‹ Miss Mary, ou, L'institutriceChapitre 3 sur 8 · MISS M AU Y · texte numérisé non relu

MISS M AU Y

compta sur le hasard et sur son imagination, qu'elle avait déjà mise à contribution en allant chercher un des manteaux de mademoiselle de Morville; elle le portait plié sur un bras, et tenait de l'autre main son bougeoir allumé; bientôt la porte du salon s'ouvrit, et la femme de charge entendit la voix de madame de Morville s'adressant ainsi à miss Mary :

— Puisque vous ne voulez pas absolument permettre, mademoiselle, que je vous accompagne pour vous conduire chez tous, Alphonsine va me remplacer.

En effet, la jeune fille sortit avec miss Lawson, qui lui disait :

— De grâce, mademoiselle, ne vous donnez pas cette peine.

— Pardon, mademoiselle, il faut bien que je vous apprenne d'abord où est votre appartement, et puis je tiens à m'a>surer qu'il ne manque rien chez vous, quoique maman y soit allée avant dîner.

— Vous voyez qu'il est inutile de vous déranger, puisque madame votre mère a bien voulu déjà s'occuper de moi.

— Mademoiselle, — dit alors madame Pivolet à Alphonsine, en lui offrant le manteau, — couvrez-vous surtout.

— Comment! un manteau pour monter là-haut? Y songes-tu?

— Mademoiselle, je ne sais qui a malheureusement laissé deux des croisées du corridor ouvertes, mais l'ouragan a brisé tous les carreaux, le vent et la pluie fouettent dans ce passage... Vous risqueriez d'attraper un gros rhume, une fluxion de poitrine.

— Décidément, mademoiselle Alphonsine, — dit miss Mary en souriant, — je prends mon rôle de maitresse d'école, et j'exige que vous n'alliez pas plus loin.

— Mademoiselle Mary, si vous saviez combien ma nourrice exagère dans tout ce qu'elle ditl

— Je vous assure, mademoiselle, que je n'exagère pas, — reprit la femme de charge en frissonnant d'un froid rétrospectif. — Je viens de traverser le corridor ; je suis encore toute transie. Jugez donc vous, qui avez la poitrine si délicate !

— Moi! tu rêves- Madame Pivolet, s'adressant alors respectueusement à mis?

Mary, lui dit :

— Si j'osais, mademoiselle, je vous demanderais d'empêcher mademoiselle Alphonsine de vous conduire chez vous ; il fait très chaud dans le salon, et le courant d'air glacial de là-haut pourrait faire beaucoup de mal à mademoiselle.

— Chère Alphonsine, — reprit miss Mary d'une voix irrésistible, — je n'exige plus... non, je vous supplie en grâce de ne pas insister davantage pour m'accompagner.

Mademoiselle de Morville, de crainte d'être importune, céda, quoique à regret, au désir de miss Mary, et lui dit :

— Au moins, mademoiselle, prenez ce manteau, puisque, selon ma nourrice, ce corridor est si terrible à traverser.

— Je prendrai donc le manteau, — dit en souriant miss Mary, et pendant que madame Pivolet s'empressait de lui mettre ce vêtement sur les épaules, elle tendit gracieusement la main à mademoiselle de Morville, et lui dit : — Bonsoir ! à demain !

— Oh! à demain de grand matin, — répondit Alphonsine ; — vous verrez, mademoiselle, que je ne suis pas paresseuse.

Puis elle ajouta en soupirant :

— Tenez, miss Mary, je suis sûre de ne pas fermer l'oeil do la nuit.

— Et pourquoi cela?

— Je vais être si inquiète en songeant à l'examen que vous allez me faire passer demain!

— Vous ne devez, ce me semble, éprouver aucune crainte h ce sujet.

— Oh! ne croyez pas, miss Mary, que ce soit une préoccupation d'amour-propre qui me rende inquiète. Mo'- Dieu! non , car il me semble que ce n'est pas moi qui demain serai mise en cause.

— Et qui donc?

— Ne serait-ce pas, jusqu'à un certain point, mademoiselle Lagrange, mon ancienne institutrice, qui m'a appris ce que je sais... et que j'aimais tant ! Je vous l'ai dit, miss Mary; aussi demain, en faisant tous mes efforts pour vous satisfaire dans cet examen, je penserai à elle, et c'est pour elle que je serai heureuse de vos louanges, si je les mérite.

Mademoiselle Lawson fut émue jusqu'aux larmes de la délicatesse de ce sentiment si naïvement exprimé, et dit à la jeune fille :

— Je suis cerfiine d'avance que je serai aussi enchantée de vous que de mademoiselle Lagrange. Bonsoir encore.

— Laissez-moi seulement vous conduire jusqu'au vestibule, miss Mary.

— Oui, mais pas plus loin.

— Vous ne voulez pas absolument que je vous envoie une des femmes de chambre de maman ?

— Non, mille grâces, j'ai l'habitude de me servir seule.

— En tous cas, vous préviendrez madame Pivolet, si vous aviez besoin de quelque chose.

— Certainement, mademoiselle, — reprit miss Mary.

Et les deux jeunes filles, précédées de la femme de charge, qui portait le bougeoir, traversèrent ainsi plusieurs pièces, et arrivèrent dans un vestibule véritablement glacial.

