‹ Misères et grandeurs littérairesChapitre 8 sur 13 · L ' A II T A U THÉ A T R E · texte numérisé non relu

L ' A II T A U THÉ A T R E

On voit par ces détails le tort réel que peut faire à un chef-d'œuvre une maladroite mise en scène; et nous imputons souvent aux grands génies mutilés au théâtre des anomalies dont le décorateur et le costumier sont seuls coupables. Nous ne saurions donc féliciter trop vivement rOdéon du soin scrupuleux apporté à la mise en scène du Tartufe. C'est là un bon exemple à donner. L'intérieur Orgon gagne en précision et en réalité. Cette chambre basse oii chacun a une occupation et trouve une raison de venir n'est plus une hypothèse, mais paraît bien le point véritable de réunion et de conférence pour une bonne et honorable famille du xvii^ siècle. Le crime de Tartufe en semble plus odieux. Des gens qui viendraient débiter tout debout leurs tirades, sans s'asseoir jamais, paraîtraient moins atteints par les calculs de l'hypocrite ; comme ils sembleraient toujours en visite, on pourrait croire qu'ils n'ont qu'à se retirer pour sortir du piège. Mais cette famille, bien visiblement liée à cette maison, doit souffrir dîme façon plus poignante, quand Tartufe devient propriétaire et la chasse. Meubler une chambre, c'est lui donner de la vie. Meubler une pièce de théâtre, c'est lui communiquer cette part de la vie quotidienne qui fait la

famille et le foyer. Nous pensons donc que l'Odéon a parfaitement compris le devoir du metteur en scène, en multipliant ces détails d'ameublement qui soulignent les vers, et qui sont, pour ainsi dire, les gestes en relief de l'action écrite.

Le Théâtre-Français a repris, de son côté, une des œuvres les plus saisissantes et les plus philosophiques de la littérature contemporaine, Chatterton. Prétendrons-nous que ce drame n'a rien perdu de sa jeunesse et de son actualité? Ce serait pousser loin le respect pour le talent de M. Alfred de Vigny, Deux choses ne sont plus à leur place dans cette œuvre importante, le style, par intervalles, et l'intention systématique.

Aussi le vrai drame, celui qui restera et qui se trouve de tous les temps, est-il dans l'amour de KettyBell. C'est cette passion qui a fait applaudir l'œuvre de M. Alfred de Vigny. La mise en scène a été indiquée par Tau teuT lui-même, avec une

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minutie de détails qui ne permet pas le moindre écart. En tête de toutes les éditions de Chatterton les costumes sont précisés. Chatterton est vêtu de noir, comme il convient à un poète orgueilleux qui ne veut pas qu'on sache sa misère. Le deuil est la toilette des pauvres. Ketty Bell doit être en robe grise avec des rubans noirs. Le noir est une première sympathie entre elle et Chatterton. Madame Arnould-Plessy a remplacé le chaperon de velours dit à la Paméla, par un bonnet en guipure ; c'est plus simple, mais c'est peut-être moins national. Il aura sans doute paru étrange à une actrice française de rester chez elle, coiiîée d'un chapeau. John Bell a le costume d'un bon marchand de la Cité. Quant au lordmaire, nous avons été surpris de le voir rendant de simples visites à M. Bell, et venant engager un valet de chambre pour son service, avec le collier de sa charge passé à son cou. M. Alfred de Vigny, pour prescrire cet ornement, a sans doute des exemples et de bonnes raisons. Peutêtre cela se pratique-t-il ainsi à Londres, et le lordmaire ne doit-il pas sortir de chez lui pour entrer dans une boutique sans avoir son collier ! Nos habitudes françaises font paraître cette coquetterie fort étrange. Un magistrat qui serait vu

