LA PAILLE DANS L'ACIER
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EttSEMBJ-E iLS AVAIENT ÉTÉ GANONNJERS
Tous les mercredis, Delzanne dînait chez les Ponceteau, seul avec le ménage. Ponceteau se gardait bien, ce jour-là, de prier un autre invité. Il connaissait la sauvagerie de son ancien copain de régiment : ensemble ils avaient naguère été camcmncers, puis brigadiers dans la même batterie, au 23e d'artillerie, à Lille. Ponceteau savait que la présence d'un quatrième convive eût tout gâté, fût-ce une jolie femme, bien que Delzanne passât pour un amateur du sexe. Delzanne eût boudé, prétexté une migraine pour s'esquiver après le repas, — - au lieu d'aller finir en trio la soirée, suivant l'usage, dans un café-concert de Montmartre, du boulevard ou des Champs-Elysées.
Marié depuis deux ans. Ponceteau ha-
bitait rue Raynouard, au cinquième étage d'une maison neuve. L'appartement, loué trois mille francs, dominait un immens, paysage, à la fois rural et urbain, des dômes du Sacré-Cœur jusqu'aux coteaux de Meudon. Il était installé avec goût, presque avec luxe : Mme Ponceteau se piquait d'élégance, et Ponceteau, directeur du ser- ■ vice des titres au Crédit mutuel, gagnait annuellement — c'était son mot — une vingtaine de billets de mille. Delzanne demeurait rue des Saussaies, gardant pour lui seul le logis où, douze années durant, les deux camarades, redevenu? civils, avaient vécu ensemble comme deux frères. Delzanne, dès le régiment, jouissait de confortables revenus, héritage d'un oncle. Après de molles tentatives de travail il s'était résigné de bonne heure à cette existence d'oisif bourgeois, si alléchante dans
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une ville comme Paris, — tandis que Ponceteau. pauvre le jour de son congé, menait vivement ses propres affaires, simple commis d 'abord, puis secrétaire de la direction, puis directeur dans un jeune et prospère établissement de crédit.
Ainsi, jusqu'au mariage de l'un d'eux, c'est-à-dire de la vingtième année aux approches de la quarantaine, les deux camarades de régiment ne s'étaient, en somme, jamais quittés. Leur camaraderie avait insensiblement pris ie caractère d'une réelle amitié, maintes fois mise à l'épreuve par les circonstances et toujours confirmée.
De telles amitiés, deux hommes ne les f ciment qu'au collège ou à la caserne, sous la- discipline qui les entrave et parfois les meurtrit : elles représentent, pour le collégien, pour le soMa^, sa part d'indépendance humaine, sa part de bonheur social, sur quoi la règle et les chefs n'ont pas de prise. Les nécessités de la vie les rompent souvent, sans en abolir la chavde mémoire : mais, si la vie permet qu'elles se prolongent alors que les amis sont redevenus libres et responsables, elles constituent un alliage humain plus dense que la parenté, plus résistant que la majorité ries ma rases, un bloc moral de souvenirs, de
rites, d'intérêts, de reconnaissance pour ce qu'on reçu: at de fierté pour ce qu'on donna, tout cela soudé par le plus puissant ciment de la sympathie humaine, qu'il s'agisse d'amour ou d'amitié : le liesoin réciproque de la présence, l'assurance centre ce Peau reîdoi?4'able : l'ennui.
