‹ Misères humaines [microforme]Chapitre 15 sur 201 · TROISIÈME VISITE : CHEZ LES BOURGEOIS · texte numérisé non relu

TROISIÈME VISITE : CHEZ LES BOURGEOIS

— Oui, Monsieur, c’est vrai, je suis souvent, . Sinon toujours hors de chez moi le soir... Si vous désirez en savoir les raisons, je vous les dirai franchement, en peu de mots.

Je ne suis plus le maître dans ma maison. Ma femme gouverne tout à son gré, elle règle tout, clle arrange tout à sa fantaisie. Pour moi, simple bailleur de fonds, je n'ai pas un mot à dire, ni sur l'emploi de l'argent, ni sur la conduite des enfants. Or, une pareille situation m'humilie et me décourage... Tenez, puisque je suis en train de vous faire des confidences, asseÿyez-vous là. Je vous ferai connaître l’état de mes affaires domestiques. Vous mo direz ensuite si j'ai tort ou raison.

J'ai cinq grands enfants, deux garçons et trois filles. Commençons par les filles.

Leur conduite n’est pas du tout ce que je désircrais. Coquettes et vaniteuses, elles passent leur journée à se Parer et à se promener sur les rues, ou à lire des romans à Ja maison. Impossible de les faire travailler. encore moins de les faire s’oc- Cuper du ménage et de la cuisine... Si je risque quelques observations à ce Sujet, ma emme s'impatiente aussitôt, elle prend fait et cause pour ses filles, et nous avons ensemble des scènes comme

celle qui est arrivée, il y a quelques jours à peine.

— Mais cnfin, ma fenime, tu encourages trop la vanité de ces enfants-là... Eh quoil encore de nouvelles toilettes! de nouvelles robes de printemps! À mon avis, celles de l’an dernier étaient encore fort convenables…

— Mes filles ne sont pas pour sortir en guenilles.

— Et ces chapeaux neufs! Ils ont dû coûter bien cher, et pourtant je les trouve bien ridicules... On dirait vraiment des pots de fleurs, mal arrangés, mis au hasard sur la tête de nos filles.

— C'est la mode... Qu'est-ce que les hommes y entendent, je vous demande un peu, à ces affaireslà |

— Nos jeunes filles sont oisives à la maison. Pourquoi donc ne leur montres-tu pas à coudre, à raccommoder le linge, à faire la cuisine? Tout cela leur sera nécessaire un jour dans le ménage.

— Ah! elles auront bien le temps d'apprendre tout cela plus tard, quand elles seront mariées.

— Elles sortent trop le soir. et je les trouve trop hardies, Pas assez modestes... On les entend crier à tue-t’te dans la rue, rire aux éclats, se lutiner ensemble comme des garçons. Ce n’est pas là une condrite convenable pour des jeunes filles bien élevées.

— Ah! pour ça, mon mari, halte-là! Je suis le meilleur juge sur ce point... Mes filles ont besoin d'air et d'exercice. Sois tranquille... Je sais ce

qui convient ou ne convient pas à des ‘iles de cet âge et de leur condition.

— Ecoute, ma femme, un dernier mot ercore..

Je n'aime pas du tout la maniere dont le jeune X... courtise notre fille aînée... 11 veille seul avec elle à la maison... et sort sur la rue jusqu’à des dix heures du soir... Je ne puis tolérer parcille conduite... Un mariage chrétien ne se prépare pas de la sorte. Il faut que cela cesse...

— Ah! ça, mais tu deviens insultant pour ta femme et tes enfants! Est-ce que je ne connais Pas ‘on devoir de mère de famille? As-tu peur que ta ‘ae ne sache pas toujours se tenir à sa place}... Tiens, si tu veux avoir la paix dans la maison, arrange-toi avec tes garçons comme il te plaira... Mais, par exemple, ne te mêle pas de vouloir conduire mes filles. Je m'en charge, moi.

Et, de fait, la femme conduit non seulement les filles, mais aussi les garçons et leur père, par-dessus le marché. Ces garçons ont l’un seize et l'autre dix-huit ans... Grâce à la protection de la mère, je n'en suis déjà plus le maître. Inutile de leur donner un règlement de vie et d'essayer de les accoutumer au travail... Ils n’en font plus qu’à leur tête. Insolents, grossiers, désobéissants, ils sortent chaque soir et ne rentrent souvent que bien tard dans la nuit...

Où vont-ils... Que font-ils? Dieu le sait. Moi je n’ai rien à dire sur leur conduite.

Si je veux les reprenire, ma femme a toujours quelque raison pour les excuser : ils sont jeunes,

ils ont besoin d'amuscments. On ne tient pas des grands garçons à la maison comme des petites filles de couvent. Je suis trop exigeant pour eux. Patience! en grandissant, ils deviendront plis sages... Je leur défends d'aller au théâtre, ne trouvant pas cela convenable pour des garcons de leur âge, mais la mère est d’un avis différent. Elle leur donne de l'argent en cachette et les envoie au spectacle sans scrupule….

L'autre jour, j'eus avec elle une scène qui faillit bien tourner au tragique.

Ayant surpris un de mes fils à prendre de l'argent dans le tiroir, je lui donnai une forte correction pour cette faute contre la loi de Dieu, quand la mère accourut aux cris de son garçon... Sans me demander d'explication, elle éclata en cris et en sanglots, puis, perdant tout contrôle sur ses nerfs, elle se mit à m’accabler d'injures.. J'étais un brutal... un sans-cœur de battre son enfant de la sorte... Et se précipitant tout à coup, elle me l’enleva des mains.

La colère m’emporta à mon tour, et ma foi, je fus bien près d'envoyer à ma femme une bonne tape en plein visage.

Voilà comment vont les choses dans ma maison. Aussi, pour ne pas être toujours en querelle avec cette femme, j'ai pris le parti de la laisser conduire la famille comme bon lui semble... Puisque je ne compte plus pour rien chez moi, je vais passer mes soirées au club, avec mes ai u1S...

Ai-je raison? . ai-je tort... A vous d’en juger.

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