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MADAIME DE LAMARTINE 63
transitoire du poète immortel et la fleur délicate qui n'a plus le parfum de cet automne privilégié où elle a été cueillie, mais qui est le gage d'un esprit doux et charmant, en même temps que son emblème?
On a publié dans la correspondance de Lamartine quelques lettres de sa femme. On n'en a pas publié assez. Elles ont toutes une valeur littéraire qui les rendait dignes du recueil et une valeur morale qui souvent l'eût dépassé.
Une tendresse profonde, active ; un soin jaloux, non seulement de stimuler les admirateurs du poète, mais de garder à celui-ci des amis désintéressés qui ne fussent pas des flatteurs, une sollicitude de chaque minute pour un génie dont elle était plus flère devant sa conscience et devant Dieu que devant les hommes ; un charme de conversation qui faisait accepter d'elle la critique, comme une effusion naturelle de sympathie ; une gaieté qui parfumait l'intimité, comme ces violettes d'automne; à l'occasion, de la malice très tendre, dont on était ému, comme d'un bienfait, et qui était l'effort héroïque de cette éternelle martyre : voilà ce qu'on eût trouvé dans cette corespondance de madame de Lamartine, voilà ce que je garde, comme
ces fleurs, clans un petit paquet de lettres, sincères, estimables, maternelles.
Cette femme passionnée et soumise à la vie m'écrivait, à propos de mon roman Suzanne Duchemin, dans lequel une femme de plus de quarante ans s'éprend naïvement d'amour pour un jeune îionlme et meurt de cet amour: « C'est un coup de soleil après la gelée : on en meurt. »
Une autre fois, après la lecture d'un article très enthousiaste que j'avais publié sur le volume de Michelet, r Insecte, elle me louait d'avoir loué une belle œuvre, sans en chercher les défauts, et elle ajoutait :
« Il y a pourtant une chose que je reproche à M. Michelet et à vous qui ne le contredites pas, c'est de donner le nom et la valeur de l'amour à la fonction de l'insecte. Non, l'amour n'est pas l'ivresse d'un moment qui conduit à la mort, et qui ne survit pas au delà de ce monde. Les brutes mêmes connaissent un meilleur amour. Le chien suit son maître au tombeau et meurt. Quelle pauvreté de langue, de n'avoir pas deuxmots pour exprimer des choses si différentes! Rabaisser ainsi l'amour n'est paê un progrès, et, puisque ce mot de progrès me vient^ je dirai encore, contrairement à M. Michelet, que je n'ad-
mets pas le progrès dans Y Insecte, qui, depuis six mille ans, fait la même chose, dans les mêmes conditions de race. Non, laissez à l'humanité le progrès et l'amour. Ce n'est pas trop pour elle. »
Le jour, d'un chagrin pour moi, elle m'écrivait :
« Courage ! je ne saurais vous dire la peine que m'a causée cette nouvelle. Je croyais n'avoir qu'à déplorer les amis que je perds par la mort ou par l'absence, sans avoir plus jamais à en faire de nouveaux. Mais je sens,àla peine que j'éprouve^ que j'ai le cœur plus jeune que les années. »
Comme cette lettre m'arrivait précisé menl à l'heure qui mettait le public dans la confidence des désastres financiers de Lamartine, elle ajoutait :
« Nous avons passé de vilains jours, ces tempsci. Je puis dire qu'avant-hier le sommeil ne visitait aucune paupière de Montceau. Enfin, on se relève, comme il faut le faire. Ah! peu m'importerait, si j'étais seule. Maisle voir tourmenté, lui, c'est plus fort que moi î »
Je crains de trop citer, quand je voudrais ne rien omettre. J'ai peur d'offenser la mémoire pudique de ce grand cœur de femme, qui fut crucifié sur la renommée d'un grand homme.
Quand madame de Lamartine mourut, le 21 mai 1863, j'écrivis l'article que je reproduis. 11 ne me suffit pas alors; il me suffit encore moins^ aujourd'hui que je suis plus libre de parler. Mais il contient une anecdote intéressante sur la façon dont Lamartine corrigeait ses œuvres. Pour le reste, pour ce que j'ai mal dit, ou pour ce que j'ai omis, je m'ajourne à des Mémoires que je veux toujours entreprendre et dans lesquels je ferai la place entière à mon respect et à mon amitié.
Madame de Lamartine a réalisé en ce monde l'idéal le plus rare, le plus impossible peut-être. Elle a été la compagne d'un homme de génie dont elle a surveillé et gardé pieusement la gloire, sans qu'elle ait, un seul instant, laissé absorber dans le rayonnement de l'époux, l'individualité puissante et salutaire de fépouse.
Ni humiliée ni exaltée, elle a toujours, à
toute heure, compris, aidé, aimé, servi le talent qui la dépassait par l'expression, mais qu'elle rejoignait par le sentiment.
Depuis ce jour où, enivrée ^wclesMéditatmis, elle aimait, avant de l'avoir vu, le jeune poète qui la convertissait par l'enthousiasme au catholicisme^ jusqu'aux derniers instants de cette longue existence, si éclatante et si cruellement éprouvée, elle n'a pas cessé une minute d'écouter, pour ainsi dire, les pulsations du cœur qui battait près du sien; son dernier éclair de raison, dans le délire d'une lente agonie, a été pour s'élancer vers le lit où M. de Lamartine, malade, torturé, était cloué.
Combien de preuves n'aurais-je pas à donner de ce culte intelligent et dévoué, qui relevait, à ses heures de doute, le poète attristé? M. de Lamartine a été l'homme le plus populaire de la France ; il restera dans l'histoire un des hommes les plus glorifiés; mais je crois, pour ma part, qu'il est le plus méconnu.
