II. de Morville jeta la lettre sur la table en disant
— Heureusement, tout cela est assez ridicule pour n'être pas odieux ; espérons que nos autres lettres nous feront oublier ce triste bourru.
M. et madame de Morville décachetèrent chacun la lettre qui lui était adressée. Madame de Morville, après avoir lu la sienne, qui n'était qu'un simple billet, resta pensive, taudis que son mari achevait de son côté sa lecture.
Lorsqu'il eut terminé, sa femme s'approcha de lui :
— Mon ami, — lui dit-elle, — Alphonsine avait raison, cette lettre est de madame de Noirfeuille, c'est une invitation. Il doit y avoir à Saint-Cyr, à la fin de la semaine, grande chasse à courre, comédie, bal; trois jours entiers qui ne seront qu'une suite de divertissements et de fêtes.
— Eh bien , Louise, il faut y aller.
— Sans toi?
— Tu sais que l'automne n'est jamais très favorable à ma santé. Aussi, dans cette saison, je crains toujours un déplacement, un changement d'habitudes.
— Mon ami, j'y suis bien décidée, je ne veux plus aller ainsi seule dans le monde, chez nos voisins. C'était bon du temps de ma jalousie contre cette pauvre mademoiselle Lagrange, je cherchais à m'étourdir; mais aujourd'hui je suis si complètement heureuse, que je n'ai plus besoin dé distractions.
— Louise, veux-tu me laisser le regret de te priver de plaisirs que tu aimes, d'entretenir avec des parents, des amis, des relations qu'une retraite absolue refroidit toujours quand elle ne les détruit pas? Mon amie, je t'en prie, tu m'épargneras un chagrin en allant chez madame de Noirfeuille passer ces trois journées, auxquelles j'assisterai ensuite par tes récits.
— Écoute, mon ami : depuis le départ de mademoiselle Lagrange, Alphonsine couche près de moi; chaque soir, je rentre
en possession de ma fille; c'est ainsi que par le bon ge'nie de miss Mary, car elle a été au moins autant mon institutrice que celle d'Alphonsine, je me suis guérie de ma jalousie. Aussi m'en coûterait-il trop de me séparer de ma chère enfant.
— 11 ne s'agit que d'une séparation de trois jours. Pendant ton absence, Alphonsine reprendra son ancienne chambre près de miss Mary.
— Vraiment, je préférerais ne pas aller à cette fête.
— Louise, n'exagérons rien. 11 y a trois mois, quand tu ne voulais plus d'institutrice entre ta fille et toi, je cédais à ton désir malgré moi, certain que la tâche dont tu voulais te charger serait au-dessus de tes forces. Heureusement, miss Mary est venue. Depuis trois mois tu n'as pas un seul jour quitté ta fille; aujourd'hui, le monde, dont tu es si aimée, te réclame. Pourquoi refuser cette invitation?
— Tu veux que je l'accepte? — dit en riant madame de Morville, — prends garde ! — je suis capable de m'amuser' beaucoup, mais beaucoup, à jNoirfeuille. Tu sais avec quelle cordialité nous y sommes toujours reçus.
— Et c'est pour cela que je te prie, et qu'au besoin, — ajouta M. de Morville en souriant, — je t'ordonne de ne pas manquer cette occasion de te divertir un peu.
— Tu le veux?
— Je l'exige.
— J'obéirai, tyran que tu es ! Mais quelle est cette lettre que tu viens de lire, et dont tu ne parais pas satisfait?
— C'est presque une mauvaise nouvelle à t'apprendre.
— Quoi donc?
— Un projet dont nous avions souvent et depuis longtemps espéré la réussito.
— Ce projet de m iriage avec M. de Favrolleî
— Il faut y renorcer.
— Ce serait regrettable. Mais quelle est la cause de ce changement?
— Tiens, lis.
Madame de Morville prit la lettre et regarda avec un empressement inquiet la signature; elle était de M. de Favrolle, ancien colonel du régiment où avait servi M. de Morville.
— Est-il donc arrivé quelque malheur dans celte famille, mon ami?
— Non, grâce au ciel ! Mais lis.
Madame de Morville lut à mi-voix la lettre qui suit :
« Mon vieux camarade, je n'écris ni souvent ni longuement, tu le sais ; le plus beau modèle d'éloquence m'a toujours paru le rapport d'un chef de poste qui écrit sur sa feuille : Néant; mais, malgré mes principes de rhétorique et ma paresse, je t'écrirai au moins une page. Tu vas voir qu'entre gens d'honneur la chose en vaut la peine.
» Te rappelles-tu un de ces châteaux en Espagne comme en font ces bonshommes de pères? — Tu as un fils? — Tu as une fille? — Marions-les. — Ça val
» Eh bien, pas du tout, mon vieux camarade, ça ne va plus. Voici la seconde fois que mon diable de Théodore me désoriente complètement. Autrefois il n'avait pas voulu entrer à l'école militaire. Pour lui, enfant de la balle, c'était pourtant une a^sez belle carrière que l'état d'officier. Enfin, j'ai pris mon parti , réfléchissant qu'après tout, mon fils resterait ^rès de moi. D'ailleurs il n'était pas oisif: il aimait les arts; il barbouillait des paysages, des figures, et de plus il était gai tomme un rapin ; j'aimais tout ça. Il m'a demandé, il y a un an , à aller étudier l'école hollandaise avec un de ses camarades; rien de mieux. Mais à son retour, quel désappointement!