dans la vie intime, hors de l'exercice de ses fonctions en robe de juge, un général qui irait se promener en uniforme, un roi qui ferait des emplettes le sceptre à la main^ nous choqueraient beaucoup. Mais, encore une fois, les Anglais sont peut-être ou étaient peut-être alors plus exigeants sur l'étiquette. D'ailleurs, M. de Vigny a voulu très nettement indiquer que c'est la société officielle, la tutrice sociale des poètes, qui vient à l'appel de Chatterton et qui l'humilie de son bienfait. Le collier n'a sans doute pas d'autre but. A part cette légère singularité, la mise en scène de Chatterton est digne d'éloges ; le décor de l'arrière -boutique est lumineux et beau. Il forme un fond paisible pour cette lutte émouvante, pour ce désespoir qui se joue dans un rayon de soleil. M. Alfred de Vigny avoue qu'il a prétendu à l'aspect sévère et simple d'un tableau flamand. C'est bien là en effet Timpression qui se mêle aux émotions du drame. La pièce est jouée avec ensemble. Geffroy est un jeune poète un peu mûr, mais la misère fait mûrir si vite ! Samson fait tout son possible pour s'acquitter du rôle du quaker sans être comique ; il réussit, mais il atteint la bonhomie sans s'élever jusqu'à la dignité. Maubant est un John Bell

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convenable Quant à madame Plessy, elle joue la dernière scène en grande artiste. Elle gravit et descend Tescalier d'une façon prodigieuse. Jamais, depuis l'admirable madame Dorval, l'épouvante et l'amour n'ont été si complètement confondus et réalisés.

Cet article est au nombre de ceux dont j'ai parlé dans le chapitre précédent et qui parurent dans la Gazette des Beaiix-Ai^ts sous le titre de : VArt au Théâtre.

Celui-ci porte la date du 1"^ février 1859.

La reprise du Père de famille, à FOdéon, était une tentative littéraire qui ne comportait aucune idée de spéculation, et qui, par cela même, méritait d'être applaudie et encouragée. L'évo-

cation de Diderot pouvait avoir le charme d'une actualité, et il était intéressant de comparer les premiers essais du drame bourgeois avec les produits raffinés en ce genre qui font les délices delà génération actuelle.

Mais la critique courante, qui s'occupe peu des intentions, s'est fort alarmée au souvenir de ce drame larmoyant et déclamatoire^ et Ton dirait que la plupart de nos Aristarques du lundi se sont dispensés d'assister à la première représentation, en se contentant d'une lecture de la pièce ; car presque tous blâment et condamnent cette reprise, en s'autorisant de citations qui n'ont que le malheur de manquer d'à-propos.

En effet, les passages boursouflés et ridicules dont il s'agit ont été retranchés, et tout ce qu'on reproche au Père de famille est précisément tout ce que le père de famille ne débite plus sur la scène. On a éloigné les dissertations, mis des éclaircies dans les malédictions, et simplifié, pour plaire au public, les éternelles bénédictions. Tel qu'il reste, tel qu'il a été joué, le drame de Diderot a des qualités sérieuses ; il est aussi habilement fait que la plupart des œuvres contemporaines, et il a sur celles-ci la supériorité du style et de quelques idées solides.

Une étude analytique de la pièce ne rentre ni dans le plan de cette revue, ni dans le but de cet article; mais, pour aborder précisément la question du décor et des costumes, il est nécessaire que nous constations au moins refTet réel, l'émotion croissante de ce drame qui peint les angoisses d'un père de famille inquiet pour l'honneur de son fils, pour le cœur de sa fille. Il ne s'agit ni de meurtres, ni d'empoisonnements, ni d'aucune de ces horreurs exceptionnelles qui sont aujourd'hui le fond des catastrophes ordinaires au théâtre. Il s'agit de la paix d'un intérieur, de la destinée commune à tous les enfants, de l'inquiétude ordinaire h tous les pères. C'est la question si souvent débattue de l'éduoation, de la direction des âmes, et de la passion dans le devoir. C'est le sujet philosophique et humain par excellence. Nous avouerons que ce drame simple, qui ne cherche les péripéties que dans les subtilités de la tendresse paternelle et dans les ardeurs mal contenues d'un jeune homme honnête, nous a plu. Cette vieillerie a un attrait de nouveauté. Ces gens vertueux, qu'un peu de désordre rend si malheureux ; ce père de famille sensé, qui condamne son fils, quand on excuse ses désordres, qui le défend, quand on exagère