— Vite, vite, rentrez, — dit mademoiselle Lawson, en empêchant mademoiselle de Morville de dépasser le seuil de la porte.

— Bonsoir, miss Mary, —lui dit-elle en se retirant, — bonne

nuit ! A demain de grand matin, je vous attendrai dans mon cabinet d'étude.

— A demain, mademoiselle Alphonsine, — répondit miss Lawson, — je vous rejoindrai de très bonne heure.

Puis elle suivit madame Pivolet, monta un large et long escalier, et arriva dans le corridor, où la pluie pénétrait en effet à travers les vitres brisées.

La femme de charge , entrant alors dans le petit salon qui séparait les deux chambres, remit son bougeoir à miss Mary, et lui dit, en lui indiquant la porte de l'une des deux chambres :

— Voici votre appartement, mademoiselle, — et lui montrant l'autre porte, — mademoiselle Alphonsine occupait cette chambre voisine de la vôtre du temps de mademoiselle Lagrange, son autre institutrice; mais il paraît que maintenant madame ne veut plus que mademoiselle Alphonsine couche ici. Madame préfère garder mademoiselle Alphonsine auprès d'elle, — et elle appuya de nouveau sur ce mot, qu'elle répétait pour la seconde fois. — Maintenant, madame a sans doute ses raisons pour cela. J'ai bien l'honneur de souhaiter le bonsoir à mademoiselle, — ajouta madame Pivolet avec une profonde révérence, puis elle sortit, se disant :

— Si demain elle se plaint de sa chambre, je dirai qu'elle s'est trompée, et qu'elle a pris une porte pour l'autre; mais c'est égal, elle se souviendra de sa première nuit au château de Morville, celte belle Anglaise qui m'a fait jeter aux oubliettes.

Et elle s'éloigna après avoir fermé comme par distraction la porte du petit salon.

Mi-s Mary, son bougeoir à la main, se dirigea vers la portf que la femme de charge lui avait désignée, rouvrit, et entr dans la chambre; mais les fenêtres ayant été laissées ouverte^ par l'ingénieuse Pivolet, le vent s'engouffra tout à coup dans

l'appartement, éteignit la bougie que miss Mary tenait à la main, et elle se trouva dans une profonde obscurité, sentant la pluie, chassée par la bise du dehors, lui fouetter le visage.

La chambre où miss Mary entra était dans une obscurité complète ; les fenêtres ouvertes ne laissaient pénétrer qu'à de rares intervalles des lueurs incertaines, qui se glissaient entre de gros nuages pluvieux, courant sur un ciel d'automne.

Le premier mouvement de la jeune institutrice avait été de retourner sur ses pas et de regagner la porte du corridor par laquelle madame Pivolet l'avait introduite; mais, comme nous l'avons dit, la femme de charge, dans sa prévoyante vengeance, avait fermé cette porte, et lorsque miss Mary se fut convaincue qu'elle ne pouvait l'ouvrir, elle n'entendit plus aucun bruit au dehors.

Elle n'osait appeler : la cour d'honneur, sur laquelle s'ouvrait la fenêtre de sa chambre, était déserte; miss Mary fut donc forcée de reconnaître à tâtons les principaux meubles de sa nouvelle habitation, ferma les fenêtres, et après une fervente prière où elle demandait au ciel la force d'accomplir le long sacrifice de dévouement et d'exil qui commençait à partir de ce jour, elle envoya sa pensée comme un suprême adieu à ceux qu'elle aimait; puis elle essaya de trouver le repos de cette première nuit entre ces gros draps dont madame Pivolet avait garni son lit.

Six heures du matin venaient de sonner à l'horloge du châ*

teau. Le jour commençait à poindre. Miss Mary se leva, trouva dans la pièce qui précédait sa chambre son pupitre de voyage ; puis, s'enveloppant du mieux qu'elle put dans son manteau, elle commença à écrire en frissonnant de froid, éclairée à peine encore par l'aube d'un jour grisâtre.

Ce n'était pas à Dublin que s'adressait cette première lettre, datée du château de Morville. Nous avons déjà dit qu'après avoir achevé la partie la plus longue de son voyage, elle s'était empressée, aussitôt arrivée à Paris, de rassurer sa mère. La lettre suivante qu'elle écrivait était l'accomplissement d'une promesse ;

a Cher monsieur Henri,

» C'est de la France que je vous écris ; c'est du château de Morville, où je dois probablement passer plusieurs années de ma vie. En vous annonçant la ruine de notre famille, le naufrage de toutes mes espérances, je vous ai dit que le jour où mon sort serait fixé, je vous écrirais encore; je le fais avec plaisir, parce que j'espère, en vous faisant connaître toute la vérité, vous inspirer plus de courage. Oui, cher monsieur Henri, en vous apprenant que je ne suis pas aussi malheureuse que vous avez pu le craindre, je vous donnerai la pensée de me due aussi vos bonheurs; car enfin, bien que nous ne devions pas partager mutuellement ces bonheurs; ils ne nous seront pas tous refusés, et ils n'en seront pas moins vivement sentis.

