‹ Misères d'un prix de RomeChapitre 4 sur 9 · MEMENTO QUIA PULVIS ES · texte numérisé non relu

MEMENTO QUIA PULVIS ES

Comme on voit, c'était concis, mais énergique. Ces quatre points d'exclamation m'ont longtemps produit l'effet d'une quadruple cravache incessamment levée sur ma pauvre échine.

Et c'est pourquoi je me livrai dès lors au travail avec une ardeur fiévreuse et continue.

M. Javillet voulut bien se déclarer satisfait; aussi m'emmenait-il quelquefois au théâtre des Variétés, récompense fiévreusement attendue.

Blotti sur une chaise, à côté de son pupitre, je dardais sur les comédiennes des regards étincelants d'admiration naïve et de muette adpntr tion. Ces femmes, recouvertes de fard et vêtues de jupes pailletées, me paraissaient appartenir à un troisième sexe ; je les jugeais supérieures au reste de l'humanité. Ce qui me transportait sur-

tout, c'était Taspect de leurs jambes supérieurement tournées. Le tabouret que j'occupais à Torchestre facilitait on ne peut mieux Tétude minutieuse et approfondie que je faisais des mollets de ces dames. Jours heureux, oti je ne soupçonnais point le maillot, ses hypocrisies et ses mensonges I

Un soir, vêtu de mes habits du dimanche^ je traversais l'intérieur du théâtre, précédé de mon parrain, qui, un peu en retard, se dirigeait en hâte vers l'escalier tortueux par où l'on arrive à l'orchestre des musiciens. Déjà le régisseur avait frappé les trois coups ; l'ouverture était commencée, et les acteurs se tenaient dans les coulisses, prêts à entrer en scène.

Une de ces dames — selon moi la plus belle — celle dont la jambe m'avait le plus vivement frappé par ses contours irréprochables, s'écria en me voyant passer :

— Per Baccho ! le joli enfant, viens ici, petit, que je t'embrasse.

A ces mots, je m'arrêtai comme foudroyé;

mais elle^ par un geste gracieusement arrondi, me saisit par la tête, et m'attirant sur son sein elle mit un baiser sur mon front. Le contact de ses lèvres fraîches et satinées sur ma chair me causa un tressaillement profond. J'eus froid et j'eus chaud tout à la fois ; )e murmurai quelques sons inarticulés et m'évanouis dans les bras de la belle comédienne.

Lorsque je rouvris les yeux, j'étais couché sur mon lit, dans notre mansarde du boulevard Montmartre. Léocadie et mon parrain veillaient à mon chevet. Devinant que la cause de mon évanouissement n'était pas de celles qui se confient à un tuteur, je gardai un cauteleux silence et je redoublai d'ardeur au travail, espérant ainsi me faire conduire plus souvent au théâtre. Vain espoir ! la belle comédienne, distraite par d'autres soins, ne m'honora plus d'une caresse, ni même d'un regard. Le règne de Chérubin était fini... Sans doute Almaviva avait fait sa paix avec Rosine !

Trois années s'écoulèrent ainsi. Il n'entré

point dans mon plan de raconter ma vie jour par jour, heure par heure. Ce serait une tâche supérieurement monotone. Donc, je saute à pieds joints par-dessus une infinité de semaines.

Un matin, mon parrain me prit à part et me dit-ces paroles qui m'occasionnèrent une grande surprise :

— Laisse là ta musique, mon garçon, je te

donne congé aujourd'hui.

Je me rappelle encore T indicible émotion qui

s'empara de moi lorsqu'il ajouta^ en me tortillant l'oreille droite, le geste favori de ses jours de belle humeur :

— Tu en sais maintenant aussi long que ton professeur, mon cher Orphée ; lundi prochain, je te présenterai au Conservatoire ; là, tu travailleras sous les auspices des maîtres les plus illustres et les plus consommés. Grâce à Dieu, je n'ai point faibli dans ma tâche ; je t'ai inculqué l'amour de la musique et la passion du travail.

Continue comme tu as commencé, et tu couvriras de gloire ton vieux parrain, qui ne

demande qu^une faveur à l'Etre suprême, celle de vivre assez longtemps pour te voir enterré au Panthéon, dans le caveau réservé aux plus fiers ;génies, entre Timpérissable Voltaire et Timmortel Rousseau I

Au jour convenu, et tandisque Léocadie faisait dire une messe pour le succès de ma tentative, j'accompagnai mon parrain chez M. Chérubini.

Dix heures venaient de sonner, et déjà M. Chérubini était au Conservatoire. Nous nous hâtâmes de ïy suivre.

— Heureux Orphée, me dit mon parrain ; <:omprends-tu tout ton bonheur? Tu vas être admis à contempler un de nos plus grands compositeurs modernes, un homme qui a tenu tête à l'empereur Napoléon I*'. Sois respectueux et humble, ô mon fils I

Au même instant, un garçon de bureau ouvrit une porte et nous fit signe d'entrer. Me sentant plus mort que vif, et mû par un ressort inté* rieur, j'allai récipitamment baiser la main du directeur.

M. Javillet fut stupéfait de mon audace.

— Ici, Orphée!... ici ! cria-t-il, furieux à ce point qu'il ne s'aperçut pas qu'il se laissait aller 4 nie traiter comme un chien.

— CA^... ché,.. elle... ché... Que voulez- vous? demanda d'une voix altérée M. Chérubini qui se pendit à un cordon de sonnette. Le garçon de bureau quinousavaitintroduits apparutsurle seuil.

— Reste, lui dit-il en italien. Ces hommes sont peut-être dangereux.

Mon parrain se hâta de prendre la parole; il tenta de réparer ma gaucherie en expliquant L* motif da notre visite.

J'avais eu le temps d'examiner M. le directeur ; il portait une longue redingote de drap grossier ; il était coiffé d'un bonnet d'ourson, comme les geôliers de prison dans les mélodrames de r Ambigu-Comique. Ses cheveux absents étaient remplacés par une perruque jaune, ébouriffée, un vrai paquet de chiendent.

Lorsqu'ilsutquinousétions et ce quenous voulions, M. Chérubini renvoya songarde*du-corps.

— Ché,,, ché... ché,,. tu veux donc entrer au Conservatoire? dit-il en me tutoyant, ce qui était chez lui une affection chronique. Ché.,. ché... ché... (autre affection chronique), j'imagine que tu n'es qu un âne. Tu es trop joli garçon pour n*étre pas béte. Ché... ché... vous vous figurez, vous autres, que le Conservatoire est accessible au premier galopin venu. Apporte- ' moi tes papiers, et je te ferai examiner par un professeur. Ché,.. ché... je suppose qu'on te fermera la porte au nez... ça t'apprendra, Javillet, dit^il en se tournant du côté de mon parrain, à ne plus enseigner aux autres ce que tu as toujours ignoré toi-même.

En dépit de ces prédictions peu favorables, mon admission fut prononcée.

