HUIT JOURS APRES
Je dois aux lecteurs du Figaro, je dois surtout aux personnes qui ont envoyé avec tant d'empressement Jeur offrande, le dénouement et l'épilogue de l'histoire que j'ai racontée.
Je me hâte de le dire, jamais drame humain n'eût une fin plus heureuse. Je n'ose être fier de mon initiative, tant je suis émerveillé de l'élan qui l'a dépassée.
Ne laissons pas calomnier notre époque; c'est assez d'en médire. Toutes les fois que les journaux peuvent faire un libre appel aux sentiments généreux, à la solidarité, ils trouvent un écho
retentissant ; ce qui prouve bien que les âmes stériles qui ne voient clans la presse qu'une vaine spéculation, ont tort déparier de l'impuissance des journaux, mais ont raison de se sentir impuissantes.
Grâce à la publicité que m'a accordée le Figaro, il y a aujourd'hui une mère bien heureuse. Je dois son sourire reconnaissant à tous ceux qui ont partagé ses larmes.
Prévenue par une amie de l'indiscrétion que j'avais commise, l'héroïne de mon récit, que je ne connaissais pas même de nom, est arrivée en toute hâte.
Vaincue dans sa fierté par l'espérance qui l'enivrait, elle ne m'a fait aucun reproche. Je lui ai remis l'argent versé pour elle et elle l'a accepté noblement, simplement, comme la rançon de sa fille. L'assistance publique s'est empressée de mettre à sa disposition les papiers nécessaires, les renseignements indispensables, et, le soir même de son arrivée à Paris, la pauvre nrièrequi, depuis plus de dix ans, attendait cette heure de délivrance, prenait le chemin de fer et couraitàla recherche de son enfant abandonnée.
.l'ai dit un mot des grandes inquiétudes morales, qui s'ajoutaient comme un remords au sup-
plice de cette longue absence. Au moment décisif, quand quelques heures à peine la séparaient de la fille qui n'avait jamais reçu ses caresses, la mère sentait redoubler ses terreurs.
— Je suis bien certaine qu'elle n'est pas jolie! me disait-elle avec un sourire hésitant et une résignation naïve, comme si, en concédant au sort quelque chose sur la beauté, elle était plus certaine de n'avoir aucune déception à craindre sous le rapport de la pureté.
Quelles actions de grâces ne doit-elle pas rendre à Dieu maintenant! La fille est jolie, pure, intelligente et douce.
Le chemin de fer laissait, vers sept heures du matin, la pauvre voyageuse à dix lieues du village où sa fille a été élevée. C'était un nouveau voyage à entreprendre, après celui de la nuit, un voyage en carriole, quand il eût fallu des ailes! Enfin, harassée, brisée, palpitante, la malheureuse mère atteignit pourtant ce paradis si longtemps désiré, cette terre promise. C'est un hameau perdu, patrie naturelle des enfants perdus. Quelques maisons chétives, une église qui chancelle, s'ouvrant tous les quinze jours, quand le curé du pays voisin fait deux lieues pour venir dire la messe; de la boue, du fumier et un peu
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de fumée pâle sortant par la cheminée de la maison d'école ; tel est le tableau.
Un inspecteur des enfants assistés accompagnait la voyageuse ; il la conduisit chez le maire du village. Là, on eut déjà des nouvelles, la petite fille était connue. Élevée par de pauvres journaliers, chargés eux-mêmes d'une nom breuse famille, elle prenait soin des petits frères et des petites sœurs; elle n'avait jamais reçu de poupées, ni aux étrennes, nia Noël, et c'était par le devoir maternel sérieux et tout entier qu elle débutait à dix ans, cette pauvre petite qui n'avait jamais vu sa mère. Hélas ! elle croyait l'avoir perdue deux fois. Les braves gens qui avaient reçu de TA s sis tance publique une enfant de neuf mois et qui, pendant si longtemps, n'avaient entendu parler de personne, s'étaient persuadés qu'elle était tout à fait orpheline, que sa mère était morte.
A ce premier deuil, dont la petite délaissée ne sentait pas l'amertume, s'enjoignit dernièrement un autre réel, poignant et qui la fit beaucoup pleurer. Elle vit mourir la brave femme qui l'avait élevée et qu^elle appelait sa mère.
Ne dirait-on pas qu'il y a des affinités mystérieuses ? Au moment où elle devenait orpheline
pour la seconde lois, sa véritable mère ressuscitait en quelque sorte et, sortant de cette nuit de la misère, plus terrible que la nuit du tombeau, la cherchait et lui tendait les bras.
Mais, déjà, la belle-sœur de la défunte, bien que pourvue d'une nombreuse famille, l'avait adoptée et ne voulait pas abandonner à d'autres le soin de recueillir celle qu'elle regardait comme sa nièce. Elle l'emmena chez elle et, pour toute condition, lui dit :
— Tu auras soin des petits pendant que j'irai aux champs et que tu n'iras pas à l'école.
C'est à l'école que le maire conduisit d'abord
les voyageurs. On voulait surprendre l'enfant;
"-"ds, ce jour-là, elle manquait à la classe, et
la étonnait parce qu'elle était assidue. D'ailleurs, ne se préparait-elle pas à la première communion ?
— J'ai peur qu'elle ne soit malade, dit la religieuse qui tient l'école.
On alla bien vite à la maison désignée. Dès la porte il fallut s'arrêter pour jouir du tableau. Sur le carreau, trois enfants s'ébattaient, un autre était placé dans un berceau et, dans l'âtre de la cheminée, Gendrillon allumait le feu et venait
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de mettre le pain clans la marmite pour la soupe des petits Irères.
Imaginez l'émotion de la mère ; rêvez l'étonnement de la petite fille! Ce fut d'abord un saisissement, presque de la crainte, delà part de l'enfant: elle ne comprenait pas qu'on revînt du ciel pour la chercher. Puis elle écouta docilement, puis sa petite tête comprit; puis son cœur, sur lequel tombaient directement les douces larmes de la mère, se gonfla, devina : et avec, gentillesse, avec grâce, avec abandon, elle se laissa enlever, embrasser, fondant, pour ainsi dire, sous les caresses et pleurant elle-même, tant elle se sentait heureuse d'un bonheur nouveau, inconnu, de celui qu'on lui avait promis, pour le jour de sa première communion.
L'enfant n'est pas grande, mais elle est jolie, avec de grands yeux rêveurs. On lui a coupé les cheveux dans une maladie, il y a quelques mois. Une distinction native, que le village n'a pas effleurée, la faisait remarquer et traiter avec une sorte de considération par les gens du pays. Tendre, affectueuse, elle a été pleurée au départ comme si on l'eût vue emportée morte pour le cimetière. Quant à elle, elle n'a pas caché non plus sa douleur de laisser là toute une famille, ceux qui
l'ont aimée, les frères et les sœurs qu'elle aimait.
Il fallut attendre le retour des parents d'adoption qui étaient aux champs. Ces braves gens furent accablés; ils n'osaient en vouloir à cette mère qui avait tant désiré sa fille ; mais ils eussent bien voulu qu'elle se trompât et, sans la ressemblance frappante, prodigieuse, providentielle, que la nature avait donnée à l'orpheline pour qu'on pût toujours la retrouver, ils eussent hésité peut-être, malgré l'inspecteur, malgré le maire, à la laisser partir.
On sut bientôt dans le village le grand événement. C'était à qui viendrait dire adieu à l'ingrate qui s'en allait ; c'était à qui viendrait pleurer en l'embrassant. On voulait la garder encore un jour, on voulait retenir M. l'inspecteur, la mère ; on ne comprenait pas que celle-ci fût si pressée.
Quand, enfin, l'heure du départ sonna, ce fut tout un cortège qui traversa le village. Les petits frères avaient poussé des cris désespérés, et la femme du journalier, remplaçant sa chère Cendrillon qui s'en allait avec la fée, pleurait silencieusement au coin de son feu, ne voulant pas être consolée, tandis que le père, traînant ses
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sabots suivait les ravisseurs avec un vague espoir de la reprendre.
J'ignore si l'Assistance publique choisit toujours aussi bien les gens auxquels elle confie les enfants abandonnés ; mais elle eut la main bien heureuse cette ibis, et elle a sa part dans les actions de grâce de la mère.
Je n'ai rien à ajouter à ce récit parfaitement exact. Quelques heures après leur arrivée, je recevais la visite de la mère et de la fille.
L'enfant, pauvrement vêtue encore, avec les habits que l'on n'avait pas eu le temps ni le moyen de changer, me souriait et me regardait de ce regard surpris, à la fois naïf et profond qui me semblait, par je ne sais quelle manie littéraire dont on ne peut se garantir, aux instants de la plus grande sincérité, le regard de Mignon, touchant enfin à la patrie désirée. L'accent effroyable que la petite fille apporte du village et qui restera longtemps comme un legs du pays perdu, éraille un peu le beau rêve et fait sourire, quand on a trop envie de pleurer.
— Es-tu bien contente d'avoir retrouvé ta mère? dis-je bêtement à cette petite fille que je ne savais comment interroger.
Elle a souri, comme je souhaite de voir tou-
jours ma fille me sourire, et elle a fait monter vers celle qu'elle appelle encore un peu madame un regard câlin, reconnaissant,qui contenait une prière.
Je n'avais plus rien à apprendre ; je n'ai plus rien à raconter. Il faut laisser tomber, par pudeur, sur les joies nouvelles^ les voiles que j'ai soulevés par pitié. Que de choses pourtant à observer! quel poème ! quel drame intime ! quelle leçon, dans cette attitude de deux êtres qui se sentent l'un à l'autre, qui s'aiment, qui sont tout étonnés de n'avoir aucun passé de tendresse à évoquer ensemble, et dont l'amour n'est qu'un désir infini, sans souvenir.