ses défauts, qui n'ordonne jamais qu'après avoir prouvé son droit, qui respecte ses enfants jusque dans leur soumission, qui veut donner un homme et une femme à la société, dans son fils et dans sa fille; ce commandeur original, quinteux, railleur, qui s'installe chez son frère pour le contrecarrer, qui prend plaisir à jeter la confusion dans la famille ; toute cette tragédie bourgeoise, mais dont la réalité n'est pas triviale et atteint même à une certaine grandeur, cette lutte de l'honneur et de la raison contre les petits préjugés de caste et de fortune; ce tableau du foyer moderne a un charme de naïveté, de candeur saine et morale, qui remue doucement, qui conseille bien, et qui, sans laisser une profonde empreinte, sourit à l'imagination, comme une toile de Greuze, dont il a la couleur et le dessin, avec un peu plus de grandeur dans la conception.

Diderot, en réagissant contre la Melpomène académique, entrevoyait dans le drame tout un art nouveau dont il avait à fixer les droits, à justifier les prétentions. En descendant d'un trépied qui ne pouvait plus rendre d'oracles, en sortant des déguisements antiques et des conventions d'académie, le drame devait avoir rai -

son par une vérité sans bassesse, par une réalité harmonieuse qui laissât intacte la part de la poésie. Yoilà pourquoi, en philosophe habile et en novateur prévoyant, Diderot s'est appliqué, non seulement à donner les règles d'esthétique littéraire du genre qu'il inventait, mais encore à en fixer les conditions visibles, à discuter les décors, les costumes, les attitudes, et jusqu'à la mimique-

. Diderot avait parfaitement compris que l'analyse des mœurs contemporaines, pour atteindre à l'illusion, à l'émotion grandiose, doit nécessairement remplacer le prestige de la distance, du costume, du luxe, par une évocation des accessoires, si profondément sentie, que l'émotion du foyer domestique ne permette plus au spectateur de sortir du cadre qu'on lui donne, et que les décors, les costumes, les physionomies participent, par leur couleur même, parleurs agencements, à la passion et au style des personnages.

Voyez aussi quelles précautions il prend pour mettre en scène le Père de famille ! Il voudrait si bien qu'à partir du premier acte, on vécût constamment de la vie de ses héros, qu'il imagine d'écrire ce qui se passera dans les entr'actes,

et qu'il voudrait introduire le public dans l'intérieur de la maison dont on ne voit qu'une pièce. Il multiplie les indications, et, quand je parlais d'un tableau de Greuze, je songeais à cette esquisse placée en tête de la première scène :

« Sur le devant de la salle, on voit le père de famille qui se promène à pas lents ; il a la tête baissée, les bras croisés et l'air tout à fait pensif.

» Un peu sur le fond, vers la cheminée, qui est à l'un des côtés de la salle, le commandeur et sa nièce font une partie de trictrac.

» Derrière le commandeur, un peu plus près du feu, Germeuil est assis négligemment dans un fauteuil, un livre à la main. Il en interrompt de temps en temps la lecture pour regarder tendrement Cécile, dans les moments où elle est occupée de son jeu, et où il ne peut en être aperçu.

» Le commandeur se doute de ce qui se passe derrière lui. Ce soupçon le tient dans une inquiétude qu'on remarque dans ses mouvements. »

Ne voilà-t-il pas une scène parfaitement indiquée, et ne pourrait- on pas la peindre ? Il manque la couleur des costumes ; mais nous l'aurons un peu plus loin.

Yidons auparavant une petite querelle avec rOdéon.

Puisque ce théâtre a eu la bonne pensée de tenter une résurrection littéraire, il devait avoir jusqu'au bout le courage de cette tentative, et ne rien omettre de ce qui ne menaçait pas de choquer les oreilles de nos contemporains. Je comprends les suppressions de quelques tirades encyclopédiques; mais je ne comprends pas l'omission delà première scène du deuxième acte. Diderot voulant peindre l'héroïsme du père de famille, le représente, malgré les tourments qu'il endure, au milieu de ses fermiers, de ses fournisseurs, de ses clients de charité, ordonnant, réglant les dépenses, faisant l'aumône, sans que la pensée des désordres de son fils l'aigrisse, lui donne une impatience. Il est l'homme du devoir, et il en donne l'exemple en en donnant les préceptes. Cette scène d'affaires domestiques a donc son utilité; la retrancher, c'est enlever de la réalité, et en même temps du prestige, au personnage. Il faut lire toute l'indication de ce second acte. Diderot a tout réglé, tout prévu, l'attitude, le costume, le geste, et jusqu'au vieux domestique de la famille, La Brie, qu'il représente en veste et en papillotes^ comme un an»