Jamais Robert Ponceteau et Louis Delzanne ne s'étaient ennuvés ensemble, depuis leur rencontre initiale dans la cour du quartier, à Lille, lrrsque. retentit le premier : a Rompez !... » et que le hasard les mit face à face, ahuris comme il convient à deux recrues. Prédestination merveilleuse, que personne n'eût induit de leur nature : physiquement, moralement, socialement, ils étaient dissemblables. Delzanne, né à Am'ens, dépassait à peine la taille réglementaire du canonnier: il mesurait un mètre soixante-sept sou> la toise. Mince et bien pris, son teint pâle, ses traits réguliers, la nuance fono^e de «es veux, le r^ir abondant de ses cheveux et de sa barbe lui donnaient ouelnue ressemblance avec ces portraits réclames qui personnifient l'effet régénérateur d'un cosrn ar le système
pileux. Ponceteau incarnait, au contraire, le vrai Flamand de la campagne d'Haze-
brouck, où ses parents vivaient d'une modeste entreprise de roulage. Trop grand, très musclé, un peu voûté blond de poil, r - de teint, on ne trouva pas, le jour où l'on incorpora les bleus, un uniforme à ses dimensions. Delzanne remarqua tout de suite ce géant qui se mit si violemment en colère parce qu'on plaisantait son complet beige, puis envoya d'un coup de poing l'un des loustics rouler sur le sol de la cour. Demi-paysan, bon et brutal à la fois, Ponceteau fut policé par Delzanne plus fin, plus calme, plus réfléchi, plus cultivé. Ponceteau admirait l'ascendance bourgeoise, les bonnes manières et surtout la science de Delzanne ; n'avait-il pas été a îmissiblt à l'Ecole polytechnique, refusé seulement à l'oral ? Delzanne goûtait l'orgueil d'apprivoiser ce rural têtu, affectueux et intelligent, qui se laissait civiliser moitié par affection pour son Mentor, moitié par ambition de réussir dans la vie — car il. était, disait- il, résolu à faire fortune, tandis que Delzanne, découragé par un premier échec, renonçait d'avance à tout effort laborieux. Ils se devinrent très vite réciproquement indispensables pendant les rudes années de service^ militaire ; quand ils déposèrent définitivement l'uniforme, ils s'étaient accoutumés à compter absolument l'un sur l'autre, à se montrer l'un à l'autre tels qu'ils étaient, à se plaire par leurs défauts comme par leurs qualités. L'égoïsme huma'n de chacun des deux s'était amalgamé à celui de l'autre : aucun des deux, l'eût-il voulu, ne pouvait se d'spenser de pâtir d'un déboire qui frappait l'autre ; aucun des deux ne goûtait pleinement un plaisir dont l'autre était exclu.
Leur communion parfaite souffrait pourtant une exception : les questions de femme Sur ce chapitre, même au temps de la caserne, une vergogne les gênait, l'un paT rapport à l'autre — dont la cause profonde fut peut-être leur amitié même, leur tendre amitié. Delzanne éta:t. d'ailleurs, mystérieux dans ses amours : timide et méfiant avec les femmes, sans liaison connue, il passait auprès de sc-^ camarades pour s'offrir, à coups d'argent, de ces aventures ses nve des entreprises discrètes réservent aux gens cossus.
Quant à Ponceteau, sa taille et sa, prestance exercèrent à Lille des ravages parmi les chanteuses de cafés-concerts, les ouvrières des fabriques, voire quelques commerçantes établies ; mais, n'y attachant lui-
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même aucune importance, il n'en pariait guère à Delzanne, qu'il sentait dédaigneux de telles conquêtes. Redevenus civils, ils gardèrent cette habitude de ne causer femmes qu'exceptionnellement. Delzanne. à mesure qu'il prenait des années, dissimulait de plus en plus ses escapades. Ponceteau le taquinait un peu, mais sans le surveiller ni le harceler d'une curiosité désobligeante : il savait les aventures de Delzanne passagères, et qu'elles ne risquaient pas d'entrer en concurrence avec l'amitié. Lui-même, dès que les relations de son ami l'eurent fait entrer au Crédit Mutuel, laissa primer sur tous les autres le souci de se créer une position. Les femmes ne l'occupèrent plus. Comme tous les arrivistes médiocrement sensuels, il devint chaste sans même s'en apercevoir.
Chacune des douze années vécues rue des Saussaies resserra encore leur parenté d'âme : les différences de fortunes et d'occupations ne purent ni les séparer ni même les distraire l'un de l'autre. Leur commun domicile, payé d'abord par Delzanne seul, le fut ensuite pour moitié par Ponceteau, dès que ses appointements le permirent : ce fut • lui qui l'exigea. La même gouvernante, une Lilloise d'âge canonique, nommée Mme Govain, les servait. Les nécessités bureaucratiques de Ponceteau imposaient à Delzanne. inactif et casanier, quelques raisons de se mouvoir et d'agir. Il déjeunait presque quotidiennement avec son ami dans le voisinage du Crédit mutuel. Il allait l'y chercher à la fin du jour et dès lors ne le quittait plus. Leur cercle, à tous deux, était le Cercle militaire, place de l'Opéra : ils avaient été promus officiers de réserve peu de temps après leur libération. Si Ponceteau partait en mission pour la province ou pour l'étranger. Delzanne l'accompagnait. Les projets de vacances étaient arrêtés et exécutés d'accord. Quant aux heures où forcément Ponceteau n'était pas auprès de lui. Delzanne les dépensait tant bien que mal à lire, à jouer du violon, à poursuivre ses taciturnes expéditions amoureuses.