J'ai lu à la mère, qui m'a chargé de parler pour elle, les lettres touchantes que j'ai reçues. Elle en remercie du fond de fâme les lecteurs, les lectrices du F/|7«ro. Comme la petite fille a appris à prier, je suis bien sûr que celle-ci a commencé déjà à confier sa dette au bon Dieu. Dans la voiture qui l'emportait du village, elle demanda
tout à coup :
— Madame ! est-ce qu'on fait aussi sa première communion à Paris ?
Elle est rassurée maintenant ; elle ne demande plus rien et elle rougit, en se reprenant, quand il lui arrive encore de dire madame.
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Je l'ai revue transfigurée dans les simples vêtements de ville que les marraines inconnues ont permis d'acheter. Elle était charmante. Son éducation intellectuelle et morale est assez avancée pour qu'elle ne quitte plus sa mère, même pour la pension. Elle reviendra me voir, je l'espère, moi qui suis devenu un peu son parent, à la mode du village et des parents de làbas !
Le succès obtenu par un article dont j'ai été si doucement récompensé m'a valu, depuis quinze jours, des lettres et des visites que je suis fier d'avoir reçues, mais au sujet desquelles j'ai un avis à donner. On me signale de toutes parts des infortunes, des orphelins, des femmes persécutées, des ménages intéressants. J'en ai, certes, le cœur navré ; mais je ne puis ni me faire une spécialité du malheur des autres, ni fatiguer la charité publique. Je prie donc les honorables correspondants, auxquels je ne saurais répondre, de ne m'accusser ni de sécheresse ni d'indifférence.
C'est par respect pour la douleur même que je puis avoir à signaler à l'occasion, que je ne veux pas courir le risque d'amoindrir la portée de mes sollicitations en les rendant trop fré-
quentes et en devenant le narrateur ordinaire et monotone des misères dont Paris fourmille.
Que mes confrères aient leur tour ! Je leur souhaite de bien l3on cœur la jalousie du triomphe que je constate aujourd'hui.
J'eus un jour à parler dans le journal le Temps (c'était en 1864) de petits volumes de biographie publiés sous ce titre : les Enfants du travail. Je connaissais l'auteur ; je l'avais vu à l'œuvre en 1848 ; je savais qu'il avait eu, dans l'exil, après le 2 décembre 1851, la constance d'un martyr. J'eus l'idée, sans le nommer, de raconter sa vie.
C'est cette biographie d'un héros de lettres resté obscur que je réédite. Je n'ai pas tout dit sur le courage de cet homme, qui ne s'est courbé sous la misère que le jour oîi il s'est courbé sous la mort.
Je pourrais le nommer maintenant ; mais je ne suis pas assez certain que son héritage de pauvre ait été accepté purement et simplement par ses héritiers, et je craindrais de froisser ceux de ses enfants qui s'imaginent peut-être qu'il eût mieux fait de mourir un peu riche.
Je dis cela, sans prétendre calomnier des enfants, peut-être respectueux, C'est une méfiance générale qui m'est venue, après des compassions sincères de ma part, acceptées seulement sous bénéfice d'inventaire par les familles de ceux qui en étaient l'objet.
L'auteur, l'artiste, le travailleur modeste qui prend un pseudonyme pour poser la première pierre du monument qu'il élève aux hommes de courage et de bonne volonté, fut luimême le plus courageux, le plus intrépide, le plus glorieux dans son obscurité, et mériterait de figurer, lui aussi, dans ce Panthéon ouvert aux hommes véritables par la misère reconnaissante.
Depuis vingt ans, sa vie n'a cessé d'être, non pas le combat au grand jour, à ciel ouvert, dans une arène, le combat applaudi qui guérit les blessures avec des lauriers, qui sèche les larmes au vent des acclamations ; mais la lutte sourde
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opiniâtre, cachée, implacable, contre une misère qui ricane dans l'ombre, qui ne permet pas d'appeler la foule et d'avoir des témoins de la douleur du martyre.
D'abord, c'est la pauvreté banale, qui dit crûment au début : « Enfant, tu veux vivre d'un autre labeur que celui de l'outil et du marteau? Mais sais- tu seulement écrire trois lignes sans faute, et peux-tu lire une page, en te vantant de la comprendre? »
«J'étudierai ! » répond avec une imperturbable assurance ce fils d'artisan, qui ne méprise pas la fatigue des mains, mais qui veut y ajouter la fatigue du cerveau. Et alors, voilà qu'il se met à lire, à apprendre, à refaire son éducation littéraire, philosophique, politique. Quand il sait, il écrit. Rien ne le rebute: drames en prose, en vers, histoire, journaux, propagande; il se sent infatigable ; il a la jeunesse, la santé, l'espérance. Il devient amoureux, en même temps qu'il devient républicain. Gomme il est un honnête croyant,, et qu'il ne s'agit pas pour lui d'essayer de l'amour et d'essayer seulement de la république, il se marie, et il fait un pacte sérieux, indissoluble avec la démocratie triomphante : an était en 1848.
Ce n'est pas pour demander quelque chose aux vainqueurs du jour que l'humble lutteur se mêle au cortège ; c'est pour servir, à son rang, à sa place, dans son obscurité, sans se demander si l'on s'inquiétera jamais des services rendus. Il fait crédit de toute sa vie à la liberté. Il se sent fier et heureux d'être inconnu, méconnu, de rencontrer tout au plus la main d'un patriote un peu moins dédaigné, qui lui dit: « Vous êtes un brave cœur ! » et, décoré par cet applaudissement, il retourne à ses livres, à sa femme, à son labeur.
Les enfants arrivent, en même temps que les pages se noircissent ; et c'est au moment où les petits berceaux encombrent la mansarde, où le travailleur, devenu gérant d'un journal, auteur édité, et presque applaudi, d'un gros livre d'histoire, entrevoit, sinon l'émancipation complète, au moins un peu de bien-être, que l'épreuve redouble.
Un matin, une nuit, la bise de décembre passe à travers la porte mal jointe de cet obscur père de famille. « Réveille-toi ! lui dit-elle, non pour courir à l'imprimerie^ au journal ; mais pour aller là-bas, là-bas, bien loin, au delà de la frontière, au delà de la Manche, où la sûreté publique
a besoin de te voir bientôt. — Mais je n'ai pas de quoi payer les frais de la route ! — On s'en chargera, reprend la bise. — Mais je n'ai pas de quoi vivre là-bas, en pays étranger. Mes pauvres petits enfants ! mon nouveau-né et celui qui va naître, que deviendront-ils? »
Cette fois, la bise ne répondit pas ; elle eût eu trop de réponses et trop de réponses cruelles à faire. Le pauvre travailleur partit pour le long voyage, pour l'exil. Que devint-il à Londres? C'est là que le drame devient sublime et qu'il se complique en même temps comme un roman de Dickens, avec une philosophie mêlée à la misère ! Il y a là de quoi rire et pleurer, tout à la fois.
On n'imagine pas les ressources fécondes, merveilleuses que donne la vue de quatre ou cinq petits marmots qui grelottent, et dont la chair rose semble rire et sangloter à travers les guenilles. L'écrivain redevient artisan. Il fabrique des bouquets de violettes artificielles qu'il parfume dans son taudis; il change de métier tous les jours, et, comme il a l'oreille tendue à tous les bruits, il se fait si vite à la langue anglaise, qu'en peu de temps, sans s'en apercevoir, il est devenu capable d'écrire aussi correctement en
anglais qu'il écrit déjà en français. Mais il s'agit bien d'écrire ! Qui se soucie de sa prose ?
Un jour, l'exilé rentrait chez lui, plus sombre que d'habitude ; ou plutôt, ce jour-là, il était triste, lui qui usait le chagrin, à force de bonne humeur et d'entrain. La saison des violettes était passée; il fallait improviser une autre industrie, et improviser bien vite, parce que les enfants étaient précisément dans une saison d'appétit.
Le Français réfléchissait donc, quand il entend de la musique, une grosse caisse. C'était un saltimbanque, et un saltimbanque français, non un exilé, mais un émigré, qui voulait initier les Anglais à quelques-uns des sublimes secrets de la prestidigitation française. Par malheur, l'artiste était plus fort sur l'art de faire sauter la coupe que sur l'art des élisions exigées par la grammaire britannique. Il faisait son boniment dans un anglais à faire frémir, et que les Anglais ne comprenaient pas du tout, ce qui, tout naturellement, nuisait à la recette.
Notre homme, notre proscrit est frappé d'une idée subite. Il attend que la représentation soit finie et il va trouver l'escamoteur, lequel précisément se demandait par quel tour de passe-
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passe il pourrait multiplier les quelques misérables shillings tombés au fond de son escarcelle.
— C'est l'éloquence qui vous fait défaut, dit l'exilé à l'industriel. Nous sommes ici dans le pays des meetings; tout tréteau exhaussé devant la foule doit être une tribune. On n'a pas le droit de convoquer quelques Anglais, sans leur faire un discours. Voulez-vous de mes services?
— Essayons! dit l'émule de Robert-Houdin. On essaya, et l'essai fut un triomphe. Alors un
traité fut conclu. L'industriel fournissait un habit noir et une cravate blanche. Tous les jours, le proscrit venait d'une extrémité de Londres, à l'endroit oii stationnait le saltimbanque ; il en-, dossait rhabit^ il mettait la cravate, et, pendant une demi-heure, il charmait messieurs les badauds de Londres par le flot pur et harmonieux de son éloquence. C'était pour lui tout à la fois un exercice de linguistique et un essai de tribune. Le boniment terminé, il descendait de ses tréteaux, dépouillait le costume parlementaire, recevait une somme de dix francs environ et s'en allait à une autre besogne. Cela dura toute une saison, saison heureuse.
Quelques Français blâmaient cette subalternisation de l'exil. Mais le brave homme, qui sa-
vait bien que la fierté fainéante ne donnerait pas de pain à ses enfants, se laissait blâmer, haussait les épaules et trouvait sa récompense dans le sourire de la femme, dans le baiser des marmots.