» Me voici institutrice dans la famille de Morville, demeurant à quelques lieues de Tours. M. de Morville est le frère du consul de France à Dublin, et j'arrive munie de toutes les instructions, de tous les avis que je dois à l'amitié du consul pour mon père. Mon élève, mademoiselle Alphonsine de Morville, est charmante; je n'aurai, si je ne me trompe, qu'à se condor le développement du plu» heureux naturel. Son oncle

de Dublin l'avait bien jugée; cependant je n'adopte nas ce qu'il me disait en riant : — De toute la maison de mon frère, me répétait-il souvent , Alphonsine, votre élève, est peut-être la personne qui aurait le moins besoin d'institutrice... — Dans ces critiques, il y avait plus d'esprit que de justesse.

» M. de Morville est un homme chez qui, tout d'abord, on remarque une charmante bienveillance et les meilleures façons ; quoique jeune encore, il doit avoir à peu pics quarantecinq ans, il porte sur ses traits une légère teinte de souffrance. Assez souvent, m'a dit le consul, qui l'aime de la plus tendre amitié, il éprouve de vives et persistantes douleurs par suite de blessures reçues lors de la guerre d'Espagne et dans

plusieurs duels où jamais il F s'est engagé volontairement.

Le mauvais état de sa santé le force souvent à rester dans sa chambre; alors, son unique préoccupation, sa seule crainte, est d'attrister sa famille et de l'empêcher de prendre part à quelques plaisirs assez rares en province; il est impossible, vous l'avouerez, d'avoir un plus aimable défaut. Cependant le frère de M. de Morville lui fait presque un reproche de cette abnégation. Parce qu'il a de la sorte et pour ainsi dire forcé sa femme à aller prendre sans lui, dans le monde, des distractions un peu frivoles, le consul craint que ce goût de dissipation, entretenu, encouragé par son frère chez madame de Morville, ne lui fassfe souvent à lui une vie bien isolée, bien t liste.

» Madame de Morville n'a pas plus de trente-six ans; ses enfants seuls trahissent son âge, car son visage gracieux et enjoué, la fraîcheur que lui donne un léger embonpoint , lui conservent un charme de seconde jeunesse qui la rend très agréable encore; elle fait d'ailleurs bon marché, avec franchise et gaieté, d'une instruction incomplète que son habitude du monde et ses excellentes façons ne laisseraient pas soupçonner. Peut-être, cher monsieur Henri, vous trouveriez qu'elle manque

un peu de cette gravité qui sied si bien à une mère de famille -7 mais vous êtes sévère, et moi j'ai du penchant à beaucoup ac« corder à la parfaite bonne grâce.

» Le dernier membre de la famille est un fils, M. Gérard, absent encore pour près d'un an, et que son oncle le consul aime et apprécie presque autant que sa charmante nièce.

» Vous voyez, cher monsieur Henri, combien j'ai de chances, au milieu de si dignes personnes, d'avoir une existence douce et facile et d'ubtenir sans peine l'inappréciable plaisir de venir en aide à mon bien-aimé père.

» Je vous ai donné tous ces détails parce que je suis convaincue qu'ils contribueront à alléger la douleur qu'a dû vous apporter ma dernière lettre; cependant, si j'ai voulu moimême vous annoncer notre séparation, c'est qu'il me semble que toute autre personne vous l'eût apprise d'une façon moins consolante. Je redoute votre réponse ; je crains l'expression de vos regrets. Aussi, avant de la recevoir, je m'empresse de vous adresser des nouvelles un peu rassurantes au moins. Lorsque je lirai votre réponse, je me dirai : En ce moment, il est moins malheureux déjà que lorsqu'il a tracé ces lignes que j'ai là sous les yeux.

•» Le retour journalier de mes devoirs, la pensée que chaque mois j'enverrai à Dublin, dans le modeste logement où sont réunis mon père, ma mère et mes trois sœurs, une lettre qui sera lue en commun, et qu'accompagnera toujours une petite somme que mon père joindra au fruit de son travail, tout cela, cher monsieur Henri, adoucira, pour vous comme pour moi, la douleur de l'avenir perdu. Grâce à Dieu, le passé nous reste tout en'v;r; Bon souvenir n'a rien d'amer. Je me rappelle avec un charme plein de douceur combien vous avez toujours été bon pour moi, combien tout enfant je vous aimais déjà d'une affection mêlée de respect et de confiance. Vous souvient-il comme vous me faisiez regretter ce que j'avais pu

faire de mal, en me félicitant du bien que j'avais réussi à faire?

» Si aujourd'hui je puis, sans trop de crainte, accepter la responsabilité d'une éducation, c'est à vous que je le dois; les progrès que j'ai faits dans l'étude de moi-même et dans les arts, je les dois au désir de vous plaire ; quand vous m'aviez serré la main en me disant de votre voix grave et douce : — Mary, je suis content, — je croyais avoir reçu toute ma récompense, et pourtant vous me prépariez une récompense plus douce encore : celle de pouvoir aujourd'hui rendre à mes parents bien-aimés une faible part de ce qu'ils ont fait pour moi. Merci! cher monsieur; excusez, je n'avais jamais pensé à cela, j'en éprouve pour vous quelque chose de plus tendre, de plus respectueux encore. Avec quelle sérénité je vous ouvre mon cœur tout entier !

