‹ Mission archéologique en Arabie (volume 2)Chapitre 10 sur 156 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

EXCURSION DANS LE IIARRAH DE TEBOUK.

Nous avons raconté plus haut, p. 19 s., l’oi’ganisation de cetfe tournée dans laquelle nous nous proposions de gagner la mer Rouge pour explorer le pays de Madian. Les circonstances ne nous permirent pas de réaliser le projet ; on verra pourquoi. Ce ne fut même qu’au milieu de nombreuses difficultés que nous pûmes nous mettre en route. Le samedi 3 avril 1909, après a.voir discuté toute la journée et envoyé exprès sur exprès dans toutes les directions, nos montures finissent par arriver.

Le soleil va se coucher, n’importe, nous partons tout de même, car demain matin ce serait peut-être trop tard. La nuit permettrait aux timides ou aux malintentionnés d’ourdir de nouvelles intrigues dont les conséquences ne sont que trop faciles à prévoir. Déjà, voici qu’au moment de monter à chameau on nous apporte une seconde dépêche du consul français de Damas. On lui a télégraphié que nous voulions partir malgré le gouvernement, sans escorte, etc... et il nous demande de surseoir à notre départ jusqu’à ce que nous ayons une escorte suffisante. Mais il n’est plus possible d’attendre ; un contrat en règle a été signé devant les autorités locales, l’argent est versé, tout est prêt. Nous n’avons négligé du reste aucune précaution suggérée par la prudence. Deux gendarmes nous accompagnent et représentent le gouvernement ottoman tandis que Sàlem, de la famille du cheikh Harb, répond de nous sur le territoire des 'Atâwneh. Nous trouverons à la frontière un envoyé d’Abou-Deqeiq qui viendra nous prendre pour nous conduire sur les bords de la mer Rouge. Il n’y a donc rien à craindre si ce n’est les hasards d’une grande razzia, toujours possible, mais contre laquelle ne nous garantiraient pas quelques bachibouzouks de plus. Nous aurions dix soldats et personne des Béni Atiyeh, nous ne partirions sûrement pas; mais avec un rafîq sérieux, il suffît d’être accompagnés par un ou deux gendarmes pour montrer que nous marchons d’accord avec le gouvernement et les Arabes.

Nous tournons vers 1 est le cordon de la quarantaine et nous voilà de nouveau libres. Laissant à 1 ouest les collines d’el-'Areiq, nous piquons droit

EXCURSION DANS LE IIARRÀH DE TEBOUK.

sur Gertûmeh (1) qu’on distingue dans la plaine grâce à un petit groupe de tamaris qui couronnent le sommet de la colline. Il fait déjà noir quand, à six heures et demie, nous mettons pied à terre auprès de ces arbres pour y passer la nuit.

Dimanche 4 avril. — Nous partons à six heures vingt minutes pour Rugm Sôhar *^j). Aux abords de Gertûmeh, c’est toujours la plaine

de sable, encore assez unie, qui environne Tebouk. Néanmoins, à mesure qu’on approche des premiers sommets du Harrah elle devient moins régulière et se couvre par endroits de nombreux cailloux. Nous laissons sur la droite, à la distance de trois à quatre kilomètres, une série de hautes collines, allongées du nord-ouest ou sud-est, et presque parallèles à notre route.

A six heures quarante , nous traversons un bas-fond et passons à côté de quelques rochers friables en train de s’effeuiller. Nous avons noté autrefois le même phénomène géologique sur la lisière de la plaine, en allant d’er-Ràïs à Gertûmeh. Cette couche de roches en formation se retrouve aussi à Tebouk, mais ensevelie sous dix mètres de sable, et non plus à la surface du sol (2).

A six heures cinquante-cinq minutes, une large bande de sable avec quelques talhas et des herbes clairsemées marque le chemin suivi par les eaux lors des fortes pluies cl’hiver. Au delà, le sol est très uni; çà et là apparaissent quelques misérables petits sayals. A trois ou quatre kilomètres vers l’est, une touffe d’arbres sur un léger pli de terrain peut servir de point de repère. C’est dans les environs que se trouvent les puits de Abou’l-Ageigât (3) ; nous les atteignons à sept heures et

quart. Rien dans la plaine ne ferait soupçonner la présence de ces eaux si on ne les connaissait point par avance.