Quand l'escamoteur s'en alla, il fallut trouver une nouvelle industrie. L'orateur en plein vent redevint journaliste. Infatigable, vaillant, opposant un sourire immuable et une jeunesse d'espérance qui ne se laissait pas flétrir à chaque déception nouvelle, il vécut, il fit vivre les siens, jusqu'au jour où une brise plus clémente, traversant la mer, vint donner à la plupart des exilés la poignante tentation de revoir la patrie.
Ah! la patrie! c'est la maîtresse infidèle h qui l'on pardonne toujours. On ne veut plus la revoir ; mais elle n'a qu'à vous regarder, qu'à vous sourire, pour qu'aussitôt le cœur se fonde en joie, pour que les yeux fondent en larmes, pour qu'on lui répète le serment de l'aimer quand même!
« Vite, en route ! nous allons en France, nous allons à Paris ! » Et, tout aussitôt, voici les marmots qui sautent, la mère qui prie. Le paquet est bientôt fait. On croyait n'avoir plus d'argent :
on en retrouve, on en invente pour payer la traversée, le voyage; on s'embrasse tout le long de la route, dans la pensée que Paris est là, au bout de ce long chemin : Paris, le salut, la délivrance, le travail, le pain quotidien !
Hélas! il fallut bien reconnaître que Paris avait beaucoup trop de choses à faire pour saluer cette pauvre famille qui revenait. On s'installa dans un faubourg et l'on chercha de la besogne. Mais par malheur, en France, les saltimbanques parlent finançais et n'ont pas besoin qu'on parle anglais pour eux : l'éloquence, d'ailleurs, est supprimée, aussi bien pour les tréteaux que pour autre chose. On ne permettrait pas à un orateur en plein vent de parler de manière à attrouper les passants et à provoquer des rassemblements. Il faut bien le dire aussi, la véritable éloquence, aujourd'hui^ c'est celle que Mangin avait inventée et pratiquée du haut de sa voiture. Quand on ne l'écoutait pas assez, le grand marchand de crayons tirait de l'or d'un coffre et remuait des louis sur un plateau.
Ce genre d'éloquence n'est pas à la portée de tout le monde et le brave homme dont je raconte la très authentique histoire, était bien
incapable de le pratiquer. Il chercha, il alla solliciter du travail partout. Mais ce n'était ni pour les industriels, ni même pour certains journaux une excellente recommandation de revenir de l'exil. Ceux qui n'avaient pas peur de tendre la main à un amnistié s'imaginaient, du moins, qu'il rapportait de son séjour en Angleterre, des rancunes, des ressentiments, des préjugés, et alors on le priait de chercher ailleurs de l'ouvrage. La misère qu'il avait si souvent vue à Londres, il la sentit plus âpre, plus furieuse encore à Paris. L'exil châtie moins que la patrie. Pour surcroît de malheurs, dans son amour vaillant, l'imprudent ne lésinait pas avec la vie, et, à mesure que ses peines augmentaient, sa famille s'accroissait. Il défiait le sort avec une accumulation de têtes blondes, et il opposait autant de sourires d'enfants nouveaux aux coups de la destinée, que celle-ci lui envoyait d'épreuves.
II y eut pour cet honorable ménage de rudes semaines à traverser. Mais rien ne faisait ployer l'indomptable courage de ces âmes. Le seul morceau de pain qu'on se partageait était mangé sans amertume, sans blasphème, sans impatience; on se sentait pur de toute faute; on se
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sentait bon et on n'en voulait pas trop à l'injustice du sort.
Enûn, à force de patience, de volonté, d'amour et, il faut bien le dire, à l'honneur du public, à force d'amitié, on entrevit, sinon le repos, le loisir, du moins la fatigue réglée, récompensée, rémunérée. Les enfants allèrent en apprentissage ; la mère travailla chez elle ; le père voulut donner l'exemple et il accepta la plus pénible, la plus obscure des fonctions. On l'admirerait trop et l'on ne me croirait pas, si je disais quel métier il a accepté.
Mais c'est là qu'il faut saluer la persistance incomparable de la foi. Ce travailleur auquel les idées ont été si funestes, qui a perdu un tiers de sa vie à défendre, à faire respecter les idées, quia tant de bonnes raisons pour se débarrasser de ses chimères, pour s'appliquer uni [uement, exclusivement, égoïstement, au pain de chaque jour, à la tâche qui lui donne un peu de tranquillité d'esprit, savez-vous comment il veut célébrer ce demi-affranchissement qui commence? savez-vous comment il se venge de ses déceptions accumulées? savez-vous, quand il a mangé son pain^ embrassé ses fils, qui sont presque des hommes et qui seront des citoyens,
ses filles^ qui seront de belles et fidèles travailleuses comme leur mère ; savez-vous ce qull fait de Fheure de liberté qu'ilale jour,le soir, le matin, la nuit? Il remploie à écrire, il continue de travailler pour lui, pour les autres, c'est-à-dire de perfectionner leur intelligence, en servant de plus en plus la cause à laquelle il a dévoué toute la part de sa vie qui n'est pas à ses enfants, et que je puis nommer la cause de l'émancipation intellectuelle des travailleurs. En vérité, il y aurait de quoi rire, si ce n'était là presque une occasion de pleurer d'attendrissement.
En 1865, une bande de bohémiens vint camper dans Paris. Je racontai d\ov^jù.din?>r Indépendance belge, cette promenade faite en compagnie de savants. Je l'ai relue et je la trouve intéressante à cause delà rareté des occasions offertes pour de semblables études.
20 janvier 1865.
J'ai fait, il y a quelques jours, dans Paris même, un très intéressant voyage au pays des bohémienS;,des zingaris, et, comme il est curieux d'apprendre qu'à l'heure où nous vivons, dans cette capitale si bien alignée^ si bien ordonnée,
si disciplinée;, il y a encore des gens qui ne connaissent ni les inconvénients du loyer, ni les surprises de l'expropriation, ni le devoir de se faire inscrire sur les listes électorales, ni la double obligation d'admirer M. Haussmann et de lire l'Encyclique, je veux confier mes impressions très sommaires âmes amis inconnus.
Les bohémiens authentiques n'arrivent guèreh Paris qu'isolément, pour être modèles dans les ateliers de peinture; mais, cette fois, la nouvelle s'était répandue qu'une tribu tout entière, qu'une véritable invasion de Romanichels (ainsi qu'ils s'intitulent en France) avait dressé ses tentes, ou plutôt dételé ses voitures, vers l'extrémité des Batignolles, dans un coin de Paris, tout contre les fortifications. Quelques membres de la Société d'anthropologie, des savants, un érudit qui sait mieux que personne l'histoire de l'apparition et de la dispersion des bohémiens en Europe, M. Paul Bataillard, s'étaient concertés pour une visite à ces nomades. Il fallait bien que l'ignorance fût représentée aussi ; les bohémiens eussent été trop embarrassés devant tous ces savants. Je me joignis au cortège, comme l'ambassadeur naturel de la littérature,, vers la bohème, son amie.
La conférence avait lieu dans une de ces petites maisons à une seule chambre, masures, taupinières de la spéculation des pauvres. C'était comme une ironie du progrès et de la force sociale que de voir ce dernier abri des éternels insurgés de la civilisation, resserré entre les magasins du chemin de fer de l'Ouest et le mur fortifié de Paris. Ceci tuera-t-il cela? Je ne le crois pas. Il y a, dans cette race incompressible, une force latente qui a résisté au piétinement des siècles et qui ne cédera ni aux séductions ni aux violences. Tout ce qu'on peut faire contre les bohémiens sans papiers, c'est de les chasser des villes. Mais, quand ils se présentent un passeport à la main, il est bien difficile de leur refuser le droit d'installer leur marmite entre quatre pauvres murs. Et la tribu que nous allions voir était parfaitement en règle avec l'autorité.
Nous étions attendus. On savait que les Parisiens avaient le caprice de venir visiter ces Indiens des BatignoUes, et toute la population, au nombre de trente individus environ, père, mère, aïeuls, enfants de tous les âges, était agglomérée dans une petite pièce de quelques pieds carrés, où la circulation était aussi impossible que la respiration.
Un poêle en fonte sur lequel cuisaient des harengs,et à côté duquel mijotait,dans un grand pot, une choucroute de la plus belle couleur, élevait la température à des degrés invraisemblables et dégageait des arômes qui mettaient à l'épreuve notre bégueulerie de gens civilisés. J'ai toujours cru que ces harengs nous étaient destinés et que cette choucroute était le plat de l'hospitalité; mais nos grimaces dédaigneuses, la petite suffocation que chacun de nous ressentait, empêchèrent l'offre de ces braves gens ou firent disparaître la poêle à frire. La choucroute seule resta. Quand il nous fut possible de distinguer quelque chose à travers la buée odorante qui nous enveloppait, nous fûmes tout d'un coup, et tous à la fois, émerveillés de la population étrange, inconnue, asiatique, au milieu de laquelle nous nous trouvions. Le décor prenait alors toute sa valeur; ces murs enfumés, couverts de gravures, d'images, de brimborions, d'instruments de musique ; ces hommes, ces femmes, ces enfants, nous souriant tous avec des yeux noirs comme du jais, avec des chevelures presque bleues, tant elles avaient de reflets ; ces diseurs de bonne aventure, qui nous tendaient, avec une sorte de mélancolie,leurs mains, leurs
têtes, pour que nous leur disions leur passé et peut-être leur avenir aussi; ce tumulte des voix, assourdi par un peu de respect et par beaucoup d'amitié ; ces petits chiens qui couraient comme des rats entre les jambes et qui voulaient aussi se faire examiner; tout cet ensemble avait un caractère de pittoresque violent et profond qui étreignait l'esprit et l'obligeait à penser.