Je crois, le diable m'emporte ! que l'on m'a changé mon filf en Holiande ; je ne le reconnais plus ! Il ne rit plus, il ne parle plus, et du soir au matin il charbonne des tètes de femme, sous prétexte de Fénus, de Diane et autres divinités. J'ai tort de dire des têtes, c'est toujours la même figure : aujourd'hui de face, demain de profil, après-demain de trois quarts, et ainsi de suite. Il n'en sort pas; je ne peux pas dire qu'elle soit laide, cette tête, tant s'en faut, mais elle finit par me devenir insupportable. En un mot, je crois ce garçon amoureux fou : de qui? me demanderas-tu, mon vieux camarade. A cela, je te répondrai qu'un de ses amis m'a affirmé que le malheureux, à son retour de Hollande, s'était affolé d'une grisetle du quartier latin. Tu comprends que là-dessus j'ai fait à mon fils de la morale de régiment, je l'ai trouvé muet comme un tambour crevé; j'ai voulu opérer une habile diversion en lui parlant de nos projets de mariage avec la fille. Pitoyable manœuvre, mon vieux camarade ! repoussé avec une horrible perte ! Il s'est barricadé dans un refus inabordable et insurmontable.
» Or, je me vois forcé de te donner avis de ma route, afin que tu disposes de ta fille. Décidément, elle mérite mieux que mon maniaque ! Il y a des instants où, vraiment, je l'enverrais à tous les diables, si ce n'était au fond le meilleur garçon du monde, et si, malgré moi, je n'avais pitié de lui en le voyant si triste et si changé. Ainsi donc, il nous faut renoncer, mon vieux camarade, à l'espoir d'être tous deux grands-pères le même jour; c'est dommage! ça m'aurait amusé de t'embrasser en te disant : Grand-papa I
» Adieu! il faut que je t'aime beaucoup et que je sois fièrement honteux de mon fils pour t'avoir dévidé un pareil écheveau. Si par hasard tu avais parlé de moi à ta femme, dis-lui que je suis son très humble serviteur. Donne-moi ta main, je la secoue comme un vieux de la Bidassoa. »
— Tu le vois, — reprit M. de Morville, — U nous faut renoncer à ce mariage, et j'en suis désolé.
— Cette rupture est sans doute regrettable, mon ami. Cependant, je m'en console presque en songeant qu'après des projets arrêtés, nous aurions pu, ensuite de quelques entrevues du fils de M. de Favrolle et d'Alphondue, nous trouver dans une position plus désagréable encore.
— Comment cela?
— Est-ce que tu n'aurais pas pu être obligé d'écrire à M. de Favrolle : «Décidément, mon cher ami, ton fils ne plaît pas à, ma fille, et comme le bonheur d'Alphonsine doit passer avant tout, je te prie de rappeler Théodore et de supposer que nous n'avons jamais souri à ce mariage. » Aurais-tu préféré que la rupture vînt de notre part ?
— Non, — reprit M. de Morville en réfléchissant, — et peutêtre vaut-il mieux que les choses se soient ainsi passées.
Nous laisserons madame de Morville achever de consoler son mari de cette contrariété, et nous suivrons Alphonsine, qui va lire la lettre de Gérard, ce jeune frère, rhétoricien de Louis le Grand, que nous ne connaissons pas encore. La correspondance de ces deux jeunes gens était un naïf échange de leurs sentiments, et se bornait aux nouvelles du cercle étroit au milieu duquel ils vivaient, l'un au collège, l'autre au château de Morville.
«... Réellement, ma chère Alphonsine, écrivait Gérard, tu me fais envie avec ta gaieté folle qui s'amuse de tout; je n'aur*is jamais cru que la seule année qui sépare nos naissances pût amener un jour tant de différence dans nos manières de voir. Tu en es encore à de vrais enfantillages, tandis que la raison me vient chaque jour, et chaque jour ma pensée
m'emporte bien loin du collège. Au milieu de ces devoirs insipides, de ces grandes phrases calquées sur les auteurs des temps passés qui ne m'inspirent qu'un médiocre enthousiasme, je songe presque malgré moi à l'avenir, à la position que je prendrai dans le monde. Il y a quelque chose en moi qui devient de plus en plus discordant avec ce qu'on dit, avec ce qu'on fait ici; les jeux auxquels je me livrais avec passion me font pitié; je passerais mes récréations tout seul, si de temps en temps je ne prenais part à des entretiens sérieux qu'ont entre eux quelques élèves de philosophie. (J'entrerai l'année prochaine en philosophie.) Excuse cette parenthèse à la... la Botardière.
