme, n'est pas en proportion avec les charges qui d'autre part pèsent sur cet individu. C'est ainsi par exemple que la misère a parfois pour unique cause la disproportion du
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nombre des ressources du ménage. Sans doute, cette cause spéciale est assez délicate à examiner; à l'entreprendre, on risque fort de faire sourireou de scandaliser; mais ce n'est peut-être pas une raison pour taire ce qu'on croit être la vérilé.
Il y a tantôt quatre-vingts ans que Malthus a fait tapage dans le monde, encore assez restreint, de ceux qui s'occupaient des questions sociales et économiques en affirmant qu'une des principales causes de la misère était le développement trop rapide de la population par rapport aux moyens de subsistance, et que, s'il n'était pas porté remède à ce danger par la diminution préventive du nombre des naissances, la nature se chargerait elle-même de la besogne par voie d'élimination brutale. On a depuis lors accumulé anathèmes sur son 'nom et réfutations contre sa doctrine. D'un côte, on a fait portera son honnête mémoire la responsabilité de faits dont il est absolument innocent, et on a répandu des flots d'encre ou d'éloquence pour réfuter des conseils qu'il n'a, du reste, jamais donnés. De l'autre, on s'est, non sans succès, efforcé de démontrer que la loi posée par lui n'est pas exacte et qu'il n'est pas conforme à la réalité de mettre en opposition la progression géométrique du développement de la population et la progression arith-
métiqiie* de l'accroissement des subsistances. Mais anathèmes ni réfutations n'empêchent que Mal ihus, en cherchant à découvrir les lois qui règlent le développement de la population, ait soulevé un problème dont la solution n'a pas encore été trouvée, et que, en signalant la tendance de la population à s'accroître plus rapidement que les subsistances, il ait mis le doigt sur une cause incontestable de misère. Il faut, au reste, que le problème soit bien délicat et qu'il puisse se présenter sous des faces bien différentes pour que, dans un même recueil, qui s'honore par l'entière liberté d'opinions laissée à ses rédacteurs, ce problème ait pu, dans le cours de quelques mois, être traité à deux reprises et résolu d'une façon contradictoire. M. Charles Richet a soulevé le premier la question dans deux études publiées par la Revue des Deux Mondes, où la chaleur de l'inspiration le dispute à la précision des chiffres et il n'a pas hésité à attribuer les malheurs que la France a déjà subis, ceux qu'on peut redouter encore pour elle, à l'accroissement trop lent de sa population-. Pour lui, le péril national est là : il
1. Pour ceux qui l'auraient oublié, je rappelleici qu'où désigne sous le nom de progression géométrique, la progression, 1,2, 4, 8, 16, 32... et sous le nom de progression arithmétique, la progression 1, 2, 3, 4, 5, 6...