Cette vie plus que fraternelle les rendit parfaitement heureux.
Quant a. Ponceteau, sa. taille et sa prestance exercèrent a lllle dss ravages parmi les chanteuses et les ouvrière?
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Ainsi deux êtres d'âme également honnête, mais moyenne, l'un sensible avec assez de finesse, l'autre simplement loyal, brusque et bon, offrirerst douze années durant l'exemple d'une des plus magnifiques vertus dont les hommes pussent se prévaloir : la faculté d'amitié déoini:éressée, cordiale, grave dans son essence et gaie dans sa forme — cette amitié que les femmes haïssmt d'instinct et dont elles peuvent seulement réaliser entre elles la parodie... C'est que deux femmes sont forcément deux rivales, tandis qu'entre un Delzanne et un Ponceteau il n'est point de rivalité nécessaire. Ils peuvent tout aimer l'un de l'autre, même leur succès. Et puis les femmes sont formalistes, maniérées. Pour un mot vif, elles se cabrent. Deux copains de collège ou de caserne ont épuisé l'un envers l'autre la brutale franchise des épithètes. L'amitié des hommes ressemble à un bloc d'acier sortant du « gueuloir » — rugueux, dépourvu d'éclat, mais solide, homogène, sans paille dans sa masse.
Ce fut sept mois après avoir été promu directeur du service des titres que Ponceteau se mit le mariage en tête. Rien de prévu, rien d'arrangé d'avance. Proche de la quarantaine, un peu chauve, un peu replet déjà, mais ayant, grâce à sa haute taille et à sa moustache blonde, gardé certaine prestance militaire, il demanda la main de MDe Charlotte Prins, la daorvlographe qui, chaque matin, sténographiait son courrier. Il avait subi le presque infaillible enlizement qui menace, auprès d'une jeune fille de vingt-cinq ans jolie et réputée honnête, un célibataire mûr, laborieux, continent, qui la voit tous les jours. Ce ne fut point le coup de foudre ; ce ne fut même pas l'amour romantique. Ce fut une impérieuse et douce nécessité : Ponceteau constata soudain qu'il hii était impossible de ne pas être le maître absolu, à toute heure, de cette fausse maigre à bandeaux bruns, à profil aigu, à taille souple, à mains fines malgré le labeur. — qui emplissait d'un parfum de sève printanière son bureau morose dès qu'elle y entrait, et qui fixait sur lui ses prunelles ambrées avec un tel air d'innocente indifférence que jamais il ne la crut capable d'avoir médité sa conquête.
Charlotte était orpheline : elle accepta tout de suite, sans hésitation comme san.= émotion, l'offre matrimoniale du chef. Un consentement que Ponceteau jugeait plus malaisé à obtenir, c'était celui de Del-
zanne. iMais Delzanne, sous ses allures de bon garçon nonchalant, cachait trop de vraie sensibilité pour que son amitié pesât sur Ponceteau comme une chaîne. Il mit un point d'honneur à n'opposer que des objections suggérées par les intérêts du futur. D'abord, que M"6 Prins ne possédait nulle fortune. En outre, cette jeune fille, que savait-on d'elle ?... Ponceteau se porta garant de sa vertu. Delzanne, devenu policier par amitié, s'informa en secret. Charlotte menait une vie parfaitement pure : sa concierge le déduisait du moins de ce qu'elle ne découchait jamais et n'accueillait pas d 'homme chez elle. Originaire de Pau, son père et sa mère étaient morts depuis plus de dix ans ; lui, courtier en vins. et pas des plus scrupuleux ; elle, disait-on, quelque peu galante. iMais ils étaient morts, et leur fille, travailleuse et sage malgré cette éducation fâcheuse, n'avait donc que plus de mérite.