» Tu es bien heureuse, toi, Alphonsine, avec ta miss Mary, qui donne tant d'intérêt à tes travaux! Moi, je ne trouve, parmi nos professeurs et nos maîtres, personne qui puisse lui être comparé; combien je serais curieux de la connaître ! Ne t'imagine pas, cependant, que je croie à la ressemblance du portrait que tu me traces d'elle; dans tes lettres, il a toute l'exagération d'une petite fille enthousiaste de sa maîtresse d'école; tu ne connais qu'elle, et faute d'avoir réfléchi sur le monde, tu la doues de toutes les perfections; du reste, je jugerai de tout cela par moi-même, et nous verrons bien!... Tu devrais décider notre bon père à ne pas me laisser ici toute l'année; il me semble que sous la direction de mon père, et avec le secours de sa bibliothèque, je travaillerais plus fructueusement qu'au collège; tâche donc que l'on me rappelle près de vous le plus tôt possible.
» Embrasse bien pour moi mon père et ma mère, et dis bonjour à Pivolet. Mon grand-oncle la Botardière rage-i-il toujours?
» P. S. Tu ne te moqueras plus de ma voix rauque qui ne pouvait ni mouter ni descendre : mon maître m'a déclaré que
j'avais un franc baryton, et que je pourrais chanter les parties écrites pour Tumburini. »
Aiphonsine fit peu attention à la teinte mélancolique qui iommençait à poindre dans la correspond;! nce de son frère; elle prit seulement note des partitions qu'elle devait demander à Paris, se faisant une joie de pouvoir bientôt chanter avec Gérard.
Nous achèverons d'épuiser la correspondance apportée ce jour-là au château de Morville, eu allant dans la chambre de miss Mary.
Elle est assise près de sa table à écrire, son beau front appuyé sur ses deux mains. Elle regarde une lettre ouverte placée sur son bureau. Elle pleure silencieusement.
Cette lettre de Henri Douglas, alors dans l'Inde, où il servait comme officier d'artillerie, a été envoyée par lui à madame Lawson; celle-ci, respectant la correspondance des deux fiancés, a envoyé à sa fille cette missive, qui s'est ain.-i croisée avec celle que miss Mary, le lendemain de son arrivée au château de Morville, avait écrite à Henri Douglas.
Tel est le contenu de cette lettre :
« Chère miss Mary, votre lettre m'a cruellement affligé. Quoi ! votre digne et honoré père a été obligé de vendre Lawson-Cottage, où je vous ai vue si heureu>e, et d'occuper an modeste emploi pour faire vivre sa famille! Au moment où il touchait à l'âge du repos, le voici donc forcé de chercher sec seules ressources dans un travail insuffisant peut-être aux besoins de ceux qu'il aime et qu'il doit protéger !
» Votre détermination d'accepter les fonctions d'institutrice pour venir de votre côté en aide à votre famille ma profondément touché; c'est une courageuse pensée; j'ai reconnu le
votre cœur et votre caractère. Cette Cois encore, je vous dis du fond de l'âme : — Miss Mary, je suis content, je suis fier de vous !
» Cependant, je dois vous parler avec mon habitu >le sincé rite', chère miss Mary. C'est une position très délicate ^ue cell( d'une institutrice, lorsqu'elle réunit, comme vous, lev ?harmei de la figure à ceux de l'esprit et des talents.
» A Dieu ne plaise que je veuille vous effrayer, vou£ décourager! mais je vous dois la vérité. Certain de votre fermeté, de votre droiture, je vous signale les écueils, vous les éviterez quand vous les connaîtrez. J'ignore encore quelles sont les personnes auprès desquelles vous êtes appelée à vivre : votre première lettre me renseignera sans doute sur ce point. Quoi qu'il en soit, et sans préjuger ce qui ne serait qu'une rare et providentielle exception, je vous dois dire d'avance, chère miss Mary, quelles sont, ordinairement, les conséquences de la situation toute particulière où se trouve l'institutrice au milieu de la famille où elle est admise; je me fais, en cette occasion, pess miste; vous devinez pourquoi.
» L'un des dangers de votre nouvelle position, qui vous semblera puéril et me semble à moi fort grave, est celui-ci :
» Vous aurez sans doute à vivre entre la jalousie des serviteurs de la maison, et, sinon le dédain, du moins la supériorité relative des maîtres; les premiers, ne comprenant pas alors vos mérites, se révolteront du service qu'on leur impose i votre égard, quand vous n'avez pas le droit de les commander, c'est-à-dire de les payer. Les maîtres, s'ils vous reconnaissent des qualités brillantes, en feront montre avec orgueil, «ans vous accorder un degré de plus de considération : ils vous croiront suffisamment rémunérée par vos appointements. Je redouterais peut-être davantage pour vous l'animosité des serviteurs que la fierté des maîtres : il n'est pas de petits ennemis; puis il est des humiliations incessantes, mais parties de
MISS MARY m
si bas que l'on est obligé de les souffrir en silence, si douloureuses qu'elles soient.
» Digne aans hauteur, affeciueuse sans familiarité, réservée sans froideur, tenez-vous donc strictement renfermée dans l'accomplissement rigoureux de vos devoirs; isolez-vous d'abord prudemment au milieu de la famille où vous entrerez; votre franchise et votre bonté vous porteraient, dès les premiers jours, à la considérer comme votre propre famille : vous pourriez éprouver des mécomptes cruels pour un cœur comme le vôtre.
