‹ Miss Mary, ou, L'institutriceChapitre 5 sur 8 · DUS · texte numérisé non relu

DUS

— Oh ! mon père, quelle bonne et charmante idée ! — dit Alphonsiac en embrassant son institutrice, qui lui rendit ses caresses avec effusion ; — je suis certaine que miss Mary ne refusera pas ces louanges-là. Son père, sa mère, ses sueurs, dont elle me parle souvent, seront si heureux de savoir comme

Ue est aimée ici ! S'ils songent à miss Mary, elle n'est pas ingrate,elle est toujours avec eux par la pensée... oit, nonl Aussi, quelquefois j'accuse miss Mary de n'être pas ici, mais es

Irlande, dan? son Irlande! Alors, tu ne sais pas, père, pour obtenir mon silence sur ces excursions clandestine*, elle m'emmène avec elle. Mon Dieu, oui, tandis que tu nous crois tranquilles dans notr* ehaflabre, nous faisons de charmants petits voyages dans la verte Erin, dont miss Mary prononce le nom avec enthousiasme et attendrissement.

— Hélas! mon enfant, — reprit H. de Morville, — c'est que dans ce noble pays, si malheureux et si beau, mis- Miry a laissé une famille pour qui elle s'est généreusement dévouée.

Les deux jeunes filles étaient restées enlacées; miss Miry ne releva pas sa tète, appuyée sur le front d'Alphonsine, où avaient posé ses lèvres; mais étendant sa main vers M. de Morville , elle sembla repousser à la fois un éloge et un souvenir douloureux.

Un profond silence régna pendant quelques instants. M.idame Pivolet sortit de la chambre voisine et traversa l'appartement sans être remarquée, ainsi que ces personnages menaçants du drame que le spectateur voit marcher dans le fond du théâtre , mais qui passent inaperçus des autres acteurs de la pièce.

Alphonsine, rompant la première le silence, dit à M. de Morville :

— En parlant à miss Mary de son Irlande, je crains de l'avoir affligée.

— Non, non, chère enfant! — répondit la jeune Irlandaise avec effusion, et tâchant de cacher les larmes qui lui venaient aux yeux, — ces souvenirs du pays et de la famille sont toujours doux pour le cœur.

— Vrai, chère miss Mary, vous ne me gardez pas rancune? — reprit Alphonsine en souriant; — eh bien! pruuvez-ie-moi.

— Oh! de tout mon cœur... Que faut-il faire?

— M'accorder ma récompense accoutumée, si toutefois êtes contente de moi ce soir...

— C'est à M. de Morville de répondre, — dit miss Mary ; — il a assisté à nos leçons, et, pour vous, son appréciation vaudra, je l'espère, la mienne, chère enfant.

— Je trouve qu'Alphonsine a mérité toutes les récompenses possibles, — reprit M. de Morville. — Mais cette récompense, quelle est-elle?

— Quand mes devoirs sont finis, et que miss Mary est contente, — reprit Alphonsine, — pour clore la journée, elle me lit un morceau qu'elle a choisi, et aujourd'hui, elle m'avait promis de me lire les adieux et le départ de Jocelyn.

— Cela me fait regretter de n'avoir pas ici l'ouvrage de Lamartine, — dit M. de Morville; — j'aurais eu, comme toi, ma part de récompense... et pourtant je n'y ai d'autre droit que le bonheur dont j'ai joui ce soir.

— Mais moi, qui suis fille de précaution, — dit gaiement Alphonsine en tirant le volume de son panier à ouvrage , — j'ai apporté ce cher Jocelyn... très résolue, je te l'avoue, à mériter le plaisir qui m'était promis.

Et elle présenta le volume à son institutrice, qui hésitait à le prendre.

— Je vous le demande en grâce, miss Mary, — dit M. de Morville, — ne vous refusez pas au désir d'Alphonsine. Qu'en *ue quittant ce soir, cette chère enfant n'ait aucun regret

fètre venue passer sa soirée près de moi.

Miss Mary prit le livre et le feuilleta pour chercher le passage annoncé.

— Tu te souviens, père, — dit Alphonsine en prenant une petite chaise et s'asseyant entre son père et son institutrice, ■»- Jocelyn a appris que sa soeur est obligée de renoncer à un mariage qu'elle désirait ; le peu de fortune de la famille, partagée entre deux enfants, rend sa dot trop faible. Cet excellent frère , afin que sa sœur ait une dot convenable, déclare à sa mère qu'il veut se faire prêtre et renoncer au monde; mais

pour se rendre au séminaire , il attend que sa sœur soit mariée. Son seul désir est de trouver dans le bonheur de sa iœur la récompense du dévouement qu'il s'impose et dont personne n'a le secret. Nous en sommes là, et je me rappelle les deux vers qui terminent son récit du mariage de sa *eut :

Et je disais tout bas, dans mon cœur satisfait : Ce bonbeur est à moi, car c'est moi qui l'ai fait !

À ces mots, M. de Morville se souvint de plusieurs traits de touchante ressemblance entre la position de Jocelyn et celle de miss Mary, car elle abandonnait aussi sa famille pour lui venir en aide; il se prépara donc à écouter la lecture du poëme avec un redoublement d'intérêt, docile au petit signe d'intelligence que lui fit Alphonsine pour lui recommander le silence.