» Si des projets formés depuis tant d'années sont devenus impossibles, je n'ai pas du moins à vous écrire : Oubliezmoi ! ne nous aimons plus ! Ce qui a été pour moi, de l'aveu de nos familles, un rêve enchanteur, et pourquoi hésiterais-je à le dire? ce qui a été de l'amour, un saint et profond amour, que les doux et sérieux devoirs de l'épouse devaient consacrer, devient par la rigueur du sort une vive et sincère affection de frère et de sœur. Nous aimons-nous moins? aurai-je moins de plaisir à apprendre vos succès, votre avancement, tout ce qui pourra vous rendre plus heureux et moi plus fière? Encouragez-moi donc , vous aussi , dans la voie nouvelle où la Providence m'a conduite, et un jour, lors de votre retour en Europe, si nous nous rencontrons jamais, vous pourrez encore me tendre la main et me dire : — Mary, je suis content !

» Adieu, cher monsieur Henri, je suis et je resterai de cœur votre bien sincère et bien affectionnée cousine et amie. »

Miss Mary, pendant qu'elle écrivait cette lettre, avait été glacée par le froid du matin. Souvent elle avait involontaire-

ment promené ses regards autour de cette chambre nue et dégarnie, et reporté sa pensée vers des jours autrefois si heureux ; plus souvent encore elle avait quitté sa plume pour essuyer ses larmes, cessant alors d'écrire et reprenant courage, afin que sa tristesse ne se révélât pas dans sa lettre à son cousin Henri. Sept heures venaient de sonner; elle se hâta de plier sa lettre qu'elle effleura de ses lèvres. Chaste et tendre adieu d'une âme pure! Elle regardait, immobile, ce papier qu'elle tenait encore, et qui devait arriver dans des mains qu'elle ne serrerait plus; une larme était tombée sur l'enveloppe et y avait laissé sa trace; miss Mary craignit et désira que ce muet témoignage trahît une douleur qu'elle avait tâché de cacher. La jeune fille fut distraite de l'amertume de sa pensée par un bruit soudain. La clef tourna vivement deux fois dans la serrure de la porte du corridor, puis un pas léger traversa la pièce d'entrée, mais dans une autre direction que celle de la chambre occupée par miss Mary. Elle entendit une porte voisine s'ouvrir, puis une exclamation d'étonnement. Très surprise, elle se hâta d'aller ouvrir sa porte et elle aperçut Alphonsine, arrêtée sur le seuil de l'appartement où la veille avaient été faits tous les préparatifs recommandes par madame de Morville.

— Mais, miss Mary, — s'écria Alphonsine, — où avez-vous donc passé la nuit?

— Ici , — dit l'institutrice en se retournant et en montrant sa chambre.

— Est-ce donc, mon Dieu, bien possible? Suis-je aveugle? ai-je la berlue? — exclama une troisième voix, celle de madame Pivolet, qui, avide de jouir de son ouvrage, venait d'apparaître à la porte du corridor. — Je suis confondue, foudroyée. Mademoiselle dans cette chambre ! Il faut qu'il y ait de la magie là-dessous, comme, par exemple, un tour de gobelet diabolique et gigantesque. Ça s'est tu.

— Je ne sais pas ce que tu veux dire avec tes tours de go- >elet, — reprit Alphonsine avec impatience; — mais il est inconcevable, il est désolant que miss Mary ait passé la nuit lans cette chambre, où rien n'avait été préparé pour la receoir.

— C'est-à-dire, mademoiselle Alphonsine, que je ne peux croire ce que je vois, — reprit madame Pivolet. — Tenez, je me tâte, je me pince pour me réveiller; car je dois dormir, êver. Ah ! mon Dieu ! je suis peut-être somnambule.

— Pivolet, tu es insupportable.

— Comment ! mademoiselle, vous ne voulez pas me permettre d'être foudroyée en retrouvant ce matin cette piuvre chère demoiselle dans une chambre qui n'est pas la sienne? Mais figurez-vous donc qu'il n'y avait rien, mais rien d3 préparé dans cet appartement : pas de bougies, pas de feu, et je me rappelle que les croisées étaient toutes grandes ouvertes; il pleuvait, il faisait un vent terrible. Ah ! pauvre chère demoiselle ! Elle a dû avoir joliment froid ! Je ne sais même pas s'il y avait des draps au lit. Ah! oui, je me souviens, on y a mis il y a quelques jours du gros linge, et tout neuf par- dessus le marché : une véritable râpe I Pauvre chère demoiselle l quelle atroce nuit elle a dû passer !

— J'ai peu dormi, en effet, — répondit l'institutrice en souriant.

— Miss Mary, que d'excu?es j'ai à vous demander! — dit Alphonsine d'un ton pénétré en prenant les mains de la jeune fille. — Qu'avez-vous dû penser de ma mère et de moi? Je vous en conjure, ne croyez pas que nous ayons pu à ce point manquer d'égards envers vous ! Mais, — reprit-elle en se retournant vers la nourrice,— je me le rappelle maintenant, c'est toi qui t'étais chargée de mener miss Mary à sa chambre... Comment se fait-il...

— Ah ! mademoiselle, — s'écria soudain la femme de charge

d'une voix si éclatante que les deux jeunes filles en tressaillirent, — ah ! mademoiselle, j'y suis... je devine... la lumière se fait... c'est un éclair, un véritable éciair, je suis éblouie, aveuglée...