Nous étions là en face d'un intéressant problème. Il est hors de doute que toute cette famille, qui se croit alsacienne et qui mêle des noms bohémiens à ses noms allemands, qui appelle, par exemple, une petite fille Moiizza, un petit garçon il/«:?2^«>2, qui garde avec une fidélité scrupuleuse la langue de la patrie perdue, inconnue, vient de l'Inde. On dirait qu'elle en arrive à l'instant même, et pourtant, pendant combien de siècles cette race s'est-elle mêlée, sans se confondre, à toutes les hordes de mendiants, de vagabonds, de saltimbanques? La pureté du type, admirable surtout chez les enfants, nous jetait en extase. Un homme de vingtneuf ans environ, qui tenait une guitare à la main, avait tout à fait l'air d'un prince des Mille et une Nuits, condamné par un mauvais génie à errer, sous des habits de bûcheron, à travers les palais
de M. Haussmann. Sa barbe soyeuse, ses yeux dont la prunelle noire rend toute comparaison superflue, ses cheveux, son nez aquilin, ses lèvres orientales, ses mains longues, menues, comme on en trouve dans les peintures de l'Inde, tout faisait regretter qu'on ne pût l'affubler d'un costume de rajah. Les enfants offrent surtout un intérêt extraordinaire. En général, cette population est petite, au moins de taille moyenne. Les femmes manquent de beauté, celles-là, du moins ; mais elles ont du charme, de la grâce, de l'indolence. Sous ces horribles haillons que la civilisation leur donne, avec ces crinolines, ces oripeaux ramassés partout, on devine une souplesse de taille, une finesse d'attaches qui ferait la fortune de plus d'une fille de portier, empêchée de devenir femme entretenue. J'avais lu dans les livres que les vieilles bohémiennes sont hideuses; et, pourtant, il y avait là une aïeule dont les rides gardaient comme une lumière, comme un air de jeunesse. Des femmes qui portaient dans leurs bras leur septième enfant pouvaient passer encore pour de jeunes filles.
Avec une complaisance parfaite, nos hôtes se prêtèrent aux observations physiologiques, très
sommaires d'ailleurs, que l'on voulut faire. Sur un seul point, ils furent intraitables. Soit qu'ils attachent à leur chevelure une idée superstitieuse, soit qu'ils craignent les vieilles médisances sur la façon rapide dont ils usent du peigne et qu'ils ne veuillent pas donner trop de preuves à cet égard, ils se refusèrent gravement, sérieusement, à laisser prendre une mèche de leurs cheveux. On eût bien voulu emporter pour ia société anthropologique un échantillon de ces éblouissants cheveux noirs ! Mais ils furent intraitables, et on sentait que c'était chez eux une -conviction profonde. Rien n'est sacré pour un sa- Tant. Un de ceux-ci alla dans les coins ramasser quelques débris arrachés au peigne et il nous .avoua ensuite sa trouvaille : des cheveux d'un mètre et demi de long 1 J'avoue qu'ils justifiaient ïes vilains propos concernant la propreté des zingaris.
Mais il paraît que l'homme se passe plus facilement de peigne, d'épongé et de brosse à ongles que de l'air de la liberté. Ce qui les maintient î)eaux, fiers et d'une pureté de sang admirable, <ces Indiens errants, c'est tout bonnement la vie à la belle étoile, les courses à travers le monde, l'insouciance de tout ce qui nous gêne. Pendant
que nous causions avec les bohémiens^ des gamins du quartier, les pâles vot/ous des Batignolles, qui n'ont pas prospéré malgré l'annexion, venaient^ curieux, impudents, regarder, écouter à travers la porte, rire de nous autant que des Romanichels, et trouver sans doute fort ridicules ces inessieurs qui visitaient ces saltimbanques. Nous ne pouvions souhaiter de termes de comparaison plus parfaits. Quand nous portions nos regards de ces merveilleux bambins, de cette petite Mouzza, si jolie, si extraordinaire avec ses cheveux noirs étalés sur son front et avec sourire ingénu, à ces petites filles de Paris, hâves, morveuses, ignobles, sans couleur précise, semblant toutes prédestinées à une maladie, à une corruption, nous étions confondus de l'infériorité des produits de la civilisation. Vous aurez beau assainir les quartiers^ les maisons, les mœurs ; vous ne maintiendrez pas, paraît-il, cette fleur sauvage de la vie qui ne s'épanouit qu'au bord des routes battues de tous
les vents !
Ces zingaris mangent, boivent, respirent la liberté ; ils se l'assimilent, ils en font le suc de leurs veines, le sang de leurs cœurs ; voilà pourquoi, refoulés, proscrits comme elle,
ils sont invincibles et impérissables comme elle. Un mot qui mériterait d'être répété au Corps législatif, quand on discutera, c'est-à-dire quand on votera la loi de l'instruction obligatoire, est échappé si naturellement à un de ces bohémiens, qu'il était comme l'expression d'un instinct. En voyant ces beaux enfants qui faisaient un tort si irréparable à nos voyous, on demanda au chef de famille :
— Que faites-vous de tous ces bambins pendant la journée ?
— Ils vont où ils veulent, répondit-il. Ce n'est pas ici, du moins, comme en Allemagne, où nous sommes obligés de les envoyer à l'école.
Je crois qu'il n'avait pas été, cette fois, promener sa caravane le long des bords du Rhin, de peur d'être contraint de subir, pour l'espoir de sa race, le joug du maître d'école. Est-il possible de préciser plus nettement les chances que l'incurie française laisse encore au vagabondage, à la mendicité, à l'ignorance? Voilà un argument aussi pour les journaux religieux qui revendiquent la liberté du père de famille et qui voient une atteinte à cette liberté dans la prétention sociale de contraindre tous les électeurs à savoir voter.
Les Romanichels que nous avons été visiter sont tous saltimbanques. Ils jouent la comédie, non pas les pièces de M. Sardou ou de M. Scribe, mais des scènes de l'Histoire sainte : la Passion, par exemple. Ils en sont encore aux mystères du moyen âge ; rien n'a vieilli, rien ne s'est usé dans leur pensée, excepté le nom de la patrie. Ils ont gardé leur jeunesse, leur langage, leurs amusements ; et, chose singulière, malgré les siècles, travaillant, mendiant, gueusant, ils sont restés pauvres. Pour posséder, il faut s'arrêter, et. ces vagabonds infatigables représentent le mouvement stérile.
En général, les Romanichels servent de modèles aux peintres. L'un d'eux, très connu des artistes pour sa beauté, pour la finesse et la régularité de ses traits, était un jour en posture dans l'atelier d'une demoiselle fort estimable dont le talent a été remarqué à plus d une exposition. Tout en peignant le beau modèle qu'elle avait sous les yeux, l'artiste, absorbée dans l'admiration de son sujet, se félicitait de l'avoir choisi. Le Romanichel entendait et comprenait ces exclamations. Pendant un instant de repos, il vint regarder son portrait, Tétudeà laquelle il servait.
— Eh bien, vous trouvez-vous ressemblant ? lui demanda l'artiste.
— Oh I oui, parfaitement.
Et le bohémien paraissait rêveur.
— A quoi pensez-vous donc ?
— Je pense, Mademoiselle, que, puisque vous me trouvez beau, vous devriez m'épouser !
L'artiste était une femme d'esprit, de sens. Elle ne s'indigna pas de la proposition ; elle se borna à en sourire, et, voulant donner un motif de refus qui n'humiliât pas trop le pauvre garçon :
— Y pensez-vous ! lui répliqua-t-elle ; vous n'avez rien, vous ne possédez pas un sou pour entrer en ménage.
— Oui; mais, puisque vousavez quelque chose, cela revient au même.
— Ce que je possède n'est pas à moi, c'est h ma mère.
— Eh bien, nous le prendrons à votre mère, et nous nous en irons avec !
L'artiste ne put s'empêcher de rire. Les notions primitives de morale et les vues des bohémiens sur la propriété d'autrui s'affirmaient assez nettement. Je n'ai cité ce trait caractéristique que pour montrer une des causes delà déchéance sociale de cette race, exquise entre toutes.
On a raconté la grande bataille livrée autour du cadavre ^'Henriette Maréchal ; on a peint la physionomie de cette salle tumultueuse, agitée de courants contraires, qui, choquée des clameurs des titis, des chicards, s'en vengeait par un charivari, égal au moins à celui du Casino- Cadet et de tous les bastringues de Paris et de la banlieue, donnant ainsi une singulière leçon de tenue et de convenance aux auteurs qu'elle trouvait en défaut.
Je n'ai pas à revenir sur cette partie pittoresquede la représentation, pour la décrire. Je veux seulement la juger.
Personne ne respecte plus que moi la liberté du sifflet, la première de toutes les libertés. Le droit abusif que prend souvent la claque, autorise même un certain excès, les jours de grande déception. Je pousse encore la tolérance plus loin ; je comprends que l'on inflige à la vanité d'un auteur, qui prétend régénérer le théâtre par des vieilleries usées, un châtiment qui ne se fasse pas attendre. Je hais les coalitions et les cabales ; mais le mépris est une passion si excusable au temps où nous vivons, qu'on peut pardonner quelque chose à son explosion rapide. J'avais derrière moi, mardi soir, un spectateur qui, dans d'autres circonstances, avait devancé la justice du peuple, et qui me servait à admettre les imprudences d'une juste colère. Je conçois que la jeunesse des Écoles attache à un pilori brutal ceux qui la bernent, la trahissent ou l'abandonnent. Mais, dans le cas particulier de MM. Edmond et Jules de Goncourt, il ne se présentait rien de pareil.
Écrivains honnêtes, s'occupant exclusivement d'art, de littérature, étudiant, cherchant, et, par la seule impulsion du roman sincère, par la seule attraction de la psychologie, arrivant peu à peu à des études de clinique sociale, eux qui
étaient partis de Watteau, de Fragonard, MM. de Goncourt ont un bonheur exceptionnel dans les lettres. Leurs succès et leurs revers ne peuvent qu'aviver et rendre plus doux en même temps les liens d'une collaboration insensible aux mécomptes de la vanité, aux jalousies vulgaires. Leur amitié s'augmente de tout ce qui sépare les hommes. Frères par le sang, par l'étude, par la gloire, ils le sont surtout le lendemain d'une défaite. Je les crois donc déjà consolés.