On l'acclame quand sa voix répond aux passions du moment ; on se retourne avec fureur contre lui, quand, l'heure de l'enthousiasme passée, il n'a plus d'écho devant un pays redevenu muet. Pour excuser ses propres défaillances,
la France aime à reprocher à ceux qui se découragent avec elle, leur mobilité ; de même qu'elle accuse de fol entêtement les illusions persistantes.
M. deXamartine est l'expression la plus élevée, la plus délicate, mais la plus parfaite, des tendances, des passions, des élans et des repos de sa génération. Il n'est un homme de génie qu'à cette condition-là. Ce n'est point un rêveur, un utopiste, un artiste isolé sur un paradoxe, qui se rencontre par hasard avec l'opinion publique et qui met souvent sa gloire à la combattre. Les vanités médiocres ont seules de ces prétentions. L'homme véritablement supérieur est l'homme véritablement humain, vibrant à toutes les électricités, répondant à toutes les secousses, mais gardant, mieux que tous les autres, sa conscience inébranlable, au milieu de ses idées agitées.
M. de Lamartine est de tous points cet hommelà; et, quand on lui reproche ses variations apparentes, c'est la France tout entière qui frappe un mea culpa sur la poitrine de son poète, sans renoncer pourtant à la ressource de venir redemander le lendemain un hymne de foi à celui qu'elle accuse de la décourager.
Chateaubriand, infidèle par toutes ses aspira-
lions aux maîtres qu'il affectait de servir, est mort, renégat, dans une armure de croisé. Lamariine, qu'on a cru tour à tour légitimiste et républicain, a, pour ceux qui l'étudient de près et qui ne se satisfont pas des mots, une unité inflexible d'aspiration. Il est comme l'humanité, qui change de voies, qui ne change pas de but et qu'on ne pourrait accuser de palinodies, sans proférer un blasphème, sans nier le mouvement.
Cette constance réelle, sous des modulations de rayonnements, était la foi profonde de madame de Lamartine, et elle s'appliquait, avec une raison énergique, à maintenir cette unité, à la faire connaître de ceux qui la méconnaissaient. On a pu croire, et l'on a dit, que c'était son influence qui inclinait par moments son mari vers des idées du passé. C'est là une erreur. Je demande la permission de raconter à ce sujet ce que j'ai vu ; et, dans la familiarité de ce souvenir, peutêtre les lecteurs trouveront-ils, comme moi, le plus touchant, le plus saint tableau du dévouement conjugal, de cette étroite solidarité des âmes qui devrait être l'idéal envié du mariage.
Pendant l'été de 1857, je passai un mois dans l'intimité de M. de Lamartine à son beau château de Montceau, jusqu'à ce que
le souffle des enchères ait dispersé toutes les pierres de ce foyer illustre. Le poète venait d'achever pour ^on Cours familier de littérature^ son entretien sur Déranger, une des études les plus fermes, les plus impartiales, les plus sévères dans sa douceur, qu'on ait faites sur le chansonnier de Frétillon et de Napoléon. Madame de Lamartine, comme toujours, avait corrigé les épreuves, au point de vue de certaines expressions malsonnantes. Elle s'alarmait, avec une prévoyance admirable, non des éloges décernés à une littérature qui ne lui plaisait guère, ni des témoignages d'estime accordés à des opinions philosophiques qui heurtaient toutes ses croyances; mais précisément, au contraire, des restrictions, des réserves apportées par Lamartine, et qui pouvaient blesser certains libéraux intolérants.
Dans la haine de cette association sacrilège de la liberté et de la gloire militaire, Lamartine, auquel on ne pourra reprocher d'avoir varié sur ce point-là, s'élevait avec véhémence contre le malentendu des libéraux de la Restauration et peignait, en quelques mots expressifs, l'erreur malencontreuse, si funestement servie par les refrains de Déranger.
Certes, le blâme de Lamartine, si dur qu'il fût^ ne pouvait froisser en rien les sentiments de sa femme. Catholique fervente, pieusement attachée à tout ce qui servait sa foi, elle eût dû applaudir à cesanathèmes, les souligner encore. Mais l'admirable sollicitude de la femme faisait taire les aspirations de la catholique, et je m'aperçus bientôt qu'elle était inquiète, troublée, tourmentée, du besoin d'amener son mari à des corrections indispensables, pour empêcher la calomnie.
L'étude devait paraître dans les colonnes du Siècle. Les libéraux de ce journal, qui vécut si longtemps de la prose de Marco de Saint-Hilaire. comprendraient-ils bien la pensée de l'historien? Ne se blesseraient-ils pas de ces réserves sifières, si âpres? Ne dirait-on pas que M. de Lamartine profitait de l'occasion pour renier la liberté, avec le libéralisme de la Restauration? Ne devait-elle pas, elle, l'ange gardien de la gloire et de l'honneur domestique, empêcher toute fausse interprétation, enlever jusqu'à l'ombre d'un prétexte?
Je me fis avec joie le complice d'une petite conjuration, et nous nous concertâmes pour amener M. de Lamartine à des correciions jugées nécessaires.
Ce n'était pas une œuvre facile! Très soumis à la critique, même la plus amère, laissant en toute liberté discuter ses œuvres, le poète permet bien qu'on le corrige, mais ne se corrige jamais lui-même. La nature, qui lui a donné le don merveilleux de l'éloquence et de la poésie, lui interdit l'effort, le travail, et le renierait, le jour où il s'arrêterait pour une rature. Il fallait donc trouver des termes appropriés aux idées, les proposer et les substituer avec l'autorisation de Fauteur aux termes malsonnants. Quant à corriger en secret, à l'insu de M. de Lamartine, c'était un parti commode, dont nul ne se fût aperçu, mais c'était aussi un acte déloyal et qui ne pouvait pas tenter, même pendant une seconde, l'esprit délicat de madame de Lamartine. Nous devions donc inventer une rédaction, la soumettre et la faire agréer.