— Mon ' ieu, Pivolet, que tu es détestable avec tes cris et tes exagérations ! — reprit Alphonsine. — Explique-toi simplement, et surtout sincèrement , je t'y engage. Ma mère serait, avec raison, lies irritée contre toi si ta négligence était cause de la mauvaise nuit que miss Mary vient de passer.

— Je vous en prie, chère Alphonsine, ne parlons plus de cela, — dit l'institutrice; — il y aura eu quelque malentendu sur la chambre que je devais occuper, voila tout. Pas un mot de ma petite mésaventure à madame de Morville; je serais aux regrets d'attirer le moindre reproche à votre excellente nourrice.

— Et moi, mademoiselle, — s'écria madame Pivolet, —je tiens à me laver aux yeux de tous, à paraître blanche comme un cygne... au moins. Je ne veux être noircie d'aucun soupçon pour mon service; je préférerais la mort; oui, s'il le faut, je porterai ma tête sur le billot 1 mais...

— Pivolet, c'est à ma mère que tu auras à répondre.

— Et je répondrai comme Bayard : Sam peur et sans reproche, mademoiselle. Écoutez-moi... voici ce qui est arrivé... suivez bien : Je suis montée avec mademoiselle... ici je pasjais devant pour l'éclairer... j'étais naturellement en face de mademoiselle... alors je lui ai dit : o Voil 1 , mademoiselle, votre chambre... ici... à gauche. » Mademoiselle a cru que je lui p ai lais de sa gauche, à elle, tandis que je lui parlais de ma gauihe, à moi; de sorte que... c'est bien clair, j'espère? un enfant au maillot comprendrait cela de sorte que mademoiselle, au lieu d'aller à la porte de gauche... de ma gauche, k moi... c'est-à-dire de sa gauche, à elle... non, de sa droite... c'est-à-dire, si... de «a gauche... ou plutôt, non, de ma droite,

à moi... est naturellement entrée dans cette chambre.... et... voilà.

— Tout s'explique au mieux, — reprit l'institutrice en sou* riant : — j'ai tout simplement pris une porte pour l'autre; aussi, je vous le répète, ma chère Alphonsine, je regrette-rais que ma maladresse pût causer le moindre désagrément à madame Pi volet. Nous ne dirons pas un mot à madame de Mor» ville de celte nuii terrible. Nous allons descendre à votre cabinet de travail pour votre examen, et je vous promets d'être aussi attentive à vous écouter, aussi impitoyable à vous reprendre, que si j'avais dormi le mieux du monde.

Ce disant, elle entraîna gaiement son élève à travers le long corridor. Madame Pivolet, en les regardant s'éloigner, marmottait entre ses dents :

— Ah! tu ne te plains pas, la belle Anglaise! ah! tu fais la fière ! ah ! tu as de la patience ! Bon ! bon ! tu n'es pas au bout de ton rouleau.

Trois mois environ se sont passés depuis l'arrivée de miss Mary au château de Morville. Le père d' Alphonsine est assis, rêveur, dans un petit salon , attendant l'heure du déjeuner; l'expression de légère souffrance habituelle à sa physionomie, d'ailleurs si ouverte, s'est compliquée d'une sorte de contrainte lorsqu'il se trouve au milieu de sa famille. Seul, et ne subissant, pas cette contrainte (c'est dans un de ces rares moments que nouf Ne présentons au lecteur), M. de Morville semble pro-

fondement attriste'. Il feuillette machinalement un album et

murmure ces mots avec un accent de profonde amertume :

— iïst-ce possible! à quarante-cinq ans!... moi, père de famille... moi, homme de cœur et d'honneur, après tout... oui, et je n'y faillirai jamais. De cela, l'honneur... heureusement, je peux re'pondre... C'est ma force.

Puis, haussant les épaules, il ajouta :

— Répondre de soi! audacieuse prétention! Il y a trois mois, aurais-je eu assez d'indignation, ou plutôt assez de railleries pour celui qui m'eût dit qu'aujourd'hui, à mon âge.., Ah! je suis bien coupable ou bien fou; oui, fou peut-être, mais coupable, de quoi? Ce secret ne doit-il pas à jamais demeurer enseveli au plus profond de mon cœur? Ah! je mourrais de honte si jamais ma femme, ma fille, et surtout miss Mary, pouvaient deviner mon secret ! Non, non ! oh ! ce serait la plus terrible punition que le ciel pût m'infliger! Me punir! eh! qu'ai-je fait, grand Dieu! quel est mon crime? Est-ce ma faute si je vois, si j'entends, si j'admire, si je suis reconnaissant? est-ce ma faute si une fatalité terrible me force à cette dangereuse intimité de tous les instants? est-ce ma faute si je vois ma fille, ma fille idolâtrée, grandir en talents, en savoir? si son caractère et son esprit gagnent chaque jour en grâces, en élévation, en délicatesse? est-ce ma faute si je vois avec ravissement les adorables qualités de mon enfant de plus en plus développées par une influence aussi éclairée, aussi ferme qu'elle est douce et charmante? Puis-je m'empêcher enfin de vouer une vive et tendre reconnaissance à celle-là qui me rend mon cœur de père si heureux, si fier? Non, non, le contraire de ce que je ressens serait une odieuse ingratitude. Non, je ne suis ni fou ni coupable, je suis juste. Non, je n'ai pas à rougir de mes sentiments; je me trompe, je m'abuse sur leur tendance, rien de plus. Ah! c'est le cœur d'un père qui bat dans ma poitrine!