Mais a-t -on voulu leur faire expier ce bonheur ? Est-il vrai qu'un prétendu puritanisme ait poursuivi en eux une haute protection ? J'aime les puritains quand ils sont logiques et spirituels. Le bon goût et l'esprit devraient être la distinction, l'arme la meilleure de l'opposition ; et, s'il est vrai que, pour obtenir une concession du Théâtre- Français, pour désarmer la routine et le préjugé, les auteurs aient accepté une intervention toutepuissante, je ne saurais leur en faire un crime, que s'ils ont trahi pour cela quelque antécédent, faussé une parole, un serment. Mais Fragonard et Watteau ne sont pas des éducateurs farouches, et leurs ombres voltigent paisibles dans les palais où les conduisent leurs historiens.
Il n'y a, en matière de théâtre, qu'une bonne
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raison pour siffler: c'est l'insufûsancc de l'œuvre. Le drame (ï Henriette Maréchal méritait peutêtre d'être accueilli sévèrement; mais il n'était pas la menace d'un assez gros coup d'État^ pour qu'on le sifflât d'avance et pour qu'on n'attendît pas la chute du rideau.
Cette cabale sans excuse doit rendre la critique indulgente, d'autant plus, d'ailleurs, qu'il y a des encouragements à accorder aux auteurs qui n'ont pas craint de faire hurler un peu la vérité cynique sur les tréteaux où la convention, le mensonge, minaudent tous les soirs. Qu'ils aient manqué ou dépassé le but, c'est là une question à débattre ; mais le fait seul de n'avoir pas fléchi sous les règles banales et d'avoir maintenu le principe de la liberté absolue en matière d'art, méritait la faveur de la partie jeune du public.
Je n'entends pas, par la liberté absolue, le droit de sortir des conditions artistiques : je montrerai plus loin que MM. de Goncourt se sont trompés et sont devenus faux, envoûtant être trop vrais. Il y a des contours plastiques au delà desquels la matière devient monstrueuse et l'idée difforme ; mais ces contours sont les seules règles et je ne comprendrai jamais pourquoi il ne peut pas être permis de peindre telle situa-
tion, de montrer le bal de l'Opéra ou un souper de la Maison-Dorée sur la première scène française, si le tableau est humain et littéraire, jusque dans ses témérités Jes plus folles. Il y a de bonnes et de mauvaises pièces; il y a de bons et de mauvais romans : mais il n'y a pas de pièces convenables ou mal élevées, de romans conformes ou contraires à l'usage. Le code du savoirvivre n'est pas, et ne peut jamais être un code artistique. Je hais donc cette désignation de réalisme infligée à tout un genre pour le flétrir. Ceux qui décrivent mal les choses de la vie ordinaire sont des maladroits et non des réalistes.
Balzac, qui mettait un rayon de Shakspeare sur les fanges du monde moderne, était à ce compte un idéaliste!
Commettre des fautes de français, parler auvergnat, ce n'est pas fonder une école ; c'est démolir toutes celles qui existent, et nul homme de bon sens n'entend par liberté la licence de l'argot, le débordement du commun; mais il ne faut pas interdire certaines observations, certains tableaux, sous le prétexte que les plaies ou les ridicules à analyser ne sont pas de bonne compagnie et que ces tableaux exigent plus de science pour être embellis. Nous arriverions par là au
genre noble, à Taristocratie des sujets. Toutes choses sont égales devant l'artiste. M. de Saint- Bertrand, si Balzac se fût chargé de le peindre.eût été aussi idéal qu'Hamlet, et Hamlet est aussi réel que Lucien de Rubempré.
Je trouve donc tout simple, pour ma part, que MM. de Goncourt aient mis, au début de leur pièce, un bal de l'Opéra. Ils voulaient peindre la curiosité un peu malsaine des honnêtes femmes d'aujourd'hui. Que la vertu qui ne risquerait pas un regard à travers les rideaux de sa fenêtre pour voir passer les célébrités du demimonde, que celle qui se boucherait les oreilles pour ne pas entendre Thérésa, leur jette la première pierre ! Mais ils ont trouvé si bien le défaut de ces temps-ci, que, malgré les sifflets, la cabale, l'horreur des classiques, on va louer des places au Théâtre-Français, afin de voir cet abominable scandale, si impossible à contempler!
Dira-t-on que le bal de l'Opéra n'est plus une séduction, ni un résumé des vices en goguette de notre époque? Trouvez donc alors un autre endroit où la mascarade se mêle et se démêle, et demandez-le à M. Strauss, ce philosophe qui recommence ce soir les expériences magne tiques de son archet sur les nerfs de la génération!
Madame Maréchal, mariée à un entrepreneur de bâtisses, comme le siècle en a trop enrichis, à un de ces hommes excellents de procédés, mais gangrenés de millions, qui changent tout en or, en lingots, même les choses faites pour rester les plus aériennes, l'esprit, la grâce, l'amour; madame Maréchal, belle, ardente, et mal rassasiée de tendresse par ce mari et par sa fille un peu froide, a l'ennui, la curiosité, la dépravation d'esprit qui gît au fond de toutes les âmes.
Il est tout simple que le bal de l'Opéra soit le prologue d'un drame où le désordre doit mettre en péril l'honneur, la vie du ménage ; et, la porte une fois ouverte aux masques, on ne pouvait faire parler ces marionnettes, comme des personnages de Marivaux. Puisqu'on faisait voir la vie débraillée, il fallait bien montrer un peu en quoi elle consiste. Je ne saurais trop louer le Théâtre-Français du goût avec lequel il a mis en scène cette énormité, et Bressant, en réclamant le rôle de ce monsieur en habit noir qui interpelle les masques, qui, un peu avinée fouaille de ses plaisanteries les hommes et les femmes de la cochue, Bressant a bien mérité de l'art dramatique. C'est ainsi qu'il faut soutenir
les audaces, en prenant les troupes les plus vaillantes. Cette intervention d'un comédien de mérite n'a pas empêché les sifflets de parti pris, mais a intimidé légèrement toutefois ceux qui étaient plus sincères, et, en somme, le premier acte, l'excentricité de la pièce, est la partie qui a trouvé relativement le plus de bienveillance. La logique de la situation, la curiosité, faisaient faire crédit aux auteurs.
Ainsi que je le disais, madame Maréchal, venue au bal de TOpéra avec son mari, pressée par une bête d'envie de voir ça avant de mourir, est insultée par un monsieur en habit noir, qui lui offre à souper, trouve un protecteur dans un tout jeune homme, dans un adolescent, dans un cavalier de dix-sept ans, qui tombe amoureux d'elle, malgré le domino, malgré le masque, en vertu de cette tentation, de cette séduction inhérente à la jeunesse. Paul a un frère plein d'espérance qui s'appelle Pierre, et qui a essayé de prémunir son cadet contre les enchantements des Armides de cabinets particuliers; mais tout le scepticisme de Pierre ne peut empêcher que Paul n'ait dix-sept ans et le cœur entr'ouvert.
Paul remplit jusqu'au bout son rôle de cava-
lier; il protège la dame inconnue, et, quand celle-ci, qui retrouve son mari^ lui échappe, il échange un cartel avec le viveur, qui s'est permis de parler légèrement à cette Isis du baA masqué. Puisqu'il a l'âge d'aimer et d'être aimé, il a bien l'âge de se faire tuer !
Au second acte, le duel a lieu. Paul de Brévllle, blessé à la grille de la maison de campagne de M. et madame Maréchal, est recueilli, sans voir son héroïne du bal de l'Opéra, sans être vu par elle. Quand il est convalescent, presque guéri, le blessé veut offrir ses remerciements et ses excuses à la dame du logis.
Il éprouve comme un pressentiment ; il retrouve près d'elle comme un parfum de la dame masquée du bal de l'Opéra. D'un autre côté, madame Maréchal, en retrouvant le joli cavalier qui l'a soustraite aux injures du monsieur en habit noir, et en entendant les confidences naïvement amoureuses de son sauveur pour une femme qu'il ne re verra jamais, se sent troublée, agitée des premiers frissons.
— C'était donc pour cela que j'y pensais tant! se dit-elle prise de vertiges.
Paul découvre, à une indiscrétion de la femme de chambre, que madame Maréchal et l'incon-
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nue sont la même personne. La vue ne le guérit pas des blessures faites par le masque : il jure d'aimer, il aimera cette mère de famille qui pourrait être sa mère, et qui serait, au besoin, sa belle-mère, si mademoiselle Henriette Maréchal, la jeune liUe de la maison, disait son secret.
Voilà le drame, voilà tout le sujet. Une femme de quarante ans, aimée par un jeune homme de dix-sept ans, en présence d'une pauvre enfant qui trouve une rivale dans sa mère. Que les femmes, à l'heure mélancolique où la jeunesse va disparaître, s'éprennent, avec une superstition ridicule ou touchante, des cœurs embaumés des fleurs de vingt ans, cela est possible, cela est fréquent, assure la médisance mondaine; j'ajoute que cela est logique. D'ailleurs, la logigue n'a rien à voir dans les passions. On aime, parce qu'on aime : c'est la raison éternelle. Il y a même, pour l'analyste, une observation intéressante dans l'effort d'une âme au déclin qui s'épanche sur une âme plus jeune, comme pour lui dérober, par la sympathie, un peu de ses promesses, et comme pour reprendre, dans ce miroir, le reflet vainement cherché de la jeunesse ■qui va devenir un rêve. Mais c'est ici que je
ferai mon plus gros reproche à MM. deGoncourt, et qu'ils me semblent, sans avoir été plus réels, avoir failli à une loi rigoureuse en matière artistique.