Le Conservatoire, personne ne l'ignore, est une institution nationale où l'on fabrique, suivant le goût du consommateur, de grands chanteurs, de grands musiciens^ de grands tragédiens, de grands comédiens, de grands compositeurs.

Le gouvernement exigeait en ce temps-là du

directeur qu'il fût distribué tous les ans un grand nombre de prix.

Que faisait le spirituel directeur ?

Pour donnera son gouvernement une idée avantageuse des progrès de ses élèves et de l'excellence de sa direction, il avait contracté l'habitude de couronner tout le monde.

On décernait des premiers grands prix de trompette ;

Des deuxièmes premiers grands prix de trom-

pette ;

Des troisièmes premiers grands prix de trompette ;

Dans une classe où l'on ne comptait que trois

élèves.

Le Conservatoire possède aussi des classes de déclamation. On yenseigne aux jeunes gens et aux jeunes filles l'art de représenter les rois et les reines de l'antiquité proprement, convenablement, sans se gratter la tête et sans se fourrer les doigts

dans le nez, gestes qui ne leur sont que trop familiers, eu égard à leurs origines problématiques.

Un des professeurs affectés à ce soin était, au temps dont je parle, le plus myope des hommes et des comédiens, ce qui explique pourquoi cet honorable acteur est mort sans avoir même entrevu les beautés de ses rôles.

A la même époque âorissait au Conservatoire un professeur de piano appelé M. Krakermann.

Son nom étant acquis à Thistoire musicale de notre siècle, je ne crois pas m' écarter de mon sujet en consacrant quelques coups de crayon à cette figure originale.

Deux ans après mon admission au Conservatoire, je fus placé dans la classe de M. Krakermann ; là, j'ai pu Tétudier à loisir. Il n'admettait à son cours que les élèves déjà très-forts ou ceux qui faisaient paraître de réelles dispositions. Cette précaution lui paraissant insuffisante, il avait recruté un excellent cuisinier et

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donnait de bons dîners. Les invitations en étaient éparpillées avec un tact et un à-propos qui équivalaient à du génie. Après le dîner, on ouvrait les salons, et d'autres convives venaient prendre leur part des glaces, du punch et des sandwichs de M. Krakermann. Lui, cependant, il visitait les groupes, débitant à chacun une parole flatteuse, un compliment agréable. Puis, au moment où ses hôtes lui semblaient le mieux disposés, il proposait timidement de faire entendre un de ses élèves, un petit drôle doué de quelques aptitudes quil développait de son mieux.

Il s'esquivait, et revenait peiL après, tenant par la main celui qu'il avait choisi pour être le héros de cet épisode soi-disant improvisé.

— Monsieur Godiveau, me dit-il un matin, je réunis ce soir quelques amis. Je leur ai parlé de vos dispositions, et ils ont daigné manifester le désir de vous entendre. Soyez chez moi à neuf heures précises, et faites en sorte de subir

avec honneur cette première épreuve si glorieuse pour vous.

Je rentrai en hâte chez nous et, pour me délier les doigts, )e me mis au piano où j'exécutai trois heures de gammes et d*arpéges. Le soir, je fis une toilette jugée exquise par Léocadie. J'avais un habit cannelle, des bottes, une cravate blanche^ un pantalon noisette à sous-pieds et des gants verts. M. Javillet fut désespéré de ne pas m'accompagner ; mais son théâtre le réclamait, et nous n'étions pas assez riches pour payer une amende.

Lorsqu'elle me vit ainsi paré, Léocadie me coula dans la main une pièce de trente sous.

— Tiens, dit-elle, tu prendras une voiture. II ne faut pas salir les tapis de ton professeur.

Il m'attendait avec impatience. A peine m'eutil dévisagé, qu'il s'écria :

— L'imbécile! comme on l'a fagotté! Pourquoi ne lui avoir pas mis aussi des favoris postiches et dessiné la patte d'oie ?

Je ne comprenais rien à ces paroles accentuées avec colère.

— Suis-moi, dit-il ; heureusement personne ne t'a vu et nous avons le temps de tout réparer 1

Et, m'introduisant dans une chambre oQ un paquet de hardes gisait à terre :

— Allons ! vite, déshabille-toi, dit-il.

— Me déshabiller! répétai- je; et pourquoi?

Mais lui, sans me répondre et sans que j'eusse

la liberté de Vj aider, il me dépouilla en un tour de main et substitua à mes bottes des souliers lacés, à mon pantalon noisette une culotte flottante, à mon chapeau une casquette, et une 'olouse bleue à mon habit cannelle. £t^ de même qu'un peintre réaliste qui ne craint rien tant que d'oublier un détail, il poussa le respect de la couleur locale jusqu'à insinuer dans ma blouse une toupie, à demi ficela, qu'on apercevait par l'ouverture de ma poche.

Travesti de la sorte, j'avais l'apparence de l'acteur Boufie dans le Gamin de Paris. M. Krakermann déclara que j'étais le fils d'un concierge du voisinage et qu'il venait de m'envoyer quérir à rimproviste. Il ajouta que je figurais parmi ses

élèves les moins brillants. Je jouai divers morceaux et j'obtins — c'est-à-dire que mon professeur obtint — beaucoup de succès.

Lorsque j*eus fini, il me fit signe de me retirer. En ce moment^ un domestique vint annoncer que le souper était servi. Je regagnai la chambre oti j*avais laissé ma défroque. Tout en m*habillant, j'entendis les gais propos, les joyeux éclats de rire, le pitillement du vin de Champagne dans les coupes de cristal, et par-dessus tout les toasts chaleureux en Thonneur du maître de la maison.

Le lundi suivant, plusieurs journaux entonnaient les louanges du célèbre KrakeJrmann; M . Krakermann était plus grand que Moschelès. . . c'était le seul professeur illustre de son temps... il n'y avait que lui pour enfanter des prodiges... et toutes sortes d'autres phrases semblables, nées sous rinfluence inspiratrice de ses truffes et de son vin d'Aï.

M. Krakermann lisait-il sur les murs de la ville l'annonce d'un concert donné par un

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pianiste? il était le premier à prendre son billet, que ce pianiste fût espagnol, russe, bavarois, anglais, belge, allemand ou français. Il arrivait à l'ouverture des bureaux, choisissait la place la plus apparente, s*y installait, et chaque fois

qu'on applaudissait il se mouchait bruyamment. Et les voisins de tourner la tête de son côté, de s'interroger les uns les autres jusqu'à ce que l'un d'eux s'écriât, ce qui ne manquait pas d'arriver :

— C'est le célèbre Krakermann ! il pleure d'attendrissement I le pianiste que nous applaudissons est sans doute son élève.

— Je comprends ses larmes, disait un deuxième voisin, n'est-ce pas comme si nous l'applaudissions lui-même?