cien serviteur qui a conquis le droit clc prendre ses aises dans la maison, et qui s'habille lentement, après tout le monde, en même temps que les maîtres. Supprimer ce commencement de Pacte, c'est renouveler (avec moins de gravité toutefois) le sacrilège qui retranche du Don Juan de Molière, la fameuse scène du mendiant. Dans un tableau bien composé, tout est nécessaire, l'intérieur d'un véritable père de famille ne peut se passer de ces petits détails.

Mais c'est surtout le costume que Diderot indique et précise. Il ne veut pas de luxe. Gomme il blâmerait ces toilettes de fantaisie que les acteurs de nos drames ordinaires s'attribuent pour joindre, ou plutôt pour substituer un succès de vanité et d'apparat au succès de la pièce!

«La comédie veut être jouée en déshabillé, dit l'auteur du Père de famille; il ne faut être sur la scène ni plus apprêté, ni plus négligé que chez soi. »

« Le public, continue plus loin Diderot, ne sait pas toujours désirer le vrai. Quand il est dans le faux, il peut y rester des siècles entiers ; mais il est sensible aux choses naturelles, et, lorsqu'il en a reçu l'impression, il ne la perd, jamais entièrement. »

Et, joignant l'enseignement pratique à la théorie, Diderot esquisse les costumes.

« Je crois, dit-il du père de famille, que ce personnage ne pourrait être vêtu trop simplement. » En effet, un homme troublé, agité par des pressentiments de malheur, a nécessairement dans sa toilette des négligences, des hérésies qui, loin de choquer, avertissent le spectateur, le préparent et l'émeuvent par avance.

Il me souvient que, dans an acte de Trente ans ou la Vie d'un joueur, Frédéric Lemaître, qui a le génie de l'accessoire, sortait de la salle de jeu, les cheveux en désordre et le gilet boutonné d'une façon bouifonne, le dernier bouton pris dans la première boutonnière. Ce n'était pas là un détail frivole, ridicule. On ne riait pas de cette façon ir régulière de se costumer; on en était frappé comme d'an symptôme effrayant. Diderot eût applaudi. Disons en passant que le père de famille de l'Odéon est un peu trop bien mis.

« Il ne faudrait à Cécile, ajoute l'auteur, que le déshabillé d'une fille opulente. J'accorderais, si l'on veut, au commandeur, un galon d'or uni, avec la canne à bec de corbin. S'il changeait d'habit, entre le premier acte et le second, /e n'en serais pas fort étonné de la part d'un

homme aussi capricieux. Mais, tout est rjâté^ si Sophie n'esl pas en siamoise, et madame Hébert comme une femme du peuple aux jours de dimanche. Saint-Albin est le seul à qui son âge et son état me feront passer, au second acte, de l'élégance et du luxe. Il ne lui faut, an premier, qu'une redingote de peluche sur une veste d'étoffe grossière. »

Ce soin excessif, encore une fois, complète la tâche du poète dramatique, qui peut voir son œuvre défigurée par les interprètes. Il y a une psychologie du costume et de l'ameublement qui corrobore les découvertes de la psychologie morale, et le drame bourgeois devient choquant et invraisemblable si tous les personnages sont endimanchés. Diderot avait pressenti Talma et Rachel ; il devinait que l'art au théâtre a une responsabilité sérieuse à partager avec les vers ou la prose, et, après avoir souligné tous les endroits de son drame qu'il voulait voir commentés par un costume intelligent, il disait à propos de la tragédie :