Miss Mary, d'un ton plein de naturel , commença la lecture de cette dernière journée que le futur prêtre passe dans la maison paternelle, où toute chose semble vouloir sympathiser avec ses tristes adieux. La voix douce et sonore de la jeune Irlandaise se prêtait merveilleusement à cette lecture , et son accent devint d'une mélancolie navrante lorsqu'elle dit ce passage :

Quand on se rencoutrait, on n'osait se parler, De peur qu'un son de voix ne vint vous révéler Le sanglot dérobé sous le tendre sourire, Et De fit éclater le cœur qu'un mot déchire. On allait, on venait; mère, sœur, à l'écart, Préparaient à genoux les apprêts du départ, Et chacune, les mains dans le coffre enfoncées, Cachait, avec ses dons, une de ses pensées. On s'asseyait ensemble à table, mais en vain, Lœ pleurs se faisaient route et coulaient sur le pain.

La pauvre miss Mary luttait courageusement contre, sou émotion; elle ne voulait pas paraître chercher une allusion personnelle dans ce tableau tracé par notre grand poëte; mais plus son accent exprimait la réalité de ces sentiments, plus ces sentiments, si analogues à sa position, la pénétraient elle-même, et il lui fallait un rare courage pour retenir ses larmes.

M. de Morville et sa fille écoutaient avec un indéfinissable Ittrait ces vers sublimes; miss Mary, en servant d'interprète lu génie, exprimait ses pensées, ses regrets, ses douleurs.

Alphonsine, d'abord suspendue aux lèvres de son institutrice, partagea bientôt son émotion; ses larmes coulèrent, et à ces deux derniers vers du suprême adieu :

Son baiser lentement sur mon front descendit, Et je n'entendis pas ce qu'elle répondit ,

a jeune fille sanglotant appuya sa tête sur les genoux de Mary, tandis que M. de Morville ne pouvait lui-même retenir ses pleurs.

L'institutrice, fermant alors à moitié le livre, laissa tomber •ne de ses mains charmantes sur la brune chevelure de son élève, et leva vers le ciel ses yeux remplis de larmes.

Le silence fut long et profond.

Ces trois personnes s'étaient comprises sans échanger une parole. Alphonsine, dont les impressions étaient plus mobiles, levait, la première, vaincre cette émotion, et elle s'écria d'un ton de regret en regardant la pendule :

— Dix heures!

— Déjà! — dit à son tour M. de Morville.

— Et j'ai encore une grande leçon d'histoire à étudier pour demain mutin ! — dit Alphonsine.

— Je prierai miss Mary de t'excuser, mon enfant, — lui répondit son père en la baisant au front; — j'ai d'ailleurs encore. à lui adresser une prière.

— Laquelle, monsieur?

— Miss Mary, j'ai passé une si bonne soire'e! Combien je serais heureux si celle de demain lui ressemblait !

— Rien de plus facile, monsieur; nous reviendrons, si vous le désirez.

— Nous le désirons tous, — dit joyeusement Alpbonsine.

— Merci du fond du cœur, miss Mary ! — dit M. de Mor- ?ille ; — merci !

Et il reconduisit les deux jeunes filles jusqu'à la porte de son appartement.

Lorsque M de Morville revint et qu'il se trouva seul, il se jeta dans un fauteuil, cacha sa figure entre ses mains, et murmura doidoureusement :

— Ma fille! mon bon ange a disparu... Sa chaste candeur ne m'impose plus... ma tendresse paternelle ne me distrait plus de cette passion insensée ; je vais rester seul avec les souvenirs de cette journée... de cette soirée... Ah! mallieur à moi!... malheur à moi, si jamais je trahissais mon funeste secret!

Pendant l'absence de madame de Morville, Tes leçons du soir furent données par miss Mary à Alphonsine clans l'appartement de son père ; ces relations nouvelles redoublèrent l'in-

timité de ces trois personnages de noire récit. En présence de sa fille, son bon ange, comme il l'appelait, M. de Morville, tout entier à l'amour paternel, n'eût pas osé flétrir, dégrader ces joies sacrées en y mêlant quelque pensée mauvaise; mais dans la solitude qu'il cherchait et où il n'avait pas à redouter la présence d'Alphonsine ou de son institutrice , il s'abandonnait à cette passion aussi profonde que cachée avec une sorte de joie amère, contemplant comme à plaisir les douloureux ravages qu'elle faisait dans son âme.

L'institutrice était douée d'un caractère trop élevé, d'un caractère trop pur; elle croyait trop au bien et à la sainteté de la famille pour concevoir le moindre soupçon d'un amour qui l'eût épouvantée ; d'ailleurs rien ne trahissait cet amour, ni dans les paroles ni dans les regards de M. de Morville. Si, malgré sa contrainte pleine de respect et son attention à peser, pour ainsi dire, chacun de ses mots, il lui échappait une expression trop vivement affectueuse, miss Mary l'attribuait naturellement à la reconnaissance paternelle.

M. de Morville partageait souvent les promenades de sa fille et de son institutrice; Alphonsine allant, venant, courant, sautant avec la folle gaieté de ses seize ans, laissait ainsi parfois son père et miss Mary tête à tête pendant quelques instants.