Grâce à ce moyen, M. Krakermann finit par convaincre le public qu'il était le professeur-né de tous les pianistes connus et inconnus , et que personne, sans sa permission, ne pouvait jouer du piano en France.

Je passe rapidement sur mes études au Conservatoire; elles s'accomplirent de point en point ainsi que mon parrain l'avait prédit. Je dois cependant faire observer qu'un élève qui se contenterait de la science officielle enseignée dans l'établissement du faubourg Poissonnière risquerait fort, après dix années de fréquentation assidue, d'être aussi ignorant que le jour de son admission. Chaque professeur donne trois leçons par se maine ; la leçon dure trois quarts d'heure, et se divise entre quinze ou vingt élèves, soit deux minutes quinze secondes par élève. Encor e

faut-il retrancher sur ces trois quarts d'heure le temps consacré par le professeur à correspondre avec ses amis et connaissances, à avaler la tasse de chocolat servie par le café voisin, à tailler ses ongles en amande , et à diverses autres occupations tout aussi musicales.

Après avoir successivement traversé les cjasses de composition, de fugue et d'harmonie, je fus enfin jugé digne de concourir pour le grand prix de Rome. J'avais vingt ans.

Faire connaître quels sont, chaque année, ceux des jeunes compositeurs français qui offrent le plus de garanties pour l'avenir de Tart; — les encourager en les mettant, au moyen d'une pension, à même de s'occuper librement et exclusivement pendant cinq ans de leurs études — tel est le double but de Tinstitution du prix de Rome. Deux conditions sont indispensables aux néophytes : il £aut être Français ou naturalisé Français, et être âgé de moins de trente ans.

Avant d'être admis à concourir, mes camarades et moi dûmes subir un examen prépa-

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ratoîre, appelé concours préliminaire j destiné à mettre en lumière les meilleurs élèves parmi les aspirants. Il s'agissait d'écrire une fugue vocale, et Ton nous accorda une [journée pour ce travail.

Le lendemain, les membres de la section de musique de l'Institut se réunirent, firent leur triage, et, quelques jours après, M. le secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts nous dicta collectivement le poëme qui devait nous inspirer.

Muni de mon poëme, je m'abandonnai au vieux Pingard, le concierge de l'Institut, qui m'enferma dans une petite chambre meublée d'un piano et donnant sur la rue Guénégaud, une des rues de Paris qui ont l'aspect le plus mélancolique.

La durée de notre captivité fut fixée à vingtdeux jours, durant lesquelles il était interdit de franchir le seuil de l'Institut. Bien plus, tout ce qui venait du dehors était visité par l'œil de lynx du concierge. Deux fois par jour, le matin

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à onze heures, et le soir à six heures, on ouvrait la porte de nos cellules, et nous prenions nos repas en commun. Après le dîner, nous pouvions recevoir des visites, mais non ailleurs que dans la cour, et toujours sous l'active surveillance de notre rigide geôlier. Ohl combien j'enviai le sort de mes camarades! Leurs mères, les sœurs, leurs maîtresses vinrent les encourager et les embrasser! elles leur portaient des friandises, descigares, du vin de Champagne pour aider à l'inspiration. La pauvre Léocadie fut la seule qui me visita. Quant à M. Javillet, son apparition ayant été saluée par un immense éclat de rire et par un concert de quolibets, provoqués par sa queue poudrée, ses bas chinés, ses breloques et son tricorne, il jura de ne plus affronter les indécences de cette jeune canaille et il tint son serment.

Le vingt;troisième jour, Pingard nous donna la clef des champs ; nous nous éparpillâmes en toute hâte, et dans tous les sens, pareils à une volée d'oiseaux dont la cagea été ouverte brusquement.

Cette année, en dëpit de mes espérances , je n'obtins ni prix, ni accessit, ni mention honorable.

L'année suivante, même résultat. Ajoutez que j'eus le chagrin de perdre ma bonne Léocadie, emportée par une phthisie galopante.

J'étais désolé. Je parlais de me jeter dans la Seine. Mon parrain intervint à propos.

— Prends courage, mon garçon, me disait-il afin de me réconforter; que diable! Paris na pas été bâti dans un jour. Tu es fort comme un Turc sur ton piano; déjà tu joues agréablement du violon. Ce sont des résultats, ça, mon fils. A présent, que tu obtiennes le grand prix un peu plus tôt, un peu plus tard, c'est ce que nous verrons ; il ne s'agit que de patienter, et ça n'est pas la mort d'un homme.

Au mois de juillet i832, j'entrai donc en loge pour la troisième fois.

L'Académie ne s'était pas mise en frais d'imagination. Le sujet était Y Entrée en loges. Elle s'était proposé de dépeindre harmonieusement

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les émotions du futar lauréat sur le point de s'enfermer pendant vingt-deux jours dans un modeste cabinet carrelé, peu tapissé et ouvert à tous les vents.

La cantate débutait en ces termes :

Je suis sous les verrous.» non captif, naats vainqueur! Je veux l'être...

Puis venait une invocation au divin ApôUon, ce qui avait permis à cette malicieuse Académie de décocher à MM. les romantiques une épigramme qui emportait le morceau :

Mais, que dis-Je? Apollon,., il n'est plus de ce monde ,

Le candidat ne pouvant s'adresser à ce pauvre Apollon qui n'est plus de ce monde, se rabattait sur les célébrités musicales. De l^ ce distique d'une douce et vibrante poésie.

Beethoven, Haëndel, Gluck^Ha^div j'aime hièn mieux Vous demander vos trésors d'harmonie.

Après cette double invocatibri, l'Académie passait du grave audoux, et, laissant.de: câtd le

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sévère pour le plaisant, elle faisait dire au candidat :

J'ai couru le cachet; Je sais comme on a £siim ; je sais comment on aime ; Je sais aussi chanter, chérir la liberté ' Et me mettre en prison, par une ardeur extrême De future immortalité.

Venait ensuite un air oti il était question d'une certaine Amélie, probablement la Laure du Pétrarque musical, lequel s*écriait avec une grâce digne du chevalier de Boufflers et de Gentil- Bernard :

O toi, mon Amélie I Si bonne et si jolie, Idole de ma vie, Mon bien, ma seule envie !

— Voyons donc mon sujet, disait alors l'Académie par la bouche du jeune homme. Tiens, il s'agit- du templier et d'une demoiselle Rebecca dont les amours sont traversées par toutes sortes de batailles, de catastrophes et d'incendies.

O mon orchestre, à moi t

s'écriait le candidat, ce qui signifiait sans doute

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que je devais en cet endroit faire un tutti de détonations de pistolets et de chaises cassées, à rinstar de Musard.

Le tapage un peu calmé, mon templier chantait une cavatine où il vantait les charmes de son époque :

Vive le temps des Preux !

Oh ! c'est un temps joyeux !

Cest un temps glorieux !

C'est un temps amoureux!

On aime, on est heureux I Vive le temps des Preux I

Pu« venait cette réflexion spirituelle :

Oui, ce sera superbe, et je vois toat d*ici.

