En
plastique et extérieur des œuvres littéraires peut offrir à l'observation philosophique. Critiquer les pièces au point de vue de l'art du dessin et de la peinture, c'est peut-être, en définitive, exercer la seule critique théâtrale qui soit logique, puisque le théâtre n'est pas autre chose que la littérature animée et figurée.
Je ne sais pas en vertu de quelle autorité le Théâtre-Français fait toujours de ce bon M. Tartufe une sorte de cuistre ténébreux qui jette des regards à faire trembler sur Elmire,et quia plutôt l'air d'un manant que d'un séducteur mystique. On l'habille avec une sévérité de frère ignorantin, et le spectateur est tout surpris d'entendre parler de mariage pour cet homme à l'allure cléricale qui semble avoir fait vœu de célibat. J'imagine, au contraire, que ce dévot qui
...Se porte à merveille, Gros et gras, le teint frais et la bouche vermeille,
que ce gentilhomme qui ne dédaigne pas, malgré son humilité, d'avoir un valet de chambre, qui découpe les perdrix, qui porte sur lui du jus de réglisse pour l'offrir aux dames, qui a un mouchoir présentable, qui sait si délicatement palper les dentelles, j'imagine que ce
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dévôt-là, pour bien tromper son monde, doit être charmant, élégant, et d'aulant plus sinistre qu'il a l'apparence plus agréable. Elmire, qui est une femme délicate, ne saurait, malgré sa résolution, supporter le tête-à-tête d'un rustre. Il y a dans les façons de Tartufe tout un système de minauderies pieuses qui atteste l'habitude des diplomaties de salon. C'est faire injure à Molière et c'est le ravaler à la hauteur d'un dramaturge de boulevard que de représenter l'imposteur trahissant partout l'imposture, laissant voir sa vraie physionomie à travers son masque. Tout le patelinage du troisième acte, cette théorie sensuelle sur l'amour de la créature et du créateur, doit être débité par un homme de manières fines. Ce connaisseur en broderies doit en avoir sur lui-même, et sa main de prélat doit s'agiter dans des manchettes.
On ne comprendrait pas tout ce grand éclat de la fin, cette révolte du coquin, si celui-ci ne sortait pas brusquement d'une boîte parfumée et satinée. Il n'épouvante qu'à la condition de n'avoir pas fait peur tout d'abord. Molière, au surplus, avait ainsi compris le costume et l'allure de Tartufe. Dans son second place! au roi, il insiste sur ce qu'il a fait de l'imposteur un homme du
monde : Je lui ai donné, dit-il, nn petit chapeau^ de grands cheveux^ un grand, collet , une épée et des dentelles sur tout riiabit. C'est ainsi que nous voudrions voir jouer Tartufe , et nous ne doutons pas que ces délicatesses extérieures, que ces charmes de l'hypocrite n'ajoutassent un trait de plus à Thorreur de sa véritable physionomie ; il ne faut pas oublier qu'il y a du don Juan de sacristie dans cet habile trompeur.
M. Fechter, sans oser rompre tout à fait avec la tradition, s'en est sensiblement éloigné ; il s'est efforcé surtout au sourire béat et à la contemplation extatique ; ce n'est plus le personnage sinistre que M. Geffroy représente ; mais ce n'est pas encore l'homme aux dentelles et à l'épée. En voulant lui vermillonner les joues, M. Fechter lui a donné plus que les couleurs de la santé ; il lui a mis le sang extra vase qui dé nonce les passions. Toutefois, on ne saurait mé connaître une bonne volonté intelligente et la recherche des intentions les plus fines dans la façon dont le rôle a été interprété.
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Nous blâmerons cependant le verre qu'on fait vider à Tartufe, à la fin du troisième acte. S' autorisant de ce passage :
OR G ON, à Tartufe.
Remeltcz-voiis, mon frère, et ne vous fâchez pas.