Tous les sujets sont abordables ; mais tous les détails d'un sujet ne comportent pas également l'exposition publique. Je ne reviens pas sur ce que j'ai dit plus haut : je maintiens ma formule libérale, révolutionnaire; mais j'ajoute que la réalité la plus crue a besoin de dehors plastiques qui en fassent un objet d'art, et, quelque talent que vous ayez, vous n'empêcherez jamais l'impression d'inceste que fait naître dans l'esprit le baiser d'une femme dans sa maturité sur le front d'un jeune homme. Ce n'est pas la première fois qu'au théâtre une femme aime un gendre possible ; mais les auteurs ont toujours esquivé la représentation effective de cet amour, qui ne peut satisfaire à aucune condition d'harmonie, de forme extérieure, de charme visible.
L'audace et la faute consistent précisément dans cet abus, non pas de la réalité^ mais delà vision matérielle d'une anomalie. Il fallait nous montrer les luttes, les tentations de cet amour : mais ce qui n'est plus de l'art, c'est de nous impressionner péniblement par le baiser, par le
signe sensible de cette passion, douloureuse tant qu'on la cache, obscène quand on la .montre. Je voudrais trouver un exemple qui ne choquât personne; mais, dès qu'on sait que madame Maréchal est la maîtresse d'un jouvenceau, on a des cauchemars d'alcôve, que l'on n'aurait pas, s'il s'agissait d'un amour logique. Et ce cauchemar mêle un dégoût, que les habiletés de phrases ne surmonteront jamais, à l'effet dramatique. Supposez le drame d'Agrippine, aimée monstrueusement par Néron ! Vous pourriez peindre tous les remords, toutes les ivresses infâmes de cet amour, mais je vous défends bien de montrer Agrippine dans les bras de son fils.
L'exemple est formidable ; mais je voudrais par là mieux faire comprendre une répugnance vraie. La réalité, si j'ose ainsi dire, cesse d'être réelle à force de précision.
Ainsi le tort le plus sérieux de MM. de Goncourt, le tort contre le réalisme môme, c'est de croire qu'ils ajoutent au drame en nous montrant madame Maréchal étreinte par Paul de Bré ville. Ce défaut donne à toute leur pièce une maladresse qui n'est pas en accord avec les subtilités, les finesses souvent inaperçues du dialogue. Ce manque de préparation se fait sentir aussi dans
le style. Un procédé que, pour ma part, j'affectionne, consiste à prévenir le public de ce qu'on va lui montrer, quand il s'agit d'un problème de psychologie, el à l'intéresser aux déductions, aux observations qui seront faites. Nul piège, nulle erreur n'est possible. Mais MM. de Goncourt font éclater d'abord le mot comme un pétard. On l'écoute sans savoir s'il est juste ou faux ; et ce n'est que plus tard, rétrospectivement, qu'on peut le comprendre et l'expliquer. C'est ainsi que, le premier soir, on a sifflé l'expression de M. Maréchal : Je crève de faim! et qu'on a eu cinq minutes après, le remords de ce sifflet, quand on a su que M. Maréchal était un ancien man ouvrier dégrossi par les millions.
Madame Maréchal est la maîtresse de Paul de Bréville. Tout le monde le sait aux bains de mer de Trouville, où la famille s'est rendue : tout le monde, excepté le mari. Le frère de Paul essaye de prévenir l'imprudente ; il lui révèle^ dans une petite scène bien faite et bien jouée par Got et par madame Plessy , qu'elle a une rivale dans sa fille : il veut guérir l'amour coupable par l'amour maternel. Le remède est bon, moral, logique, dramatique.
Madame Maréchal a horreur d'elle, quand elle
songe h l'amour pur, frais, innocent d'Henriette; il lui semble qu'elle a souillé le cœur de sa fille avec le sien. Et, lorsque Paul, effaré, furieux, vient dans sa chambre s'y faire tuer avec elle, la mère, se maudissant elle-même, lui crie de partir, qu'elle ne l'aime pas, qu'elle ne T aimera jamais : elle lui montre son âme saignante, elle lui ordonne le sacrifice, elle s'arrache de ses bras.
Il est trop tard! M. Maréchal, qui a cru d'abord à un voleur, vient frapper à la porte de la chambre de sa femme, Paul ne veut pas fuir, il se ferait tuer : quand Henriette, paraissant tout à coup, montre sa propre chambre à l'amant de sa mère pour qu'il s'y cache, et, afin de sauver madame Maréchal, reste à côté d'elle. Le mari, qui a enfoncé la porte, entre le pistolet à la main.
— Madame, s'écrie-t-il (ou à peu près), ditesmoi le nom de votre amant.
Madame Maréchal, évanouie, ne peut répondre. Henriette, à genoux au milieu de la chambre, tend les bras vers son père. Celui-ci, distinguant vaguement, dans l'obscurité, une forme blanche, croit avoir devant lui l'épouse coupable, il arme son pistolet et tue sa fille, croyant tuer sa femme.
Qu'est-ce que prouve ce dénouement? Qu'il
ny voyait pas; voilà tout. Mais il n'est ni une conséquence logique, réaliste, des prémisses de la pièce, ni une catastrophe qui réponde à une idée bien nette de la justice. Ce malheureux père est puni plus ou autant que sa femme. Puisque les auteurs tenaient à cette idée féconde de la mère jugée par sa fille, pourquoi n'ont-ils pas fait, au dénouement, que la fille donnât l'exemple de vertu^, de courage, de sacrifice, qu elle n'a pas reçu, et sauvât les illusions de son père, en infligeant à la femme coupable ce seul et terrible châtiment de se savoir méprisée par sa fille? La leçon et la vérité étaient dans cette manière d'envisager le sujet; j'ajoute qu'il y a, dans l'acte d'Henriette, un appétit de suicide qui gâte et brouille encore la moralité du drame.
Voilà les seules observations que je veuille faire à des audacieux de talent, qui méritaient plus d'égards, plus de vraie critique. Leur pièce n'est pas bonne ; mais c'est leur première pièce, et ils l'ont écrite avec conviction, avec soin. Qu'ils aient eu la coquetterie de certains mots brusques, grossiers, c'est là un petit défi inutile. Le côté sérieux et respectable de leur tentative, c'est de s'être mesurés avec un Ksujet qu'ils ont
attaqué par son aspect le plus difficile, et c'est d'avoir essayé de dire quelques vérités à la cohue de ce temps-ci, en prenant pour trépied une banquette du bal de l'Opéra. Qu'ils n'aient pas eu autant d'éloquence que de bonne volonté, c'est une faute indépendante de leur conscience, et qui ne valait pas les avanies dont les a couverts un public intolérant.
Mais je félicite le Théâtre-Français d'avoir simplement ouvert ses portes à cette mascarade. Il a donné une preuve assez rare chez lui de libéralisme. Les jolis vers de Théophile Gautier, l'obligeance de Dressant, le talent de Got, de Lafontaine, de mesdames Plessy, Victoria, le zèle un peu trop grand de Delaunay, qui s'était rajeuni à l'excès^ tout méritait une représentation plus calme, plus sérieuse, lors même que la pièce n'eût pas dû survivre à un examen impartial. Mais on éprouve un si vif besoin de protester contre des exécutions si sauvages, que la sévérité absolue deviendrait une sorte de complicité indirecte de cet attentat contre la liberté de l'art.
MM. Edmond et Jules de Goncourt ont répondu simplement et fermement aux hostilités systématiques qui leur refusaient des juges; et je m'étonnerais que la jeunesse des écoles, si fière, si jalouse de la dignité des lettres et du théâtre, qui s'est armée du sifflet de Pipe-en-Bois, pour venger, un peu à tort et à travers, l'indépendance de l'écrivain inclinée devant une protection toute-puissante, ne fûtpas touchée de sympathie et peut-être de repentir, à la lecture de cette préface, plus fière que les sifflets et plus digne que des protestations anticipées.
Sans faire bon marché d'une œuvre qui est pour eux un souvenir de travail, de recherches, d'audace et d'illusions, MM. de Goncourt ne sont pas éloignés d'accepter le verdict de ceux qui les ont écoutés et jugés. Ils savent bien que le roman les attire, que les analyses terribles de Germinie Lacerteux ne peuvent s'accommoder de la pudeur scénique. Le roman est le drame à huisclos; il autorise toutes les investigations, et je crois que, si l'on faisait aux livres écrits avec
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conscience l'honneur que la critique fait tous les lundis aux plus infimes vaudevilles, aux honteuses exibitions de femmes, nues ou habillées d'une nudité provocante, MM. de Concourt n'auraient pas même tenté cette excursion sur le théâtre. Mais l'impatience de se mesurer une fois, face à face, avec ce public qui échappe à l'auteur du livre et qui n'a pas d'écho émouvant pour le romancier, les a entraînés. Ils ne se repentent que de leur imprudence ; ils ne protestent pas contre ceux qui veulent, par de bonnes raisons, les en faire repentir : ils se bornent à relever la tête devant les outrages d'une cabale qui les calomnie sans les entendre, et j'avoue que j'applaudis de grand cœur à cette révolte. Toutes les fois que des gens de lettres racontent leurs douleurs et font voir leur honnêteté, il me semble que la cause de l'esprit gagne une victoire. A ce titre, la préface ù^ Henriette Maréchal vaut pour moi infiniment mieux que la pièce, et je plaindrais la jeunesse, si elle n'entendait pas ce cri qui s'échappe de deux âmes loyales et qui, sans amnistier un drame mauvais, interdit au moins à tout homme de cœur de poursuivre les personnes derrière les écrivains.