Un jour M. de Morville , profltant de l'une de ces absences momentanées d'Alphonsine, dit à miss Mary, en lui parlant ie madame de Morville :

— Lorsque, jeune encore, j'eus quitté le service, et que je eongeai à me marier, je ne rêvais que cette existence où deux cœurs, unis dans un commun bonheur, trouvent tout en euxmêmes, et demandent à peine au dehors de rares distractions. Cette vie de félicité intime m'échappa dès les premiers jours de mon mariage : le monde avait peu d'attraits pour moi; une autre cause que vous connaissez, miss Mary, le désir de

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cacher à ma famille le délabrement de ma santé , m'éloignait encore des plaisirs bruyants. Au bout d'un an, j'avais compris cu'il me fallait renoncer à la douce existence que je m'étais promise; mais j'étais trop honnête homme, mais j'aimais trop ma femme pour lui imposer mes goûts. Son seul tort était de ne pas comprendre la vie de la même manière que moi; je fis, pour assouplir mon caractère, de généreux efforts : j'étais assez emporté...

— N'étiez-vous pas du sang des la Botardière? — dit miss Mary avec un sourire de malice.

— Je n'étais pas tout à fait doué de la même impétuosité que mon terrible oncle, — reprit M. de Morville avec un sourire forcé, s'étonnant de n'avoir pas captivé davantage l'intérêt de la jeune fille, — mais j'avais une certaine chaleur de sang que l'état militaire ne devait pas tempérer; je m'imposai une inaltérable douceur; l'habitude du commandement fit place à une infatigable condescendance. Que vous dirai-je? à force d'empire sur moi-même, je suis devenu tel que vous me voyez, miss Mary. Cependant, est-ce la violence faite à mes goûts, à mon naturel? je ne sais; mais lorsque je ne suis pas sous l'heureuse influence de la présence de ma fille, je cède parfois à des accès de morne découragement, je n'ose pas plus parler à madame de Morville de ces crises morales que des crises maladives auxquelles je suis sujet. Vous le voyez, miss Mary, avec de rares éléments de félicité, ma vie est quelquefois digne de pitié.

«'institutrice, continuant de marcher à côté du père de son élevé, ne répondit rien.

M. de Morville, assez inquiet de ce silence, le rompit le pre- Hier, et dit avec une anxiété contenue :

— Miss Mary, j'abuse peut-être de l'attachement que vous avez toujours témoigné à notre famille , en vous parlant de ces vagues chagrins; j'aurais dû vous remercier simplement

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des heureux moments que je passe chaque soir entre ma fille et vous; je regretterais de vous avoir attristée par une semblable confidence, vous qui avez personnellement tant de sujets le regrets et de chagrin.

Et il s'arrêta pour attendre une réponse.

— Excusez-moi, monsieur, d'avoir gardé le silence, — di \oiss Mary en continuant de marcher; — si je ne vous par jris pas, c'est que je m'adressais une question.

— Laquelle, miss Mary?

— Si madame de Morville eût été à ma droite, comme vou êtes à ma gauche, et qu'elle eût entendu vos confidences, monsieur, je me demandais ce qu'elle aurait pu dire à son tour.

— Je crois n'avoir jamais mérité... je ne mériterai jamais un reproche de madame de Morville.

— Tout à l'heure, en me parlant de vos vagues chagrins, très vagues en effet, permettez-moi de vous le dire, monsieur, puisque le ciel vous a donné une femme comme la vôtre, une fille comme Alphonsine, vous étiez ému; j'ai cru deviner des larmes dans votre voix ; mais il y a un moment où madame de Morville eût versé, elle aussi, des pleurs plus amers peut-être irae les vôtres...

— Que voulez-vous dire, miss Mary?

— Lorsque vous faisiez allusion à ces crises maladives qui ajoutaient à votre éloignement du monde, si madame de Morville eût insisté, si elle eût appris la vérité que vous m'avea confiée, croyez-vous donc qu'elle n'eût pas accueilli avec surprise et douleur la révélation de ce triste mystère? N'eût-elle pas eu raison de vous demander compte de votre silence au moment de votre mariage? Vous n'avez rien caché de ce qui concernait votre fortune à la famille de madame de Morville, et à elle, à elle... vous ne lui avez pas dit ce qui intéressait uae vie dont vous lui offriez la moitié !

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— Mais alors les retours de ces crises étaient éloignés; elles n'avaient rien d'alarmant; je voulais, avant tout, épargner à ma femme des soucis et des inquiétudes, — reprit M. de Morrille, ainsi rejeté bien loin des idées auxquelles, sans calcul, il ve laissait entraîner.

-— Et de quel droit, monsieur, rendez-vous ainsi madame le Morville presque coupable à son insu?

— Coupable! — s'écria M. de Morville.

— Oui, monsieur, coupable! Est-ce que les soins qui peuvent vous soulager, les distractions qui peuvent vous sortir de ce découragement, ce n'est pas à madame de Morville que vou? devez les demander? Est-ce que parfois, lorsque vous la suppliez de prendre part aux plaisirs du monde, votre pensée, injuste malgré vous, je le veux, ne compare pas les fêtes dont elle s'amuse à l'abandon où vous êtes? Alors, malgré vous, votre affection pour elle se refroidit peut-être, et ce refroidissement, le mérite-t-elle? Oh! non, ne le croyez pas. Instruite du mal que vous lui cachez, elle eût été pour vous encore plus tendrement dévouée, encore plus ingénieusement aimante ! Pourquoi donc doutez- vous d'elle, monsieur, avant de l'avoir éprouvée?

— Miss Mary ! — s'écria encore M. de Morville, — je n'ai jamais douté du cœur de ma femme.