» Celte défiance est pénible, je le sais; elle créera une sorte de vide autour de vous, mais elle est nécessaire.
» Si enfin , pour comble de malheur, vous ne vous sentie* pas prise d'une grande tendresse pour l'enfant qui vous sera confiée, si les douceurs de cette maternité intellectuelle ne compensaient pas les mille contrariétés, les amers chagrins que vous aurez peut-être à subir, n'hésitez pas, chère miss Mary, quittez une maison où vous seriez entrée sous de si tristes auspices; votre existence deviendrait insupportable.
» Il est un autre grave danger que je dois aussi vous signaler : à moins que la mère de votre élève n'ait pas d'autre enfant, et qu'elle soit veuve, vous devrez vivre dans l'intimité d'une famille peut-être nombreuse; vous aurez alors des relations journalières avec les parents de la jeune fille à qui vous consacrerez vos soins. Il n'est pas impossible que quelques-uns de ces hommes, spéculant sur votre isolement au milieu d'un monde où vous serez toujours traitée en étrangère, vous regardent comme une proie dévolue à leurs caprices par l'abandon ou par l'ennui où ils vous croiront plongée; ils ne s'inquiéteront pas de savoir si votre foi est promise, si votre cœur est pur ; ils vous verront seule, sans appui ; ils se plairont à vous supposer navrée de l'infériorité de votre condition; ils s'imagineront faire une œuvre charitable en vous offrant pour con-
solation leurs hommages séducteurs; peut-être même, s'ils sont plus pervertis encore, régleront-ils leur audace sur la triste nécessité où vous êtes de garder une place que vous perdriez en révélant leurs poursuites!...
» Tels peuvent être les dangers de votre nouvelle situation, chère miss Mary. Je n'ai pas craint de rembrunir le tableau, voici pourquoi :
ï Si vous avez le bonheur de rencontrer une famille capable de vous apprécier, pauvre chère âme, et il est de ces cœurs d'élite, votre reconnaissance pour eux sera d'autant plus vive que vos appréhensions auront été plus grandes.
» Si, au contraire, vous devez être exposée à d'indignes obsessions, vous serez du moins prévenue des périls que je ▼ous signale, et votre ignorance des mauvaises passions du monde vous eût caché le danger peut-être j squ'au jour où votre fierté eût été profondément blessée.
» Maintenant, chère miss Mary, quelques mots sur ce qui me regarde : je me crois, je me sens aussi engagé envers vous, aujourd'hui que la ruine a frappé sir Robert Liwson, votre père, que lorsqu'il possédait Lawson-Cottuge et ses belles prairies. Notre mariage est convenu entre nos parents; nous sommes fiancés. Rien n'est changé dans ma résolution, rien ne doit être changé dans la vôtre. J'honore trop mon père pour me permettre seulement de supposer qu'il voie maintenant le moindre obstacle à notre union. J'ai toujours respecté son autorité, parce qu'il m'a toujours commandé ce qui était juste; je suis encore tout prêt à lui obéir avec joie, lorsqu'il me dira: — Mon fils Henri, épousez la fille de cet honnête homme qui a sacrifié sa fortune à l'amitié et à l'honneur; soyez fier d'entrer dans une si noble famille !
» Mon père m'a commandé de ne retourner en Europe que lorsque j'aurais le grade de commandant d'artillerie. Je reste ici afin de mériter cet avancement; dès que je l'aurai obtenu,
j'irai demander à votre père l'autorisation d'aller vous chercher dans la famille où vous serez institutrice.
» Ne tombez donc plus dans cette faute de raisonnement dont je suis étonné, sachant la solidité de votre esprit : ne croyez donc plus qu'un honnête homme, fiancé d'une honnête jeune fille qu'il aime non moins tendrement qu'il en est aimé, puisse jamais reprendre son engagement, sous ce misérable prétexte qu'elle est détenue pauvre.
» Adieu, Mary, je vous aime. *
» Henri Douglas. »
— Pauvre Henri ! — pensait miss Mary, — quelles auront été sa surprise et sa joie en recevant ma lettre, où je tachais de lui peindre l'excellente famille auprès de laquelle je vis depuis trois mois ! Combien il reconnaîtra l'injustice de ses appréhensions ! Ah ! pour combler son bonheur, je veux, aujourd'hui même, lui écrire : « Soyez content, cher monsieur Henri, les heureuses espérances de ma première lettre ont été réalisées, dépassées I L'on m'entoure ici des plus tendres égards, des soins les plus délicats. Chacun s'efforce de me faire oublier que je suis une étrangère dans la famille. M. de Morville, sa femme, sa fille, sont pour moi des parents, des amis. » Seulement, — ajouta l'institutrice en soupirant, — je ne lui dirai pas, à ce cher Henri, que son excellent jugement ne pouvait complètement s'égarer. Hélas ! il y a beaucoup de vrai dans ce qu'il redoutait pour moi de l'animosité de certains serviteurs contre la pauvre institutrice ! Mais Henri, ainsi que tous ceux qui m'aiment, doivent toujours ignorer les larmes amères que je verse souvent ici en secret. Non, il n'est pas de petits ennemis; une basse et aveugle méchanceté peut à la longue rendre insupportable une vie en apparence aussi paisible qu'heureuse.
