‹ Misères d'un prix de RomeChapitre 3 sur 9 · DE QUELLE FAÇON MON PUPILLE DOIT AMPLOVER SON TEMI · texte numérisé non relu

DE QUELLE FAÇON MON PUPILLE DOIT AMPLOVER SON TEMI

I® Orphée Godiveau se laivera à 7 heures du matin ;

2° Il se maittera au travaille à 8 heures jusqu'à 10 et demie;

3^ Il déjeunera jusqu'à 1 1 heures ;

y II s*amusera jusqu'à midi ;

5* Il travaillera jusqu'à 3 heures;

6® Il se reposera jusqu'à 3 heures et demie ;

70 II travaillera jusqu'à 5 heures et demie ;

8* Il dînera jusqu'à 6 heures;

9® Il s'amusera jusqu'à 7 heures ;

10** Il travaillera jusqu'à 9 heures;

II® Il se couchera;

12® An cas d'absence de M. Javillet, mademoiselle Léocadie surveillera la conduite du jeune homme.

- Signé : Théodore Javillet.

Après un mois de ce manège, j'étais sur les dents. J'enfantais de sombres projets de conspiration et de révolte.

Un matin, M. Javillet me cria d'une voix de Stentor :

— Orphée, il est sept heures !

Je ne bougeai pas.

M. Javillet reprit d'une voix aussi éclatante que les trompettes de Jéricho :

— Orphée, je te dis qu'il est sept heures !

Et il ajouta, en me secouant rudement par le bras :

— Tu contreviens à l'article i"de mon règlement.

— Hein? fis-je, en simulant un réveil en sursaut ; de quel article parlez-vous?

— Je parle de l'article i**^ de mon règlement , de l'article que voici, dit-il en étendant la main vers la pancarte collée à la muraille, lequel article est ainsi conçu : Orphée Godiveau se lèvera à sept heures du matin; rédaction essentiellement claire et concise, ne prêtant pas à l'ambiguïté, et n'offrant point de prise aux interprétations ergoteuses de ceux qui se plaisent aux commentaires.

Je fis la sourde oreille.

— M'as-tu entendu? cria M. Javillet, dont les petits yeux gris pétillèrent.

— Mon parrain, dis-je en affermissant ma

voixy ne pourriez- vous m'enseigner autre chose que la musique? La musique m'ennuie..., je ne suis pas né pour la musique.

M. Javillet fit entendre un ricanement de sinistre augure.

— Ah! la musique ennuie monsieur! dit-il après un court silence ; ah ! monsieur n*est pas né pour la musique! Parbleu! voilà qui est malheureux.... et je ne serais pas fâché de connaître la carrière pour laquelle M. Orphée se sent de la vocation. Pour celle de rentier, sans doute? Il faut avouer que le bon Dieu a eu souverainement tort de ne pas se prêter aux désirs de M. Godiveau. C'est une vocation manquée !

Puis, changeant de ton, il ajouta d'une voix rude :

— Allons, méchant polisson, debout, et vite, ou je tape.

Et, comme je ne faisais pas mine de beaucoup me hâter, il appliqua sur ma joue un soufflet retentissant.

La honte et la rage, bien plus que la douleur, m'arrachèrent des cris perçants.

— Ma bonne! m'écriai-je; au secours! on m'assassine ! on me tue !

Léocadie fit irruption dans la chambre ; d*un bond, elle se plaça devant moi, me faisant un rempart de son corps.

— Il m'avait promis de remplacer maman, et il me bat... disje en sanglotant.

— Mon pauvre enfant, dit Léocadie, une mère ne se remplace pas !

M . J avillet frappa du pied et haussa les épaules .

— Ah çà! tit-il, rengainons nos larmes et ne nous sensibilisons pas d'une manière exagérée... Cest malsain et c'est béte. Voici un garnement, ajouta-t-il en m'arrachant aux cotillons de Léocadie, qui nous en ferait voir de grises, si on voulait bien le lui permettre; il est paresseux; il a horreur du travail. Sacrebieu! si je n'étais pas sûr que sa mère a été la plus honnête des femmes, je croirais qu'il n'est pas le fils de

feu Godiveau .