Par surcroît d'embarras, cet entretien, qui contenait une sorte de profession de foi politique, avait inquiété l'imprimeur, bien à tort, à coup sûr; et, froissé des résistances, des chicanes de l'imprimerie, M. de Lamartine gardait les épreuves, ne voulait pas entendre parler de rectifications et s'était juré que l'entretien paraîtrait dans toute sa verdeur ou ne paraîtrait pas du tout.
Nous dépensâmes une journée en avances diplomatiques pour obtenir que M. de Lamartine voulût bien me laisser lire ses épreuves; et, une fois ce trésor en ma possession, nouseûmes^ madame de Lamartine et moi, de mystérieuses conférences pour trouver des synonymes aux mots suspects, et des phrases équivalentes aux phrases menacées.
Le soir, très tard, retiré dans la bibliothèque du château, je recevais des messages qui me soumettaient des corrections, qui attiraient mes remarques sur tel ou tel passage. Jusque fort avant dans la nuit, cette âme charmante, qui veillait avec une inquiétude si sublime, m'envoyait ses essais et me demandait les miens. J'ai gardé comme de pieuses reliques, comme les témoins les plus purs du dévouement, ces petits billets, dans lesquels madame de Lamartine cherchait à adoucir les définitions, à rendre hommage à une démocratie qui froissait tous ses instincts, pour qu'on ne pût dire que son mari avait désavoué quelque chose de son passé.
C'était un tableau touchant que le travail de cette chrétienne, pour ne pas laisser imprimer trop crûment que Déranger n'était pas chrétien, et pour ne pas mettre Fauteur des MéclHation^
en désaccord trop flagrant avec Fauteur du Dieu des bonnes gens. Le matin, en m'éveillant, quand je croyais notre tâche terminée, j'apercevais dans le trou de la serrure un dernier pelit billet, un dernier scrupule, que madame de Lamartine avait glissé là pendant mon sommeil; car elle n'avait pas dormi, et elle avait continué s;;ule, se défiant peut-être de mon zèle, un travail de revision qui lui avait révélé encore un passage dangereux, dont elle m'avertissait.
Si ce que je raconte là avec respect, avec émotion, semble puéril, je jure alors qu'il faut s'en prendre à mon récit ; car l'action en elle-même était touchante et me pénétrait d'une admiration réelle.
Au déjeuner de famille, j'osai soumettre nos corrections à M. de Lamartine, qui, trouvant le remède près du mal, se soumit avec l'indulgence naïve qu'il a toujours en pareil cas, et me fit honneur môme de quelques expressions heureuses. J'avais promis d'usurper la gloire; je me laissai complimenter. Madame de Lamartine ne voulait pas pour elle d'un mérite qui pouvait la gêner à l'avenir. Elle expédia, triomphante, l'article au journal le Sièele ,\QqnQ\ ne se douta guère, ce jour-là, de la reconnaissance qu'il lui
devait pour 1" indulgence avec Inquelle on traitait quelques-uns de ses héros.
C'est ainsi qu'en subordonnant ses sentiments à la gloire de son mari, elle veillait sur la rectitude de sa vie politique, plus jalouse de le faire estimer des autres que de l'applaudir ellemême. J'ai été, ce jour-là, le masque de sa sollicitude; de combien d'amis s'est-elle servie!
Je ne parlerai pas de sa charité, c'était sa grande vertu publique. Mais celle-là, tous ont pu la connaître, la louer, malgré les précautions qu'elle prenait pour dissimuler ses offrandes. On a révélé le nom d'emprunt dont elle voilait son nom, trop lumineux pour les mansardes. Madame Dumont servait à cacher les bienfaits de madame de Lamartine. Si je le voulais ou plutôt si je le pouvais, combien d'autres révélations j'aurais à faire !
Quand nous organisâmes cette douloureuse souscription, qui devait servir à juger la reconnaissance nationale, et qui donna la mesure banale de l'ingratitude humaine, parmi les témoignages pourtant de dévouement, de véritable tendresse, adressés au comité dont j'étais le secrétaire, nous reçûmes bien souvent des lettres d'effusion, dans lesquelles on nous disait à peu
près : « Madame de Lamartine nous a sauvés ; nous envoyons l'offrande de notre travail pour sauver M. de Lamartine. » C'était une veuve qui se rappelait les soins, les secours dont son mari à l'agonie avait été entouré ; une famille, dont le chef avait été sur le point de faire banqueroute^ et qui s'était trouvée sauvée à temps de la ruine, du déshonneur ! Un enfant racheté de la conscription, des orphelins secourus, toutes les âmes délivrées par elle, se souvenaient, quand elle ne se souvenait plus, et envoyaient leur obole. Si nous parlions de ces lettres à madame de Lamartine, elle ressentait non de l'orgueil pour elle, mais de la joie pour l'humanité ; elle nous remerciait, comme d'une force nouvelle que nous lui donnions, comme d'une espérance plus vive que nous allumions en elle.
Qu'avait-elle besoin d'aliment pour sa foi ? L'ardeur de son dévouement se multipliait avec les années, au lieu de s'affaiblir. Ni les injustices des hommes, ni les épreuves multipliées de la destinée, rien n'ébranlait la force de son âme ; le corps seul la trahissait, et, tous les ans, des maladies sérieuses, dont elle sortait par un miracle de sa volonté, nous faisaient trembler pour sa vie. Combien de fois ne s'est-on pas alarmé de sa fai-
blesse, de sa pâleur I Mais elle voulait vivre et elle vivait quand même, en dépit de toutes les présomptions. Ces jours-ci, la mort l'a prise en traître ; elle lui a donné tout aussitôt un délire tel, que sa raison n'a pu faire reculer l'agonie et que la maladie Fa tuée, tandis qu'elle ne pouvait plus ni vouloir ni prier.