Mais, sous les noirs débris de cette tour fumante, Si je laissais la palme, objet de mon attente ? Car, j*ai fait un chef-d'œuvre... et mes amis aussi I

En dernier lieu , le candidat était couronné, il partait pour Rome et prenait texte de ce départ pour célébrer

La belle Italie La brune Ausonie, L'heureuse patrie De Cimarosa...

Et cœtera, et ccetera.

Tel était le poëme ingénieux que j'étais chargé de réchaufifer des sons de ma musique. Il faut avouer que , pour opérer ce miracle , ma musique devait être incendiaire.

En quinze jours, j'eus achevé mon travail.

Lorsque toutes les partitions eurent été livrées, l'aréopage s'assembla et procéda à la découverte d'un grand génie — français ou naturalisé français — et âgé de moins de trente ans.

Or, voici textuellement la marche suivie par MM. de rinstitut pour arriver à ce résultat.

Les membres de la section de musique se réunirent, en ayant soin de s'adjoindre deux membres pris au hasard dans les autres sections, un sculpteur et un peintre, — ou un architecte et un graveur en taille-douce. Puis, devant ces fameuses oreilles, toutes les cantates furent exécutées au piano par un accompagnateur du Conservatoire. L'exécution terminée, on procéda au scrutin, — auquel prirent part, avec un aplomb remarquable , l'architecte et le graveur susnommés.

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Vous êtes à cent lieues de la vérité , si vous croyez que tout finit là. Huit jours après , les diverses sections de l'Académie des beaux*arts se rassemblent pour le jugement définitif. Vu la solennité de la circonstance, on ne se contente plus d'un seul graveur et d'un seul architecte, on les racole tous, les architectes, les graveurs , les peintres et les statuaires. Chose digne de remarque I les musiciens ne sont pas exclus de ce tribunal I et l'on ne peut s'empêcher d'en être reconnaissant^ quand on songe combien il eût été £acile de les éliminer et de les remplacer par des bottiers et par des pharmaciens. — Cette deuxième audition a encore lieu au piano^ c'est-à-dire de la façon la plus maigre, la plus incomplète qu'on puisse imaginer. •

Deux mois après, le grand jour de la distribution solennelle des prix luit enfin pour le lauréat. On lui accorde un orchestre, et c'est dans la salle des séances publiques de TAcademie française qu'il convoque tout Paris à l'audition de son oeuvre couronnée.

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O joie ! ô félicité ! ô transports! battu à deux reprises, je triomphai sur.toute la ligne. Mon nom sortit de l'urne. Oh! combien je bénis les architectes, les peintres, les statuaires et les graveurs!

L'orchestre chargé d'exécuter ma cantate ne Pavait pas étudiée. Les cors manquèrent deux rentrées, les violons et les flûtes jouèrent aux barres , les clarinettes et les bassons me tirèrent à quatre mesures. Le directeur de l'Opéra n'avait mis à ma disposition que des chanteurs sans nom et sans voix; aussi mon œuvre massaci:ée fut-elle froidement accueillie.

M. le secrétaire perpétuel m'embrassa et me remit une couronne de lauriers artificiels et une

médaille en or, qui , heureusement pour moi , était en or vrai.

M. Javillet, que j'embrassai ensuite, s'écria d'une voix étouffée par l'émotion :

— C'est mon filleul ! mon élève ! C'est moi qui lui ai enseigné le solfège de Rodolphe !

Cette émotion lui fut fatale. En rentrant chez nous , il se sentit indisposé et se mit au lit.

Il mourut dans la nuit, foudroyé par le choléra qui décimait Paris. Je lui fis de modiestes funérailles , grâce à la médaille d'or de l'Institut, ■qu'un orfèvre du Palais-Royal m'acheta un bon prix; — et j'accrochai ma couronne de lauriers à la croix de bois noir, sur laquelle son nom fut peint en lettres blanches, — seul monument funèbre que mes moyens me permirent de lui élever. Sur ces entrefaites, je reçus du gouvernement l'ordre de partir pour Rome. Cette nouvelle vint

fort à pfopos (aire diversion à mon chagrin. Je mis ordre à mes affaires et réalisai toutes mes ressources, ce qui ne fut pas long. Mon parrain m'avait l^ué ses deux montres, luxe directorial dont il n'avait point voulu se départir. Hélas ! elles disparurent toutes les deux dans le gouffre béant du Mont-de-Piété, comme autrefois Jonas dans le ventre de la baleine. Ici, malheureusement, cesse la comparaison. La baleine rendit, un beau jour , Jonas à la lumière. Honnête baleine !... L'avare Mont-de-Piété a gardé les deux montres!

J'étais seul au monde, sans parents, sans amis. Durement surveillé par mon parrain et par ma vieille bonne, absorbé d'ailleurs par mes études, je n'avais eu ni le temps ni Toccasion de (Contracter aucune liaison amoureuse ; c'est pourquoi je m'apprêtai à quitter Paris sans regrets^ sans amertume. La veille du jour fixé pour mon départ, j'accomplis au cimetière Montmartre yn pèlerinage saint et douloureux: Là reposaient les seuls êtres que j'eusse aimés ; quelqiies pelletées de terre me séparaient à jamais dé ces-cœurs si tendres et si dévoués. Je m'inclinai sur la

tombe de mon père et de )na mère; sur celles de Javillet et de Léocadie; je priai et pleurai quelques larmes qui me brûlèrent les yeux. Mais où j'eus conscience de mon isolement, ce fut dans la cour des Messageries. On s'embrassait, on se serrait la main. Ceux qui arrivaient trouvaient des visages radieux et de doux sourires; des vœux sympathiques j de tendres panolq^ accompagnaient ceux qui partaient. — Bonne route, mon fils ! — Enfin te voilà, mon frèrel -^ N'oublie pas les absents 1 — Ecris-nous de longues lettres 1 — Moi j'étais seul 1 Mes condisciples du Conservatoire, jaloux de mon succès, brillaient tous par leur absence. Aussi, lorsque le commissionnaire, qui avait porté ma malle, me cria d'une voix enrouée : a Bon Xoyage , bourgeois 1 couvrez- vous bien, les nuits sont fraîches! » ce gnome cagneux et crotté revêtit dans ma pensée l'apparence d'un bienfaisant génie. Il me parut que je n'étais plus un misérable paria abandonné de tous ; je saisis sa main calleuse à travers le vasistas de la portière^

je la pressai énergiqQement dans la mienne, et l'y glissai deux pièces de cinq francs, ce qui — eu ^ard à mes finances — était une générosité de millionnaire.

Le conducteur ayant donné le signal du départ, nous roulâmes vers la route de Marseille, au triple galop de cinq chevaux normands.