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— M. Javillet I s*écria Léocadie ea faisant un

geste d'horreur.

Mon parrain^ comme tous ceux qui se mettent rarement en colère, était arrivé jpar degrés aux dernières limites de la fureur.

— Taisez-vous, dit-il; c'est vous qui gâtez cet enfant. Mais je suis le maître ici, peut-être, et j'entends qu'on m'obéisse; ou l'on apprend la musique de plein gré, ou bien on Tapprend par force. Mon père me Ta enseignée avec plusieurs coups de cravache à la clé. Puisque Orphée n'y met pas de bonne volonté, j'aurai recours à la méthode paternelle. Seulement, eu égard aux circonstances, je doublerai la dose.

Ma bonne poussa un cri d'indignation.

— Vous ne ferez pas cela, dit-elle d'une voix suppliante.

— Si fait, parbleu !

— Vous voulez donc que ma bonne maîtresse vous maudisse!

— C'est en agissant différemment que j'en^ courrais sa malédiction. Il s'agit de l'avenir de

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cet enfant* Ni vous ni moi ne devons être éternels, pas vrai? nous ne serons pas toujours là pour veiller sur sa conduite; et je veux que le iils de mon ami, accoutumé de bonne heurç au travail, devienne au moins un citoyen honorable, s'il ne devient un homme éminent. Et maintenant, la belle, par file à gauche, et retournez à votre broche et à vos ragoûts. Huit heures viennent de sonner, et, selon l'article 2 du règlement, Tenfant se mettra au travail à huit heures jusqu'à dix heures et demie.

Parlant ainsi, il se plaça devant le piano et ouvrit le solfège de Rodolphe.

— Je ne veux pas chanter! m'écriai-je,

M. Javillet se leva et fouilla dans un tiroir de sa commode, d'où il tira une vieille cravache.

— Ceci, dit-il en me regardant fixement, «era désormais mon bâton de chef d'orchestre. — Allons, chante !

— Je ne chanterai pas, répétaî-je en frappant du pied.

A peine eus-jelâché ces quatre mots, que je

me sentis les mains et la poitrine labourées par la terrible cravache.

Je poussai des hurlements. Léocadie tomba sur mon lit, où elle s'aflTaissa comme une morte.

Aujourd'hui, je reconnais que mon parrain avait parfaitement raison. Mes plus illustres confrères, qui tous ont tâté de la méthode-cravache, témoigneraient au besoin de son excellence et de son infaillibilité.

vu

La scène que j'ai racontée dans .e précédent chapitre m'impressionna fortement.

Au deuxième acte des Saltimbanques — une bouffonnerie qui serait proclamée un chefd'œuvre si ses auteurs étaient morts et enterrés depuis un siècle — l'imprésario en guenilles, Bilboquet, s'adressant à sa pensionnaire Zéphyrine, lui tient à peu près ce langage :

« Tu dois bien t'en souvenir... ce jour-là, ta (( nourrice t'avait donné le fouet. . . ça t*est resté n gravé dans la tête! »

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Ce mot, en dépit de son allure burlesque, est d'une grande justesse. Les enfants ne possèdent à aucun degré la mémoire du cûeur; en revanche, ils possèdent au plus haut point la mémoire des sens. Pour mille qui ne conserveront aucune souvenance des tendresses qu'on leur a prodiguées, pas un n'oubliera les corrections qu'il a reçues. Les enfants sont de petits êtres qui ont tous les vices des hommes, doublés d'une odieuse hypocrisie, basée sur le sentiment de leur faiblesse.

La correction que m'infligea mon parrain se grava donc profondément dans mon esprit. Ce fiit, d'ailleurs, l'unique fois qu'il eut besoin de recourir à ce rude argument. Mais, nouvelle édition de la classique épée de Damoclès, la terrible cravache n'en demeura pas moins suspendue sur ma tête durant tout le cours de mon éducation musicale. Mon rigide professeur Tavait accrochée au-dessus du piano, juste en face de la place qup j'occupais dix heures par jour. Audessous, il avait écrit cette phrase latine — la

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seule qu'il eût jamais sue — et il Tavait ponctuée de cette façon éloquente :

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