Son agonie a été lente ; un instinct la retenait dans ce monde, quand déjà son âme aspirait à Dieu : elle se sentait nécessaire encore, toujours.
A côté de sa chambre, séparé d'elle par un couloir, ne pouvant ni la voir, ni communiquer avec elle, son mari, retenu par d'atroces douleurs, était cloué sur son lit. Madame de Lamartine, dans la confusion même de la fièvre, avait la perception de cette soufïrance qui avoisinait la sienne. Celui qu'elle a tant aimé, que, depuis plus de quarante ans, elle suit, elle veille, elle console, elle épie, se tordait sous l'aiguillon, et elle ne pouvait l'encourager, le soigner. « Alphonse m'appelle ! » fut son dernier cri distinct, dans le désordre des paroles que le délire lui suggérait. Son mari et son Dieu, voilà les deux pensées restées brillantes dans la nuit qui l'enveloppait et qui allait l'entraîner. On la croyait incapable d'entendre et de répondre, quand
M. l'abbé Deguerry approcha un crucifix de ses lèvres ; elle y colla sa bouche avec ardeur et lui donna l'adieu qu'elle ne pouvait donner à M. de Lamartine :
Toi que .j'ai l'ccueilli sur sa bouche expirante Avec son dernier souffle et son dernier adieu, Symbole deux fois saint, don d'une main mourante, Image de mon Dieu !
Que de pleurs ont coulé sur tes pieds que j'adore, Depuis l'heure sacrée où, du sein d'un martyr, Dans mes tremblantes mains, tu passas, tiède encore De son dernier soupir !
Qui eût dit au poète, quand il écrivait cette élégie, à vingt ans, qu'il devrait s'en souvenir vers le déclin de sa vie, et que toute sa vie serait contenue entre ces deux imofjes, léguées par deux agonies ! Hélas ! le poète ne fait plus de vers, mais il a toujours des larmes à verser.
Cette méditation du Crucifix avec toutes les autres, avec tous les poèmes de M. de Lamartine, se retrouvera dans l'héritage de madame de Lamartine. Depuis quarante ans, elle garde, elle amasse les manuscrits de son mari, à commencer par les premiers, par le recueil des Méditations^ copié pour elle; par cet album sur lequel a
été composé .locehjn, son poème, l'œuvre qui lui est dédiée :
Doux nom de mon bonheur, si je pouvais inscrire Un cliifFre ineffaçable au socle de ma lyre, C'est le tien que mon cœur écrirait avant moi, Ce nom où vit ma vie et qui double mon âme ! Mais pour lui conserver sa chaste ombre de femme, Je ne l'écrirais que pour toi 1
Je n'ai rien à ajouter à cette consécration du poète ; il l'a dit, elle doublait son âme ; sa vie vivait en elle. Désormais commence pour lui le veuvage, sans consolation, des âmes qui n'ont plus de reflets ni d'échos. Il continuera seul ce pèlerinage que les circonstances ont rendu si douloureux, et au bout duquel il expie toutes les joies, toutes les gloires, tous les triomphes du début.
Madame de Lamartine pouvait avoir de somptueuses funérailles. Je crois que le gouvernement lui-même, s'associant à un deuil public, eût donné volontiers un témoignage de sympathie à la grande affliction dont le poète est frappé. Mais M. de Lamartine n'a pas voulu qu'on mêlât de la gloire à une si profonde tristesse. U ombre chaste, dont il parle dans ses vers, ne pouvait
s'accommoder de la pompe mondaine autour du cercueil d'une femme si sainte et si simple. Il a confié à deux amis le soin de la conduire en toute hâte à ce petit tombeau de Saint-Point, qui a déjà reçu sa mère et saillie. C'est dans ce vallon charmant, dans un angle de ce parc si menacé, près du joli château que tant de souvenirs consacrent, en face de l'école fondée par elle, que madame de Lamartine va reposer ; et les petites filles du village seront le seul cortège de cette femme de bien, qui aurait eu Paris entier à son deuil.
Saint-Point va devenir plus que jamais une terre bénie. Dans cette retraite adorable, pour un poète, l'auteur des Méditations amenait, un jour, sa jeune femme rayonnante de la gloire de son mari. La voilà qui revient maintenant, brisée, meurtrie, martyre de cette gloire qui l'enivrait à ses jeunes années ! Elle aura l'ombre des arbres qu'elle a vus grandir ; mais, morte ou vivante, c'est toujours elle qui fera l'hospitalité de Saint-Point si douce et si mélancolique aux visiteurs. Son souvenir habitera là; quelque chose d'elle flottera dans les allées, sur cette terrasse, au-dessus de ces tourelles ; son ombre sera une gardienne de plus de cette maison
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qu'on ne saurait vendre sans impiété, qu'on ne saurait démolir sans profaner une mémoire, sans exiler des tombeaux.
Ce matin, quelques amis, unis aux parents et aux serviteurs de madame de Lamartine, se sont rencontrés dans l'église Saint- Augustin \ une église de village, égarée au milieu de Paris. Une messe basse a été dite pour cette sainte, et je crois que, ce matin, tous ceux qui étaient là se sont sentis chrétiens, au moins pendant une demiheure, pour prier comme elle priait.
1. Il s'agitde l'église provisoire remplacée aujourd'hui par l'ég-lise définitive.
M. Lafontaine, en 1856, avait, pour ses débuts au Théâtre-Français, joué le rôle du Cid d'une façon toute nouvelle. L'essai ne fut pas jugé heureux, et M. Lafontaine dut attendre son mariage pour être admis, avec mademoiselle Victoria, dans la compagnie de la rue Richelieu. J'ai enlevé de l'article consacré à cette représentation les critiques qui lui donnaient une date précise ; je n'en ai gardé que les réflexions générales sur le personnage de Corneille, parce qu'elles me semblent avoir un caractère d'actualité permanente.
