‹ Misères et grandeurs littérairesChapitre 4 sur 13 · L'article paraissait dans la semaine de Pâques · texte numérisé non relu

L'article paraissait dans la semaine de Pâques

pour un labeur qui a ses mortifications; et je n'aurai jamais la chance de surprendre l'irascible catholique dans de meilleures conditions d'humilité et de pénitence. Sa bouche s'est peutêtre déshabituée, cette semaine, des grosses injures, et il voudra bien me réserver un superflu d'absolution, pour les vérités que j'ai l'ambition de lui offrir.

D'ailleurs, il semble que M. Veuillot m'ait donné l'exemple. J'ouvre par hasard un petit journal pour lequel il a beaucoup de sympathie, et dans lequel il ferait bien d'écrire régulièrement; j'y trouve cette phrase lancée par lui sur lui-même : « Je n'ai jamais donné dans aucune secte. Tout au plus, commençant à chercher, ai-je, de très loin, flairé le fouriérisme. »

M. Yeuillot, qui s'est révolté si souvent contre l'épithète de cynique, a bien l'air de comparer les premières inquiétudes de sa vie de penseur à la recherche d'un chien qui flaire tous les tas. Gomment trouverait-il mauvais, à l'avenir, qu'on l'accusât d'aboyer, de mordre les passants et d'avoir des tendances à l'hydrophobie ? On ne ferait que continuer sa métaphore, et qu'obéir au signalement donné par lui, tant il est vrai

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que l'habitude de l'injure lui ôLe jusqu'au sentiment de sa propre valeur 1

Je ne profiterai pas, cependant, de cette permission indirecte, donnée par le célèbre casuiste de l'invective. Les solides qualités d'écrivain, la valeur artistique du plus mauvais pamphlet de M. Veuillot sollicitent trop, non pas l'indulgence, mais le regret et la pitié, pour qu'on ne déplore pas l'abus d'un talent qui s'emploie tout entier à une besogne d'impuissant .

Il serait bien facile de lui répliquer sur le même ton; et le vocabulaire d'épithètes, pour définir la foi enragée de cet inquisiteur rabelaisien, est depuis longtemps au complet. Je me souviens d'y avoir collaboré et d'avoir autrefois appelé M. Veuillot un ivrogne d'eau bénite ; mais ces duretés légitimes n'ont pas la chance de le décourager. Il serait donc temps de résister à la tentation de lui répondre dans sa langue ; pour ma part, en ces jours d'abstinence, je me suis promis de lui parler maigre.

Le vengeur de Déodat se flatte de servir la vérité par ses violences ; mais, s'il essayait de faire le bilan de ses conquêtes, il verrait que, jusqu'à présent, il n'a terrassé que ses alliés.

Le parti catholique ne lui doit que des déchi-

rements et des scandales. Isolé, plus redouté de ceux qu'il aime que de ceux qu'il déteste, il n'a pas môme, malgré l'intégrité de sa vie et l'honneur de son travail, la satisfaction d'être un soldat utile, dans la légion dont il pourrait être le chef. Supérieur par l'esprit, parla science littéraire, aux hommes qu'il avait acceptés pour maîtres, et qui l'ont outrageusement renié, il leur devient inférieur dans la plus innocente des stratégies ; il n'a pas tué le plus petit des libres penseurs quïl croyait pourfendre, et, quand un de ceux-ci l'attaque, ce sont des libres penseurs qui le défendent par pitié. C'est là l'échec le plus désastreux^ celui qui ne semblait réservé qu'aux intelligences vulgaires.

La suppression du journal V Univers était une blessure glorieuse, bien qu'elle n'eût pas été cherchée : elle donnait au journaliste ultramontain une inviolabilité telle, que, quand M. Emile Augier l'atteignait en face, une protestation presque unanime s'élevait aussitôt ; on réclamait des égards pour le mutilé, et chacun semblait trahir sa propre cause, .pour défendre la cause générale, la justice blessée dans un ennemi.

Mais M. Yeuillot n'entend pas qu'on vienne à son aide : toute tentative de fraternité est odieuse

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à ce chrétien misanthrope; il se révolte contre des adversaires loyaux, dont la seule réclamation est pour demander qu'on lui rende des armes ; il se plaint amèrement dans sa brochure « de l'intrusion de certains particuliers qui l'ont défendu et qui n'en avaient pas le droit ». Gomme si la délicatesse et la générosité avaient besoin d'acquitter un droit spécial pour agir ! — Et, après avoir annoncé superbement qu'il garderait le silence, que Vodeur de Giboyer ne monterait jamais jusqu'à lui, il cède tout à coup au vertige du ruisseau ; il se met sans nécessité, quand l'heure des représailles est passée, à éclabousser tout le monde, et il fmit pas donner raison à M. Augier, tant il révolte le bon sens et le bon goût par sa façon de lui donner tort.