124 MiSb MARY
Madame de Morville devait partir ce jour-là pour se rendre à l'invitation de madame de Noil'feuille. Miss Mary, Alphonsiiy et sa mère, réunies pour le déjeuner dans la salle à manger, s'étonnaient de ce que M. de Morville ne fût pas encore descendu de chez lui.
— Enfin, voilà mon père! — dit Alphonsine en entendant un pas sur l'escalier et se levant pour aller au-devant de M. de Morville lorsqu'il entra. Il était pâle; ses yeux semblaient rougis par des larmes récentes et creusés par la souffrance.
— Qu'as-tu donc, mon ami? — lui dit vivement madame de Morville; — tu as donc été malade cette nuit?
— Moi, Louise? mais non, grâce au ciel! — répondit M. de Morville, en tâchant de sourire et en baisant le front d'Alphonsine. Puis il salua d'une façon amicale miss Mary en passant devant elle, et il s'assit à sa place habituelle pendant que l'on gardait un silence inquiet.
— Que se passe-t-il donc ce matin? — dit M. de Morville avec une gaieté forcée. — On se tait, on se regarde...
— C'est que vraiment, mon ami, — dit avec hésitation madame de Morville, — je te trouve très changé depuis hier soir.
— Allons, décidément, je ne suis plus ni jeune ni vaillant, — répondit M. de Morville en souriant; — je ne puis faire une petite débauche de veillée sans que tout le monde s'en aper-
çoive. J'avouerai donc un crime que je ne saurais plus cacher. Oui, j'avouerai qu'entraîné par le charme d'une lecture des plus attachantes, et désirant faire quelques extraits de ce livre, je me suis couché fort tard. En vain j'ai cherché à tout réparer ce matin en restant au lit, je n'ai pu dissimuler les traces de mon crime de lèse-santé.
Aucune réponse ne suivit d'abord ces paroles, ainsi qu'il arrive lorsque l'on doute de ce qu'on entend. Le silence fut interrompu par madame de Morville.
— Mon ami, — dit-elle, — je ne partirai pas ce soir.
— Ah ! Louise, c'est punir trop sévèrement une imprudence que je ne croyais pas coupable. Quoi ! mon châtiment serait de te priver d'un plaisir !
— Je ne puis consentir à m'éloigner dans l'inquiétude où je suis sur ta santé.
— Aimes-tu mieux rester en me causant un chagrin ? Et d'ailleurs, chère Louise, qui te parle d'emporter une inquiétude ? Il n'est que dix heures, et ce soir tu partiras complètement rassurée, je te le promets; et en tout cas, ne me laisseras-tu pas la plus charmante petite garde-malade que valétudinaire ait jamais rêvée?
Et il sourit en regardant sa fille, qui vint se jeter à son cou.
— Oh! mère, — dit Alphonsine, — ne crains rien, je te réponds de lui.
— Et je me déclare guéri d'avance, — reprit M. de Morville. — Aussi, pour payer ma guérison, je prierai miss Mary de te donner congé jusqu'au dîner, mon enfant; tu aideras ta mère dans ses derniers préparatifs de voyage.
Cette scène avait été observée par miss Mary avec un intérêt mêlé d'inquiétude sur la santé de M. de Morville; car elle aussi était frappée de l'expression de souffrance qu'elle remarquait sur les traits du père d' Alphonsine; mais vers la fin du repas, madame de Morville s'étant laissé convaincre par les instances
de son mari, rien ne fut changé aux projets de départ, à la tondition toutefois que le mieux dont se félicitait déjà M. de Morville continuerait; et Alphonsine accompagna sa mère chez elle pour l'aider à ses préparatifs de voyage.
Miss Mary, profitant des heures où elle pouvait vivre pour elle-même, alla se promener dans le parc, rêvant à sa famille et à son fiancé, cet homme si loyal, si dévoué, dont elle était séparée par la moitié du monde. Derrière une charmille qu'elle côtoyait, en marchant ainsi pensive, elle crut entendre une toux étouffée; mais, tout entière à ses souvenirs, la jeune fille continua sa promenade. Ayant atteint l'extrémité de l'allée, elle revint sur ses pas de l'autre côté de la charmille; sa marche légère, amortie par l'épaisseur du gazon, ne faisait aucun bruit, de sorte que, sans avoir pu être entendue, elle se trouva en face d'un enfoncement circulaire où se trouvait placé un banc de marbre; là elle vit avec effroi M. de Morville à demi étendu et pressant sur sa bouche un mouchoir trempé de sang.
Miss Mary allait pousser un cri; mais M. de Morville, s'élançant vers elle, lui prit le bras en disant à demi-voix :
— Silence ! au nom du ciel !
— Mais il vous faut du secours, monsieur!
— Gardez-vous d'appeler!...
— Madame de Morville...
C'est à elle surtout que je veux cacher ce qui m'arrive...