« Une actrice courageuse vient de se défaire du panier, et personne ne l'a trouvé mauvais. Elle ira plus loin, j'en réponds. Ah! si elle osait un jour se montrer sur la scène avec toute

la noblesse et la simplicité d'ajustement que ses rôles demandent ! disons plus, dans le désordre où doit jeter un événement aussi terrible que la mort d'un époux, la perte d'un fils, et les autres catastrophes de la scène tragique, que deviendraient autour d'une femme échevelée toutes ces poupées frisées, pomponnées ? 11 faudrait bien que tôt ou tard elles se missent à l'unisson. La nature, la nature! on ne lui résiste pas ; il faut ou la chasser ou lui obéir. »

On le voit, la préoccupation de Diderot est tout un système qui a souvent tenté les artistes intelligents de ce temps-ci. Le problème est -il définitivement résolu? Nous ne le pensons pas. On joue des pièces qui prétendent à la peinture de la société moderne, dans des toilettes de gravures de modes ; on vise à des eiîets individuels et de luxe; on sacrifie l'harmonie collective à la satisfaction de faire admirer l'œuvre de son tailleur et de son habilleuse. Hélas ! on enlève souvent ainsi toute l'actualité et toute la poésie de nos chefs-d'œuvre de l'heure courante.

Il nous a semblé qu'il était intéressant de constater ces efforts de Diderot, unis à ses essais de réforme esthétique. Mais nous ne ferons pas de ce qui précède un argument, une épigramme

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contre la mise en scène de l'Odéon. La pièce est montée avec soin ; peut-être le décor a-t-il certaines mesquineries et certains anaohronismes ; mais, en somme, on ne pouvait pas exiger que le directeur fît pour une œuvre littéraire, exposée par conséquent à un succès éphémère, tous les frais que nécessitent ces grandes machines théâtrales, dans lesquelles le style n'a rien à voir et qui réussissent par les yeux. Les costumes sont exacts. Nous donnons celui du commandeur \ Le simple galon cVor est dépassé; Kime, qui interprète ce rôle avec un esprit, une verve, une intelligence, une brutalité joviale qui eût réjoui Diderot, est sans doute un peu trop élégant; car le commandeur est avare. Il promet toujours son héritage à tout le monde, comme un homme qui veut vivre et ne rien donner. Sa dureté envers sa famille, qu'il laisse pauvre, tout enfin dans ce bourru indique peu de prétentions à Télégauce et au luxe. Mais, tel qu'il est, le costume est d'ailleurs parfait et bien porté. Diderot ne saura rien des broderies qu'on a ajoutées, et le public ne s'en plaint pas.

L La Gazelle des Beaux-Arls a publié en effet, avec Tarticle, un charmant dessin d'Edmond Ilédouin.

M. Kime a saisi toutes les nuances de son rôle avec un soin et une habileté qu'on ne saurait trop louer. Il possède le secret de l'art dramatique, qui n'est pas d'accommoder les héros qu'on représente à sa physionomie, mais au contraire de changer sa physionomie contre celle des héros. Jouer de cette façon, c'est évoquer.

Terminons en félicitant encore une fois l'Odéon de cette reprise, qu'il était courageux d'entreprendre, qu'il serait de bon goût d'encourager.

YIII

LE PORTRAIT d'uNÈ MERE

Je faisais dM Figaro des portraits d'hommes de lettres et d'hommes politiques, quand, un jour, j'interrompis ma besogne pour raconter une histoire lamentable qui m'avait été confiée.

Mon récit eut le succès que j'espérais, et la pauvre mère dont j'avais raconté les douleurs put sortir de la difficulté horrible dans laquelle elle se débattait. Je remerciai ceux qui m'avaient entendu. La mère en question quitta Paris; je ne l'ai plus revue; je n'en ai plus entendu parler. Elle est sans doute heureuse, puisqu'elle ne m'a pas envoyé de ses nouvelles.

Tl y a quinze ans, une honnête et belle jeune fille, une orpheline, cédant à l'impatience de la jeunesse, h la poésie dangereuse des premiers rcves, s'imagina faire un mariage d'amour parce qu'elle épousait un étourdi charmant, un de CCS mauvais sujets qui font sourire et qui désarment la conscience. Elle était riche, il était prodigue; pendant plusieurs mois, et même pendant un an ou deux, la dépense, la vie au dehors, la fête de chaque soir dans les théâtres leur persuadèrent qu'ils étaient heureux.

