‹ Misères et grandeurs littérairesChapitre 5 sur 13 · COUTURIER · texte numérisé non relu

COUTURIER

« Curieux rapport entre Molière et un illustre

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moderne : tous deux victimes de V annexion anticonjugale y tous deux aniiexioniiistes déterminés ! Beau sujet de comédie... qu'on ne fera pas. »

Ou je ne comprends rien à cette insinuation, ou elle s'adresse à des faits intimes de la vie du général Garibaldi. Je n'hésite pas à trouver que, cette fois, M. Yeuillot dépasse toutes les bornes et viole toutes les pudeurs. Je crois que M. Yeuillot est père de famille ; je crois aussi qu'il est veuf. De quelle fureur n'accueillerait-il pas le mauvais plaisant qui pousserait les privilèges de l'ironie jusqu'à le railler sur ses malheurs domestiques et qui lui dirait :

— Votre femme est morte ; c'est bien fait !

Quelle légitime indignation ne ressentirait-il pas ? Eh bien, il peut avoir, par cette supposition, la mesure du petit courage qu'il montre dans cette ignoble plaisanterie. C'est bien la peine de reprocher à un auteur comique l'abus des personnalités !

Giboyer n'est ];5our M. Yeuillot que le fils de Figaro ou que Figaro lui-même : «Jadis canaille, maintenant crapule. » Nous voilà en plein dans la langue des Rabelais de l'orthodoxie ; nous

n'en sortirons plus. Et savez-vous ce qu'il y a au fond de cette comédie, ce qui motive le réquisitoire de M. Yeuillot, ce qui le met en fureur, ce qui lui fait rompre son vœu de silence ? C'est que cette pièce est le programme de la démocratie. Canaille et crapule ! voilà les deux pôles de l'art démocratique. Êtes-vous pour Beaumarchais? Canaille! — Êtes-vous pour Emile Augier? Crapule! Et Tartufe, Tartufe lui-même, savez-vous bien ce que c'est, bourgeois imprudents, qui le montrez au doigt comme un dévot? Tartufe, c'est un des ancêtres de la démocratie. « Quand le temps est calme et que Giboyer ne peut gagner « son tabac » en aboyant au chrétien, que fait-il? Il change sa blague contre un chapelet, s'introduit chez Orgon, le trompe et le pille. »

Eh bien, qu'est-ce que cela prouve? sinon que, de tous les masques de l'hypocrisie, le masque religieux est à la fois le plus commode, le plus accessible aux coquins et le plus odieux? Non, Tartufe n'est pas un démocrate, c'est Tartufe. Il peut jouer à la démocratie, comme il joue à la royauté, à l'impérialisme; mais, au fond, il n'a qu'une âpre convoitise. On le trouve partout, soit; mais, quand il a l'air contrit, la

mine béate, c'est chez vous qu'on le trouve et c'est chez vous qu'il fait le plus de mal.

Au milieu des violences mal déguisées, que M. Veuillot prend à tort pour des arguments, on se heurte par instants à de belles pages. En voici une que j'extrais avec plaisir, que je cite;, non pour en faire exclusivement l'éloge, mais pour montrer que M. Veuillot n'est pas excusable, et que sa naïveté est moins grande que son fanatisme pourrait le faire croire. Il a par instants la vision de ce qu'il devrait être. Par malheur, il n'agit pas comme il rêve, et il est loin d'atteindre au portrait idéal qu'il fait de lui; ce qui n'empêche pas, au contraire, le portrait d'être fort beau ; le voici :

« Je dis que quelques journalistes, comme était Déodat, parlant à bouche ouverte, parlant français, pleins d'amour pour leur cause, incapables de la déguiser, incapables de la trahir, pouvant la servir mal, mais prêts à périj* pour elle ; je dis que quelques journalistes de cette trempe morale, disséminés dans les journaux, pourraient rendre à la presse un je ne sais quoi qui lui manque aujourd'hui ; une certaine saveur franche, que toutes les œuvres de tous les Giboyer de la démocratie et du théâtre ne com-

penseront jamais. Insultez cet homme et livrezle aux huées du parterre, jusque dans les moindres bourgades : on lui a fait un honneur que vous n'effacerez point. Son nom est le synonyme de la liberté de la presse. Lorsqu'il a été renversé, la liberté de la presse a subi une éclipse : elle ne reparaîtra que s'il se relève. Ce sera le signe. Jusque-là, il peut se consoler de vos outrages, en regardant sa main mutilée et

liée. »

Le portrait est beau, la page éloquente. Mais il me semble bien que l'attitude du vrai Veuillot n'est pas conforme à l'attitude du portrait. Se contente-t-il de regarder sa main mutilée et liée y quand il la trempe dans la boue et quand il la secoue comme un goupillon ignominieux sur tous ceux qui ont le tort réel à coup sûr de ne pas respecter en lui la liberté de la presse éclipsée ? Est-ce qu'un réaliste comme M. Veuillot a aussi ses utopies? Mais pourquoi ne nous donne-t-il pas alors le touchant spectacle de les poursuivre d'un zèle plus ardent ? Tout le monde en parlait, de sa main mutilée ; moi, tout le premier ; et je comprenais qu'elle avait droit à des égards. Mais voilà qu'il la guérit d'un orviétan, qu'il la montre avec une fanfaronnade telle,

qu'en vérité on la croit en bon état et qu'on peut frapper dessus sans vergogne.