— Aussi, monsieur, n'est-ce pas elle que j'accuse. Car enfin , ce secret , qu'un hasard m'a révélé , à moi , ne pouvait-il pas être connu de personnes étrangères, et divulgué, envenimé par la médisance? De sorte qu'en entrant dans ces salons où madame de Morville se rend avec la sérénité d'une conscience irréprochable , on aurait murmuré autour d'elle : « Son mari souffre seul, et elle est ici! Son mari se meurt peut-être, et elle se pare, elle cause, elle rit, elle s'abandonne aux joies de ce monde!... » Mais savez-vous, monsieur, que cela est cruel d'exposer une femme de cœur à de pareilles calomnies?

— Miss Mary, vous êtes sévère. Le motif de mon silence envers madame de Mor ville...

— Part d'un sentiment rempli de générosité, je le sais, monsieur. Mais puisque vous m'autorisez à vous parler en loute sincérité...

— Oh ! je vous en conjure.

— Il y a quelque chose de blessant pour madame de Mornlle dar^ votre générosité même. C'est presque la croire audessous de ses graves devoirs de mère et d'épouse, que de lui refuser, à son insu, le bonheur de les remplir. A qui, mon Dieu! devons-nous confier nos douleurs, nos chagrins, sinon à ceux même que le ciel a placés près de nous pour les partager, pour les adoucir, pour les consoler? Croyez-moi, monsieur, ne 5ardez plus une telle réserve envers madame de Morville, promettez-moi...

— Pourquoi vous interrompre, miss Mary ?

— Parce que, à mon âge et dans ma position, monsieur, je n'ai aucun droit à attendre une promesse de votre part.

— Hésiteriez-vous, du moins, à me conseiller?

— Non; aussi, je vous en supplie au nom de votre affection pour madame de Morville, ne lui faites pas l'injure de lui cac'.er plus longtemps le secret que j'ai appris par hasard.

— Miss Mary, — répondit M. de Morville d'un accent pénétré} — je vous donne ma parole d'honnête homme qu'à ma première crise, je confierai tout à ma femme.

En ce moment, Alphonsine, après une course légère qui l'avait conduite jusqu'au bout de l'allée où se promenaient son père et miss Mary, revint vers eux.

— Monsieur, — dit tout bas miss Mary à M. de Morville en lui montrant la jeune fille, — voici encore quelqu'un dont j'oubliais de réclamer la part dans vos souffrances.

Alphonsine reçut le même jour une lettre de son frère;

HDrès l'avoir lue, elle la plaça sur sa table de travail, puis, se remettant à son dessin, elle ne put s'empêcher de dire avec une sorte d'impatience :

— Est-il singulier, ce Ge'rard !

— Alphonsine, — reprit miss Mary, — vous dites cela d'un air presque fâché.

— C'est vrai! ses lettres ne sont plus du tout ce qu'elles étaient. L'année dernière, il me racontait d'une façon si drôle toutes les folies qu'on disait au collège, les tours qu'on jouait aux maîtres, et jusqu'aux bêtises qu'il inventait lui-même, car il était souvent très en fonds; aujourd'hui (dans sa correspondance du moins), il a toujours un air mécontent, chagrin. Je croyais lui causer un grand plaisir en lui annonçant que mon père consentait à ce qu'il sortit du collège; je lui apprenais aussi que ma mère, dans son prochain voyage à Paris, le prendrait pour le ramener ici avec elle. C'est à peine si ce méchant frère me dit quelques mots de ces bonnes nouvelles. Et ce n'est pas tout , il y a quelque chose de plu* grave.

— Vraiment, Alphonsine? Voilà qui devient sérieux.

— Ne plaisantez pas, chère miss Mary; c'est très vilain ce que m'écrit Gérard. Figurez-vous qu'il me raille sur les soirées que nous passons auprès de mon père; il dit que nous devons joliment l'ennuyer avec nos études.

— Allons, — dit miss Mary en souriant, — c'est un peu d'envie.

— Au fait, c'est fort possible. Et quant à la chagrine humeur que je lui ai reprochée, savez-vous, miss Mary, oe que mon frère me répond?

— Que répond M. Gérard?

— Qu'il devient homme, et qu'à mesure que sa raison se forme et se développe , toutes les choses lui apparaissent sot» un autre jour. Je vous demande un peu, miss Mary, M. Gérasi qui devient homme ! quelle prétention, à dix-sept ans et deœt-.

Ah ! si c'est là le commencement d'un homme, devenir chagrin, grognon, qu'est-ce qu'il sera donc quand il sera homme tout à fait?

— Chère enfant, — reprit l'institutrice en souriant de la boutade de son élève, — je crains que votre dessin ne se res« sente un peu de votre impatience contre M. Gérard.

— Mon dessin! cela me fait justement souvenir d'une autre très mauvaise plaisanterie de monsieur mon frère. Est-ce ma faute, à moi, si ses maîtres sont, comme il le dit, laids et bourrus? On croirait qu'il est jaloux de ce que je sois aussi heureusement partagée qu'il l'est mal. N'ose-t-il pas mettre en doute tout ce que je lui raconte de vous, miss Mary ! Enfin, aujourd'hui, dans sa lettre, ne va-t-il pas jusqu'à m'écrire, d'un ton très impertinent qui m'a révoltée : « Est-ce que vraiment elle sait un peu dessiner, ta. miss Mary?... » Comprenez-vous cela?

— Voilà qui devient très inquiétant pour mon amour-propre de professeur, — reprit en riant l'institutrice; — mais, chère enfant, pourquoi toujours parler de moi dans votre correspondance avec votre frère?