Et \ cette pensée , le nuage qui assombrissait les traits de

M. de Morville s'éclaircit pendant un moment; mais retournant

bientôt dans son accablement, le père d'Alphonsine reprit avec

un redoublement d'amertume :

— Si ma reconnaissance est paternelle et sainte, d'où vient donc qu'elle me pèse comme un remords? Pourquoi chez moi ce trouble, cette réserve, cette gêne, en présence de ma femme et de ma fille? Pourquoi ces rêveries, ces distractions involontaires , que je puis heureusement expliquer par les suites de mon état souvent maladif, dont ma femme et ma fille ignorent depuis tant d'années la gravité, grâce à mes précautions et à mon empire sur moi-même? Pourquoi ce besoin croissant de solitude?... Triste solitude, que je cherche pour y souffrir sans contrainte!... Et cependant je me sens pour ma femme aussi aimant, aussi dévoué que par le passé. Ah ! c'est un abîme, un abîme que mon cœur!

M. de Morville, entendant la voix de sa femme , qui entrait en ce moment dans le salon, tressaillit, se leva, et tâcha de reprendre sa physionomie habituelle.

— Je vous répète, madame Pivolet, — disait madame de Morville à la femme de charge qui la suivait , — je vous répète que vous n'avez pas le sens commun, selon votre habitude, et que de pareilles absurdités peuvent amener des résultats déplorables. J'en fais juge M. de Morville.

— Mais, madame, il est inutile de dire à monsieur...

— C'est fort utile , au contraire ; car il vous tancera d'importance pour cette nouvelle extravagance. 11 ne vous manquait plus que celle-là !

— De quoi s'agit-il, ma chère Louise? — demanda M. d& Morville.

— Mon ami, je traversais tout à l'heure la cour de la ferme ; je vois madame Pivolet en conférence très animée avec le père Chênot.

— Le vieux berger?

— Justement; et je l'entends dire à madame Pivolet, qu d contemplait avec un respectueux ébahissement : « Ainsi, par ce moyen, le sort que l'on a jeté à la mère Chênot sera détruit? — Certainement, et j'en mettrais la main au feu, » répond madame Pivolet.

— Madame... je vais vous expliquer...

— Faites-moi la grâce de me laisser parler, madame Pivolet; je tiens à instruire M. de Morville de cette nouvelle et dangereuse folie.

— Madame. . permettez... j'ai ouï dire à ma grand'mère...

— Taisez-vous ! — reprit sèchement M. de Morville.

— « De quoi s'agit-il donc, père Chênot? ai-je demandé au vieux berger, » reprit madame de Morville. « Figurez-vous , madame, m'a-t-il répondu, que ma pauvre femme est alitée depuis tantôt un an; elle ne peut point bouger; elle serait attachée dans son lit avec des cordes , qu'elle ne moulerait pas davantage. Je lui ai donné les drogues que je donne à mes brebis malades... rien n'y fait! Madame Pivolet m'a demandé tout à l'heure des nouvelles de ma pauvre femme; je lui ai répondu qu'elle avait un mal où l'on ne pouvait rien connaître, puisque je n'y connaissais rien. »

— Alors, moi, — s'écria impétueusement madame Pivolet,

— moi, j'ai dit au père Chênot... et je ne m'en cache pas, j'ai le courage de mon opinion, et j'en serais au besoin le martyr, oui, le martyr!...

— Finirez-vous! — reprit M. de Morville avec impatience,

— alloz-vous recommencer vos sottes exagérations?

— Monsieur, je n'exagère pas, Dieu m'en gai de! Voici tout simplement ce que j'ai dit au vieux berger : « Père Chênot, puisque la mère Chênot est malade d'un mal que personne ne Connaît, il se pourrait bien qu'on lui ait jeté un sort. 11 y a des personnes malfaisantes.. <iui n'ont pas l'air d'y toucher,

qui ne vous connaissent pas, et qui pourtant ont le pouvoir do vous jeter des sorts; on les appelle, ces malfaisantes pei- «onnes, des sorcières. »

•— Comment ! — s'écria M. de Morville , — vous avez été assez absurde ou assez me'chante pour mettre de pareilles idées dans l'esprit de ce pauvre homme?

— De grâce, mon ami, — reprit madame de Morville, — écoute jusqu'au bout. Tu verras à quel point cette nouvelle extravagance pourrait être fâcheuse.