— Ainsi . monsieur, vous l'avez trompée tantôt en vous disant fcioins souffrant ?
— Il y a vingt ans que je la trompe ainsi...
Miss Mai \ lit encore un mouvement pour aller vers le château; mai- M. de M Tville, levant sur elle des regards suppliants, lui dit d'une voix affaiblie :
— Par pitié, ne me quittez pas!
Miss Mary, partagée entre la crainte et la commisération,
l'assit à côté de M. de Morville, impuissante à le secourir et péniblement émue en le voyant souffrir.
— Combien de pardons j'ai à vous demander, miss Mary! — lui dit-il après quelques minutes de silence. — Quel triste spectacle je vous donne! Mais, je le sens, la crise touche à sa fin. Grâce au ciel ! ce n'est que le résultat, à peu près périodique à cette saison de l'année, d'une blessure reçue il y a longtemps, et à laquelle, vous le voyez, j'ai pris le parti et l'habitude de survivre. Mais remettez-vous, de grâce, du trouble que je vous ai causé.
— Lors même, monsieur, que je pourrais oublier les bontés dont je suis comblée par votre famille, la vue de vos souffrances excuserait mon trouble. Mais d'où vient votre persistance à laisser ignorer à madame de Morville un accident dont les suites peuvent être si graves?
— J'ai eu le bonheur de pouvoir cacher jusqu'ici à ma femme et à ma fille ces symptômes d'un mal sans danger, je le crois, mais dont la tendresse de ceux que j'aime se serait alarmée. Et puis, que voulez-vous, je ne sais pas de plus triste position que celle d'un homme qui, après avoir sollicité et obtenu l'affection et la main d'une femme, lui donne, en retour, d'incessantes angoisses pour une vie qu'elle croit sans cesse menacée. Cet affreux égalante, je ne l'ai pas eu; non, je n'ai pas eu le courage de condamner une jeune femme à d'incessantes alarmes, et de la retenir ainsi loin d'un monde qui lui plaît et qu'elle charme. Dites, miss Mary, près du fauteuil d*un val& ludinaire, quelle vie eût été la vie de madame de Morville eC. de ma fille? Chaque matin interroger mes traits pour savoir s'il Bera permis de sourire ce jour-là dans la maison! Non, non, encore une fois, je n'ai pas voulu imposer une telle existence à ma famille. Grâce à mes précautions, à mon empire sur moi même, j'ai pu leur épargner jusqu'ici la connaissance de ce triste secret. Vous l'avez surpris, miss Mary; je vous en supplie,
ne le révéïez pas. Votre pitié pour quelques souffrances passagères jetterait à jamais l'inquiétude dans ces deux cœurs, si tendres, si dévoués pour moi. N'ajoutez pas un remords à mes chagrins.
— Un remords! dites-vous, monsieur?
— Si l'on pénétrait le mystère de ma vie retirée, le monde, si févère à exiger l'accomplissement des devoirs, dont pourtant il se raille trop souvent, n'accuserait-il pas madame de Morville de dissipation folle, d'indifférence coupable?... Le chagrin de mon isolement s'accroîtrait de tout le blâme que j'aurais attiré sur elle. Aussi, de grâce, je vous le répète, pas un mot sur cet accident, dont les suites n'auront pas de gravité.
Quelle femme n'eût apprécié la délicatesse de cette abnégation? Miss Mary comprenait trop la sainteté de ia famille pour cacher son émotion, et M. de Morville aperçut une larme dans les yeux de la jeune fille.
— Vous me plaignez, — lui dit-il d'une voix contenue, en tâchant de sourire. — Vous avez tort de me plaindre, à moins que ce ne soit pour le passé; car si, à l'avenir, j'ai besoin de quelques secours, j'ai du moins, maintenant, quelqu'un à qui je pourrais demander ce secours sans effrayer personne de ma famille. Ainsi, vous me promettez le secret, miss Mary?
— Je vous le promets, monsieur, — répondit l'institutrice d'une voix grave et pénétrée. — Je vous le promets jusqu'à ce que vous m'autorisiez, vous me priiez même, d'instruire madame de Morville de ce secret , que personne plus qu'elle n'a le droit de connaître, car votre réserve à son égard est presque une offense.
— Que dites-vous, miss Mary?
Mais l'institutrice, prêtant l'oreille, ajouta:
— J'entends la voix d'Alphonsine; elle me cherche.
— De grâce, allez au-devant d'elle, miss Mary; qu'elle ne me voie pas dans cet état de faiblesse et de pâleur. N'ayez au-
eune inquiétude ; celle crise a été douloureuse, mais elle m'a soulagé. Je vous jure que je me sens mieux.
L'institutrice, entendant son élève se rapprocher davantage, la rejoignit et l'emmena d'un côté opposé à la charmille.
M. de Morville avait dit vrai. Il éprouva un soulagement momentané causé par la violence même de la crise dont il avait souffert. Ses traits reprirent peu à peu leur calme habituel, et sa femme, si inquiète le matin, partit dans la soirée complètement rassurée.