Le luxe est une consolation parisienne qui a son efficacité; le soupir s'adoucit en se heurtant à des angles dorés et la douleur est souvent une flatterie pour la richesse. La jeune femme sentait bien courir, ruisseler autour d'elle et fuir du logis cette pluie d'or que Danaë seule met au réservoir ; mais elle était devenue mère : sa petite fille, jolie, faite exprès pour unebarcelonnette élégante, dormait dans de la dentelle. Fallait-il se plaindre?

D'ailleurs, le mari était bon, un peu joueur, mais beau joueur. Il riait si bien des usuriers, auxquels il abandonnait, lambeau par lambeau,

la dot de sa femme, il se moquait avec une verve si comique des sots qui se font fonctionnaires et des maladroits qui apprennent un état, qu'en vérité on admirait en lui l'oisiveté 1 Quelques petits accidents, des catastrophes financières hâtèrent la débâcle.

Toujours heureux, les deux époux prirent pour la descente d'une montagne russe la déclivité sur laquelle ils roulaient. Quand ils furent en bas^ à terre, le choc fut rude ; mais ils se relevèrent, appuyés l'un sur l'autre. D'ailleurs, la petite fille avait fait ses premières dents, on en paya l'augure avec les derniers écus ; on pendit la crémaillère de la défaite.

La jeune femme, pourtant, frissonna bien un peu, quand elle sut que sa maison était vendue ; mais il lui restait des bijoux, et puis elle avait une si grande surprise à faire à son mari, elle avait une si bonne nouvelle à lui annoncer qu'elle oublia d'avoir peur pour avoir plaisir.

Elle allait être mère pour la seconde fois.

Le mari ne sauta pas de joie : il commençait à trouver la paternité inutile, puisque le superflu lui manquait pour l'embellir. Ces bons garçonslà ne sentent les devoirs que quand ils en sont blessés. Il répondit: « Tant pis! »à la pauvre

mère qui lui disait : « Tant mieux I » et, quand, après plusieurs mois, une seconde petite fille vint alourdir le fardeau du ménage, il fut décidé que Fenfant irait en nourrice. On paya deux mois d'avance, on fit un sacrifice, etuneBourguignonne emporta l'être déshérité que sa petite sœur aînée embrassa malgré elle, tant elle la trouvait laide.

Je ne m'arrête pas à analyser les douleurs, les résistances, les larmes de la mère. Elle eût bien voulu garder près d'elle sa seconde fille ; mais le moyen pratique ? Un homme ruiné par sa faute finit toujours par se vanter d'être un homme positif et pratique. Pleure la nuit, pauvre mère, mais souris le jour ; carie mari, désabusé du ménage, ennuyé de l'existence chétive qui s'annonce, n'a pas trop de ton sourire pour rester au logis !

On vivait des miettes du grand festin des noces; on vendait parcelle par parcelle, chiffon par chiffon, la garde-robe, la toilette. Le mari, si accablé, n'avait pas la force de chercher du travail. A quoi, d'ailleurs, pouvait-il servir? Il n'était bon qu'à être heureux : le malheur le paralysait. Sa femme voulut lutter pour lui; elle lui montra ses jolis doigts qui maigrissaient.

— Pendant qu'ils ont de la force encore, laissemoi donner des leçons ou coudre I

LE PORTRAIT d'UNE MÈRE 131

Mais il se révolta ; et puis le labeur de sa femme eût été un reproche à son oisivité : sa dignité de pauvre en eût été compromise. Il trouva à lui tout seul, un remède excellent : sa seconde fille était en nourrice ; il fallait prier un ami, une parente de se charger de l'aînée. Ainsi débarrassés de ces deux fardeaux, ils iraient plus allègrement dans le monde à la poursuite de l'ingrate fortune.

La mère se résigna, parce qu'elle aimait encore l'égoïste qui la dépouillait, mais elle se sentit profondément atteinte. Elle croyait ingénument que, dans le malheur, il faut s'unir et non se disperser ; elle pleura en dedans d'elle-même. Ce sacrifice ne porta pas bonheur aux deux époux; ils continuèrent à descendre ; la gêne fut remplacée par la misère.

