‹ Misères et grandeurs littérairesChapitre 3 sur 13 · Cet article a paru en · texte numérisé non relu

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toyable des platitudes de l'heure présente ; aux soldats, les parades et les chevaux. Ne craignez pas l'absence de la claque. Jamais, au contraire, les bons acteurs et les bons auteurs n'auraient été plus applaudis. Il est vrai aussi que jamais les mauvais n'auraient eu plus de chances d'être siffles. Rh bien, c'est une chance qu'il faut faire courir à tout le monde, sans distinction.

Nous voilà bien loin de la brochure de M. Alexandre Duval. Elle se terminait par des propositions d'une adorable candeur. L'auteur du vertueux Joseph faisait des avances à la Putiphar romantique, et lui demandait ingénument de collaborer.

« Je n'ai point l'orgueil d'être un grand maître, disait-il ; mais si, dans Fart dramatique^ les gens de lettres et le public ont bien voulu me reconnaître une importante qualité, celle decharpenter une pièce, de préparer une situation, et d'enchaîner les scènes, je me ferais toujours un plaisir d'offrir à qui me les demanderait des conseils qui seraient le résultat du travail, de l'âge et de l'expérience. »

Victor Hugo, comme on sait, eut l'imprudence de ne pas demander ces conseils, et de persister dans sa témérité. « Jamais vous ne réussirez au

théâtre, » lui crie Alexandre Duval en finissant.

Quoi qu'il en soit du théâtre actuel, il m'a paru intéressant de recueillir cet écho, de faire parler ce témoin des luttes glorieuses que nous ne verrons plus et qui ont présidé au développement d'une génération forte, vaillante, enthousiaste. Quelle jolie comédie on ferait avec ce duel d'un vieux champion de la Melpomène de TEmpire contre la muse qui escaladait les planches en 1833! C'est toujours la querelle de l'esprit du temps passé contre l'esprit du temps nouveau; les arguments sont les mêmes, les objections sont aussi impuissantes. On invoque toujours la tradition, l'autorité, le fait, et l'on se trouve toujours en face de la liberté, qui ne répond pas, qui hausse les épaules et qui passe.

Je ne me suis rencontré qu'une fois dans ma vie avec Louis Yeuillot. Ce n'était ni au cabaret, ni dans une sacristie ; c'était dans un bureau de journal.

Le 20 mars 1871, quand le comité insurrectionnel prétendit convoquer la population parisienne à des élections municipales, c'est-à-dire à la confection de la Commune, la presse de Paris, dans sa généralité, protesta et se réunit dans les bureaux de YOpinioii nationale pour rédiger une déclaration énergique, un conseil d'abstention.

C'est l'honneur des journaux de s'être concertés ce jour-là pour la résistance.

Adolphe Guéroult proposa une rédaction qui fut approuv.ee, moins le dernier paragraphe, relatif à la convocation décrétée par le comité central. On trouva que c'était faire trop d'honneur à l'insurrection, que c'était lui reconnaître un droit que de donner à ses actes l'apparence même d'un décret.

On discuta sur le terme à prendre. Je proposai de mettre la convocation affichée. C'était un fait constaté purement et simplement, avec un mépris réel.

— Voilà le mot juste ; n'en cherchons pas d'autres ! dit vivement un journaliste à barbe grise, en se tournant vers moi. Vous avez trouvé la meilleure formule. Qui êtes- vous ?

Je me nommai.

— Ah! ah! tant pis ; je ne retire pas mon compliment, pour aujourd'hui. Mais vous n'avez pas toujours la même justesse d'expression. Je suis Veuillot.

Nous nous saluâmes en souriant.

On relut la déclaration qu'il fallait signer. La voici :

« Attendu que la convocation des électeurs est un acte de la souveraineté nationale ;

» Que l'exercice de cette souveraineté n'appar-

tient qu aux pouvoirs émanant du suffrage universel ;

» Que, par suite, le comité qui s'est installé à l'Hôtel de ville n'a ni droit ni qualité pour faire cette convocation,

» Les représentants des journaux soussignés considèrent la convocation affichée pour le 22 mars, comme nulle et non avenue et engagent les électeurs à n'en pas tenir compte. »

A la fin du premier paragraphe et à la fin du second, comme nous écrivions sous la dictée de Adolphe Guéroult, Yeuillot tortilla sa plume et grogna :

— Souveraineté nationale ! souveraineté nationale! suffrage universel ! Hum ! hum ! Passe pour aujourd'hui ; mais demain!...

Arrivé au mot que j'avais proposé, le rédacteur de VUnivers, en l'écrivant, hocha encore la tête, et avec une bienveillance bourrue :

— Décidément, c'est le mot juste, je ne m'en dédis pas.

Depuis, je ne l'ai plus revu.

J'ai écrit autant d'articles contre Louis Yeuillot, avec autant de sévérité et de vivacité que j'en écris encore contre le naturalisme. Au fond

c'est la même querelle à soutenir, et le même devoir à remplir.

Je n'ai ménagé ce grand adversaire que quand l'Empire l'a frappé.

Son journal était suspendu en 1863, quand, à propos du Fond de Glhoyer, j'écrivis dans le Temps, le feuilleton que je réimprime. Il résume mes polémiques antérieures et il contient les ménagements que je m'imposais. On y trouvera aussi les paroles les plus justes et les meilleures que Yeuillot ait écrites sur la presse.

Je tiens à rendre au rédacteur de VUnivers ses politesses avec ses coups, et à démontrer que, quand il le voulait, lui surtout, il savait trouver le mot juste; par malheur, il ne le voulait que trop rarement.

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