Lorsque la voiture eut disparu au tournant de l'avenue du château, M. de Morville embrassa sa fille et remonta chez lui, Alphonsine et son institutrice allèrent reprendre leurs travaux habituels. Ce soir-là, miss Mary fut moins attentive aux questions de son élève : elle écoutait, craignant à chaque instant que quelque bruit d'alarme ne vînt lui annoncer que l'état de M. de Morville empirait. Cet homme , jusqu'alors si bienveillant pour elle, souffrant seul et en secret, de crainte d'inquiéter et d'attrister sa famille, lui inspirait une commisération profonde, presque filiale. Elle pensait à la solitude où il allait vivre durant l'absence de madame de Morville , solitude qui commençait pour lui le soir même de ce jour où il avait tant souffert, où il souffrait peut-être encore, loin de sa fille occupée de ses leçons.
Aussi, interrompant elle-même le travail de son élève, ella lui dit :
— Alphonsine, vous avez dit, ce matin, à votre mère qui hésitait à partir : * Sois tranquille, maman, je veillerai sut mon père; je te réponds de lui! » Cette pensée était bonne, pourquoi ne pas l'exécuter?
— Mon Dieu ! miss Mary, — dit Alphonsine en regardant •on institutrice avec anxiété, — est-ce que mon père serait malade?
— Sans être malade , il est languissant depuis plusieurs jours; le départ de votre mère lui enlève les quelques heures d'intimité dont le soir il jouissait près d'elle; ne pourriez-vous faire demander à M. de Morville s'il lui plairait que vous vinssiez travailler près de lui?
— Vous le permettriez?
— De grand cœur, mon enfant.
— Quelle bonne idée ! — s'écria joyeusement la jeune fille — Mais vous, miss Mary ?
— Moi, naturellement, je vous accompagnerai, pour que nos travaux ne soient pas interrompus.
Quelques instants après, un domestique rapportait de la part de M. de Morville l'acceptation empressée de l'offre qui lui était t.tite, et Alphonsine procédait à ce qu'elle appelait son démiiiagcniew, avec cet empressement et cette gaieté qui font à cet âge une fête d'un changement de place. Bientôt Ton fut installé dans le cabinet de M. de Morville, lui au coiadu feu, miss Mary en face d'Alphonsine, assise à une table sur laquelle était placée une lampe distribuant aux trois personnes une lumière adoucie par un abat-jour vert.
— Je ne veux pas, miss Mary, — dit M. de Morville en souriant, — troubler Alphonsine et la faire gronder : aussi, pendant sa leçon, je vais reprendre le livre avec lequel je comptais passer ma soirée en tète-à-tête; je serai bien sage, mais bien heureux, chère enfant, — ajouta-t-il en tendant la main à sa fille, — de te sentir ainsi près de moi.
— Ah! mon père, quelle charmante soirée! — dit Alphonsine en rangeant son petit ménage de travail sur la table et en achevant de s'installer. Puis elle ajouta : — Bon père, dans nos conventions de silence, j'ai oublié de me réserver k droit d'adresser des questions à miss Mary sur mes devoirs. Est-U encore temps de le réclamer?
— Certainement, mon enfant.
— C'est que j'ai justement à interroger miss Mary sur une chose qui m'embarrasse beaucoup.
L'institutrice, afin de procurer une douce distraction à M. de Morville, voulut qu'Alphonsine trouvât elle-même la solution qu'elle cherchait , et la conduisant ainsi de déductions en déductions par d'ingénieux détours, elle lui fit parcourir l'ensemble des connaissances qu'elle avait acquises.
D'abord M. de Morville n'écouta pas; mais bientôt il fut frappé de quelques questions complètement en dehors de la routine des études ordinaires : ce n'était pas ainsi qu'il avait appris; il prêta l'oreille avec une attention croissante. Si miss Mary interrogeait avec habileté, son élève répondait d'une manière nette, précise, éclairée. La mémoire seule ne suggérait pas les réponses d'Alphonsine; son jugement, rempli de sagacité, tenait une large part dans l'appréciation qui suivait toujours le fait en discussion.
M. de Morville, de plus en plus intéressé, se retourna sur son grand fauteuil, pour mieux contempler, dans sa joie et dans son orgueil, cette enfant dont les progrès devenaient si rapides, et qui s'exprimait avec tant de justesse et d'intelligence. Il regardait Alpbonsine dans une sorte de doux recueillement; elle n'était ni belle ni même jolie, mais son pur et frais visage était empreint de cette candeur sereine, de cette félicité charmante qui valent la beauté. La jeune fille, pour être plus prompte à la repartie dans la discussion avec son institutrice, s'était levée; sa taille accomplie se dessinait avec avantage ; son œil noir, grand et doux, brillait ce soir encore plus vif et plus gai que de coutume; son teint s'était animé d'un léger incarnat, et s'il survenait quelques questions difficiles, la jeune fille, par un mouvement d'une grâce naïve, levait les yeux au plafond, en rejetant en arrière de son front tes longues boucles de cheveux châtains, comme s'ils eussent gêné sa pensée.
i?a MISS MARY
M. de Morville, absorbé dans la contemplation de son enfant, oubliait cette contrainte pénible, amère comme un remords, qu'il éprouvait depuis quelque temps en présence de miss Mary; il écoutait Alphonsine avec avidité, s'inquiétant tout bas de la question proposée, triomphant en lui-même de la réponse trouvée; puis, se tournant vers miss Mary, il semblait lui dire du geste et du regard :
— Merci , merci à vous , à qui je dois cette jouissance pour e cœur d'un père.