Les puits de Abou’l-'Ageigât sont au nombre de quatre, creusés à une centaine de mèlres les uns des autres. Le premier que nous visitons en arrivant de l’ouest présente, à deux mètres de profondeur environ, une eau d’apparence fétide. On abreuve les troupeaux tout à côté et comme les seaux et les abreuvoirs sont des plus primitifs et laissent perdre la moitié de l’eau, celle-ci retombe dans les puits en y entraînant toute espèce de saletés. Les parois, très irrégulières, sont formées de pierres accumulées

(1) Voir Y Itinéraire (pi. LXVI). Pour les environs immédiats de Tebouk, cf. vol. I, p. 65 s. On trouvera, p. 67 s., la description de Gertûmeh et du qasr Gertûmeh. Nous ajouterons simplement à ce qui a été dit, qu’au sud-est de la source la plus méridionale il y a les restes d’un bassin mesurant 9 mètres de long sur 7 de large. L’eau recueillie dans ce réservoir servait sans doute à arroser des plantations; il ne reste plus que quelques petits palmiers sauvages.

(2) Voir vol. I, p. 62. ^ .

(3) lluBEit, Journal..., p. 353, Abu el-'Agégidt (o>Wr"S*e’

sans aucun art, simplement pour retenir le sable tout autour du trou. Nous nous arrêtons auprès du troisième pour remplir nos outres. L’eau est à 2'“, 40 du sol; elle est un peu sulfureuse mais bonne à boire cependant. Au fond, on croit distinguer une large fente entre deux rochers. La maçonnerie qui repose sur ces rochers a lm,90 de haut et est identique à celle du premier puits. Auprès du quatrième, situé à deux minutes plus loin, pousse un figuier sauvage rabougri. L’orifice parait avoir été jadis enfermé dans une enceinte, longue d’une trentaine de mètres et large d’une douzaine.

Nous repartons à huit heures dix-sept minutes, et à huit heures vingtcinq nous coupons en diagonale une sorte d’ouâdy avec quelques tarfas et de petits sayals. A huit heures quarante-six minutes, nouvel ouàdy dans le genre du précédent, mais encore moins important. Le lit n’en est guère indiqué que par quelques arbustes qui y croissent et servent à faire ressortir la grande aridité de l’ensemble de ce territoire.

A neuf heures quatre minutes, nous traversons une vaste enceinte rectangulaire avec des tas de pierres accumulées dans un grand désordre. On ne distingue plus aucun plan de maison, mais d’après l’ensemble on serait bien porté à croire qu’il y a eu là jadis des habitations. Les guides ne connaissent pas de nom spécial attaché à ces ruines qui pour eux font déjà partie du hirbet Sôhar (1). Le véritable hirbet Sôhar ou rugm Sôhar est devant nous, à deux kilomètres environ. C’est une colline très peu prononcée au centre de laquelle se détache un petit monticule qui la signale d assez loin dans la plaine. Le sommet de la colline et les pentes sont couverts de nombreuses maisonnettes en ruine et d’ici l’on dirait un immense village abandonné (pi. LNV, 4).

Au delà des débris de construction au milieu desquels nous venons de passer, une faible dépression de terrain constitue un petit ouàdy, venant du sud, qui prend naissance aux abords de la colline de rugm Sôhar. Le long de cet ouàdy et au travers, on distingue des arasements de murs ou des lignes de pierres, destinés à former barrage et à conduire l’eau ou à la retenir, aux jours de pluie, dans des endroits ense-

(1) Dans Huber, Journal..., p. 3'i6, on lit : « A O1’ 9, reparti à Ouest. A O1* 30, arrivé aux mines Kherbat Souhar ». — Au lieu du mot mines il faut rétablir, sans aucun doute, ici et dans la carte de l’aller qui accompagne le volume, feuil. 8, le mot ruines. 11 s’agit en effet incontestablement des ruines dont nous venons de parler et il n’y a là aucune trace de mines pas plus que dans les environs. En venant de l’ouest, nous avons atteint cet endroit à 9U 4 et à 9'‘ 31 nous étions au rugm Sôhar. Il est à noter du reste que dans l’itinéraire du retour d’Huber, p. 353 et carte, feuil. 8, il n’est plus question de mines, mais simplement de ruines. La même faute typographique, mines pour ruines, est à signaler encore dans le Journal d’Huber, p. 404, « longé les mines du vieil ’Alà ». Dans la carte, feuil. 9, on a écrit tout à côté de « el-Ala », au nord, Mines. Celte indication ne peut se rapporter qu’aux ruines de ljereibeh.