Il était environ quatre heures lorque j'entrai dans la ville éternelle par la pia\:^a del Popolo^ et, quelques instants après, je débarquai à la porte de la villa Medicis^ oh est située l'Académie française. La villa Médicis, bâtie par Annibal Lippî, en iSSy, et restaurée par Michel-Ange, est placée sur iGèMonte-PindOy d'où elle domine la ville ; elle est ornée de superbes jardins, dont les allées s'enfoncent et se perdent dans un bois de chênes et de lauriers.

Ma première visite fut pour le directeur de l'Académie, choisi, depuis un temps immémo-

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rial, parmi les plus célèbres peintres de Técole française. L*Âcadémie était alors dirigée par un grand artiste^ un homme aussi charmant qu^il est excellent et spirituel, M. Horace Vernet.

— Fleury, dit M. Vernet à un serviteur d'ua certain âge qui était le factotum de l'Académie, conduisez M. Gôdiveau à son appartement.

Mon appartement se composait d'une petite chambre meublée du strict nécessaire ; elle me rappela les chambres de l'Institut, où Ton nous enfermait à Tépoque du concours.

En ce moment j'entendis le son d'une cloche bruyamment agitée.

— C'est le signal du dîner , me dit Fleury ; si Monsieur veut me suivre , je lui indiquerai le chemin. '

Je fis à la hâte un bout de toilette et je suivis mon cicérone.

La nouvelle de mon arrivée s'était déjà répandue, et mon apparition à la porte du réfectoire fut saluée par une fusillade d'acclamations joyeuses et bouffonnes. Étourdi, ébaubi^ ahuri,

je demeurai sur le seuil, immobile comme la femme de Loth après sa désobéissance aux ordres du Seigneur.

Qu'on s'imagine une vaste pièce, au milieu à» laquelle était placée une table meublée de vingt convives criant, chantant, et s* agitant comme une légion de diables dans un bénitier, ceux-ci vêtus de blouses déchirées et coiffés de vieux chapeaux de paille hérissés et dépaillés, ceux-là couverts de redingotes fantastiques, enveloppés de cabans impossibles, tous mal peignés et propriétaires de barbes aussi vierges que les forêts du Nouveau Monde. Sur un des murs du réfecr toire étaient encadrés les portraits des anciens pensionnaires de l'Académie ; l'autre pan de muraille disparaissait sous une fresque gigantesque, où ces mêmes pensionnaires, travestis et caricaturés, exécutaient une sarabande folk et se lir vraient à un galop infernal.

Je ne raconterai point ce mémorable festin, où il se consomma une impondérable quantité de punch,<ie bêtises et de mots spirituels. Ceux qui

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ont vécu dans rintîmité des artistes savent de quels enfantillages ils sont capables dans leurs jours de belle humeur. Ceux qui ne les ont vus que dans le monde, gourmés, pinces, cravatés, décorés et maniérés, ceux-là me taxeraient de hâblerie, et m'accuseraient d'irrévérence à leur endroit»

Lorsque nous sortîmes de table, vers huit heures, je tutoyais tout le monde et tout le monde me tutoyait; Tentente la plus cordiale régnait parmi nous; sculpteurs, architectes, graveurs, peintres et musiciens, on se prit sous le bras, et Ton tira vers le café Greco. Le café Greco] quel est r ancien pensionnaire de Rome, quel est Fartiste voyageur qui ne regrette parfois «es petits guéridons de bois, larges comme le creux de la main, ses murs gras et humides » et jusqu'à la détestable boisson qu'on y sert sous le vain nom A e moka ! Oh ! c'est que dans ce temps nous avions ce qui supplée aux. tables de porphyre» aux glaces, aux dorures, voire à cet arôme sans rival qui s'échappe des ca£B£iJlre& du café Lemblin.

Nous avions la jeunesse I La jeunesse! cette fleur sitôt fanée, ce parfum si vite évaporé, ce rayon sitôt disparu de notre ciel !

Quand nous sortîmes du café Greco, je crois — que Dieu et Javillet me pardonnent — je crois que j'étais un peu gris.

Je dormis tout d'un somme jusqu'au lendemain. Ce fut la cloche du déjeuner qui me réveilla. Après le déjeuner, on se répandit dans les jardins de la villa Médicis, où nous attendaient toutes sortes de jeux. La paume, le disque, le tir au pistolet, la causerie, les calembours et les cigares nous conduisirent jusqu'au dîner. Du réfectoire au café Greco, il n'y a qu'un pas ; on le franchit lestement.

J'étais depuis un mois installé à Rome, bavant, mangeant, rêvant, fumant et dormant, lorsque je m'avisai de deipander à un camarade, mon aîné d'une année à l'Académie, comment Ton travaillait et quand on travaillait.

— - Mon vieux, répondit-il, ici on ne travaille jamais; nous sommes logés, nourris et appointés ;

MISÈRES d'un prix DE ROHE 85

nous vivons sous le plus beau ciel, dans le pays* du far-niente par excellence ; nous serions de simples brutes de nous fatiguer à faire quoi que ce soit. T'en voilà pour deux ans de cette existence pharamineuse. Après quoi , tu iras passer douze mois en Allemagne, puis tu reviendras à Paris, oîi, durant deux ans encore, Iç gouvernement pourvoira à tes besoins. A partir de ce moment, par exemple, tu resteras livré à tes propres forces, et si, dans une situation critique, tu t'adresses à ce même gouvernement, jadis si paternel, il te répondra brutalement, par Torgane désenchanteur d'un chef de bureau : « Passez votre chemin, jeune homme; on vous a déjà donné...

nous n'avons pas de monnaie ! »

L'orateur s'interrompit, ralluma sa pipe éteinte, et, poussant un gros soupir :

— Oh I ces peintres, ces architectes, ces statuaires et ces graveurs, voilà des gens heureux, s'écria-t-il. On leur accorde de passer à Rome leurs cinq années complètes... Cinq ans de macaroni, de flânerie et de soleil ! ajouta-t-il en là-

' chant un énorme juron qui nous eût fait excommunier l'un et l'autre, si notre voisin le Saint- Père nous avait entendus.

Mais, sera-t-il objecté sans doute, est-ce que le gouvernement n'exige rien, absolument rien, en retour de ses déboursés, des lauréats qu'il expédie franco à Rome?

Le gouvernement exige deux choses :

1® Que les pensionnaires lui adressent tous les ans une preuve de leur savoir-faire : peintre, un tableau ; musicien, une symphonie ;

2*» Que lesdits pensionnaires ne sortent pas des États- Romains sans la permission du directeur.

Or, cette permission se donne aussi souvent qu'on la demande. — Or, cette symphonie et ce tableau se brochent en quelques semaines, et Ton est maître de sa paresse tout le reste du temps.

Bien souvent, depuis que je suis rentré en France, je me suis posé ces simples questions :

— Pourquoi m'a-t-on entretenu en Italie pendant deux ansy à .raison de trois mille francs par an?