Interpréter le rôle de Rodrigue à la façon de
M.Lafontaine,c'est méconnaître, à coup sûr,legénie de Corneille et les vraisemblances de l'oeuvre; mais c'est attester une préoccupation d'études, une intention sérieuse. Échouer par l'excès d'un parti pris, c'est se réserver le droit de prendre une revanche. Il n'y a que l'impuissance dans le sentier battu qui soit un mai irrémédiable. M. Lafontaine a cherché dans le rôle de Rodrigue ce que la nature pouvait y mettre et non pas ce que Corneille y avait mis. Il s'est dit qu'un amant de vingt ans qui tue le père de sa maîtresse doit être porté à la mélancolie, et il a fait du Cid un poétique pleureur, une sorte d'Hamlet qui promène sa tristesse de la maison de Ghimène au palais du roi, qui se donne bien un peu l'intérim d'une bataille et de l'extermination des Maures, mais qui retombe, son accès héroïque passé, dans sa nonchalance lugubre, tendant toujours, avec la grâce d'un héros de madame Cottin, son épée à Chimène, pour que celle-ci daigne lui transpercer délicatement le cœur. Il est impossible de faire un plus violent contresens dans la traduction de Corneille. Rodrigue, jeune, ardent^ enthousiaste, téméraire et criant au comte de Gormas que :
« Ses pareils à deux fois ne se font pas connaître ; »
immolant son beau-père hypothétique à l'honneur, et venant ensuite, avec une naïveté qui exclut toute sensibilité nerveuse, dans la propre maison de la victime, interroger la fille en deuil sur la mort de son père ; Rodrigue qui, jusque-là, n'a pas encore tenu l'épée et dont ce duel magna nime est le premier essai; Rodrigue qui, ne sachant comment apaiser le ferment de son cœur, va sauver sa patrie au clair de la lune pour occuper son insomnie, et qui, ne se sentant aucune fatigue dans le poignet, sait encore, à l'aurore suivante, désarmer don Sanche; ce Rodrigue, qui se vante devant sa maîtresse elle-même de ce qu'il a fait, ce Rodrigue-là n'a rien de commun avec le fantôme taciturne, pâle, exténué, que M. Lafontaine a montré.
Le Gid était un jeune capitaine, les yeux enflammés, les joues roses, le front superbe, tirant 1 epée avec grandeur ; et, si Corneille n'a pas osé le montrer avec la sauvage énergie que Diamante et Guilhem de Castro lui ont donnée, il en a du moins conservé une effigie hautaine que M. Lafontaine a trop effacée. L'horreur du Conservatoire a du bon, c'est le commencement de la vérité ; mais ce n'est pas toute la vérité. Il est salutaire de fuir la déclamation, quand la
déclamation n'est pas nécessaire ; le réalisme au théâtre ne nous déplaît pas, mais dans des pièces réelles. Or le CM était un malencontreux prétexte pour essayer de dire humblement des vers qui sont loin d'être humbles.
Ce qui fait de l'œuvre de Corneille un chefd'œuvre, ce n'est pas l'étude psychologique, ce n'est pas la poignante analyse de l'amour aux prises avec le devoir. Je ne crois pas manquer de respect à ce mort immortel en disant que ses personnages, campés fièrement, sont surhumains, sont inhumains, mais n'ont rien d'humain. Le grand poète, avec cette virilité, avec cette conscience austère qu'on sent palpiter dans ses tragédies, a traduit honnêtement une légende héroïque ; mais il ne s'est pas préoccupé d'une recherche du réel que son génie ne comprenait pas et ne voulait pas comprendre. Une serait pas juste de dire que Ghimène est une amante. La lutte du sentiment filial avec l'amour aurait besoin d'accents plus vrais, plus déchirants, de combats plus soutenus, de moins de grâce, de tenue et d'esprit. Dans les scènes où la fille du comte se trouve en présence du cher meurtrier de son père, elle se livre a des subtilités de rhétorique fort éloquentes, à un marivaudage su-
blime qui ravit l'esprit, mais qui ne donne aucune anxiété sérieuse. Il est bien évident que le roi, à moins d'être un abominable imbécile, ne consentira jauiais à faire tuer Rodrigue, qui a bien agi, et qui, par surcroît, a sauvé l'État. Le dialogue où les deux amants se séparent en disant :
— Rodrigue, qui l'eût cru ?— Chimène, qui l'eût dit?
ce dialogue a quelque analogie avec le Dépit amoureux : c'est un Romprons -?i02is ou ne romprons-nous pas héroïque; mais ce n'est pas là un drame terrible, une situation difficile à dénouer. Dans le cœur de tous les personnages, ce qu'il y a surtout, ce qu'il y a seulement, c'est l'orgueil, c'est la fierté, c'est l'honneur. Tous ces Castillans sont des rodomonts qui se vantent à l'envi. DonDiègue est un orgueilleux qui a le droit de l'être, sans doute, mais qui en use largement ; le comte de Gormas est fier jusqu'à l'arrogance ; Rodrigue n'est pas modeste ; Chimène se garde bien de l'être et tire vanité à tout propos de son ardeur à poursuivre son amant. Il n'est pas jusqu'à don Sanche qui n'ait son panache dont il balaye le ciel. Un seul homme est doux, humble,
efface dans la pièce, c'est le roi; et comme il a raison ! Écoutant avec une bonhomie charmante le plaidoyer de Ghimène, les raisons de don Diègue, se préoccupant de cette querelle avec une attention paternelle, il oublie que l'ennemi est presque dans le port ; c'est à peine s'il annonce incidemment que sa couronne est en danger ; on le sauve par hasard. Rodrigue utilise les cinq cents amis de son père réunis pour complimenter celui-ci, en les entraînant au combat ; le roi est confondu de ce coup inespéré, il remercie avec une effusion candide le Gid, qui a réparé l'imprévoyance des ministres ; et on s'étonne que ce bon prince ne force pas enfin Ghimène à se taire, et consente encore à cette plaisanterie du duel avec don Sanche, qui fournit au monarque débonnaire une occasion d'éprouver avec malice l'amour des deux héros. Ge roi de pique ou de carreau, qui semble échappé d'un jeu de cartes, a une physionomie tranquille qui sert de contraste et qui fait ressortir toute l'hyperbole, toute la violence, toute la fierté de ces personnages faits d'une pièce, et dont les paroles n'ont pas besoin d'interprétations subtiles, ni les rôles d'étude minutieuse.
