ET DE SES MALÉDICTIONS
Mon nom a été trop souvent imprimé, dans les catalogues de romans, à la place de celui de l'abbé Michon, pour que je me refuse, maintenant que l'abbé Michon est mort depuis plusieurs années, la satisfaction de raconter comment on m'a attribué la paternité de son roman le Maudit, et comment, de toutes les suppositions, celle-là fut une des plus irritantes pour ma conscience d'écrivain, j'oserai dire pour ma probité de romancier.
J'ai pris souvent des pseudonymes. Je ne m'en suis jamais servi que pour des actes que je pouvais signer de mon nom. Mais, si j'avais composé et écrit une série de romans, comme ceux de
l'abbé Michoii, je les aurais signés, Jie trouvant, ni digne delà thèse sérieuse quils soulevaient, ni honorable pour moi, de les attribuer à un prêtre.
Cet incident m'a même empêché d'achever jusqu'ici un roman, que je finirai maintenant, sur un sujet religieux. Ce fut pour ce motif que je refusai il y a plusieurs années de mettre en œuvre les renseignements, les matériaux dont Alphonse Daudet s'est servi pour composer iÉvangé- Uste.
Sans aucun doute, Daudet en a tiré une œuvre supérieure à œlle que j'aurais tentée. Jai donc deux motifs, pour m'applaudir de mon scrupule.
Voici comment je courus le risque d'être pris pour l'auteur doi Maudit.
C'était vers la fm de 1863. J'étais allé en Belgique (je crois bien que c'était pour un congrès). A. Lacroix, l'éditeur de Victor Hugo, qui avait encore sa maison principale dans l'impasse du Parc, me raconta qu'il allait publier un livre destiné à un grand retentissement, sous le titre de le Maudit ; que ce livre était d'un prêtre, qui, dans ce moment môme, prêchait dans une paroisse de Paris.
D'ailleurs, malgré ma curiosité, mes instances, Lacroix se refusa obstinément à me donner le
nom de Tauteur. Il se retrancha, lui aussi^ derrière le secret professionnel. J'emportai des épreuves, des bonnes feuilles du roman qui allait paraître et je les lus en wagon. Interrogé par un confrère qui faisait route avec moi, je lui répondis ce que Lacroix m'avait confié.
Plus tard, quand le Maudit, très habilement lancé, lit son apparition, et que l'on en chercha l'auteur, mon compagnon de voyage se souvint qu'il m'avait vu lire les épreuves, un crayon à la main, il assura que je les avais corrigées, et il fut facile de conclure que j'étais l'auteur.
Personne ne me fit la charité de comparer la manière, le style différent. Ce fut une des mortifications de ma vanité de découvrir que j'avais assez peu d'originalité pour être à ce point méconnaissable, et pour être confondu avec un écrivain aussi dissemblable.
J'avais donné la primeur du Maudit dans la chronique de V Indépendance belge, sous la signature de Phares. On trouva tout simple que je vantasse un livre dont je devais être l'auteur. Cet éloge même parut une preuve de plus. Les écrivains ne sont -ils jamais mieux loués que par eux-mêmes?
Les journaux que ce livre choquait particu-
lièrement admirent avec empressement une supposition qui déchargeait la conscience d'un prêtre, pour charger celle d'un écrivain, un tantinet libre penseur. Quelques-uns insinuèrent que je mettais volontiers des curés dans mes romans ; un autre entreprit de faire ma biographie : j'étais un ancien séminariste, évadé, comme Renan, de Saint-Sulpice et furibond d'apostasie. Un autre encore prétendit que j'étais un juif converti successivement au protestantisme, au catholicisme et à l'athéisme. C'était en plein succès de la Vie de Jésus; il était naturel qu'on fît expier à quelqu'un le scandale de cette publication. Je devins, pour la presse qui se croit religieuse, le bouc émissaire. La croix qu'on lit porter ^ M. Renan, avant celle de commandeur, qui achève de meubler son calvaire, avait moins dignominie que la claie sur laquelle on me traînait ; il va sans dire que je recevais desleltres anonymes ; qu'on m'accusait d'avoir vendu mon Dieu pour cent mille francs.
Dans le journal le Monde, M. Yenet écrivait ceci : « M. L. Ulbach a pris le parti d'une dénégation positive, » et il ajoutait : « Affirmer est on ne peut plus facile ; déjnontrer vaudrait in finiment mieux.., »
Gomment est-il possible de démontrer qu'on n'est pas \ auteur d'une chose ? La paternité littéraire se prouve plus facilement. Je me débattais : je priais l'éditeur de me révéler le nom véritable, d'obtenir de son abbé un aveu honorable. Mais Lacroix me faisait répondre que, l'auteur ayant encore des révélations à faire sur les jésuites, les religieuses, les moines^ ne pouvait se démasquer, avant d'avoir tout dit. En attendant, il continuait de prêcher, et, avec une entente parfaite, tous les journaux religieux, tous les arbitres en questions cléricales affirmaient qu'un prêtre n'avait pu écrire ces abominations.
