‹ Misères humaines [microforme]Chapitre 74 sur 201 · TOILETTE ET VANITÉ · texte numérisé non relu

TOILETTE ET VANITÉ

Pour achever de ruiner l’œuvre du couvent, vous n'avez plus, Madame, qu'à encourager deux tendances qui se trouvent en votre fille, comme du reste dans nombre de jeunes filles de son âge : je veux dire la vanité et l'amour des plaisirs.

Au moment de produire une jeune personne dans le monde et sur la rue, la question de la toilette prend une importance capitale aux yeux de la mère et de la fille. Tout ce qui se portait au couvent doit être mis de côté, bien entendu. Ces vêtements sont trop simples, trop modestes pour le monde. Ils convenaient au temps où l'on cultivait la modestie, mais aujourd'hui qu'il s'agit de briller dans la société, les toilettes de la jeune fille devront être renouvelées totalement.

Dans de longues conférences, mère et fille s’entretiennent de ce grave sujet : la couleur des étoffes qui convient le mieux à la complexion, la quantité et la qualité des ornements : dentelles, guipure, rubans, fleurs et panaches, tous ces mille riens qui flattent la vanité et servent à faire valoir les charmes d'une fille à marier, sont tour à tour l'objet de dis cussions profondes et prolongées…

Enfin le choix est arrêté, on se rend chez le marchand, chez la modiste la plus en vogue et l'on fait

les commandes, Quand le père de famille recevra la nole À payer, il verra bien que l'on n'a rien épargné pe ner sa fille et lui permettre de faire sen- Satin} dan: Ja société.

‘1e tout entier est de la dernière mode.

La ie ti: chrétienne trouverait, s&ns doute, bien à reci # rues de ville, et surtout à ces toilettes de ni :: de soirée si libéralement décolletées, mais :1 r,odestie chrétienne, c'est bon pour l'égli © et +, jurs de communion; le monde, lui, a des goûts «lifffrents. — La jeunc fille n'est plus une petile pensionnaire de couvent. Elle ne veut Pas paraître au bal en costume ridicule, ni afficher une pruderie qui attirerait sur elle tous les regards. Elle n’a pas fait la imode, mais son devoir est de la suivre.

Et la mère approuve toutes ces belles

raisons!

Parfois même, malgré ses

Quarante ans, elle-même ira en soirée dans un costume ou plutôt un déshabillé à faire rougir sa fille.

Ce décolletage effronté n'est pas, du reste, du goût de tous les jeunes gens. Dans un bal qui se tenait à X.., des jeunes filles se présentèrent en toilettes tapageuses et en robes fort basses, Un jeun homme passa le mot d'ordre à ses amis et les demoiselles firent lapisserie, tandis que les autres eurent des invitations pour toutes les danses.

« Pourquoi donc, demanda une mère, avez-vous ienu à ne danser qu'avec mes filles?

— Oh! Madame, lui répondit-on,

vos jeunes filles étaient si bien habillées! »

Ve

BALS ET lHÉATRES

[a voilà donc parée, Madame, votre idole de dix-huit ans, vous l'admirez à la maison, mais le temps est venu dè la fæire admirer aux autres et vous allez la lancer dans le monde.

Alors commencera pour a jeune fille la gaie “aison des plaisirs : sorties et soirées, concerts et bals, charmantes surprises du théâtre, délicieuses émotions de l'opéra, une féerie constante, une gracicuse guirlande de fleurs s'enroulant autour des sernaines et des mois d'hiver, et les amenant joyeusement à des fêtes de plus en plus eivrante-

La jeune fille est ravie.

Elle, si délicate autrefois! voici maintenant qu'elle a des muscles d'acier et des nerfs infatigables. A au bal trois ou quatre fois la semaine, dar-er j qu'à des deux heures, trois heures du natin, ne semble pas lui causer la moindre fatigre ni troubler en rien ses digestions. Mais le théâtre surtout Fen-

thonsiasme et la magaétise.

Elle y trouve des émotions si douces! Elle est si heureuse de voir se déroule: sous s°s yeux ces drames d'amour, qui lui permettent eniin de lire dans son propre cœur et de comsrendre quelque chose aux aspirations vagues q'i rmentaient en secret, Aussi, comme elle ‘ute ces propos

LH ds

révélateurs! Comme elle goûte ces confidences! Comme elle est attentive à ne rien perdre de ces minauderies, de ces cajoleries, de ces mille artifices qui mènent au succès! du moins, elle le croit.

Rentrée au logis, l'imagination et le cœur remplis de ce qu’elle a vu et entendu, elle aura la matière abondante pour la rêverie de demain.

Page 1