Le Cid doit être joué comme il a été conçu et
comme il a été écrit, avec une rodomontade simple ; ces beaux vers sont une harmonie héroïque qui ne demande que des voix sonores, des gestes solennels ; il n'y faut mettre, par l'intention, ni élégie ni romance ; on gâte l'elfet. Mais cette musique mâle et chevaleresque, si elle ne déchire pas le cœur, le tranporte dans des régions sereines et le fait rêver de vertu, d'honneur, de grandeur. C'est là la beauté de ce chef-d'œuvre. C'est là la gloire de Corneille. C'est là la vraie poésie épique. On est loin de Shakspeare ; mais on est aussi sur un sommet. J'imagine que, s'il vivait de nos jours, Corneille n'écrirait pas de tragi-comédies dans le genre de VEonneur et V Argent et de la Bourse. Mais il donnerait à ce siècle une leçon profonde , en agitant à ses oreilles les belles sentences, les mots éclatants comme le clairon, dont le Cid est fait, et, peut-être, feraitil tressaillir la jeunesse en lui disant : « Rodrigue, as-tu du cœur ? »
Il faut donc interpréter les œuvres simples avec simplicité; ne pas chercher plus que l'auteur n'a voulu mettre, et arriver, comme M. Maubant, à un succès d'applaudissements énergiques, en apprenant par cœur et en récitant avec une mémoire imperturbable et une attitude dé-
cente ces vers faits pour être déclamés et qu'on tue en ne les disant pas très haut ni très fermement. M. Lafontaiiie s'est trompé; il doit le reconnaître lui-même. On ne joue pas Rodrigue comme un rôle de colonel du Gymnase ; et ce n'est pas la poésie de Corneille qui a besoin d'être corrigée par l'expression de l'acteur. Toutetbis, nous le répétons, ce début n'implique rien pour l'avenir. Nous savons gré au débutant de son inquiétude et de son bon vouloir. C'est un chercheur. 11 avait, l'autre soir, des gestes, des intonations de Bocage. On sentait qu'il voulait infiltrer du sang nouveau dans ce marbre du Ciel ; mais il aura beau faire, Corneille ne soupçonnait ni Antony, ni Hamlet. Donner à ces hommes des chroniques les attitudes songeuses d'aujourd'hui, c'est commettre un anachronisme qu'on peut pardonner une ibis, mais qui ferait tort à l'artiste, s'il le renouvelait.
Le même reproche peut s'adresser à M. Rouvière, qui jouait le rôle du comte de Gormas et qu'on fait très bien de tuer au second acte, car il serait insupportable au troisième. M. Rouvière est détestable quand il n'est pas sublime ; malheureusement, il ne trouve pas assez d'occasions d'être sublime. Il a créé Hamlet d'une façon
magistrale, inouïe ; il a un sentiment du pittoresque lugubre qui produit parfois de merveilleux effets. Mais on ne peut pas toujours le laisser jouer avec le crâne d'Yorick et l'arquebuse de Charles IX. Dès que les personnages qu il représente cessent d'avoir la fièvre, il semble avoir un redoublement de la sienne. Il lui faudrait des rôles de quinquina. M. Rouvière s'était réjoui, peut-être, de jouer ce rôle du comte de Gormas; il se croyait dans un élément de matamore ; il y est trop , sans doute, car il y commet des excès ; cette allure saccadée, ce débit en trémolo, emphatique, déroute et fatigue l'auditeur. M. Rouvière abuse de certains gestes ; il a la manie d'ôter et de mettre perpétuellement ses gants. Nous ne savons pas s'il a les mains assez belles pour en tirer vanité; mais il aura sans doute occasion de les montrer à loisir dans d'autres rôles, sans abuser de l'exhibition dans celui-ci. Mademoiselle Judith s'est fait applaudir dans le rôle de Ghimène. Elle a eu d'intelligentes interprétations et a fort bien dit ce trop beau vers :
« La moitié do ma vie a mis l'autre au tombeau. »
En somme, que M. Rouvière se calme et que M. Lafontaine s'anime, h Cid y gagnera. Au sur-
plus, le débutant a droit à la comédie, c'est là son élément véritable, et qu'il ne craigne rien; il peut croire qull n'a pas quitté le Gymnase ; il en trouvera souvent le répertoire au Théâtre- Français.