M. Yeuillot n'en fait jamais d'autres. Mais, cette fois-ci, vraiment, il perd une belle partie. La réserve était si facile 1 Ou bien, si le dédain silencieux pesait trop à son tempérament, ne lui suffisait-il pas d'une ironie mesurée dans les termes ? Gette comédie, toute spirituelle qu'elle est, fournissait matière à la critique.

L'autre semaine, en pleine académie, un collègue de M. Augier se faisait applaudir, même de M. Augier, pour une seule épigramme qui

vibrait et pénétrait plus avant que tout le carquois vidé dans cette brochure. On rêvait je ne sais quelle revanche hautaine et flne de Bazile, devenu homme du monde à la fin, contre la volée de bois vert, un peu trop verte, de Figaro. Les rieurs de toutes les opinions attendaient. Mais, pour se venger, il fallait établir un contraste et s'appliquer à frapper adroitement aux endroits faibles, plutôt que de tomber à bras raccourcis sur la pièce entière.

Une analyse par une plume incisive, comme l'est quelquefois la plume de M. Veuillot, auand il ne s'agit pas de questions personnelles, eût été meurtrière. Voltaire, dévalisé un matin par Patouillet et flagellé à la Voltaire, c'eût été un spectacle amusant, original et peut-être profitable au parti catholique. Mais M. Veuillot le dit, avec la vanité d'un marguillier du Danube : « J'ai l'honneur de n'être point Voltaire et d'avoir mes Patouillets...» Voilà le premier écrivain qui se vante de ce singulier mérite ! Plus impatient de frapper fort que de frapper juste, l'ancien rédacteur de V Univers n'est pas un polémiste, c'est un assommeur.

Après tout, si j'avais la place d'étendre le débat, circonscrit forcément à la brochure du

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Fond de Giboyer, j'essayerais do démontrer qu'en refusant toute discussion et qu'en s'en tenant obstinément à l'anathème, à l'injure, à l'arquebusade perpétuelle do la Saint-Barthélémy, M. Yeuillot est dans la stricte logique de sa foi.

Il a dit un jour : « La ligne catholique est avec moi. » Peut-être avait-il raison! On brûle, on étouife, on assomme les hérétiques ; on ne prend pas la peine de leur répondre. A quoi servirait d'être infaillible, si l'on était obligé de démontrer son infaillibilité ? L'orthodoxie ou la mort ! voilà la formule. Elle n'a pas changé, elle ne peut changer. Discuter, c'est concéder quelque chose.

M. Veuillot est donc conséquent avec luimême ; et, parmi ses défauts, il en est un, du moins, qu'on ne peut lui attribuer, l'hypocrisie. Il a tort d'attaquer Molière et de voir une sorte d'injure personnelle dans Tartufe, car, en vérité, il n'est pas Tartufe ; il est plus franc, plus audacieux: tout au plus, le rappelle-t-il à la scène finale, quand l'autre dit: « C'est à vous d'en sortir !... » Mais il ne lui ressemble guère dans les patelinages avec Elmiro. Il est fâcheux qu'une si inflexible roideur ait des résultats si médiocres; que tous les gens assommés se portent si bien et que les morts puissent se relever

pour siffler leur bourreau. L'infaillibilité ne s'étend pas, paraît-il, jusqu'à la victoire : ce serait pourtant la seule manière cle s'affirmer et de clore la boucrhe aux impies.

M. Yeuillot a mis une préface à sa brochure. Je me hâte de le reconnaître, c'est la meilleure portion du livre. Gomme il raillait des gens qui n'entendent pas d'ordinaire la plaisanterie, il lui a bien fallu apporter des adoucissements, mettre une sourdine à sa voix et effleurer avec l'épingle au lieu de meurtrir à coups de poing.

Tout ce qu'il dit de la nécessité du timbre pour les brochures politiques est fort bien dit, en termes excellents, presque délicats. Quand il parle de la position spéciale qui lui est faite par l'administration ; quand il s'intitule publiciste marron ; quand il définit le droit de réponse auquel il est limité, on ne peut que l'applaudir, en biffant quelques personnalités; il estlàsurun excellent terrain, sur celui du droit universel. Écoutez plutôt :

« Quoi qu'en ait dit M. Troplong, qui a beaucoup vanté la puissahce de cet engin, la brochure n'est plus une arme. Le citoyen qui n'a que le droit de brochure pour défendre sa cause ou sa personne contre la presse quotidienne, est un

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homme que la police et les incendiaires laisseraient libre d'aller chercher de l'eau sur ses épaules, à plusieurs journées de sa maison en feu. Quand il accourt avec son verre d'eau, il trouve des ruines, des faits accomplis... »

J'aime aussi cet éloge du journalisme :

« La vraie arme, l'arme de précision, c'est le journal. Il s'occupe du fait chaud et vivant; il commente le document de la veille et du jour ; il dit le mot de la charade politique avant qu'elle soit jouée ; il allume le gaz, partout où la nuit artificielle porte ses ombres.