Delzanne eût, certes, préféré apprendre que Charlotte était une coureuse, indigne 'de son ami, et, s'il l'eût appris, il se fût hâté de l'en avertir : sa conscience, sensible pourtant et impérieuse, ne s'égarait pas en subtilités, et il estimait que le devoir envers Ponceteau primait tout. Mais, justement à cause de cette conscience énergique et chatouilleuse, n'ayant recueilli sur la jeune fille que des renseignements honorables, il se garda de contrarier le bonheur de son ami. Il s'imposa même de cacher combien ce mariage le désolait. Au fond, il prévoyait leur amitié rompue, entravée. La femme, hostile à l'ami d'enfance, l'exclurait bientôt du ménage, puis lui volerait peu à peu l'intimité, le cœur même de Ponceteau... Ponceteau, comprenant malgré son peu de finesse l'anxiété de Delzanne (parce qu'il eût pareillement souffert si Delzanne s'était marié), jura que son mariage ne changerait rien à leur amitié, lui offrit, s'il voulait, de vivre auprès d'eux, comme un frère, se déclara même disposé à rompre les pourparlers s'il en concevait trop de déplaisir. Ils eurent ainsi des luttes de générosité un peu artificielles, mais où leur estime réciproque, et même la certitude de leur fidélité, loin de s'amoindrir, se confirmèrent... Le mariage eut lieu, un peu morne, parce que Delzanne v porta la figure et l'allure d'un veuf de qui convole la fille unique. Mais il advint une chose imprévue : Ponceteau marié demeura l'ami et le familier de Delzanne, absolument comme avant.
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Cette persistance de leur union morale eut plusieurs fortes raisons. La première fur que Charlotte ne remplaça nullement Delzanne pour Ponceteau. La griserie des noces évaporée. Ponceteau estima que sa femme n'avait aucun tempérament, ce qui ne lui déplut pas ; car la possession exclusive d'une femme lui avait soudain révélé la ialousie. Il demeura amoureux c'e Charlotte, mais sans fièvre, redonnant fiés \ite la première place aux soucis de métier, d'ambition, tandis que Charlotte se revêtait très ée de son intérieur, de sa toilette, d'élégances qui, certes, flattaient Ponceteau, mais auxquelles il était incapable de coopérer. En un mot, elle était très femme et lui était très homme, en sorte que, tête a Èête, Ponceteau ne se divertissait y as beaucoup avec elle, hors les caresses- Quand elle lui avait fait admirer quelque arrangement de mobilier, exhibé une toilette neuve, narré ses dfticultés avec le bonnes — et qu'il lui avait sommairement raconté les menus événements du bureau, reau, ils n'avaient plus rien à se dire; il fallait sortir, aller au théâtre, sous .,-' peine de bâiller et de s'ennuyer...
En somme. Ponceteau aima de Charlotte le boaafaear des étreintes et le confort élégant dont elle dotait la maison ; mais le bonheur des étreintes est intermittent et fugitif dans la vie conjugale: et on se blase sur le confort à mesure qu'il nous devient nécessaire. Charlotte n'ôta donc rien à Delzanne du cœur de Ponceteau ; Delzanne continua de représenter pour son ami marié les bons bavardages, la lecture commentée des journaux, les théories sur la politique et sur la société, le cercle, la partie de cartes, la flânerie dans Paris, l'évocation des souvenirs de jeunesse. Bien mieux : la société de Delzanne, dont il jouissait paisiblement et sans lassitude depuis vingt ans. apparut désormais à Ponceteau marié plus précieuse, plus désirable. Il v courut avec ardeur, comme à des rendez-vouvs. quitte à vanter éperdument à son ami célibataire les douceurs et les émotions de la vie conjugale. S'ils n'habitaient plus en commun, ils déjeunaien4: î< ensemble, soit rue des Saussaies, soit aux environs du Crédit mutuel. Comme naguère, Delzanne allait chercher Ponceteau, Vers six heures, à la sortie de sa banque, à moins qu'ils ne se donnassent rendezvous au Cercle militaire, pour ne se séparer qu'à l'heure du dîner.