— De quoi donc puis-je parler, sinon de mon père, de ma mère, de vous, miss Mary, de tous ceux enfin qui m'entourent et que j'aime?

— Rassurez- vous; lorsque M. Gérard sera ici, vous ferez la paix avec lui, et j'espère qu'il la fera aussi avec moi.

— Ah! je connaîtrais bien un moyen de nous venger de lui Il s'agirait d'une conspiration.

— Dois-je en être?

— Certainement.

— Si je dois y jouer mon rôle, dites-moi en quoi consisterais le complot.

— Il s'agirait d'un portrait

MISS MARY ift

— Le portrait de qui?

— De moi, miss Mary.

— Et pour qui?

— Pour mon frère. Je suspendrais le portrait, sans en rien dire, à la cheminée de la chambre de Gérard, et il l'y trouverait le jour de son arrivée.

— Et ce portrait, qui le ferait?

— Vous, chère miss Mary, e\ alors je dirais à M. Gérard : « Eh bien ! monsieur, trouvez-vous quelle sait un peu dessiner, ma miss Mary?...» J'espère que ce serait une bonne vengeance !

— Excellente, et digne de votre cœur, cnere enfant. Je ne verrais aucun inconvénient à entrer dans le complot, mais encore faudrait-il que votre mère me demandât votre portrait pour M. Gérard.

— Oh! s'il ne s'agit que de cela, ma bonne petite miss Mary, ce méchant frère aura sa surprise, et il ne demandera plus si vous savez dessiner. Quel bonheur ! Je vois d'ici son air penaud, en tenant mon portrait à la main et le regardant avec admiration.

Madame de Morville, de retour de son excursion chez madame de Nnirfeuiile, ne trouva rien de changé dans les paisibles habitudes de cette vie de famille à laquelle ncus avons tâché d'initier le lecteur. M. de Morville fut, comme toujours, tendre, prévenant pour sa femme; Alphonsine Gt gaiement à sa mère une gentille petite guerre sur son absence prolongée de queJques jours au delà du terme fixé. Miss Mary avait compris l'espèce de jalousie maternelle de madame de Morville : elle sut, à force de tact et d'ingénieuses délicatesses, continuel- de se faire pardonner les merveilleux progrès de so« <3ève.

Les jours, les mois s'écoulèrent ainsi; M. de Morville, trop homme d'honneur et trop pénétrant pour jamais rien attendre de sa folle passion, trop sûr de lui-même pour la trahir, profitait de toutes les occasions qui lui permettaient, en présence de sa femme ou de sa fille, de jouir de la présence, de l'esprit et des talents de miss Mary. Puis, seul, il s'abandonnait y\ns contrainte aux rêveries cruelles de cet amour sans espoir, dont il rougissait, et que personne heureusement ne devinait.

L'institut* ice, partagée entre l'affection toujours croissante qu'elle portait à son élève et les souvenirs de sa famille et de Henri Douglas, vivait dans ce petit monde aussi heureuse qu'elle pouvait l'être loin de ceux qu'elle avait laissés à Dublin, et supportant avec une résignation stoïque les conséquences de la ligue formée contre elle par madame Pivolet et les serviteurs de la maison. Ces souffrances, cachées aux yeux de tous et que l'on connaîtra plus tard, étaient cruelles et incessantes; mais trop fière, trop généreuse pour se plaindre, miss Mary s'efforçait de paraître heureuse, et continuait son œuvre de dévouement; son charme agissait puissamment sur madame de Morville, ainsi peu à peu guérie de sa jalousie maternelle, miss Mary insistant toujours auprès d'Alphonsine pour que celle-ci passât tout le temps de ses récréations avec sa mère. 11 faut le dire aussi, les compliments que madame de Morville recevait de ses voisins sur les remarquables progrèf de sa fille, qu'elle adorait; la flatteuse envie qu'excitait dans sa société la possession d'une institutrice aussi distinguée qui miss Mary; la modestie pleine de tact et de bon goût avec la< quelle celle-ci savait toujours s'effacer, afin de faire valoir so« élève, satisfaisaient assez l'orgueil maternel de madame d< Morville pour qu'elle ne vît plus dans la jeune Irlandaise un rivale d'Alphonsine.

S'agissait-il d'une promenade dans les environs, ou d'assi»-

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ter à une fête de campagne avec quelques personnes venues tu château, miss Mary avait toujours un excellent prétexte pour rester étrangère à ces distractions, se retirer chez elle et laisser Alphonsine à la surveillance de sa mère, épargnant ainsi à madame de Morville le jaloux déplaisir de voir son institutrice entourée d'hommages qui lui eussent paru un vol fait à sa fille. Nous le répétons, grâce à son excellent et judicieux esprit, miss Mary avait su éviter tous les écueils (apparents du moins) de sa condition, et trouver ce milieu si difficile entre la douceur qui attire et la dignité qui impose.

Vers le commencement de juin, madame de Morville devait aller à Paris pour y chercher son fils et le ramener au château, où il devait passer ses vacances ; la veille de ce départ, pendant qu'Alphonsine l'aidait dans quelques préparatifs de ▼oyage, sa mère lui dit gaiement :

— Es-tu capable de garder un secret?

— Oh ! maman, peux-tu en douter?

— Ce secret, tu le garderas, même pour miss Mary?

— C'est plus difficile; mais à nous deux, elle et moi, ncus ne le laisserions pas échapper, je t'en réponds.