En ce moment entra madame Pivolet. Elle n'avait pas été prévenue de cette soirée improvisée; aussi éprouva-t-elle une sorte de stupéfaction en voyant miss Mary installée avec Alphonsine dans \ê cabinet de M. de Morville, qui ne les quittait pas du regard.
La femme de charge avait dans ses attributions le soin de visiter le linge de M. de Morville : l'on ne s'étonnera donc pas de la voir traverser lentement le cabinet pour entrer dans la chambre à coucher.
Lorsque madame Pivolet eut disparu, Alphonsine, ignorante de son triomphe, dit timidement à M. de Morville :
— Mon père, est-ce que j'ai bien répondu?
— A merveille, mon enfant; tu as dépassé toutes mes espérances.
— Que je suis contente! — s'écria la jeune fille en s'élançant dans les bras de miss Mary. — Ah! mon père, — continua-t-elle en restant ainsi gracieusement suspendue au cou de son institutrice et en tournant sa figure rougissante de bonheur vers M. de Morville , — tu ne sais pas que si je t'ai satisfait, c'est à cette chère miss que je le dois : c'est si doux d'apprendre avec elle!... Elle vous fait tout aimer, tout adorer... devoirs, études, piano, dessin, histoire, tout enfin, jusqu'à l'arithmétique! Juge un peu, vous faire adorer l'arithmétique! Que veux-t»! elle vous ferait aimer tout ce qu'vJte
Toudrait; mais aussi, je la défie bien d'empêcher qu'on l'aime !
— Alphonsine , — reprit miss Mary en riant, — ce n'est pas moi qui vous ai appris de pareilles flatteries.
— Ma fille dit tout simplement ce que nous pensons tous, — reprit M. de Morville, qui jusque-là n'avait pas encore parlé à miss Mary.
Il allait ajouter quelques paroles de remerciaient, lorsqu'il entendit du bruit à la porte de son cabinet.
— Qui donc est là? — reprit-il étonné.
— C'est Pivolet, — dit Alphonsine; — tu ne l'as pas rue passer tout à l'heure?
— Que faites-vous là, madame Pivolet? — reprit M. de Morville en se retournant vers la porte.
— Monsieur, — répondit la femme de confiance en paraissant, les bras chargés d'une pile de linge, — c'est moi; je m'occupe de mon devoir, je remplis mon devoir.
— Vous pourriez remettre cette occupation à demain.
— Monsieur, — répondit madame Pivolet d'un ton solennel, — l'on n'est jamais certain du lendemain.
— Bon! — reprit M. de Morville, ayant retrouvé quelque gaieté dans les douces jouissances qu'il venait d'éprouver; — vous qui connaissez si bien les secrets de la magie, vous devez être aussi quelque peu nécromancienne et prévoir l'avenir ; demain n'est donc pas un secret pour vous.
— Comment, Pivolet, — reprit Alphonsine en riant aux éclats, — tu es magicienne?... C'est délicieux'
— Monsieur votre père m'a menacée de l'exil, mademoiselle, si je me servais de mes recettes magiques pour conjurer le mawrais sort qu'une diabolique et malfaisante personne a jeté sur la femme d'un pauvre homme, — reprit madame Pivolet d'un ton contraint et dolent; — je ne peux donc répondre à votre question, mademoiselle... l'exil est suspendu sur ma tète... je la courbe... je la prosterne...
— Si la femme du vieux berger n'était pas en voie de guéîison, madame Pivolet, — reprit M. de Moi-ville, — et si, par conséquent; le père Chênot n'avait reconnu l'extravagance de vos sorcelleries... je ne plaisanterais pas du tout, vous le savez, sur un tel sujet... Mais lorsque les folies ne sont pas dangereuses, j'ai pour elles quelque indulgence.
— Qui vivra verra, monsieur, — dit madame Pivolet d'un ton mystérieux. — La femme du père Chênot n'est pas guérie, tant s'en faut; mais je ne veux pas m exposer à l'exil,
.ussi je resterai bouche close.
— Et vous aurez raison, madame Pivolet.
— Je suis née pour obéir et me taire, monsieur; vous, pour commander et parler : je m'incline, — répondit la femme de charge, en faisant à son maitre une profonde révérence ; puis, jetant un coup d'œil sournois et oblique sur miss Mary, elie ajouta :
— Qui vivra verra. Je retourne à la visite de mon linge'... Qui vivra verra.
Et elle rentra dans la chambre à coucher.
— Miss Mary, — reprit M. de Moi ville en souriant, — madame Pivolet est entrée fort à propos pour votre modestie... Elle a interrompu les remercîraents que je vous adressais... Mais rassurez-vous, ce sera, si vous le permettez, à madame "otre mère que j'écrirai tout ce que nous ressentons pour