Charlotte parut comprendre merveilleu-
sement la nécessité de ce partage ; elle s'y prêta ; elle l'encouragea presque, comme si elle s'appliquait à ne pas séparer les deux amis. Ponceteau trouvait au logis, quand il rentrait pour dîner, la table coquettement mise et sa femme bien parée, et prévenante
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Charlotte se son intérieur.
RÉVÉLAIT TRÈS QCCUPLE I7tt
Est-elle gentille ! confiait-il à Dél-
zanne. Croirais-tu que c'est elle qui me dit. quand je lui offre de la promener un peu en sortant du bureau : « Mais non, mai? non, mon chéri, va donc au cercle avec ton ami. Tu travailles bien assez pendant la journée pour te goûts ! »
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Tant de complaisance et la certitude que vraiment Charlotte ne lui prenait rien de Ponceteau finirent par désarmer Delzanne, lequel s'était d'abord tenu sur le qui-vive. Il consentit à être un peu l'ami de Charlotte, sans devenir jamais intime avec elle : d'ailleurs, Charlotte ne se livrait guère, et la timidité de l'ancien brigadier d'artillerie avec les femmes honnêtes demeurait incurable. Mais il participa souvent à leurs plaisirs du soir, théâtre en hiver — l'été, promenades au Bois ou caféconcert. Les vacances se prenaient en trio, bains de mer, montagne, tourisme. Delzanne était généreux pour Charlotte ; chaque semaine il lui envoyait un bibelot, des friandises, des fleurs. Enfin, le mercredi soir ramenait le dîner rue Raynouard. Là, assis entre son ami et la femme de son ami, il arrivait parfois qu'au Champagne Delzanne se persuadait qu'il les aimait tous les deux, qu'il aimait le ménage en bloc. Même il s'attendrissait à l'espoir d'un parrainage, lorsque le couple aurait enfin le rejeton souhaité par Ponceteau, mais que Charlotte semblait résolue à différer.
Tl s'attendrissait ainsi, par ce mercredi ■de dîner à trois, après tant d'autres, depuis deux ans que Ponceteau était marié. On s'était mis à table vers huit heures moins un quart. On avait dîné au jour, tout près du balcon, devant l'immense paysage où la clarté caniculaire, déclinant avec lenteur, se noyait maintenant dans une brume à la fois poudreuse et rose.
Déposant sur la nappe bien brossée les tasses de café et la boîte à cigares, l'alerte femme de chambre qui servait demanda :
- Faut-il allumer l'électricité ?
— Oh ! non, fit Delzanne, comme s'il était le maître à la maison. On est si bien !
Assis face au panorama, sa place d'in vite, il avait Charlotte à droite et Robert à gaurhe ; il les voyait, tous deux, se détacher en silhouettes d'ombre sur le rectangle pâle de la fenêtre. Le profil menu, joli, un peu pointu, de Charlotte, ses beaux cheveux noirs, partagés en bandeaux au mépris de la mode, son buste de fausse maigre, ses bras demi-nus, ses mains gracieuses... La lourde découpure de Robert, carré, chauve et moustachu... Puis la ligne grêle du balcon, le vide au delà, l'horizon d'où n'émergeaient plus désormais que le dôme des Invalides, la tour Eiffel, la Grande Roue... Après la journée éclatante, un air de brise
se faufilait obliquement par la croisée, jouait avec la nappe.
— On est bien, répéta Delzanne.
Il récapitulait, avec une béatitude de digestion, l'excellent dîner : un melon glacé, des truites en gelée, des noisettes d'agneau, un chaufroid de caneton, des fruits rafraîchis. Tout cela succulent, servi par cette gentille soubrette aussi lestement que par le plus adroit maître d'hôtel, dans une vaisselle de choix, dans de l'argenterie nette, avec des fleurs sur la table, o Ah ! pensa Dekanne, Charlotte est vraiment une ménagère hors ligne. Tenir sa maison sur ce pied, s'habiller comme elle fait, avec juste vingt mille francs l'an... Comment s'en tire-t-elle ?... Je suis tout^seul ; je me nourris médiocrement et je dépense davantage... »
• — Tenez ! fit la jeune femme en lui temdant une tasse pleine sur sa soucoupe. Votre café. C'est sucré, deux morceaux.
— Merci, Charlotte.