— La vérité, madame, n'est jamais fâcheuse, — dit madame Pivolet ; — j'ai ouï dire à ma grand'mère, la vénérable femme qu'elle était, que sa mère avait vu brûler une vraie sorcière, d'autant plus scélérate qu'elle était belle. Elle allait tous les vendredis au sabbat, à cheval sur un grand manche à balai , à seule fin de pouvoir jeter des sorts affreux sur les bêtes et les gens de la contrée , en remerciment de quoi on l'a fait rôtir, cette maudite ! et c'était joliment bien fait ! Enfin, dans ce pays même, oui, monsieur, dans ce pays même où nous sommes, vous le savez comme moi (et cette révélation a été un trait de lumière pour le pauvre père Chènot , qui es1 un des anciens de la commune)... il y a, touchant le parc, ce n'est pas moi qui invente cela, il y a un étang qui s'appelle encore l'Étang de la Femme fouettée, autre sorcière à qui l'on a administré cette correction après lui avoir fait faire deux ou trois bons plongeons dans l'élang pour lui apprendre à jeter des sorts sur les bêtes et sur les gens. C'est de l'histoire, cela, monsieur. J'ai donc dit tout bonnement au père Chênot : « Il faut que quelqu'un ait jeté un sort à la mère Chênot. Vous n'avez qu'une chose à faire : prendre un gros crapaud pendant la pleine lune, lui attacher les pattes de derrière avec sent brins de chanvre, lui planter dans le dos sept épingles eu croix, le mettre sur une pelle rouge, et faire sept fois le tout de votre cabane, en criant sept fois : Barrabas ! Vous êtes suï

<nie la mère Chênot sera délivrée du sort qu'on lui a jeté, et tous la verrez trotter comme un lapin; sinon, c'est qu'on lui aura jeté un sort de premier acabit, et alors nous verrons. »

— En vérité, cette créature ne sait qu'inventer pour se rendre de plus en plus insupportable ! — s'écria M. de Morville en regardant sa femme.

Puis, se retournant vers madame Pivolet :

— Vous voulez donc lasser ma patience? Vous voulez donc absolument que je vous chasse de cette maison?

— Me chasser! m'exilera l'étranger! Mon Dieu! parce que, par bon coeur, je tâche de guérir la pauvre mère Chênot!

— Sortez! — s'écria M. de Morville, — sortez! Vous êtes une misérable folle ! Allez à l'instant dire à Jacques de monter à cheval; il se rendra au bourg et priera le médecin de venir ici. Je lui dirai votre nouvelle extravagance, afin qu'en allant visiter cette pauvre lemme, qu'il soignera désormais, il la rassure, ainsi que son mari, et lui démontre, en la guérissant, la sottise de vos impostures.

— Monsieur, en mon âme et conscience, je crois que le docteur y perdra son latin, tandis qu'un gros crapaud...

M. de Morville interrompit madame Pivolet en lui indiquant la porte d'un geste si impérieux que la femme de charge s'esquiva promplement.

— Tu as raison, Louise, — reprit M. de Morville, — rien de plus dangereux que de répandre de telles absurdités dans ces esprits ignorants et crédules. Il en peut résulter des colères d'un aveuglement brutal.

— Heureusement, tu as pris un excellent moyen de couper court à ces extravagances. Notre médecin, par la guérison de cette pauvre femme, fera justice des stupides imaginations de la Pivolet. Allons, mon ami, que cette nouvelle divagation de oj;tte fulle ne t'affecte pas outre mesure. Tu semblés soucieux?

— Non, mais cette folle m'impatiente, m'irrite au dernier point, et je ne sais qui me tient de me débarrasser d'elle.

— Au fond, elle est bonne femme et très fidèle ; elle adore Alphonsine, et notre chère enfant la regretterait. Ne pensons donc plus à cela, et tiens, — ajouta en souriant madame de Morville, — au risque de te paraître un peu Pivolet, ou de chercher à l'excuser, je t'avouerai tout bas que je suis presque comme elle. Oui, moi-même, je crois aux magiciennes!

— Que veux-tu dire?

— Oh ! mais aux bonnes magiciennes ! ou, si tu le préfères, et c'est moins vulgaire, je crois aux bons génies, aux bons anges.

— Aux bons anges?

— Miss Mary, par exemple.

— Eh bien, Louise?

— N'est-ce pas un bon génie, un bon ange, une bonne magicienne, enfin? Ne m'a-t-elle pas jeté un sort? N'a-t-elle pas fait de moi , autrefois mère jalouse , la mère la plus raisonnable, la plus sage que tu connaisses? Certainement, car depuis que nous avons le bonheur d'avoir auprès de nous cette charmante jeune personne, m'as-tu vue une fois, une seule fois, me montrer jalouse de l'affection toujours croissante qu'Alphonsine lui témoigne? me montrer jalouse, toujours pour Alphonsine, de la rare beauté de miss Mary? En un mota sauf un petit retour de mauvaise humeur à propo3 de la manière dont ton oncle impitoyable a fait recevoir à la Botardière notre pauvre Alphonsine, qui était allée lui souhaite? sa fête, m'as-tu entendue faire la moindre allusion à la perte de cet héritage... perte considérable pour nos enfants, après tout? Non, n'est-ce pas? Aussi te dis-je que miss Mary m'a ensorcelée! C'est le bon génie de la maison... je ne me reconnais plus moi-même. Ses talents si remarquables, dont jr craignais d'être envieuse, je les admire, je les aime, parce que

rtotre tille en profite merveilleusement; car, en vérité, mon ami, avoue -le, les progrès d'Alphonsine en toutes choses son extraordinaires, inconcevables.

— Inconcevables.

— Comme tu dis cela froidement!

— Mais non.

— Mais si, et à ce propos, mon ami, je ne te trouve pae juste envers miss Mary.