Un mot encore sur cette représentation. Il ne nous semble pas convenable qu'on reprenne, même pour un seul jour, une pièce comme le Ciel, avec des décors éraillés et salis, avec une mise en scène qui fait rire, avec une négligence d'accessoires et de costumes qui doit donner aux étrangers une pauvre idée de notre respect pour les gloires littéraires de la France. Le premier théâtre du monde fait bien de demander, pour l'œuvre de madame Sand, Comme ilvoiisplaira, de splendides décors. C'est un hommage rendu à l'auteur, à Skakespeare, aupublic; mais ne seraitil pas bien que les pièces consacrées ne se produisissent qu'avec toute la solennité, tout le luxe qu'elles comportent? Que dirait-on si, dans nos musées, on était les cadres des tableaux du Louvre pour les mettre exclusivement aux tableaux du Luxembourg ? Corneille peut encore moins se passer de décors et de costumes que madame Sand ou M. Legouvé ; c'est précisément parce que ses œuvres sont éclatantes qu'il faut les faire rayonner
dans un milieu splendide. Je laisserais les guenilles aux vagabonds, les pauvres décors aux pauvres auteurs ; je ferais au Cid l'honneur des plus riches pinceaux, des plus somptueux costumes, et avec d'autant plus de raison que ce luxe devrait servir pendant plus de quinze jours. Il faudrait aussi qu'un peu de logique et d'ensemble réglât les habillements. Le comte de Gormas avait un costume de duc de Guise sous Henri III; Rodrigue était habillé comme un connétable du temps de Louis XI; le. roi s'était conformé aux dernières modes du jeu de piquet ; don Diègue avait un faux air de Gharlemagne ; quant aux seigneurs de la cour, ils étaient mêlés et divers comme un bal masqué.
Nous croyons que le Théâtre-Français pourrait aspirer, sans audace, à un peu plus d'unité et de vérité.
YI
J'ai publié dans la Gazette des Beaux-Arts, quelques articles sur le costume el le décor, à propos de premières représentations ou de reprises intéressantes.
Mon ami Charles Blanc, dont j'avais été le successeur au Propagateur de VAube, el qui mettait un empressement sentimental à m'avoir pour collaborateur, crut avoir fondé la Gazette des Beaux-Arts en 1858 et fit paraître, ou du moins imprimer un numéro qui ne fut pas suivi d'un second. Celait un faux départ. Quand, l'année suivante, la commandite fut constituée, ce numéro refondu el rajeuni devint le premier de la collection actuelle.
Je me sacrifiai au rajeunissement. J'avais, dans ce numéro spécimen^, écritàpropos de Chatterton., de madame Plessy-Arnould, et aussi de la tentative de Fechter à l'Odéon, dans le rôle de Tartufe, un article qui dut être retranché, quand la Revue fit ses débuts réels. Je remplaçai ce travail défraîchi par un autre sur Œdipe rozet Gefîroi.
C'est cet article inédit, mais imprimé, illustré, par parenthèse, d'une fort jolie gravure d'Hédouin représentant madame Dorval dans Ketty Bell, que je réimprime aujourd'hui.
L'étude de M. Goquelin aîné sur Tartufe et sur la façon de traduire la pensée secrète de Molière ajoute un à-propos particulier à ce que j'ai écrit sur la tentative avortée de Fechter.
Le costume et le décor sont devenus, dans le théâtre contemporain, des accessoires importants sans lesquels la verve de nos auteurs perdrait quelquefois de son sens et de sa portée. Supposez les pièces du Gymnase, pour nous en tenir à l'art inférieur, jouées entre deux chaises et un fauteuil, dans un salon banal, que devien-
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dront beaucoup de scènes dont l'intérêt consiste dans certaines façons de causer autour d'une table de salon, de se renverser sur des sièges à la mode? Le meuble n'est-il pas là le commentaire du mot? Le satin broché n'est-il pas destiné à recouvrir le ressort de l'épigramme? Je ne fais pas d'ironie. Je prends mes exemples dans ce qui est la dernière expression (je veux dire la plus récente) de l'art dramatique. A une époque de luxe, il faut, pour le théâtre bourgeois, la collaboration du tapissier.
Mais, comme le Gymnase n'est pas l'expression définitive de l'art dramatique, il est bon d'examiner si le costume et le décor doivent avoir, dans des œuvres spécialement littéraires, une part d'influence aussi large que celle qu'ils occupent dans l^s œuvres de genre? En un mot, est-ce un progrès, ou un signe de décadence, d'ajouter le prestige du pinceau, l'éblouissement du décor, la fidélité du costume, aux splendeurs idéales des beaux vers et de la belle prose?
Pour nous, la réponse n'est pas douteuse. Tous les arts sont solidaires. L'interprétation dramatique et l'étude morale ne consistent pas seulement dans le geste et dans la diction ; elles sont aussi dans le costume, dans le meuble, dans le
paysage. Il ne s'agit pas de seiisiialiser la littérature; il s'agit, au contraire de spiritualiser le sens de la vue, et non seulement le décor et le costume peuvent être des auxiliaires utiles, mais j'affirme qu'ils doivent toujours, dans tous les cas, être invoqués comme des auxiliaires indispensables.
On peut discuter encore, et avec raison, la question du réallsine dans les sentiments et dans les mots; mais le réalisme du décor est un fait acquis et une nécessité. Il n'est peut-être pas toujours bon que l'homme se montre en spectacle dans toute l'humiliante sincérité de sa faiblesse et de ses vices. Il y a un héroïsme de convention qui ne trompe personne, mais qui émeut et qui stimule tout le monde, et dont l'art doit s'accommoder; c'est la pose du cœur, si Ton veut, mais c'est Id^jjose nécessaire pour un piédestal comme le théâtre, et pour une étude collective, comme celle que fait le public.
La nature extérieure, au contraire, peut toujours être prise et copiée fidèlement. Ce n'est pas le paysage qui nuit à l'action, c'est l'action souvent qui nuit au décor.