— Et trois pour toi, Robert... Maintenant, mes petits amis, fumez tranquillement votre cigare. Je m'en vais changer de blouse ; j'aurais peur d'avoir froid avec celle-ci, aux Ambassadeurs.
Elle se leva, secoua les miettes de sa jupe, se dégagea de sa chaise et gagna la porte. Avant de l'ouvrir, elle tourna le bouton électrique. La clarté blanche jaillit du lustre, illumina la salle à manger lambrissée de blanc, éblouit les deux hommes.
— Non ! Charlotte... implora Delzanne.
Pour le taquiner, elle tarda un instant
à refaire la nuit, adossée au mur, la main gauche derrièr ele dos, frôlant le corarau gauche derrière le dos, frôlant le commutarlle, sa toilette et son visage : l'ovale aigu sous les bandeaux noirs, le nez menu, la bouche très ouverte sur de petites dents qu'on voyait toutes quand elle souriait, les yeux ambrés, dont l'expression tendre était seulement un peu banale ; et aussi la blouse d'Irlande échancrée au col et aux bras, la jupe très ajustée de taffetas bleu foncé qui sculptait presque trop la ceinture, les hanches, les jambes. Elle lut dans les yeux de son mari, et aussi dans ceux de Delzanne, l'admiration qu'elle quêtait et que les hommes ne refusent jamais, après un bon repas, à une jolie femme. Satisfaite alors, d'un geste de passe-passe, elle manœuvra simultanément le bouton de la porte et le commutateur : la lumière et la femme parurent s'esquiver du même coup.
Il n'y eut plus, pour éclairer la pièce, que
La paille dans l'acier
la pâleur turquoise d'une nuit d'été et les. tisons intermittents de* deux fumeurs.
— Avoue qu'elle es: mignonne, dit Ponu après une demi-minute de silence.
Delzanne approuva :
— Elle nous a fait faire un dînfer ce soir !... Le sacré dîner !
— Et comme elle rend tout gentil, élégant, autour d'elle !
Et il ajouta après un silence :
. — Tu as eu de la chance. Tu es bien tombé.
— Bah ! reprit Ponceteau (la digestion et le cigare l'incitaient aux théories géné- . ce n'est pas absolument une exception. Il v a beaucoup de petites femmes comme ça darrs Paris, parmi les institutrices, les femmes qui travaillent et que le
Elle se leva et gagna la porte.
— Oui. Elle a le don de bien choisir, de bien arranger les choses. Elle a du goût. Vois -tu, mon vieux, elle est d'une autre race que nous autres. Sa maman a dû recevoir un regard de gentilhomme dans le temps,- là-bas, en Béarn.
Ponceteau, qui n'aimait pas parler de sa défunte belle-mère, encore qu'il* ne l'eût jamais connue, grommela, suçant son cigare :
— Je ne sais pas avec qui elle l'a faite, mais sa mère a fait une rude honnête fille.
— Oh ! ça. mon vieux, ru peux le dire, répliqua Delzanne convaincu.
travail n'empêche pas d'être soignées comme des femmes du monde.
— Je ne crois pas qu'il y en ait des masses, déclara Delzanne.
— Et moi je me charge de t'en trouver une, même sans sortir du Crédit mutuel. Seulement, mon vieux, il faudra l'épouser.
— Tu me trouveras une femme comme Charlotte parmi les employées du Crédit mutueL ?
— Comme Charlotte... peut-être pas tout à fait î
— Ah ! le second choix, alors ! s'écria
La paille dans l'acier
Delzanne en riant. Merci. Très peu pour moi. Tu me gâtes !
La brise, plus vive, fit voltiger la cendre de cigare qu'i'l écornait sur sa soucoupe. Ponceteau reprit, avec l'autorité que tout homme marié affecte volontiers avec ses contemporains célibataires :
— Tu n'es qu'un serin. Le mariage le plus ordinaire vaut mieux, pour des gens de notre âge, que de rester garçon. T'imagines-tu que ta vie est une vie, mon pauvre vieux ? La baraque de la rue des Saussaies !... Les soins de la mère Govain, qui n'a plus de dents, mais qui perte toute sa barbe !... Le mobilier fané, bancal, qu'on trouve hideux, mais qu'on ne change pas, par paresse !... J'ai connu cette félicité-là pendant douze ans. J'en ai soupe...