— Aussi bien ton institutrice doit être tôt ou tard dans la confidence, ainsi, mon Alphonsine, je te laisse liberté entière à son égard. Mais de tout ceci pas un mot à ton père. C'est lui que nous devons surprendre.

— Alors, sois tranquille !

— Cet hiver et ce printemps, j'ai reçu, tu le sais, de nos amis et de nos parents, de nombreuses invitations; j'ai pensé à donner ici une fête le jour même de mon retour de Paris avec Gérard... Je suis déjà convenue de tout avec madame Pivolet et le jardinier; ce sera charmant; ton père ignorera tout... jusqu'au moment de l'arrivée des invités.

— Oh ! tu as raison... ce sera charmant!

— Nous nous arrangerons pour faire remonter Gérard dans sa chambre pendant la fête; alors seulement il trouvera le délicieux portrait que miss Mary a fait de toi... pour prouver à ce médisant que ton institutrice sait un peu dessiner.

— De mieux en mieux !

— Ma** je voudrais que tu eusses aussi un joli rôle dans cette fête... et que tu y fusses admirée, mon Alphonsine.

— Moi, bon Dieu! admirée I n'y songe pas!

— J'y songe beaucoup, au contraire, et je m'enorgueillis d'avance de l'effet que tu produiras.

— Moi? produire de l'effet! En vérité, maman, je tombe des nues.

— Mais écoute-moi donc : à la dernière grande soirée que nous a donnée madame de Noirfeuille, sa fille, Flavie, qui est beaucoup moins bonne musicienne que toi, car elle n'a' pas une miss Mary pour institutrice, a joué sur le piano un morceau qui a eu le plus grand succès; si tu avais vu avec quel bonheur madame de Noirfeuille, cette heureuse mère, recevait les félicitations de tout le monde sur le talent de sa fille, tu comprendrais, chère enfant, que je veux jouir à mon tour d'un pareil triomphe. Tu as fait, grâce à miss Mary, des progrès extraordinaires, et l'on n'aura pas assez d'applaudissements pour ma petite virtuose.

— Mais, maman, je n'ai jamais touché du piano devant personne !

— Tant mieux! tant mieux ! l'effet sera beaucoup plus grand et plus inattendu; il me semble que j'entends déjà dire de tous côtés: «Quel talent possède mademoiselle de Morville! qui aurait jamais cru cela en la voyant si modeste ! c'est vraiment extraordinaire ! » Et les applaudissements de recommencer. Alors, moi, tu juges, mon Alphonsine!... ma seule crainte est de pleurer comme une folle.

— Pauvre chère maman, comme tu m'aimes!

— Je t'aime; rien de plus simple. Toutes les mères font torame moi, mais toutes les mères n'ont pas le droit d'être orgueilleuses de leurs filles.

— Hélas! chère maman, j'ai grand'peur que tu ne t'abuses sur le triomphe que tu attends de moi.

— Pourquoi cela?

— Tu veux que je joue du piano en public?

— Je ne rêve qu'à cela.

— Pourtant, maman...

— Alphonsine, je t'en prie! je le veux...

— Malheureusement, la musique que je sais n'est pas de nature à faire le moindre effet ; le monde qui s'amuse n'aime pas beaucoup, je crois, les sonates de Mozart ou de Beethoven.

— Je n'entends pas grand'chose à la musique, mais je su:3 sûre que miss Mary ne t'a pas appris que d'ennuyeux morceaux d'étude.

— Que veux-tu, maman? elle ne songe pas à me faire briller, mais à m'instruire.

— Alors, à quoi bon tant étudier?

— Mais pour apprendre, pour savoir.

— Savoir, savoir, à la bonne heure... Mais du moins faut il que le monde sache que vous savez.

— Oh! mon Dieu! pourvu que toi et mon père vous soyei satisfaits, moi, je n'en demande pas davantage, ni miss Mai-j non plus.

— C'est possible; mais moi, je suis plus exigeante.

— Alors, je demanderai à miss Mary qu'elle veuille bien m'indiquer un morceau.

— Il me semble qu'au moins pour ce que je désire, tu peux t'en rapporter à moi.

f5i MI ES MjiRT

— Pour la musique?

— Certainement, pour la musique. Tai, je crois, le drosl d'avoir mon goût comme une autre ?

— Oui, maman.

— Je te parlais de Flavie, la fille de madame de Noirfeuill* Je l'ai entendue jouer une œuvre d'un grand effet qui est en» core toute nouvelle. Ce morceau est de Thalberg.

— Ah! mon Dieu! de Thalberg! — dit Alphonsine en joignant les mains avec épouvante, — de Thalberg!! Mais tu ne sais donc pas que toutes les compositions de cet auteur sont de la plus grande difficulté, et exigent une habileté d'exécution que je ne posséderai jamais ! J'ai la main trop petite dans ces exercices, qui sont de vrais tours de force ; ce n'est pas ma faute. Miss Mary n'est pas flatteuse, tu le sais ; aussi me disaitelle dernièrement encore qu'en travaillant, je deviendrai* bonne musicienne, mais jamais une exécutante.

— Il ne s'agit pas de ce que pense miss Mary, et d'invoquer son autorité pour contrarier mon désir.

— Maman, excuse-moi; je n'ai pas voulu te fâcher.

— A la bonne heure! Mais il est inconcevable que je trouve chez toi cette résistance. La fille de madame de Noirfeuille, dont l'institutrice est bien loin d'avoir le talent de miss Mary, a produit le plus grand effet dans le morceau de Thalberg. Tu peux, si tu le veux, obtenir le même succès, et ce sont, de ta part, des objections sans fin! C'est insupportable! La première chose que miss Mary devrait t'apprendre, ce me semble, c'est d'obéir à ta mère !