» Le journal est immédiatement lu par des milliers d'amis et d'adversaires ; il fortiiîe les uns, il embarrasse les autres et les contraint h se démasquer; il a quelque chance d'instruire la bonne foi ignorante... Sans doute, à l'heure qu'il est, même dans le journal, l'écrivain rencontre bien des entraves. Il joue gros jeu, mais enfin il peut jouer, il peut faire son va- tout. Le soldat n'ignore pas qu'il risque d'être tué roide ; il accepte à ce prix la chance d'enlever la position. >

M. Yeuillot, en parlant ainsi, avec une émotion qui se communique, est dans son droit et nous ne pouvons que redemander pour lui cette liberté du journal, bien tempérée, hélas I bien assujettie,

mais qui mettrait le champion de Déodat sur un pied beaucoup plus égal vis-à-vis de ses adversaires du théâtre.

La préface n'a pas seule des pages spirituelles. Dans ce dialogue si injurieux, on rencontre des éclaircies de sang-froid, d'esprit tempéré; mais elles sont rares, et cette fantasmagorie de conversation entre un vieux marquis, un ancien pair de France, un député actuel et un soldat pontifical n'est qu'un quatuor de plaisanteries équivoques, de calonmies sans sel et de tirades emphatiques. M. Yeuillot déclamant et s'embourbant dans la rhétorique, voilà encore un défaut qu'on n'attendait pas de lui.

Ce qui me frappe dans cette critique, je le répète, c'est l'absence radicale de l'esprit critique. Si catholique qu'on soit et siVeuillot que l'on se prétende, on n'appartient pas à la société du dix-neuvième siècle sans avoir des idées sur l'art, sur le théâtre, sans admettre certaines fictions, sans accorder aux gens du monde, même aux gens les plus dévots, les distractions de leur intelligence, romans,- drames ou comédies.

Quelle est l'esthétique de M. Yeuillot? Comment comprend-il le théâtre ? En quoi le Fi /s do Gihoyev a-t-il dépassé les bornes? Quelles

sont les condiLlons d'une bonne pièce? Voilà des questions qui ont leur valeur; que des laïques, et M. Yeuillot l'est encore, doivent se poser. Au lieu de cela, voyons ce qui nous est offert.

Après avoir affirmé que la pièce qui l'indigne si fort est une platitude, le pamphlétaire dévoile brusquement sa mitraille, et, frappant par-dessus la tête de M. Augier, déclare que Molière et Beaumarchais, au génie et à l'esprit près, ne valaient pas mieux que l'auteur du Fils de Giboyer. Sa grande haine, ce n'est pas seulement cette œuvre discutable d'un académicien de talent, c'est tout ce qui a éveillé, en dehors des sacristies, Tintelligence et la fierté de la conscience.

Pauvre Molière ! il n'est plus qu'un hypocrite sans courage : il a fait Tartufe par basse flatterie pour Louis XIV, qui en voulait aux caractères indépendants, choqués par ses amours. « Le bon catholique du moment, le catholique sincère, mais indépendant^ de 1662 à 1669, devait admettre l'adultère public, comme aujourd'hui il doit désirer l'annexion des États du pape. Molière fit sa brochure contre les dévots, ce fut Tartufe ; il en fit une, plus tard, en faveur de l'annexion : ce fut Amphitryon. >

Je demande à tous les lecteurs de bonne foi, même à ce cénacle choisi que M. Yeuillot souhaitait pour juger Giboyer, aux habitués des salons les plus artistocra tiques de l'intelligence et de la religion, si cette balourdise de confondre Tartufe avec les chrétiens sincères n'est pas une audace dangereuse, une singulière maladresse. Si, un beau jour, le public allait prendre M. Yeuillot au mot! On serait tenté de le faire, à voir la démangeaison que lui laisse cette brûlure de Tartufe. Molière n'est pas seulement un plat courtisan sans courage; c'est un auteur médiocre.

« Si vous le sondez un peu, dit un des personnages du dialogue, vous avez bientôt fait de trouver le tuf. Il se détournait également là où il voyait que ses maîtres seraient contre lui, et là où la vraie profondeur de l'âme humaine s'ouvrait devant lui. »

M. Augier peut se consoler, Molière le couvre suffisamment; mais ce qui trahit visiblement le cœur, tout le génie de polémiste de M. Yeuillot, c'est le trait suivant :

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