Était-ce pour y étudier sous les yeux d'un illustre maestro? pour y recevoir ses conseils? pour tâcher de surprendre dans Tintimité les secrets de son génie ?

Mais le directeur de TAcadémie est peintre et non musicien.

Pour y former mon goût par l'audition constante de la belle musique?

Mais, à Rome, les théâtres ne sont ouverts que quatre mois sur douze.

Pour m'y inspirer par Taudition-des œuvres des grands compositeurs contemporains, interprétées par les grands chanteurs modernes?

Mais Tamburini, Lablache, Rubini, Grisi, Bellini et Donizetti dédaignent la Scala et la Fenice pour le théâtre Italien de Paris. ,

Pour y prendre une idée des solennités de la musique religieuse?

Mais l'Italie ne produit que de la musique profane, — à tel point que les plus saints anniversaires de la religion y sont célébrés sur les airs du BarW^r et sur les cavatines d'Orte//o.

Pour me donner le goût du travail et Tamour de l'étude?

Mais Rome est peuplée de citoyens si paresseux, qu'ils feraient arrêter, rien qu*à le regarder fixement, le balancier d'une pendule.

DonCy les jeunes musiciens couronnés par rinstitut sont tenus, par la lettre du règlement, de résider deux ans à Rome, une année en Allemagne, et le reste du temps à Paris. Admirez un peu combien cette division est logique et spirituelle. S*il est un peuple vraiment musical sur cette terre, c'est le peuple allemand; d'où il suit que c'est en Allemagne que le lauréat devrait passer son temps au lieu de le fractionner entre Rome et Paris. Tout au contraire, il n'est obligé à y vivre qu'une année, et encore lui suffit- il d'écrire un bout de placet au directeur des Beaux- Arts, pour obtenir la permission de rentrer en

France après ses deux ans d'exîl, sans même traverser la patrie de Beethoven, de Weber et de Meyerbeer.

C'est ce que je fis.

C'est ce qu*ont fait, c'est ce que font encore et ce que feront indéfiniment les quatre-vingt-dixhuit centièmes des pensionnaires du gouvernement, tant on est pressé de revoir la France, Paris et le cher ruisseau natal.

Avant mon départ, le plus ancien peintre de l'Académie fit mon portrait, qu'on accrocha dans la galerie du réfectoire : un graveur eut l'obligeance de le buriner et de mettre à ma disposition une cinquantaine d'épreuves que j'adressai en manière de carte de visite, avec le P. P. C. de rigueur, à une foule de Marianna, de Juana, d'Anna, de Lydia, d'Elvira, de Vincenza et d'autres signoras qui répondirent à ma politesse par l'envoi immédiat de tresses brunes, blondes et rousses, que je plaçai religieusement au fond de ma malle, entre une paire de bottes et une paire de rasoirs.

MISÈRES d'un prix DE ROUE 0t

Après avoir pris congé de M. Horace Vernet, après avoir offert aux camarades un punch monstre qui faillit inceiidier le café Greco; après avoir reçu leurs chauds embrassements et leurs sympathiques poignées de main, je monte dans une carriole et je m'éloigne de la ville éter-^ ndle. .*............

Mais je ne me trompe pas; me voici en pays de connaissance. Cette barrière, c'est la barrière de Fontainebleau... Cet amas de maisons borgnes et bossues, c'est le faubourg Saint-Marcel. Enfin ! c'est Paris, la capitale de l'intelligence, te cerveau de la France, la tête de l'Europe... Là est le cirque oli je dois combattre, triompher ou mourir. Et qiie parlé-je de mourir I A moi le succès, là fortune, la gloire et les amours 1

Tout en songeant ainsi, je m'agitais avec une violence telle^ que le conducteur de la voiture, assis à mes côtés sur la banquette, me saisit par le bras et me demanda si j'étais fou. Un instant

encore et je dégringolais sur le pavé. Ce conducteur de diligence me prenant pour un fou remplissait auprès de moi le rôle de la Réalité. Que de fois je Tai retrouvée sur ma route, m'ér veillant brusquement au milieu de mes rêves d'or!

Les premiers .mois qui suivirent n)oi\ retour à Paris, je les passai à m*installer dans c.et appartement coquet de la rue Blanche,. d'oîi je vais être chassé piteusement. Comptant sur l'avenir, j'achetai à crédit un élégant mobilier, et ne me refusai aucune de ces coûteuses futilités mises à la mode par la fantaisie parisienne. Le soir, je fréquentais assidûment les théâtres lyriques et les concerts, très-avare d'éloges, très-prodigue d'épigrammes et d'observations dédaigneuses.

— Orphée, me disait-on, que penses-tu de la dernière partition d'Auber? Voilà un grand succès.

— Heul heul répondais-je d^un ton dégagé ; grand succès, mais petite musique ! Nous autres, en Italie...

— Comment trouves-tu Adolphe Nourrit?

— C'est un bel homme qui a fait son temps.

Nous autres, en Italie...

Je n'avais pas d'autre phrase à la bouche; c'était ma formule stéréotypée, et je m'en servais, ainsi que d'une cravache, pour cingler de grands coups à droite et à gauche sur tout ce qui me semblait de taille à obscurcir mon ciel, à rétrécir mon horizon.

En peu de temps, grâce à ce système ingénieux, je fus cordialement détesté par une foule de personnes des deux sexes. Ayant semé l'épigramme, je récoltais la haine. — Quoi de plus, naturel?

A rOpéra, je liai connaissance avec un vieil habitué, homme fort expert dans la matière, et qui, dès l'abord, me témoigna un intérêt dont plus tard seulement je devais avoir l'explication. Ce fut lui qui m'éclaira.

— Jeune homme, me dit-il un soir, dans un entr^acte de Robert-le-Diable, il faut que je vous rende un service.

— Auriez- vous l'intention de me coucher sur

votre testament, homme trois fols respectable? lui demandai-je de ce ton goguenard, familier aux rapins, et que j'avais adopté, comme une' gentillesse de bon goût.

— Je veux vous dire la vérité, reprit le vieillard. Un jour, vous reconnaîtrez que c'est le plus grand service qu'on puisse rendre à son semblable et celui de tous qui lui est rendu le plus rarement.

— Mortel vénérable, interrompis-je, laissez de côté le langage des augures, et parlez-moi sans métaphores. Il se peut que vous soyez un sphinx, mais je ne suis pas CEdipe, et je donne ma langue aux chiens.

Le vieil habitué voulut bien ne pas relever tout ce qu'il y avait de bête et d'inconvenant dans ma réponse ; il continua :

— Jeune homme, vous avez un grand nombre d'ennemis, — c'est un tort. Dans la quantité, il en est de puissants. Ne craignez-vous pas qu'ils ne nuisent à vos succès et n'entravent votre avenir? Possédez-vous un talent assez robuste pour

les dompter et pour les réduire au silence? Vous avez eu le prix de Rome; qu'est-ce que cela prouve?

A ces mots, je bondis dans ma stalle.