EXCURSION DANS LE IIÀRRAII DE TEBOUK.

mencés. On a là, sans nul cloute, des traces d’anciennes cultures, identiques à celles qu’on pratique encore de nos jours, dans leNegeb palestinien et plus au sud, sur le plateau de Tih, dans les environs de Nahel.

Quelques minutes plus loin, un petit monticule, assez semblable aux tumuli funéraires signalés aux abords de Teima (p. 153 s.), frappe notre attention. On croit pouvoir distinguer au-dessus les débris d’une petite construction. A neuf heures vingt-quatre, nous passons à côté d’un second tertre au sommet duquel on voit cette fois clairement une assise de pierres. Il y a dans la plaine plusieurs autres monticules du même genre.

À neuf heures trente et une minutes, nous atteignons enfin la colline de Sôhar (fig. 52) et nous commençons à visiter en

détail les monuments qui la couronnent. Leur aspect rappelle singulièrement les nawâmis delà péninsule sinaïtique; un examen plus approfondi ne fera qu’accentuer cette impression.

La première maisonnette auprès de laquelle nous nous arrêtons (pl. LXVII, 1 et fig. 53), vers l’extrémité nord-ouest de la colline, est isolée et de forme arrondie, par derrière; sur le devant, les angles ont été aussi écornés. Elle mesure à l’intérieur lm,75 de long et 0m,90 de large, vers le centre. Les murs, conservés sur la hauteur de 1™,25, avaient une épaisseur moyenne de 0m,60. La porte, large de 0m,65 et haute de 0m,75, ouvrait à l’ouest; elle a encore son linteau avec une assise de pierres au-dessus. Le toit est effondré mais il est facile de se rendre compte de la manière dont il était conçu. Dès la quatrième assise, dans le bas, les pierres, à l’intérieur, chevauchant les unes sur les autres, se rapprochaient graduellement du centre et devaient se rejoindre à lm,50 environ au-dessus du sol. Une dernière dalle achevait alors de couvrir l’édifice (fig. 53, coupe A B) (1), La cons-

(1) Le haut de celte coupe est théorique; elle a été complétée d’après un petit monument situé dans le voisinage et qu'on trouvera dans la pl. XLVII, 2.

traction, à l’extérieur, devait se terminer aussi en rond. On a dans la pl. LXYIt, 2, à droite, une de ces cabanes parfaitement conservée, et recouverte de la manière indiquée.

La photographie (pl. LXVII, 1) donne une idée suffisante de l’appareil pour qu’il n’y ait pas lieu d’y insister. Ce sont des blocs à peine équarris, posés les uns sur les autres et égalisés avec de petites pierres. Les matériaux employés ne sont point du basalte, ainsi que le ferait supposer la description de Iluber (1), mais bien du grès, de ces grès noirâtres si fréquents

à 1 intérieur et aux abords du Harrah. Le sol est couvert par endroits de nombreux pavés naturels, faciles à déchausser, qui fournissent des dalles et des pierres toutes taillées (2).

Ce réduit, d’un mètre soixante-quinze de long sur un mèlre de large et un mètre cinquante de haut, pourrait à la rigueur avoir servi de retraite à un vivant. Néanmoins on conviendra sans difficulté qu’un homme y eût été fort peu à son aise. Un simple coup d’œil sur les constructions voisines fera écarter, même pour celle-ci, l'hypothèse d’une habitation et suggérera l’idée d’un tombeau.

Les monuments de rugm Sôhar sont isolés les uns des autres, comme celui que nous venons de décrire, ou bien réunis et accolés de manière à présenter un seul édifice à plusieurs compartiments. Disons d’abord un mot des premiers.

Il y en a un certain nombre d ovales ou d’arrondis à l’extérieur; la ma-

(1) Huber, Journal..., p 353.

(2) On peut voir dans la pl. XL VII, 1, à droite du monument, un de ces pavés. Dans la pl. XLVII,5, les pierres adhérentes au sol se confondent avec les débris d’un monument voisin entièrement détruit.