Un jour, la nourrice de Bourgogne écrivit pour se plaindre de n'avoir pas reçu son mois. La mère s'aperçut qu'il lui restait son anneau de mariage, elle le vendit et paya le mois de maternité vénale qu'on lui réclamait. Mais, le mois suivant, nouvelle lettre. Gomment faire ? On écrit, on supplie la Bourguignonne défaire crédit huit jours, quinze jours, trois semaines, et, pendant ce temps, on cherchera, on empruntera. Mais il

faut aussi chercher le pain quotidien; mais il faut emprunter pour l'époux qui blasphème, et qui trouve la veine injuste et la Providence aveugle !

Après le premier mois de retard, il en vint un second, puis un troisième. Je ne raconte pas cette lutte horrible, quotidienne, contre le besoin pressant. Je n'insiste pas sur cet effroyable égoïsme du père, qui dit toujours, à chaque sanglot de la mère : « Yivons d'abord, nous payerons les mois de nourrice ensuite! » Yieillie, flétrie, navrée, se tordant de douleur et de faim, au bras de l'homme qui l'entraînait, la mère tomba dans une sorte de torpeur ; elle le suivait machinalement dans les mansardes, dans les bouges, puis enfin à la belle étoile.

Voilàun détail épouvantable, mais d'une scrupuleuse exactitude. Il vint un jour où ces deux êtres qui ne savaient pas mendier, n'eurent pas même de gîte. Fiers et luttant contre la fatigue et le froid, ils se condamnèrent au supplice de marcher toute une nuit dans Paris, pour ne pas être arrêtés comme vagabonds, s'ils étaient trouvés assis ou endormis sur un banc !

N'est-ce pas légendaire? Le voyez-vous, ce couple, frémissant, étroitement uni, qui tremble et qui sourit à la rencontre d'un sergent de ville,

LE PORTRAIT d'uNE MÈRE 133

qui double le pas devant les postes de police, qui tombe dans les angles obscurs et qui se relève au moindre bruit, enfants perdus du juif errant !

Le hasard de ces courses les amena un soir devant la maison qui avait été leur maison, leur hôtel, le nid des amours. Ils furent pris de faiblesse: ils n'osèrent pas s'en aller. Alors, se glissant comme des voleurs, ils descendirent, par une entrée qu'ils connaissaient bien, dans la cave et passèrent la nuit ainsi, sur les marches de l'escalier. Au petit jour, ils s'évadèrent. Que pourrai-je ajouter à ce lamentable tableau? Un dernier trait pourtant, authentique comme tous les autres dans celte vie errante, sous cette bise de la misère qui les dépouillait et les glaçait : la femme, pour la troisièm^e fois, devint mère.

Au premier soupçon de ce surcroît d'agonie, elle crut qu'elle en mourrait : le mari fut profondément ennuyé et manifesta dès lors l'intention de chercher tout seul à se tirer d'affaire. Il trouva l'occasion bonne pour une séparation. La malheureuse, qui ne savait plus si elle aimait quelque chose au monde, secoua la tête, lui rendit sa liberté et alla tomber au seuil d'un hôpital.

Elle fut malade pendant longtemps, malade jusqu'à cette crise qu'on appela sa délivrance et

qui fut pour elleîe renouvellement d'un nouveau

bail de douleur; elle accoucha d'une troisième petite fllle, et elle entendait, la nuit, trois enfants

qui criaient : sa fille aînée, confiée à des parents en province, la pauvre petite qu'elle n'avait plus revue depuis sa naissance et qui avait été abandonnée en nourrice, cette troisième enfin qui lui mordait le sein.

La convalescence fut longue. Quand elle sortit de l'hospice, la mère avait plus de sérénité : elle trouvait que son mari avait été injuste envers la destinée et que, quand on a des enfants, on a toujours de l'espoir à nourrir, de la force à son service, une conscience pour inspirer ses actions; elle chercha une place de sous-maîtresse qu'elle trouva assez vite à ces conditions : on la nourrissait, elle et son enfant ; on la logeait et, en retour, elle devait son temps, ses leçons^ les grâces de son esprit. Quelques labeurs accomplis la nuit lui permettaient d'acheter des vêtements ; mais l'infortunée, qui n'osait pas dire qu'elle avait une enfant perdue dans le monde, une orpheline délaissée, parce qu'elle eût été renvoyée sans doute, luttait, se désolait et poursuivait le rêve chimérique d'économiser pour payer les mois de nourrice en retard et pour aller chercher sa fille.