Alphonsine, à ces reproches, ne put retenir quelques larmes. Madame de Morville, regrettant ses brusques paroles, attira sa fille dans ses bras et la plaça, toute grande qu'elle était, sur les genoux en l'embrassant avec effusion. La pauvre enfant oublia son chagrin passager pour répondre «îux tendresses de la mère. Ce léger nuage passa, et Alphonsine , souriant à

demi malgré les larmes qui roulaient encore dans ses yeux, dit à sa mère :

— Aussitôt que tu seras arvive'e à Paris, tu m'enverras le morceau que tu aimes, et je l'étudierai pour le grand jour.

Madame de Morville partit, et n'envoya la partition qu'au bout de plusieurs jours. C'étaient des variations de Thalberg sur le Moïse de Rossini. Miss Mary fut affligée de ce choix en parcourant ce déluge de notes qui parfois exigent que les deux mains apportent successivement au même chant le concours de leur agilité; mais Alphonsine ayant raconté son entretien avec sa mère à miss Mary, celle-ci se résigna et fit étudier le Moïse à son élève.

Le voyage de madame de Morville ne dura que quelques jours; elle fut bientôt de retour avec son fils Gérard.

Gérard, arrivé de Paris le matin à six heures avec sa mère, s'était aussitôt rendu dans l'appartement de son père, où sa trouvait Alphonsine. Les premiers embrassements échangés, la jeune fille, avec une curiosité naïve, examina son hère, qu'elle n'avait pas vu depuis un an.

— Mais vois donc, mon père, comme Gérard esi devenu grand ! — disait-elle en se redressant et approchant son énaule gauche de l'épaule droite du jeune homme. — Tu te

laisses donc pousser la moustache, mon frère? Elle est gentille, elle est fine, mais ce n'est pas encore ce qui s'appelle une forêt... Viens donc un peu au jour, près de la fenêtre. Maman, tu n'as pas remarqué? ses yeux sont maintenant d'un bleu foncé. Je les aime mieux de cette nuance. C'est très distingué, des yeux bleus avec des cheveux bruns.

Gérard se prêtait complaisamment à l'examen de sa sœur. Stëtait un jeune et beau garçon de bientôt dix-huit ans, d'une &tHe svelte, et dont le teint mat et uni se colorait d'un rose *if à la moindre émotion.

Madame de Morville et son fils allèrent prendre quelque repos en attendant le déjeuner. C'était seulement à cette heure que Gérard devait voir miss Mary, dont il n'avait pas prononcé, le nom une seule fois depuis son arrivée; mais, en revanche, Alphonsine lui avait souvent répété d'un air triomphant :

— Tu vas enfin la connaître, ma miss Mary ! tu verras! tu ▼erras !

Afin de mieux voir, sans doute, Gérard fit subir de notables changements à sa toilette, rejetant soigneusement tout ce qui pouvait rappeler le collégien; aussi, lorsqu'il parut dans le salon sans oser chercher du regard si miss Mary s'y trouvait, (Alphonsine lui dit en riant :

— Comme te voilà beau, Gérard! tu n'as plus l'air d'un lycéen, tu as l'air d'un véritable jeune homme. Quelle jolie cravate! Cette veste de ba?in blanc à boutons de nacre est très élégante; et des bottes vernies, Dieu me pardonne! des bottes ternies; te voilà au grand complet! Eh bien, sans te flatter, je t'aime beaucoup mieux ainsi qu'avec ton uniforme bleu, toi? chapeau rond, tes gros souliers lacés et tes bas de coton couleur d'azur.

A ces souvenirs rétrospectifs que sa sueur évoquait en riant 4e tout son cœur, Gérard devint d'autant plus cramoisi qu'en

levant les yeux il aperçut miss Mary à deux pas de lui. Il la salua profondément.

— Monsieur Gérard, — lui dit-elle cordialement, — votre chère sœur m'a si souvent parlé de vous, de vos études, de vos parties de jeu, et même de vos pensums, que nous sommes déjà de vieilles connaissances.

Ces allusions au passé du collège ne flattèrent pas extrêmement Gérard; aussi fut-il pendant le repas très froid avec l'institutrice, qu'il regardait cependant à la dérobée toutes les fois qu'il le pouvait tenter sans être vu de sa sœur. A la fin du déjeuner, madame de Morville prononça un mot qui, pour le moment, glaça la joie que sa fille éprouvait du retour de son frère.

— Alphonsine, — lui dit-elle, — et Moïse ?

— Ah! maman, — répondit la pauvre enfant en soupirant, — je l'ai étudié chaque jour de toutes mes forces, et aujourd'hui encore je vais le travailler avec miss Mary. Elle te dira que je fais de mon mieux.

— Je rends pleine justice au zèle et aux efforts d'Alphonsine, — répondit l'institutrice, — mais cette partition...

— Je la connais, — répliqua vivement madame de Morville en interrompant miss Mary; — ce morceau doit produire beaucoup d'effet; je tiens absolument à ce que ma fille le joue, et elle le jouera.

Après le déjeuner, Alphonsine prit le bras de son frère, et l'emmenant à l'écart, lui dit à mi-voix d'un air rayonnant :

— Eh bien?

— Quoi? — reprit Gérard de l'air du monde le plus naïf, — que veux-tu dire, Alphonsine?