EXCURSION DANS LE HARRAH DE TEBOUK.

jorité affecte cependant la forme d’un rectangle plus ou moins régulier. Les uns et les autres mesurent en moyenne de 1 m , 3 0 à lm,75 sur le petit côté, et lm,50 à 2m,75 dans le sens de la longueur. Leur hauteur moyenne peut être évaluée à lm,50. Les intérieurs présentent certaines divergences. Souvent on aura une simple tombe, longue environ de l.m,70, large dc0ra,70 et haute de 0m,75. En voici une par exemple, celle du monument arrondi à l’extérieur, pl. LXVII, 2, qui mesure exactement lm,30 de long, 0m,65 de large et 0m,70 de haut; le dessus est couvert de dalles sur lesquelles on a accumulé des pierres. Certaines de ces tombes sont même beaucoup plus petites et suggéreraient l’idée que le monument a été bâti sur un mort déjà enterré; à moins qu’il ne s’agisse de sépultures d’enfants ou de simples monuments commémoratifs dans lesquels personne n’aurait jamais été déposé. Quelques fois le dedans sera très irrégulier; d’autres fois, au contraire, il offrira l’aspect d’une toute petite chambre assez symétrique. Ce dernier cas est plus rare.

Quelques-uns de ces édifices sortent un peu du cadre ordinaire et méritent une attention spéciale. Celui dont nous donnons une vue (pl. LXVII, 3) avec un plan et une coupe (fig. 54) présente certaines particularités. D’abord il semble avoir été à deux étages. Au-dessus des dalles qui recouvraient la tombe inférieure, on avait aménagé une sorte de sarcophage bâti, pouvant être utilisé comme sépulture. Curieuses sont aussi les dalles placées sur le haut des murs, et débordant de trente-cinq à quarante centimètres en manière de corniche; les deux choses se retrouvent encore dans un monument voisin et dans d’autres maisonnettes juxtaposées.

Les monuments à plusieurs cases (fig. 55 et pl. LXVII, 4, 5) sont à peu près aussi nombreux que les précédents; ils comprennent deux, trois, quatre, quelquefois môme jusqu’à cinq ou six compartiments. Presque toujours, chacun de ces compartiments a été construit à part. Contre une tombe primitive on est venu en appuyer une seconde, puis une troisième et ainsi de suite, utilisant comme quatrième mur une paroi de l’édifice déjà existant. Le cas est très rare où deux tombes sont liées et par consé-

niÀtïCA

Fig. — R l'gm Sôhar. Monument isolé, à deux étages.

quent ont été bâties en même temps. On pourrait en fournir cependant quelques exemples. La pl. LXVII, 5, en donne un. Dans le gToupe central, les deux tombes de droite, en arrière desquelles arrive un des explorateurs, font corps Lune avec l’autre, tandis que la troisième, à gauche, a été simplement accolée à la construction primitive; il en est de même pour les deux qui sont au second plan. Ces édifices ainsi réunis sont disposés le plus souvent dans le même sens et généralement la porte ouvre à 1 ouest. Néanmoins il ne manque pas d ensembles dans lesquels l’orientation

Fig. 55. — Rdôm Sôiiar. Monuments juxtaposés.

des tombes diffère de 1 une à l’autre et dont les ouvertures donnent un peu dans toutes les directions, au petit bonheur, semble-t-il (fig. 55).

Au lieu de nous attarder à décrire dans le menu détail un certain nombre de ces monuments, nous mettrons sous les yeux du lecteur le plan de quelques-uns, de type différent, avec deux ou trois vues générales. Cela suffira à donner une idée assez complète de l’ensemble.

fig. 55, /. Ces deux tombes produisent l’impression d’avoir été bâties en même temps. Nu la longueur de la plus grande, 3m,35, on pourrait peutêtre se demander si elle n’aurait pas renfermé une double sépulture. Mais on ne distingue qu’une porte, haute de 0m,82 et large de 0m,47, récemment murée, sans doute parce qu’on aura déposé là dedans les restes de quelque bédouin. L’intérieur de la petite pièce voisine est fort irrégulier.

La fig. 55, 2, représente un modèle assez commun dans le cas d’un groupement de trois tombes et au delà; la troisième est fréquemment allongée derrière les deux autres, quoiqu'il ne soit pas rare non plus d’avoir les trois placées de front, côte à côte (pl. LXVII, 5). Ici il y a entre la tombe postéîieure et celle du centre un trou de communication ménagé dans le bas

EXCURSION DANS LE HARRAH DE TEBOUIv.

du mur ; cela parait être une ouverture voulue et non point purement accidentelle (1).