Pour me consoler, et me faire prendre patience, Jjacroix me communiquait les lettres chargées d'injures, et quelquefois, chargées de la réalité que Gambronne a invoquée, à l'adresse de l'infâme auteur du Maudit.
Monseigneur Donnet, à la Iribunedu Sénat, avait fulminé contre le livre; l'évoque d'Évreux ajoutait un mandement à l'anathème: ce qui prouvait bien que, dans l'Église, on soupçonnait l'auteur véritable. On eût lancé moins de foudres contre un écrivain laïque.
J'ai tenu, j'ai copié la volumineuse correspondance recueillie par Lacroix.
Un curé du diocèse de Verdun, qui signait, écrivait en ces termes sur un papier orné d une croix, d'un calice et des trois noms Jésus, Marie, Joseph :
« Le curé de... au triste et plus vraisemblablement faux abbé X... auteur ou éditeur maudit du Maudit, pour le compte de celui qui est maudit dès le commencement.
» Maudit menteur ! lâche imposteur !
» Affreux reptile, sus Iota, in vohitabro hitiî
» Sache que, si, comme ton infâme frère en Satan le fameux Renan, tu parviens à faire de l'or, de cet or dont tu as besoin pour l'assouvissement de tes honteuses passions, et qui périra avec toi, cependant tu ne pourras te flatter d'avoir recruté parmi nous que les fils de perdition comme toi.
» Va ! lâche ton masque et descends de ta prétendue haute position. Tu n'en seras que plus libre pour lancer tes pelletées de boue à ces dignes et vénérés Évoques, que tu essayes vainement de souiller de ta bave impure.
» Vade rétro Satanas!
» Écrit en l'octave de l'immaculée conception de celle qui écrase la tête du serpent. »
Un autre (celui-là était un curé de l'Anjou), débutait ainsi :
« Il faut que les auteurs de ce livre aient le cœur bien profondément corrompu pour avoir des idées aussi ordurières. On voit bien que toute leur existence est de patauger dans les bas-fonds où ils se livrent à toute leur expansion, etc., etc., etc. »
Ces injures anonymes, adressées à Tauteur anonyme, et que Ton me communiquait, ne me consolaient guère ; je les publiais, au risque de passer davantage pour l'auteur, et je réclamais toujours, avec d'autant plus de force, de Lacroix, le nom du romancier.
Ce nom me fut toujours refusé par l'éditeur. Mais, après deux ou trois ans, l'abbé Michon rompit pour moi le vœu de silence qu'il avait imposé. Il désira me remercier des articles que j'avais faits; peut-être un peu inquiet et redoutant que les soupçons qui me mettaient sur sa trace, ne me le fissent découvrir, voulut-il se garantir par un secret partagé. Il est certain, en tout cas, qu'après sa confidence, je devins forcément le complice de son anonymat, sans l'être davantage de ses œuvres, et qu'un certain point d'honneur m'interdit de me défendre désormais de la
seule façon efficace, c'est-à-dire en le nommant.
Je ne lui dissimulai pas, dans l'intimité, l'ennui que je ressentais de cette fausse paternité constamment et inutilement désavouée; Je le pressai de se nommer. Mais, rédacteur, comme moi, à {'Indépendance belr/e, auteurde petites brochures sur les libertés gallicanes, dont certains évêques acceptaient les conclusions, il croyait être utile à l'Église, autant qu'à la liberté, en refusant tout prétexte à une interdiction ou à une excommunication nominative.
Je raconte et je ne juge pas.
Jusqu'à la fin de sa vie, je gardai le secret de l'abbé Michon. Un disciple, un ami, le révéla solennellement, quand il n'y avait plus à redouter pour l'auteur qu'une malédiction posthume.
Je ne gagnai absolument rien à cet aveu public. Les catalogues qui m'attribuent la série des romans deTabbé X... n'ont pas été rectifié s, et, il y a quelque temps, un écrivain étranger, fort au courant de la littérature française, me demandait :
— Poursuivrez-vous vos études de psychologie ecclésiastique?
Quelques confrères français s'amusent à m'interroger sur les sommes énormes que le Maudit
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a dû me rapporter, et ma médiocrité de fortune leur paraît une dissimulation continuée.
Je jure bien que je n'aurais pas le courage d'être si dissimulé que cela, si j'avais trouvé dans le gain de ce livre un prétexte pour ne plus tant écrire.
On verra, par les articles que j'ai faits sur les deux principaux romans de l'abbé Michon, que le désagrément de passer pour leur auteur n'aigrissait pas ma critique. Je me suis toujours efforcé de dire, quand môme, le bien que je trouvais à réclamer dans ces livres intéressants et mal faits.
14 décembre 18G3,
Je veux aujourd'hui parler du Maudit, ce roman du prêtre, écrit véritablement par un prêtre, et dont la vogue sera comme un coup de vent terrible à travers le bûcher de M. Renan. J'espère bien, cette fois, que l'hérétique ne sera brûlé que sous le san benito de l'anonyme et que la haine s'épargnera des personnalités impuissantes ; quoique, à vrai dire, il n'y ait pas tant à plaindre les martyrs dont l'identité est constatée, et quoique M. Renan puisse sourire fraîchement et dans l'ombre de sa retraite, à ces