— Moi?

— Oui, depuis quelque temps, tu semblés contraint, gênti en sa présence.

— Pas le moins du monde.

— Oh! j'ai de bons yeux. Enfin, lorsque nous la voyons dessiner, ou que nous l'entendons chanter, lors des leçons qu'elle donne à Alphonsine, il n'y a que moi et cette chère enfant, il faut hii rendre cette justice, il n'y a que nous deux >mi trouvions toujours à louanger miss Mary. Toi, tu restes dans ton coin, applaudissant seulement du bout des lèvres.

— C'est que je crains, ma chère Louise, connaissant misi Mary d'une extrême modestie, de l'embarrasser par mes louanges.

— Elle doit alors nous trouver, Alphonsine et moi, bien mal élevées, — reprit en riant madame de Morville, — car nos éloges ne tarissent pas.

— 11 y a, tu le comprends, chère amie, une certaine différence entre des éloges donnés par des femmes et des éloges donnés... par un homme.

— Un homme! — reprit madame de Morville en riant aux iclats. — Est-ce que tu es un homme pour miss Mary?... ;îst-ce qu'un père est un homme?

M. de Morville rougit malgré lui; il allait répondre avec un redoublement d'embarras, lorsque Alphonsine entra dans le .' alon, tenant à la main plusieurs lettres.

— Le facteur! — s'écria gaiement Alphonsine en distribuant tour à tour les lettres qu'elle tenait à la main ; — une pour toi, maman... elle est timbrée de Saint-Cyr... C'est sans doute de la part de madame de Noirfeuille. Une de Paris, pour toi, mon père... Une autre, encore de Paris... Mais celle-là, je la garde; elle est de mon cher et gentil frère Gérard... Ceile-ci, encore pour toi, mon père... elle vient du château de la Botardière.., Mon oncle t'exprime sans doute son regret de ne s 'être p.*s trouvé chez lui lorsque je me suis présentée pour lui souhaiter sa fête. Enfin, cette dernière lettre d'Angleterre est pour miss Mary; je cours la lui porter... Elle est toujours si heureuse de recevoir des nouvelles de sa famille ! Puis, je lirai ma lettre... Ce cher Gérard, qu'il est gentil de m'avoir écrit!

Et Alphonsine courut en hâte rejoindre son institutrice pour lui remettre la lettre d'Angleterre.

M. et madame de Morville suivirent des yeux la course légère de leur fille. Lorsqu'elle eut disparu, M. de Morville, rompant le cachet de la lettre timbrée de la Botardière, dit à sa femme :

— Voyons comment mon oncle explique et excuse son cruel manque d'égards envers Alphonsine, qui accomplissait un devoir en se rendant près de lui le jour de sa fête.

Et M. de Morville lut ce qui suit :

« Mon neveu (vous pensez bien que ces mots ne sont là que de par votre droit de naissance, puisque je ne puis malheureusement faire que vous ne soyez pas le fils de ma sœur), je ne fais pas chez vous, parce que chez vous je rencontrerais :

» 1° Une insulte vivante (l'aventurière de qui les godelureaux, pendant ce damné voyage, ont osé faire de mes cheveux blancs et du noble nom de la Botardière un sujet d'insolente risée);

lia MISS MARY

» 2° Parce que chez vous je rencontrerais un danger (ce Robert qui, par ses inde'centes fusillades, a effrayé Roncevaux, dans la malicieuse préméditation de me faire casser le cou).

» Sachez donc bien, mon neveu, qu'en vous privant de ma présence, je n'ai pas du tout voulu vous engager, vous ou les vôtres, à venir chez moi; si vous vous étiez présenté, j'avais donné l'ordre de ne pas vous recevoir. Il y aurait du moin! quelque courage de votre part à venir affronter ce refus; vous avez mieux aimé envoyer votre fille ( que la coureuse en ques< tion a sans doute déjà complètement pervertie) pour me pa« teliner, sous le prétexte de fêter en ma personne saint José' phin, mon patron, mais dans le but réel et insidieux de flairer mon héritage.

» Je ne vous cache pas que je suis révolté de ces circonvolutions intéressées autour de ma personne. La loi a des noms pour prévoir et punir lesdites circonvolutions hypocrites à l'endroit des parents riches. Je vous avertis, d ailleurs, que j'ai fait mon testament; il commence par ces mots :

« Je déshérite mon neveu Adolphe de Morville, ses hoirs et p ayants droit, de tout ce que la loi me permet de leur ôter, » déclarant d'avance que si, par un codicille subséquent, je » venais à lui léguer quelque chose, ce legs serait nul de plein » droit, ne pouvant être que l'effet des manœuvres que le Code » définit captation. »

» N. B. Je vous préviens encore qu'aux vacances prochaines, je défends à Gérard, dont je connais les habitudes braconnières et peu respectueuses (tel père, tel fils), de chasser sur mes terres; mes gardes ont reçu les ordres les plus sévères à cet effet; je n'entends point du tout que, sous prétexte de népotisme, on insulte à mes cheveux blancs en tuant mes pen dreaux et mes lièvres.

» Adieu. Je continue à être (contre mon gré) votre oncle.

» 0d0A1U>-10SÉPHIN DE LA BOTARDIÈRE. »

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