Le monument suivant (pl. LXVII, 4 et fig. 56) est à rapprocher de celui que nous avons donné plus haut (pl. LXVII, 1 et fig. 54). C’est tout à fait le même genre, sauf que cette fois l’édifice est double. Mais on retrouve les deux tombes superposées avec les dalles qui débordent au-dessus des murs et les dimensions sont à peu près identiques (2). On pourrait se demander si l’étage supérieur a été utilisé comme sépulture, car dans ce

Fig. 36. — Rugm Sôhàr. Tombe double à deux étages.

cas cette espèce de sarcophage aurait dû être recouvert de grosses dalles juxtaposées dont on ne voit plus aucune trace. La tombe de droite est postérieure, ainsi qu’il est facile de s’en convaincre en jetant un simple coup d’œil sur la photographie.

Toutes ces petites constructions, simples ou accouplées, foisonnent vers l’extrémité sud de la colline. Chez quelques-unes, la porte est relativement élevée et peut atteindre près d’un mètre cinquante de haut. Cette particu-

(1) Deux lombes de Feirân creusées dans le rocher l’une à côté de l'autre présentent une petite communication analogue; R. B., 1907, p. 403, fig. 2, 2.

(2) A l’endroit où se trouvent ces deux monuments, il y en a plusieurs autres encore qui avaient jadis un étage. La plupart de ceux qu’on voit dans la pl. LXVII, 5, sont dans ce cas. Leur sommet devait être couronné aussi de petites dalles; on en distingue encore quelques-unes sur un des angles du monument principal, à gauche.

larité leur donne l’aspect de véritables cabanes. Dans cette même région, au bord d’une sorte d’esplanade dominant d’une dizaine de mètres la plaine qui s’étend à l’ouest, on remarque les débris de sept petites pyramides construites en pierres sèches et alignées assez régulièrement du nord au sud. Elles mesurent en moyenne 0m,50 sur les côtés et 0m,70 de haut, mais elles paraissent avoir été plus élevées. Quatre sont visibles dans la photographie (pl.LXYltl, 1). La vue de ces petits tas de pierres remet tout de suite en mémoire les nepheé nabatéens et les pyramides érigées aux abords ou au-dessus de nombreuses tombes de l’antiquité. Apparemment nous avons ici quelque chose de semblable malgré la grande divergence que présentent entre eux ces sortes de monuments. Cette différence du reste ne fait que répondre à celle des tombes elles-mêmes ; d’un côté, de splendides mausolées taillés dans le roc ou bâtis en bel appareil; de l'autre, de pauvres sépultures abritées par quatre misérables murs en pierres sèches. 11 est juste de noter aussi que, sur la colline de Sôhar, la rangée de petits piliers ne parait pas, au premier abord, être en relation directe avec une tombe particulière ni avec une série de tombes dont l’ensemble constituerait un monument bien déterminé. Au contraire, dans les tombes juives et nabatéennes où l’on a constaté des pyramides, celles-ci se trouvaient toujours dans une relation très étroite avec les sépultures et répondaient au nombre des personnes enterrées dans le monument.

Nous avons vainement cherché, au sommet du monticule central qui domine le hirbet Sôhar et a valu sans doute à l’endroit le nom de rugm Sôhar, les restes d'un édifice un peu plus important que ceux dont il vient d’être question. Nous ne pensons pas qu’il y ait eu sur ce point, ni tour, ni construction de ce genre. Les pierres qui y sont accumulées paraissent avoir appartenu à de simples tombes identiques à toutes celles des environs. La vallée assez importante qui passe à l'est de la colline doit correspondre au « sa'ib ’i* bj » d’IIuber (1). Il y a encore sur les

bords de cet ouâdy quelques tombes identiques à celles dont nous venons de parler. La plaine se poursuit au delà sur une longue étendue et est fermée au nord-est par le gebel Gawânim (*3!^) auquel fait suite, en allant vers le sud-est et à un second plan, le gebel Zufayier (2)

Avant de quitter ces lieux, jetons un dernier coup d’œil sur les monuments du rugm Sôhar. Ainsi que nous le disions en commençant, ils rappellent de suite à ceux qui les ont vus les nawâmis du Sinaï (3). Néanmoins,

(1) Huber, Journal..., p. 345.