Je passe sur un tableau de fantaisie qui représente l'ancien régime monarchique etthéocratique comme une confédération (Tindépendance sacrée sons ï influence de l'Évangile. 89 a dérangé cela, c'était le bon temps ; et, en revanche, 89 nous a donné l'esprit de servitude. « Ce qui domine le monde, est un génie de ravalement incomparable, le génie idiot de l'égalité. D'un nouveau soulèvement de boue égalitaire surgira un nouveau Giboyer, qui méprisera le nôtre, qui le traitera de demeurant du moyen âge, de stupide encore chrétien. L'avenir est à Bicêtre, il recèle des trésors d'ineptie abjecte, etc., etc. »

Yoilà comme M. Veuillot écrit l'histoire. Mais qu'on se rassure cependant. Cet avenir d'égout, qui nous est promis, ne se réalisera pas facilement. « Il y aura, dit M. Veuillot en extase, une révolte du sang chrétien contre ce plan d'infamie éternelle. » Gela veut-il dire que les chrétiens tueront les libres penseurs, ou que les chrétiens de l'école 'de M.Veuillot deviendront si éloquents qu'il faudra tomber foudroyé sur leur passage? On est libre de choisir entre ces deux interpré-

talions : la première me paraît la plus logique, celle qui rentre le mieux dans les instincts correctionnels de l'auteur, celle qui aurait le plus de chance de produire une impression forte, si, par malheur, elle pouvait se réaliser.

J'ai entrepris une tâche qui décidément me paraît excessive, en essayant de faire tenir dans un feuilleton le résumé d'une promenade à travers le livre de M. Yeuillot. Il faudrait, sans s'effaroucher de tout ce qull dépose à chaque page, le suivre dans ses contradictions, dans ses divagations, dans ses erreurs, noter tout et réfuter tout. Mais, si résigné qu'on soit, le cœur se soulève, et un certain étourdissement vous vient au cerveau de tout ce bruit injurieux, qui n'a qu'une note et qui n'a pas de refrain. Que contredire? Et comment se donner le ridicule de discuter ?

Je renverrai donc au petit volume ceux qui voudraient savoir avec quelle fermeté de conscience M. Yeuillot a reçu des coups dont nous Tavons tous vengé d'avance. Que les amis de M. Augierse rassurent. La spirituelle comédie du jeune académicien perd beaucoup de son incartade quand on la rapproche du soupir exhalé par sa victime. Et nous, qui nous sommes mis en

frais de générosité, devons-nous regretter notre élan, peut-être un peu naïf? En aucune façon. Si M. Yeuillot est seul en possession de la vérité éternelle, restons charmés de notre erreur, si douce, si consolante pour l'humanité, qui fait haïr toutes les injustices, qui met les questions d'équité au-dessus des questions de personnes, et qui nous donne Tillusion de croire que nous nous honorons, en retranchant du vocabulaire des partis ces insultes grossières, cette polémique brutale, restée l'apanage des saints et des infaillibles.

M. Yeuillot se plaint, — et, sur ce point-là, il a de la verve, — de ne pouvoir obtenir un journal politique. Pourquoi ne ferait-il pas un journal littéraire d'un certain genre? Je lui affirme qu'on a encore, avec cela, la ressource de diffamer bien du monde.

Il pourrait appeler ce journal Bazile; Beaumarchais fournirait une épigraphe, la tirade sur la calomnie, par exemple : les Brid'oisonne manqueraient pas de s'abonner. Il ferait bien vite fortune sans manquer son salut.

Dans le cadre où j'ai mis la branche de cyprès cueillie le jour des funérailles de Lamartine ', j'ai placé, au-dessous de l'emblème funèbre, deux violettes que madame de Lamartine m'envoya dans une lettre, pour me donner le regret d'avoir quitté trop tôt le château de Montceau. Les fleurettes fixées au papier portent cette inscription triomphale « Parfum du 31 octobre», avec trois points d'exclamation.

Quel reliquaire peut être plus complet que celui-là? La palme de mort enlevée à l'asile

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