On a dit que Henriette Maréchal avait été im-
posée à la Comédie-Française. Sous ce rapport, la chronique se trompait. MM. de Concourt prouvent que les portes se sont ouvertes spontanément. C'est sur la demande de M. E. Thierry que la pièce a été lue au comité, qui l'a reçue à Xunanimité. Ainsi les protections, les influences ne sont pour rien dans le début de MM. de Concourt. Une main toute-puissante ne s'est étendue sur eux que quand la censure les menaçait. Fautil se plaindre d'un acte de libéralisme? Et si cette haute intervention se fût reculée;, n'eût-on pas été en droit, au contraire, de lui reprocher son dédain pour les franchises de la pensée ?
MM. les censeurs étaient seuls dans leur droit, en espérant des sifflets pour donner raison à leurs ratures. Ils eussent organisé la cabale de la première représentation, qu'on devrait les en blâmer énergiquement, sans méconnaître la logique de leur conduite. Mais, depuis quand la jeunesse prend-elle fait et cause pour les ciseaux? L'imprudente! a-t-elle donc déjà des ailes qui l'embarrassent et qui lui semblent trop grandes ?
Siffler MM. de Concourt, parce qu'ils sont les hôtes d'un salon princier, cela équivaut à applaudir quand même une mauvaise pièce issue de
LE CAS d'hENRIETTE MARÉCHAL 191
quelque brasserie du quartier Latin. J'aime les passions et même les préjugés politiques. Tout comme un autre, je suis sectaire, et je refuse volontiers à mes adversaires les vertus morales que je donne à mes amis : pourtant, je me croirais perdu et je me retirerais le droit d'intervenir dans des débats artistiques, le jour où je louerais la sottise des nôtres, en me refusant à avouer l'esprit de nos adversaires, quand ceux-ci peuvent en avoir. En dehors des indulgences que le talent réclame, il y a encore, pour les honnêtes gens, fidèles à leurs principes, tant de revanches indiscutables à prendre !
Il fallait siffler la pièce de MM. de Goncourt après l'avoir écoutée, non parce qu'elle avait été lue dans un salon princier, mais parce qu'en dépit de certaines parties fort remarquables, elle était, dans son ensemble, malvenue, maladroite. Quant à la susceptibilité politique, je voudrais que MM. les étudiants la réservassent pour des occasions plus sérieuses. Les auteurs ^'Heiiriette Maréchal font valoir des états de service qui ne «ont pas tant à dédaigner.
Traduits en 1852 sur les bancs delà police correctionnelle pour délit de presse, ils n'ont été préservés par personne de l'escorte de deux gen-
darmes. Les siffleurs ies ont traités comme des courtisans et comme s'ils avaient écrit les Commentaires de César, la plus mauvaise pièce de ce temps-ci qui ait échappé à la censure et aux sifflets, s'il faut du moins la juger par des citations. « Qui sommes-nous donc? répondent MM. de Goncourt. Rien que des artistes qui n'ont jamais appartenu à un parti. Si nos études nous ont donné un peu de justice et quelquefois un peu de regret pour le passé, nous croyons que nous avons montré dans nos livres historiques assez d'indépendance pour mécontenter toutes les opinions, et nous avons cette conscience que nos romans se sont assez intéressés aux misères populaires du présent et aux larmes des pauvres. >
Dans cet attentat contre la liberté du public, dans cette violence des siffleurs^ tous les prétextes étaient bons et servaient de projectiles. Après avoir reproché aux auteurs leur présence dans un salon qui les a accueillis en artistes, on leur en veut de la particule qui s'ajoute à leur nom. En vérité, c'est là une susceptibilité égalitaire fort absurde.
MM. de Goncourt, petits-iils d'un membre de la Constituante de 89, fils d'un officier échappé à la Moskowa, ont bien le droit de ne pas cacher
les lueurs qui sont déjà sur leur nom. L'envie, enfin, s'attaque à leur fortune et au prétendu bonheur de leur existence. C'est à ce propos qu'ils répondent avec une amertume touchante. Écoutez-les ; vous sifflerez ensuite si vous l'osez, puritains farouches de la vingtième année.
« Nous avons travaillé quinze ans, renfermés, solitaires, acharnés au travail. Nous avons eu toutes les défaites, tous les chagrins, tous les désespoirs, toutes les attaques, toutes les injures amères de la vie littéraire. Nous avons saigné dans notre orgueil pendant de longues heures d'obscurité. Pendant des années, c'est à peine si nos livres nous ont payé l'huile et le bois de nos nuits. Nous sommes arrivés pas à pas, livre à livre, obligés de tout disputer, de tout conquérir, et nous avons mis quinze ans enfin à parvenir au Théâtre-Français. »
Ajoutant quelques détails sur leur modeste fortune et sur leur santé équivoque, afin de bien rassurer leurs ennemis, MM. de Concourt terminent par des remerciements aux interprètes, doublement courageux, d'^e?2n>/^e Maréchal, à madame Plessy surtout, qui a subi le poids de ces étranges avanies.
Je le répète : ces explications simples, fîères
dans leur simplicité, sont de nature à donner quelque confusion aux adversaires quand même à! Henriette Maréchal. La question littéraire est tout à fait réservée, et elle devait l'être. Pour moi, je n'entends défendre que la personnalité des auteurs. J'aurais eu plus de sévérité pour leur pièce si, en frappant leur œuvre, je n'avais dû paraître m'associer à une manifestation qui blessait tous les sentiments de justice.
C'est bien là l'éternel défaut français : un instinct égalitaire hargneux, ironique, qui attaque les apparentes supériorités de fortune et de position sans prendre garde à la liberté atteinte la première par ces outrages ! Une jeunesse qui ne fait pas crédit d'une minute à de jeunes écrivains, sous le prétexte d'inégalité sociale, et sans savoir si elle n'empêche pas l'éclosion d'une vérité utile, une conquête favorable ; une jeunesse, si intolérante pour les personnes, me paraît mal comprendre la démocratie et semble avoir subi une diminution de générosité, d'éducation morale, d'indépendance.
S'il se fût agi, comme autrefois, du temps CCHernani, d'un réveil littéraire, d'une émeute du goût, au lieu de faire des réserves^, peut-être eussé-je regretté de ne pouvoir me mêler à ce
tumulte delà jeunesse, à ce bouillonnement de r avenir ; mais non, encore une fois, la question d'art était trop en dehors de ces manifestations, et les puritains qui ne veulent pas qu on brave la censure du Théâtre-Français, n'ont pas eu la fantaisie de protester contre le triomphe de la Belle-Hélène, ni contre l'apothéose des dames qui défilent dans la Lanterne mafjique.
LA LITTÉRATURE DE LA FAMILLE (Gustave Droz)
MONSIEUR, MADAME ET BÉbÉ
Au commencement du siècle, on a découvert la nature ; il est bien temps de découvrir la famille. Voyages, contemplations sur les sommets, sombres désespoirs sous les chênes, extases au bord des lacs, idylles le long des prairies, passions extravagantes à travers monts et vaux, la littérature a tout cherché, tout feuilleté dans le grand livre : mélancolie malsaine, rêveries du doute, fièvres de l'amour, elle a tout éprouvé, tout chanté, hors du foyer domestique.
Un beau jour, affamée de tendresse, vivifiée
par l'air du vallon, elle a regardé au bout de l'horizon ; elle s'est demandé si elle ne trouverait pas un cottage pour y installer le bagage de ses rêves, pour dénouer le fardeau, égoïstement porté jusque-là, au milieu des siens, en famille. La chaumière de Paul et Virginie s'est rapprochée de la chaumière indienne, afin de commencer un village, et voici que, devant les portes entr'ou vertes, l'enfant rose, aux pieds nus, joue de la trompette et bat du tambour, pour rappeler les hommes, ridiculement distraits, aux joies, aux mille petits drames, aux mystères, aux problèmes, aux grandes difficultés diplomatiques du ménage.
Je sais que cette réaction salutaire, que ce retour à l'étude intime du foyer rencontre des contradicteurs. Il faut les voir, ces dénicheurs d'étoiles, ces inutiles de la civilisation ! Gomme ils dédaignent tout ce qu'ils appellent la poésie bourgeoise, le roman bourgeois, l'art bourgeois !
Ces fruits secs de l'esprit ne conçoivent l'émotion du beau qu'à la condition d'une fiction perpétuelle ; ils ont peur de la vérité du sentiment quand le héros vrai cesse d'être chimérique. Ils oublient qu'il n'y a de bourgeois (pour parler leur langue) que ce qu'il y a de commun et de
trivial, et que Thumanité étant le fond éternel à creuser, il est plus logique et plus pratique de creuser rhumanité d'aujourd'hui que celle qui môle sa poussière aux débris des murs.
L'art n'a que trois buts: chercher Dieu, comprendre la nature, chanter l'amour. Modifiez, transposez, associez ces trois termes, ils contiennent tout.
Est-ce que le bourgeois du xix^ siècle doit être désintéressé du problème de l'infini?
Est-ce qu'il aspire moins la nature?
Est ce que l'amour n'est plus fait pour lui ? Dans un siècle d'application, d'utilité, l'art se mêle à la vie sociale, pour enseigner, pour distraire, pour consoler. La muse du foyer est la muse de la patrie. La première frontière, c'est le seuil conjugal, c'est le berceau de l'enfant. Commençons par ce chauvinisme-là ; il inspirera les autres.
Je connais des romanciers qui se sont donné la tâche d'étudier, dans le ménage, dans la famille, la difficulté du devoir à remplir. Croyezvous leur besogne médiocre ? S'affranchir de tout lien pour se livrera la passion, c'est la révolte vulgaire et banale; mais assujettir son cœur sans l'éteindre, mais garder le foyer de la poésie
sans y brûler sa raison; voilà la lutte suprême, celle qui met aux prises toutes les forces de la vie; voilà le drame intéressant! Prométhée est resté le type de Taudace et du génie pour avoir volé le ciel au profit de ses statues d'argile: le pot-au-feu est en argile aussi, et nous avons une étincelle d'en haut cachée dans le fond du cœur. Croit-on que M. Droz, en écrivant ces jolies scènes réunies aujourd'hui en volume et publiées d'abord dans/« Vie parisie7î7îe,n'3iYdiii pas le but que je lui assigne? Il faudrait, pour me démentir, ne pas aller jusqu'au bout du livre ; il faudrait n'avoir pas lu, après ses descriptions du bonheur conjugal, après son tableau de l'égoïsme froid du célibat, son éloge de la famille et du bébé.