011 fait présenter par Orgon un verre (de via ou de sirop) à l'hypocrite, qui feint de suffoquer. Tartufe le refuse du geste; mais, quand Orgon se retire en assurant qu'il va donner toute sa fortune, par un contrat en bonne forme, au 'pauvre homme calomnié, l'imposteur qui se trouve seul, et qui vient de l'échapper belle, dégonfle sa poitrine, regarde autour de lui, et prend le verre qu'il boit à longs traits pour se remettre enfin de sa peur. C'est là un abus d'interprétation qui dénature la pièce. Outre que l'effet est puéril, il est en contradiction avec le génie de Molière. Les parfaits hypocrites ne déposent leur masque que quand ils sont poussés à bout; ils ne sont jamais assez certains d'être seuls, pour se permettre cet aparté. Ils ne sont
habiles que parce qu on ne peut jamais les surprendre en faute. Les meubles mêmes ne peuvent pas déposer contre eux ; ils s'habituent si bien à tromper tout le monde qu ils se trompent aussi, et que, pour être toujours prêts à entrer en scène, ils répètent leur rôle dans la solitude. Tartufe n'est pas un traître de mélodrame: c'est un menteur en qui le geste, la parole, l'habitude, la soif même est menteuse. D'ailleurs, je le répète, la façon dont il se dépouille, au quatrième acte, de sa douceur pour relever la tête et menacer, perdrait de son inattendu et de sa puissance instructive, si à un seul moment il se laissait deviner par le spectateur. Le soin avec lequel Molière supprime tout monologue, tout aveu de Tartufe, envers unconiident ou envers lui-même, prouve suffisamment qu'il ne veut pas lui voir soulever son masque avant l'heure. Les hypocrites n'ont de force qu'à la condition d'estropier leur conscience et de s'imaginer à la longue qu'ils sont de bonne foi.
A part cet incident, nous ne pouvons que louer Texcellente mise en scène déployée àl'Odéon. Pour justifier certaines entrées de Dorine, on lui fait apporter du bois au feu. Quelques critiques se sont émus de ce détail ; nous l'approu-
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vous fort; il est bon de démontrer que Dorine est une vraie servante de maison bourgeoise, qui se mêle à tout et de tout, qui apporte, sans qu'on le lui demande, du bois dans 1 atre, des conseils dans le discours. Nous aimons mieux les fagots de la Dorine de l'Odéon que les diamants oubliés parfois aux oreilles de la Dorine du Théâtre-Français ; et la recherche minutieuse apportée au premier théâtre annonce un respect des chefs-d'œuvre, une préoccupation de mettre l'art du costume et du décor en rapport avec le sens des rôles que nous voudrions voir moins dédaignés ailleurs. On en arrivait à jouer le répertoire classique avec une simplification d'accessoires ridicule ; la scène se passait invariablement dans un salon meublé ^de deux sièges, et la fantaisie dessinait les costumes. J^ai parlé des boucles en diamants de Dorine ; que n'aurais-je pas à dire des robes d'Elmire ? Molière attachait la plus grande importance à l'exécution scénique ; il voulait qu'elle fût irréprochable et ne permettait, sous ce rapport, aucune licence. Yoici ce que raconte M. Taschereau :«Mademoiselle Molière, qui prévoyait bien le succès dViTartiife et qui jouait le rôle d'Elmire avec Molière jouant le rôle d'Orgon, s'était fait faire pour
la première représentation, un habit magnifique. En la voyant si parée, Molière entra dans une vive colère : «Comment donc, » lui dit-il, « que » voulez-vous dire avec cet ajustement? Ne sa- » vez-vous pas que vous êtes incommodée dans la » pièce? et vous voilà éveillée et ornée comme si » vous alliez à une fête ! Déshabillez-vous vite » et prenez un habit convenable à la situation où » vous devez être. »
Il n'est aucune de nos Elmires des deux théâtres qui sache probablement cette anecdote ; car elles s'habillent toutes de façon à mériter le reproche de Molière ; et j'ajoute qu'elles établissent ainsi un contraste choquant avec la dignité simple de leur rôle.
Tartufe serait presque excusable de courtiser une Elmire coquette ; et, si ce fichu, qu'il palpe avec effronterie, n'est qu'un accessoire de toilette inutile, s'il n'est qu'une défense provocante, en vérité, le pauvre homme n'est coupable que de tomber dans le piège de la tentation. Il faut qu'Elmire soit irréprochable de costume et d'attitude ; c'est même sans doute pour obliger Tartufe, connaisseur, à faire tout le chemin, que Molière a voulu qu'Elmire fût souffrante et en modeste parure de maison.