— Et miss Mary?

— Ah! miss Mary...

— Oui, comment la trouves-tu?

— Mais pas mal, — répondit le jeune garçon en cherchant à prendre un air railleur et dégagé; — non, vraiment, elle n'est pas trop mal... pour une maîtresse d'école.

Le secret ayant été scrupuleusement gardé auprès de M. de Morville, ce fut seulement à l'heure du dîner, au retour d'une longue promenade adroitement ménagée par sa femme, qu'il apprit, en voyant de nombreux préparatifs, qu'une fête devait avoir lieu le soir au château. Il applaudit à l'idée de madame de Morville , quoique , dans la disposition d'esprit où il se trouvait, il eût préféré la solitude au tumulte du monde.

Gérard, après s'être introduit furtivement chez madame de Morville avec un terrible battement de cœur, afin de soustraire à la toilette maternelle un bâton de cosmétique dont il espérait un grand secours pour donner à sa moustache et à sa barbe naissante une couleur plus foncée, plus mâle, Gérard était rentré dans sa chambre pour s'habiller; il chiffonna cinq ou six cravates, dont il ne trouva pas le nœud assez bien fait, et il creva deux paires de gants paille, se rappelant les sinistres prédictions du gantier: «Monsieur, vous prenez des gants beaucoup trop petits. » Enfin, après s'être promené une demiheure de long en large dans sa chambre afin de briser des Bouliers neufs et trop étroits, il jeta un dernier regard sur son miroir, et descendit avec une peur horrible de se rencontrer tête à tête avec miss Mary. Aussi poussa-t-il un long soupir d'allégement en se voyant précédé dans le salon par son père et par sa mère.

Alphonsine parut bientôt portant avec sa grâce naïve une délicieuse toilette que sa mère lui avait rapportée de Paris.

Miss Mary était vêtue d'une simple robe de mousseline blanche à manches courtes, qui découvrait à demi ses épaules; elle n'avait ni un ruban ni une fleur dans ses cheveux, dont

les soyeuses et longues boucles encadraient son visage. Cependant madame ùn. Morville resta douloureusement frappe'e d'une admiration jilouse en contemplant la jeune Irlandaise, dont le charme ne devait pourtant pas la surprendre. Mais soit que, si léger qu'il fût, le changement de toilette de misr Mary rendît plus éclatante encore son éblouissante beauté, soil que madame de Morville regardât pour ainsi dire son institutrice avec les yeux des personnes qui, ne la connaissant pas, allaient bientôt s'extasier sur cette ravissante personne, U mère d'Alphonsine éprouva un vif ressentiment d'envie. Toisant alors miss Mary d'un regard presque irrité, elle ne put s'empêcher de lui dire avec une sorte d'aigreur mal dissimulée, faisant allusion à la coupe de la robe, qui laissait nus les bras charmants et les non moins charmantes épaules de la jeune fille:

— Une robe montante et à manches longues eût peut-être été plus convenable, mademoiselle Lawson.

— Vous avez sans doute raison, — répondit la jeune fille avec douceur, — mais je n'ai pas d'autre robe habillée que celle-ci.

A cette réponse, qui rappelait la pauvreté de miss Mary, madame de Morville ne sut que répondre; mais elle se prit à maudire secrètement la fâcheuse idée d'avoir voulu donner cette fête, dans laquelle son institutrice, qui, jusqu'alors, nous l'avons dit, s'était toujours ingéniée à se tenir à l'écart, pourait, par cela même, produire une grande sensation.

La pauvre Alphonsine, absorbée par cette redoutable arrièrecensée qu'elle était condamnée au thème de Moïse, s'approrha lentement du piano pour y déposer la fatale partition; ïlle n'entendit pas la désobligeante observation de sa mère sur la toilette de miss Mary, et dit d'une voix presque suppliante :

— Maman, c'est toujours bien convenu, je jouerai le Moïse?

Et elle ne put réprimer un grm soupir eu jetant sur son institutrice un regard désespéré qui semblait dire :

— Intercédez une dernière fois pour moi aGn de m'arracher à ce supplice.

L'institutrice comprit la torture de son élève et dit à demivoix à madame de Morville :

— Mon devoir d'institutrice et mon affection pour Alphonsine m'autorisent à vous parler, madame, en toute sincérité.

— Eh bien, mademoiselle ?

— Eh bien, madame, je crains que l'exécution du Moïse par Alphonsine laisse quelque chose à désirer.

— Alors, mademoiselle, — reprit sèchement madame de Morville, — c'est que vous ne l'aurez pas fait suffisamment travailler.

— Le succès d'Alphonsine, s'il eût été possible, m'eût rendue trop heureuse pour que je n'y aie pas donné tous mes soins, madame, — répondit l'institutrice de plus en plus surprise de l'aigreur croissante de madame de Morville, qui jusqu'alors l'avait traitée avec tant de bienveillance. — Alphonsine, croyez-moi, madame, n'a rien à se reprocher dans cette circonstance.

— Alors, mademoiselle, je suis forcée de croire qu'il y a de votre part insouciance, je ne voudrais pas dire mauvais vouloir, parce que c'est moi qui ai choisi ce morceau.

— Madame, permettez...

— Mademoiselle, je ne permettrai jamais que l'on se fasse une sorte de malin plaisir de mettre ma fille en opposition avec moi...

— De grâce!... madame...

— Et puisque vous parlez de vos devoirs, mademoiselle, sachez que le devoir d'une institutrice est de se

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