— Monsieur, lui dis-je, je me moque de mes ennemis tout comme des mélodies du Devin de village de Jean-Jacques, et de l'orchestration du Rossignol de l'excellent M. Lebrun. J'ai des ennemis, donc j'excite l'envie. Or, qui excite l'envie? ce ne sont pas les esprits médiocres, je pense? Vous me demandez si j'ai du talent? je vous réponds, moi, que j'ai du génie ! Vous entendrez ma symphonie orientale avec chœurs, Monsieur ; vous entendrez mes oratorios, mes ouvertures, mes nocturnes, mes barcaroUes, et vous reconnaîtrez que j'ai le droit d'être difficile à l'égard de mes rivaux.

—- Cela étant, reprit le vieil habitué, vous êtes bien coupable de garder tant de richesses pour vous seul et de n'y point faire participer le public. En votre q ualité de lauréat de l'Institut, vous avez droit à une réception à l'Opéra-Comi-

que, et même, je crois, à un tour de faveur.

Qu'attendez-vous pour vous produire à la scène?

— Parbleu ! m'écriai-je, la postérité vous votera des félicitations pour vos sages conseils. Je dois le confesser en toute humilité, je m'endors dans les délices de Capoue. Si je vous nommais ma maîtresse, vous seriez le premier à m' accorder le bénéfice des circonstances atténuantes. Eh bien! Monsieur, admirez la grandeur du sacrifice : à dater de demain, je vais partager mon temps entre le travail et l'amour. Demain, j'irai voir le directeur de l'Opéra-Comique. Garder un plus long silence, ce serait voler mon pays et mon époque. C'est vous qui l'avez dit, vieillard auguste !

Le lendemain, je me dirigeai en chantonnant et le cigare aux lèvres vers le théâtre de l'Opéra- Comique , situé alors sur la place de la Bourse.

Tout en marchant, je faisais le raisonnement ci-dessous :

— Débuterai-je par trois actes ou par deux actes ? trois actes me permettraient de me déve-

lopper tout à mon aise, mais les vieux les permettront-ils ? Deux actes sont une coupe assez satisfaisante. Quant à un seul acte, je n*en veux pas. Cest indigne de moi, et, d'ailleurs, je ne pense pas qu'on me fasse l'injure de me proposer une si mince affaire.

J*étais arrivé.

— Monsieur le directeur? demandai-je au concierge de la porte du public.

— Voyez rue des Filles-Saint-Thomas, me fut-il répondu, à la porte des artistes.

— Monsieur le directeur ? demandai-je au concierge de la porte des artistes.

— Monsieur le directeur vient de sortir, me fut-il répondu ; voyez chez lui , rue Vi vienne.

En trois enjambées, je sonnais rue Vivienne, à la porte indiquée.

— Monsieur le directeur? demandai-je au domestique qui vint m'ouvrir.

— Monsieur le directeur est absent, me fut-il répondu, voyez.au théâtre.

Unesemaine durant, je fus ainsi ballotté, sem-

98 MISÈRES d'un raiX DE ROME

blable à la paume que se renvoient deux raquettes vigoureuses. Le neuvième jour, je parvins enfin à me glisser dans son appartement. Sans être aperçu de personne, je traversai l'antichambre, la salle à manger, le salon, et j'arrivai devant une porte que je présumai celle du cabinet de mon invisible directeur. Je frappai trois légers coups; une voix cria : « Entrez! » et j'entrai. L'arbitre de mes destinées était bourgeoisement occupé à essayer un pantalon.

— Parbleu, mon cher, fit-il sans tourner la tête de mon côté, je ne suis pas content de votre patron, voilà encore un pantalon gâté; il faut qi^e vous ayez perdu l'esprit, ou que j'aie trouvé le ventre de ma basse-taille. Il m'est impossible d'accrocher un seul bouton... Tenez, voyez plutôt.

J'étais pris pour un garçon tailleur! Réclamer, c'était m' exposer à être mis dehors comme un intrus. Je me raidis contre la mauvaise fortune, et lui tins tête vaillamment.

Alors, réunissant toutes les forces départies

dans mes deux poignets, je tentai d'arriver à un résultat. Mais quel résultat! le pantalon, qui n'était pas en caoutchouc, se fendit à la ceinture avec un craquement aigu.

— Imbécile I s'écria le directeur furieux.

Cette épithète et le geste qui l'accompagna

me rendirent enfin le sentiment de ma dignité.

— Eh! Monsieur, m'écriai-je, c'est votre faute I

— Ma faute! interrompit le directeur, arrivé au paroxysme de la colère.

— Sans doute, est-ce que je suis un garçon tailleur, moi?

— Vous n'êtes pas garçon tailleur?

— En connaissez-vous beaucoup qui me ressemblent?

— Alors qui êtes-vous?

L'interrogation était précise autant qu'embarrassante. Appelant à mon aide mon sang-froid , je me nommai, et cherchai à pallier l'ii^liscrétion de ma conduite, en racontant mes huit journées passées inutilement à le guetter et à Fattendre.

lOO MISÈRES D*UN PRIX DE ROME

Le directeur, homme d'esprit, fut le premier à rire de sa méprise. Il m'offrit un siège, répara promptement le désordre de sa toilette, et vint * prendre place à mes côtés.

— Monsieur, lui dis-je, je viens vous demander s'il est vrai qu'en ma qualité de prix de Rome, j'aie droit à être représehté sur la scène que vous dirigez avec tant d'intelligence et de succès?

— Ce droit vous est acquis. Monsieur, répartit le rusé directeur. Ce n*est pas moi qui vous le contesterai, Dieu m*en garde ! Faire briller les jeunes gens, mettre en relief les talents encore inconnus, voilà ma mission... Je n^en veux pas d'autre. Je vous connais de lo ngue date, mon cher Monsieur ; et j'ai foi en vous. Je vous crois appelé à faire la fortune de mon théâtre. A ces causes, trouvez bon que je vous choisisse un collaborateur de ma main. Il est utile que vous le sachiez: quelque remarquable que soit une par-

tition, si elle est attelée à un mauvais poëme, le succès n'est pas possible. Si je voulais vous perdre, je vous donnerais un libretto de Germon,

OU de Beaudry, et nous n'irions pas jusqu'au finale, fussiez-vous Boïeldieu, et eussiez-vous fait une nouvelle Dame blanche ! Souffrez doac que je vous impose la collaboration de Verneuil, de notre grand Verneuil.

A ce nom illustre, je me sentis pénétré de reconnaissance.

— Oh! Monsieur, dis-je, vous me comblez.

J'eus un vif regret d'avoir déchiré son pantalon.

Le directeur fit un geste charmant et reprit :

— Vous m'apporteriez un poëme de Planard ou de Mélesville, je vous le refuserais. Ce' qu'il vous faut à vous, c'est du Verneuil, et du meilleur. Il n'y a que Verneuil pour faire valoir les débutants. Quel homme! — Tenez, voici un mot d'introduction qui vous ouvrira toutes les barrières.