Feuilletons-le ensemble.
« On parle de progrès, dit-il, de justice, de bien-être général, de politique infaillible, de patriotisme et de dévouement... J'en suis, morbleu ! de toutes ces bonnes choses-là; mais tout ce brillant horizon se résume en ces trois mots : aimer son voisin, et c'est précisément, à mon avis du moins, la chose qu'on oublie d'enseigner. » Aimer son voisin, c'est simple comme bonjour. Mais c'est le diable que de rencontrer ce
sentiment si naturel. Il y a des gens qui vous en montrent la graine dans le creux de la main ; mais ceux-là mêiries qui en font commerce, de cette graine précieuse, sont les derniers à vous en montrer la feuille.
»Eh bien, mon bon lecteur, cette petite plante qui devrait pousser en France comme le coquelicot dans les blés, cette plante qu'on n'a jamais vue plus haute que le cresson de fontaine et qui devrait dépasser les chênes, cette plante introuvable, je sais où elle est.
» Elle est au coin du foyer domestique, entre la pelle et la pincette, à côté du pot-au-feu; c'est là qu'elle se perpétue et si elle existe encore c'est à la famille qu'on le doit. J'aime, à peu de chose près, tous les philanthropes et tous les sauveurs de l'humanité ; mais je n'ai foi qu'en ceux qui ont appris à aimer les autres, en embrassant leurs enfants. »
On le voit, le sage peut se laisser aller maintenant à la lecture de ce livre, dont quelques chapitres sont des chefs-d'œuvre, et qui cache sa gravité sous les pommes d'api des bébés. Ce qui fait de ces études si fines, si rapides, de ces esquisses relevées par quelques coups de pastel, une fête de l'âme ; ce qui leur donne un parfum
exquis, c'est ce mélange d'une gaieté sans amertume, d'une malice sans méchanceté, d'un rire large, humain, conjugal^ paternel, amical, à une raison solide; c'est le goût qui saupoudre d'une poésie spirituelle ces tableaux d'une réalité flagrante. Impossible d'être plus vrai et plus idéal, de moins quintessencier les sentiments naturels et, pourtant, de les traduire d'une façon plus exquise.
Ce volume a trois parties. La première est le sachet de toutes les fleurs desséchées de la vie de garçon : la première orgie, plus lourde à l'estomac qu'à la conscience, les aubaines décentes, les périls de la vie de garçon, les coquetteries mondaines, les dévotions élégantes, les petits régals de piété, les gourmandises de confessionnal, les caquetages les plus risqués des plus honnêtes femmes entre elles; tout ce qu'un célibataire entend, surprend, devine, exploite pour sa philosophie particulière, est exposé avec une verve étincelante.
Mais, si remarquable que soit cette première partie, elle n'est que le prélude, que la sérénade du mauvais sujet repentant sous le balcon de sa fiancée. Nous savions l'auteur observateur ingénieux; voici qu'il va devenir profond. Son cœur
émeut son esprit. L'ironie se fait tendre. On a franchi le seuil de la mairie, de l'église, de la chambre nuptiale; c'est le ménage qu'il va décrire, et avec quel pinceau !
Les chastetés et les voluptés, les devoirs et les plaisirs de la vertu, il expose tout, dans un jour clair, vif, qui rayonne sur les physionomies et qui donne des étincelles aux baisers honnêtes, des effluves aux regards des époux, des frémissements aux étreintes les plus loyales.
M. Droz est l'Henry Monnier des familles, avec un ton qui exhausse le théâtre, avec une grâce qui pousse la plaisanterie jusqu'au bord du grotesque, sans jamais l'y laisser tomber. Une sorte de sensualisme se mêle aux effusions de rhonneur domestique ; l'atmosphère est chaude etgrise sans danger : on sait bien que, quand la tête sera trop lourde, c'est sur un chaste oreiller qu'elle tombera. Ce livre est la rouerie même du devoir, le jésuitisme du foyer. II em baume avec l'odeur des fruits permis, auxquels il donne l'attrait du fruit défendu.
Je ne crois pas qu'il soit possible de raconter d'une façon plus plaisante et plus sérieuse à la fois une nuit de noces. Le sujet n'est pas nouveau, et, pour ne citer que les femmes de lettres, il
est peu d'entre elles qui ne se soient donné la joie orgueilleuse d'en profaner les mystères. M. Droz note chaque pulsation, chaque élan, chaque terreur de cette difficile épreuve et, en faisant pâlir de peur à chaque instant la décence, il finit par faire sourire si bien celle-ci, qu'elle pleure et qu'elle s'émeut^ au lieu de gronder.
luQ Cahier bleu, qui contient le même récit fait par la femme, et à son point de vue, est une variation d'une prodigieuse habileté. Qu'un homme raconte cette nuit lactée, cela se peut; mais une femme ! mais une jeune fille ! Gomment ne cacher rien des anxiétés, des ardeurs de la victime qui attend son vainqueur? comment tout préciser sans profanation ? comment faire estimer celle qui raconte, et donner l'envie de la vertu par la convoitise de la beauté? C'est là que l'écrivain est savant; c'est là que ce jésuitisQie dont je parlais fait merveille I
Remarquez que le ton est badin, que la réflexion seule du conteur est sérieuse, mais que l'image représentée par l'écrivain ne. cesse pas d'être gaie. Les badinages, les gamineries du bonheur conjugal à huis-clos, le savon à barbe que la jeune -mariée fait mousser sur la
joue de son mari, avec une tentation folle de mettre un baiser dans une certaine place du cou, les mille riens qui parfument les commencements de la vie intime, tous ces poèmes innocents, tous ces éclats de la jeunesse qui va mûrir et porter ses fruits, sont autant de tours de force; et on appellerait cet art-là un art bourgeois!
Après les confidences de Monsieur, les épanchements de Madame, voici la naissance de Bébé. Ses premiers balbutiements, ses joujoux, ses colères, sa première dent, sa première maladie. Hélas 1 voici, dans la source des joies les plus profondes, le germe des plus grandes douleurs. Les berceaux ont pour pendants les petites tombes ! Sait-on ce que c'est au juste que la maternité, quand on n'a vu que rire l'enfant à la mamelle, quand on n'a pas veillé près de la barcelonnette, quand on n'a pas tordu ses bras en demandant à la nuit, avec des cris, l'enfant que la mort a emporté ?
L'auteur est-il marié? a-t-il des enfants ? en a-t-il espéré? en a-t-il pleuré? Je n'en sais rien. Je ne connais de lui que son livre; mais, ce que je sais, c'est que de ces pages roses ou noires tombent des rires et des sanglots qui traversent
lame comme une Yrille de feu et qui réveillent des souvenirs de joie et de deuil.
Le traître I comme il sait bien que les hommes ne se consolent pas plus que les femmes de ces pertes affreuses, qui sont des avant-goûts de nos propres agonies ! Le séducteur! comment veut-il que l'honnête homme qui travaille pour les siens, qui ne demande au ciel qu'un redoublement de force pour assurer l'avenir, le bonheur de sa famille, puisse rester les yeux secs devant ces pages frissonnantes des gaietés et des désespoirs de l'enfant !
Voilà une page abominable et charmante; je la dénonce, parce que je l'ai admirée, le cœur bien gros. Je plaindrais ceux qui la liraient avec indifférence. Il s^agit d'un enfant mort.
« Le souvenir de ce moment-là reste toute la vie dans le cœur de ceux qui ont aimé; et, dans la vieillesse même, alors que le temps a voilé ces douleurs^ que d'autres joies et d'autres peines ont rempli les jours, le lit de l'agonisant vous apparaît encore, quand on tisonne, le soir. On revoit, dans la flamme qui pétille, la chambre du bébé perdu, la table où étaient les tisanes, les fioles éparses, tout cet arsenal qu'amène la maladie, ses petits vêtements rangés en ordre et qui
l'ont attendu si longtemps ; dans un coin, ses joujoux délaissés.
» On revoit, jusque sur le papier de tenture, la trace de ses petits doigts, et sur la porte les zigzags qu'il fit avec son crayon ; on revoit ce coin tout barbouillé de traits ou de dates où, chaque mois, on le mesurait; on le revoit jouant, courant, arrivant en nage, se jeter dans vosbras^ et, en même temps, on l'aperçoit aussi fixant sur vous son regard vitreux ou immobile et froid, sous un grand linge blanc tout humide d'eau bénite !
» N'est-ce pas, vieille grand'mère, que ce souvenir vous revient parfois, et que vous versiez encore une longue larme en vous disant : « Il » aurait quarante ans 1 »
L'écrivain qui sent et qui décrit ainsi a droit à une place au premier rang. Je ne prétends pas que tout soit égal dans ce volume. La jalousie mesquine peut y trouver des pages faibles ; mais les pages fortes sont en grand nombre. Quant à moi, qui mets mon émotion au-dessus de ma vanité, j'applaudis tendrement à ce succès, et je remercie M. Droz, comme confrère, comme romancier, et. . . pourquoi ne le dirais-je pas ? comme bourgeois marié et comme père.
l'histoire par le théâtre '
Lamartine disait de l'histoire écrite par M. Thiers que c'était « un paysage sans ciel ».
Il entendait par là que, trop préoccupé des événements de la guerre et des débats de la tribune, l'historien faisait agir ses personnages en dehors de l'atmosphère ambiante, et que ni la rue, ni le tréteau, ni la vie ordinaire n'arrêtaient une minute le calculateur politique.
Le reproche est fondé. Pour m'en tenir au théâtre, M. Thiers n'a pas jeté une seule fois les yeux sur les affiches de la Comédie-Française; il