Balzac a introduit dans les conditions du roman moderne un besoin d'accessoires qui ajoute le symbolisme du costume et du mobilier au
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symbolisme de la physionomie personnelle. Cette loi est devenue celle du théâtre contemporain, qui ne vit plus guère, d'ailleurs, que de romans découpés en dialogue. Mais il est bien clair que le décor ne doit pas usurper, et que la mise en scène ne doit pas, à force de luxe, faire tort à la scène elle-même. L'art n'est que dans la mesure et la discrétion. Tout ce qui dépasse le but, sort des conditions de la critique.
Nous pouvons bien avouer aujourd'hui que l'école romantique avait dépassé le but. Notre admiration sincère pour le grand élan de cette génération de 1830 ne souffrira pas de cet aveu. Heureuses les époques auxquelles on peut reprocher l'enthousiasme et la passion î Dans cette fièvre de lyrisme, de poésie, d'histoire, dans cette résurrection universelle de toutes les chroniques, dans cette évocation de toutes les muses inconnues, on avait une ardeur de vérité qui multipliait ou exagérait partout l'illusion. On avait peur que le public ne devinât pas toutes les trouvailles faites à son intention, et on lui répétait vingt fois par heure les noms authentiques des personnages, les noms et les usages des différents meubles, et des armures des héros. On soulignait dans la prose ou dans les
vers les descriptions locales, et on voulait que ' l'intérêt archéologique se développât parallèlement à l'art dramatique.
Aujourd'hui, cet excès de conscience n'est plus à craindre; mais, par cela même que des auteurs sans idée et sans but cherchent à distraire un public blasé, la vérité absolue, minutieuse, devient une indispensable condition de succès. Il n'est pas possible de faire oublier l'accessoire par de beaux mouvements. L'écrivain dramatique le plus spirituel de ce temps-&i n'aurait pas l'esprit de madame Scarron. Tout le monde s'apercevrait bientôt qu'il manque un plat.
D'ailleurs, la preuve de la nécessité du décor et du costume se trouve dans la supposition d'un théâtre national.
Imaginez la représentation d'un grand fait historique, de l'épopée de Jeanne d'Arc, par exemple: le drame est tout prêt; Daniel Stern l'a écrit; est-ce qu'il sera possible de représenter cette page d'histoire sans l'encadrement des costumes et des tableaux? Est-ce que le moindre anachronisme, la moindre inexactitude échapperaient au spectateur, au peuple qui devient familier avec les chroniques^ et qui veut, eji même
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temps que la résurrection des héros, respirer l'atmosphère qu'ils ont respirée et marcher avec eux dans l'air ambiant qui les enveloppait? Toutefois, îi est bien évident que c'est moins la vérité vraie, absolue, de l'époque qu'il faut reproduire dans l'accessoire, que la vérité de l'œuvre. Gomme on ne peut pas faire revivre, avec un événement du temps passé, la langue et le public de ce temps-là, il faut bien émousser un peu la vérité des détails, ^pour qu'ils servent de transition et de perspective. Une résurrection trop brusque déconcerterait l'imagination du public contemporain.
Habiller des héros de Corneille et de Racine sur des dessins antiques, ce serait commettre un anachronisme. Des gens qui s'appellent 7no?isieiir et madame, et qui galantissent, comme à la cour de Louis XIV, ont besoin d'être vêtus à la mode de leur langage, et d'agir dans un milieu qui se rapporte à leurs sentiments. Il serait moins choquant de leur mettre des falbalas et des panaches que de les travestir en Grecs ou en Romains authentiques. Mais il est ridicule de les laisser dans un à peu près qui n'est ni le costume de l'histoire ni celui du style.
Le côté plastique des chefs-d'iBuvre drama-
tiques est trop dédaigné, et la science du décor doit servir à maintenir en jeunesse et en beauté les monumenis de notre littérature.
Sous le prétexte faux que les maîtres ont une valeur littéraire plus que suffisante pour se passer de l'intercession du décorateur, on joue Corneille, Racine et Molière avec un dédain de la mise en scène qui fait tort à notre respect national, et qui nuit aux chefs-d'œuvre. Il n'y a pas de tableau de nos musées, de quelque nom glorieux qu'il soit signé, qu'on puisse priver impunément de son cadre. Le Théâtre-Français refuse le plus souvent à ses grands hommes une simple baguette • dorée. C'est là un manque de convenance routinier et une faute de goût traditionnelle. N'est-il pas étrange, en effet, qu'on fasse rhoimeur de plus de décors au premier académicien venu, qui sera joué pendant un mois, qu'aux demi-dieux immuables du répertoire? Qui sait si Tennui qu'inspirent parfois les chefs-d'œuvre ne tient pas précisément à cette mesquinerie? Quand nous débarrassera-t-on de ces rideaux de serge qui couvrent les Grecs et les Romains, et quand renouvellera- 1- on cette défroque si vieille et si peu antique de messieurs les gardes ?
Le théâtre de l'Odéon, dans l'année qui vient
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de finir S a donné plusieurs ibis la preuve de sa bonne volonté intelligente, et d'un sens artistique conforme aux observations qui précèdent. Non seulement il a monté un drame de Schiller, ce qui était une grande audace par un temps de demi-vices , fustigés par des demi-vertus ; mais encore, respectueux pour Molière et pour son chef-d'œuvre, il a donné une reprise du Tartufe^ pour laquelle il a déployé un luxe de décors, un soin de costumes, une recherche enfin de mise en scène beaucoup louée et passablement critiquée.
Nous sommes du côté de ceux qui applaudissent, et, si tout ne nous semble pas irréprochable dans cette tentative, l'effort lui-même est au-dessus de toute atteinte, et restera un excellent exemple.
M. Fechter jouait Tartufe. Il s'était composé une physionomie et un costume dilférents de la tradition fausse du Théâtre-Français, mais qui n'atteignaient pas encore, selon nous, à Tintention véritable de Molière.
Nous nous expliquerons sur ce point, et nous démontrerons ainsi quelle ressource le côté