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Cette lutte, ce rêve, cette angoisse, durèrent de longues années. La mère éleva du mieux qu'elle put sa dernière fille, puis l'autre qu'on lui renvoya de province ; mais, pendant dix ans, elle n'eut jamais, non le superflu, mais le nécessaire, pour rouvrir le maison à l'enfant dont l'Assistance publique s'était chargée.

On sait qu'au bout de trois ou quatre mois de soins impayés, les nourrices vont remettre leurs nourrissons, quand le nourrisson ne meurt pas de l'abandon des parents, aux Enfants-Trouvés. L'Assistance publique place alors l'enfant, veille sur lui, le fait inspecter et le rend ensuite quand on le réclame.

Après dix ans de lutte acharnée contre des misères de toute sorte, et surtout après dix ans d'un silence commandé par la nécessité, la malheureuse mère vient d'atteindre enfin une sorte de rivage. Elle a fait des démarches et elle a su que sa petite fille, transportée d'un département dans un autre, est depuis sept ou huit ans, l'enfant d^adoption d'une famille de paysans du village de X... Le cœur tout haletant d'espérance, elle s'est adressée à l'autorité compétente.

— Rendez-moi ma fille, lui a-t-elle dit, j'aide

quoi l'élever; je veux qu'elle me pardonne ces dix années d'abandon.

L'autorité a très poliment répondu à la mère:

— Êtes-vous mariée?

— Oui.

— Avez-vous l'autorisation de votre mari?

— Non.

— Apportez-la, elle est indispensable.

— Mais je ne sais et je ne veux pas savoir où est mon mari. Il m'a abandonnée, il me prendrait la rançon de ma fille. Je le fuirais s'il venait ici

— Alors, Madame, nous ne pouvons rien pour vous.

C'est la loi! Mais la loi, que je ne veux pas discuter, grand Dieu! n'ajoute-t-elle pas à l'ironie de cette lamentable histoire? Je me hâte de dire que de puissantes interventions ont adouci les rigueurs du règlement. La mère aura son enfant légitime, absolument comme si elle était, elle, une femme entretenue, sans mari.

Mais voilà qu'au dénouement du drame, se présente une péripétie délicate, morale. Cette pauvre mère ne sait rien, absolument rien, du passé, du caractère, des mœurs de cette petite fille de dix ans qu'elle n'a plus revue depuis sa

naissance. Est-ce une paysanne inculte, grossière, vicieuse, une créature comme l'abandon en multiplie tant, hélas! qu'elle va retrouver? Elle a deux filles chastement élevées; quelle sœur va-1-elle leur donner? Elle redoute comme un châtiment la vue de cet être, qu'elle espère comme une récompense ! Elle est impatiente de l'embrasser, elle tremble de la voir.

Dans son inquiétude, elle a écrit au curé du village où son eniant a été élevée, le priant de lui envoyer ces détails dont elle est avide. Savez-vous ce que ce prêtre a répondu?

« Madame,

» L'enfant existe. Pour le reste, adressez-vous à l'Assistance publique. »

La lettre est là ; je veux l'envoyer à l'évêque du diocèse^ pour que ce curé, si laconique, reçoive une leçon de charité. Mais cette lettre est-elle encore une menace? INe voit-on pas tout le drame qui se trouve encore dans cette reconnaissance? Et les gens qui ont élevé la petite fille, quels sont-ils? S'ils ont adopté l'enfant, s'ils l'aiment, s'ils ont espéré la garder toujours, ne seront-ils pas déchirés? Cette complication est comme la leçon suprême de cette histoire parisienne.

Maintenant, veut-on savoir pourquoi tout n'est pas fini? pourquoi je n'ai pas le dernier mot de Taventure? Pourquoi la mère n'a pas couru déjà chercher sa fille? C'est que, pour courir, il faut quitter les leçons, le gagne -pain quotidien, et qu'il lui manque enfin (pour dire crûment la chose) l'argent d'un assez grand voyage.

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