Delzanne ne répondit rien. Toutes les fois que Ponceteau parlait avec dédain de leurs douze années de vie commune (et il ne se gênait guère), Delzanne sentait son cœur se crisper si cruellement qu'il ne pouvait pas proférer une parole. A ces moments-là, il détestait Charlotte ; il eût souhaité la détruire, parce que, sans lui prendre le cœur de son ami, elle lui avait révélé celte façon de vivre plus confortable. plus élégante, qu'il comparait dédaigneusement à leur temps de célibat. Or. pour lui, Delzanne. les douze années de vie commune, rue des Saussaies, entre la sortie du . régiment et le mariage de Ponceteau, c'était la meilleure époque. Assurément, le rérime actuel était toi érable, et les choses eussent pu tourner plus mal. Mais l'ère de vraie félicité, c'était jadis! Et pour Charlotte. Ponceteau reniait ce temps sacré !
Ponceteau, qui n'avait guère de finesse. ne sut pas interpréter le silence de son ami. Il continua, habillant de son mieux ses idées claires avec les pièces d'un vocabulaire un peu usagé et un peu court.
— Et puis, surtout, vois-tu. ce qui fait la grande... la grande supériorité du mariage, c'est que l'amour... l'amour n'y est plus quelque chose de bas, de... de... d'avilissant... mais, au contraire, quelque chose de noble, de beau, qui ne touche pas que les sens... qui élève l'âme. Pourquoi ris-tu, idiot ? Oui. qui élève l'âme, je dis lien. Veux-tu toute ma pensée ? Tu me fais pitié. Quand je pense qu'à quarante ans bientôt tu en es encore, là-dessus, aux tournées de régiment...
— Qu'est-ce que tu en sais ? interrompit Delzanne. C'est toi qui es idiot.
-*- Tu n'as pas de maîtresse, et tu n'es
p?~ un cénobite... je te connais. Tu es même autrement tracassé que moi par ces bêtises-là ! Alors ?
Delzanne n'avait pas de goût pour le sujet où l'entraînait Ponceteau. Sur ses relations féminines il se montrait plus cachottier que jamais depuis le mariage de Ponceteau. Et, d'ordinaire, quand Ponceteau le taquinait là-dessus, il coupait court, par une galéjade eu par une bouderie, selon son humeur. Cette fois, meurtri encore par la brutalité de Ponceteau, peut-être un peu excité aussi par la bonne chère et le cham pagne, il se rebiffa.
— Tu me permettras de t' assurer, fit-il, qu'un célibataire, s'il n'est pas un gueux, peut trouver à Paris des distractions... assez raffinées.
— L'aventure ?
— Xon. Pas l'aventure. L'aventure, ça finit neuf fois sur dix par le collage, ou par le chantage... Je ne veux perdre ni ma liberté ni mon repos...
— Alors ? Où ça ?
— Mais, justement, parmi le second choix que tu me propesais tout à l'heure, gros naïf... Tes institutrices, tes employées de magasin, tes dactylographes soignées comme des femmes du vrai monde...
Oui, c'est convenu : il v aura dans le tas une CharlcTte sur cent, qui a l'horreur innée de l' inconduite... peut-être parce qu'elle a souffert, jadis, de l'inconduite mrternelle. Mais les quatre -vingt- dix-neuf autres, sans vouloir norer dans le sens public du mot. trouvent le moyen d'augmenter discrètement leurs ressources... et pas en faisant des heures de bureau supplémentaires. Et pas seulement les institutrices, les employées, les dactylographes, mais quantité de petites bourgeoises charmantes, qui ne sont pas plus perverses que ça, mais qui veulent des aigrettes à leur chapeau, des fourrures autour de leur cou... et. dame ! quand le mari a trois ou quatre cents francs de traitement par mois... Ma parole ! on jurerait que tu ne connais rien de Paris, à ton âge.
Il jeta le culot de son cigare, qui éparpilla sur le balcon une pluie d'étincelles rouges. Ponceteau grommela :
— On ne me fera jamais croire que des femmes un peu propres s'adonnent à ce trafic-là. Je voudrais les voir, tes bonnes fortunes.
— Mais puisque je te dis que c'est les mêmes... les mêmes que tu me proposes d'épouser !... ou bien des femmes mariées.