Il s'assit à son bureau et griffonna quelques lignes. Si. je ne m'étais retenu, je me serais précipité à ses genoux. J'eus un instant l'envie de

lui rembourser le prix de sa culotte.

' En sortant de chez cet excellent et paternel directeur, je pris une voiture et me as conduire chez Verneuil. En passant rue Saint-Georges, devant la maison de notre illustre Auber, je ne pus retenir cette expression superbe :

— Et moi aussi j'aurai des hôtekl Et nioi aussi je vais collaborer avec Verneuil !

Verneuil n'était pas chez lui. Son concierge interrogea un almanach et répondit à mes questions :

— Nous sommes le 7 du mois; monsieur est dans son château de Champ-Fleury.

Je revins la semaine suivante.

— Ah I c'est vous, dit le concierge, qui me reconnut; monsieur n'est pas à Paris; mais je peux vous dire où il se trouve. Nous sommes aujourd'hui le 14, alors monsieur habite sa terre de Frégeneuil.

' A ma troisième visite, j'appris que monsieur résidait dans son château de la Gondiè.

A ma quatrième visite, il visitait sa terre de Péruse.

msÈRRs d'un prix de romk io3

— Heureux homme! peiisai*je en moi-même; heureux homme qui possède autant de terres et de châteaux que Lablache possède de taba* tières !

A ma cinquième visite, je me résignai à laisser entre les mains du concierge la lettre du directeur.

Quelques jours après, Verncuîl m'honorait de cette réponse :

« Monsieur,

« Ce serait avec bien du plaisir que je vous « confierais un poème pour faciliter vos débuts. « Malheureusement ma santé est trop délabrée « pour qu'il me soit possible de travailler d'ici « â longtemps. Mon larynx est dans un état pi- « toyable; mon docteur m'a condamné à un mu* « tîsme absolu, etc., etc., etc., etc. »

Je supprime la fin de cette lettre, fwir trop connue. Verneuil l'a écrite à cinquante débutants qui sollicitaient sa précieuse collaboration .

I04 MISÈRES d'un prix DE ROME

Elle doit çtre rangée sur la même ligae que cette agréable épître de M. de Chateaubriand, tant de fois imprimée, et qui commence par cette phrase clichée :

« Si je n'étais un pauvre vieillard... si j'étais «encore de ce monde... si je n'avais déjà un « pied et demi dans la tombe, je vous dirais, etc. »

Un beau soir, je rencontrai mon directeur.

— Vous ne savez pas? dis-je naïvement; Vernueilest malade; ne pourriez-vous m'adresser à Planard ou à Mélesville?

— Impossible! répondit-il avec une imperturbable bonhomie. Planard se fait vieux et Mélesville ne travaille plus pour mon théâtre. Je vous répète que c'est Verneuil qu'il vous faut. Lui seul est digne de produire un lauréat de votre mérite .... Je me rappelle encore votre cantate; il y avait un certain chant au milieu... Tra-la-la, tra-la-la... Une perle! Patientez; le larynx de Verneuil ira mieux prochainement.

Et je patientai.

O Talleyrand des directeurs! Pour moi, Ver-

neuil est toujours malade... et j'attends depuis sept ans!

Je ne regrette plus du tout d'avoir déchiré la culotte de ce finaud d'imprésario.

-^ Eh bienl me dit le vieil habitué de rOpéra, auquel je fis part de Finsuccès de mes démarches, il vous reste un parti à prendre, jeune homme. On vous ferme les portes; enfoncez-les 1

Et comme je ne lui paraissais pas très-convaincu de l'excellence de son système, il ajouta :

— Vous m'avez parlé, je crois, d'un oratorio, d'une symphonie avec chœurs, d'ouvertures et de barcarolles dont vous êtes Fauteur?— Il faut, sans plus tarder, organiser un concert dont vous serez le général, le héros, le commencement, le milieu et la fin, Yalpha et Vomega^ Fâme, le principe,

la cause, Teffet et le tout. On y exécutera votre musique, toute votre musique, rieu que votre musique. Vous conduirez l'orchestre vous-même, en personne, agitant les bras et les jambes, roulant les yeux, poussant, de temps en temps, des cris féroces. Un mois à l'avance vous couvrirez les murs de la ville d'affiches jaunes et rouges, imprimées en lettres bizarres, promettant quatre heures de voluptés indicibles» annonçant monts et merveilles. Si vous possédez réellement du génie, la Société des concerts du Conservatoire sera trop heureuse de vous accueillir, vous et vos œuvres complètes. Vous serez interprété par le premier orchestre du monde, vous encaisserez une belle recette et votre nom deviendra populaire. — Tout aussitôt , ô prodige ! Verneuil n'aura plus mal à son larynx ; son inguérissable gosier se guérira sur le champ ; il sollicitera l'honneur d'être votre fournisseur ordinaire et vous passerez à l'état de grand homme trèsdécoré et de membre de l'Institut, ce que je vous désire de tout mon cœur.

— Monsieur, répondis-je, votre franchise appelle la mienne; je ne vous cèlerai point la vérité : mes ouvertures ne sont point irréprochables ; on rencontre du bon, du médiocre et du mauvais dans mes barcarolles ; ma musique sacrée n'est peut-être pas suffisamment empreinte de cette couleur religieuse qui resplendit d'un éclat si chaste et si lumineux dans les œuvres de Sébastien Bach, de Marcello et de Paësiello.

Faisant une si large part à la critique, j'ai l'espoir que vous ajouterez foi à ma parole, si je vous dis que ma symphonie avec chœurs est un chef-d'œuvre. Vous connaissez la neuvième symphonie de Beethoven, oîi l'illustre maître a introduit le concours des voix humaines? Eh bien ! je me flatte que mon œuvre n'est pas indigne d'un si désespérant modèle. C'est un poëme. Monsieur, un poëme oîi j'ai résumé tout l'Orient, — l'Orient avec ses péris , ses aimées, ses sultanes, ses janissaires, ses parfums, ses nuits étoilées, ses minarets, ses kiosques, ses clochetons, sonhaschish, ses narghilés, son simoun et son

MISEEES DCN PRIX DE ROME I09

désert. Ma symphonie est intitulée le Chameau ; j'espère avoir aidé puissamment à la réhabilitation de ce noble quadrupède, un des plus utiles et pourtant un des plus maltraités de Tordre des mammifères. J'y explique la vie du chameau, cette vie si pleine, si utile, si modeste, si laborieuse et si mal récompensée. Le libretto est de ma composition ; la rime n'y est pas riche, mais cela vient d'une observation que j'ai faite, à savoir que la richesse de la poésie appauvrit la musique. — Voulez-vous que je vous raconte ma symphonie?

— Volontiers, dit le vieil habitué.

Et je racontai ma symphonie dans les termes suivants :

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