(2) Dans Iluber, Journal..., p. 346, « G. Rànmâl » et « G. Dféiièr »

(3) I oui la signification du mol nawâinis et les différents genres de ces monuments à travers

EXCURSION DANS LE HARRAH DE TEBOUIv. 175

en les examinant d’un peu plus près, on ne tarde pas à constater aussi des divergences.

Au Sinaï, un très grand nombre de nawâmis, peut-être même la majorité, sont de véritables cabanes, rondes, ovales ou rectangulaires, mesurant, à l’intérieur, de 2m,50 à 3m,50 de diamètre, ou 2 à 3 mètres de large sur 3 à 5 mètres de long, avec une petite porte carrée de 0m,G0 de côté. A en juger d’après les dimensions, ces petits édifices auraient pu parfaitement servir de maisons, quoique plusieurs aient été utilisés certainement, à une époque, comme tombeaux. A côté de ces constructions on en trouve d’autres formant une suite de couloirs juxtaposés, larges de 0m,70 et profondes de 5 à 6 mètres, quelquefois à deux étages qui se croisent ou ouvrent dans le même sens. Une troisième catégorie, beaucoup plus simple, est constituée par de petites tombes bâties à fleur de terre en forme de sarcophage, isolées ou juxtaposées, à un ou à plusieurs étages, quelquefois avec une ouverture à une extrémité, murée plus tard.

Les constructions du rugm Sôhar tiennent de ces trois sortes de nawâmis sans en reproduire aucune exactement. Par leur extérieur surtout, elles ont beaucoup d’analogie avee les premiers; elles sont seulement plus petites et la forme arrondie ou ovale est plutôt chez elles une exception qu’une règle. L’intérieur présente parfois l’aspect d’une petite cabane ; mais le plus souvent il est si étroit qu'il ressemble à une simple sépulture à four des tombes juives, nabatéennes ou romaines. Au rugm Sôhar, tous les monuments que nous avons examinés avaient une porte et la forme de sarcophage bâti, si fréquente aux abords de l’oasis de Feirân , ne se retrouve ici qu’à l’étage supérieur dans le cas de tombes à un étage (1) (pl. LXVII, 3, 4). Nous avons signalé, chez ces dernières, des dalles posées à plat au sommet des murs et débordant comme une corniche. Il ne sera pas sans intérêt de constater le même genre d’ornementation sur la façade de l’un des principaux nawâmis de Feirân (2).

Le plus grand nombre des constructions du rugm Sôhar ont la porte à l’ouest. Il ne manque pas cependant d’exceptions, surtout quand il s’agit de monuments juxtaposés (3). Quelques-uns ouvrent au sud, à l’est, au

la Péninsule Sinaïtique, voir, R. B., juillet 1907, p. 398 ss., « Monuments funéraires de la Péninsule Sinaltique ». Cf. aussi Ordnance Survey of ihe péninsule of Sinaï, p. 194.

(1) Par contre, on a dans les deux endroits nombre de monuments juxtaposés un peu dans tous les sens.

(2) Cf. RB., 1907, p. 404.

(3) La remarque d’IIuber, Journal. .., p. 354, n’est pas tout à fait exacte : « La majorité des tombes ont la porte ouverte à l’ouest; il n’y a d’exception que pour celles qui ont été élevées subséquemment à côté d’une tombe... La porte est alors ouverte an Sud ». Lapl. LXVII, 1, donne

nord-ouest ou au nord-est, mais très rarement au nord. Nous ne pouvons même pas affirmer qu’il existe en réalité une seule porte tournée dans cette dernière direction ; en tout cas, nous n’en avons noté aucune.

Resterait à déterminer quelle population a bâti ces tombeaux et à quelle époque. Iluber les attribuait aux Nabatéens (1); la différence par trop considérable qui existe entre ce genre de sépultures et les tombes nabatéennes, même les plus simples, de Pétra ou de ljégrâ rend une pareille attribution assez douteuse. On songerait plus volontiers à quelqu’une des tribus nomades qui occupèrent jadis ces contrées, bien avant l'invasion de l’Islam. Seules des fouilles méthodiques, exécutées sur une vaste échelle, pourraient fournir là-dessus des données plus précises et nous dire approximativement l’âge de ces tombes.

A une heure quarante-cinq minutes, nous quittons Rugm Sôhar pour gagner Qasr Tamrah [tj-d j^3). Au bout de huit minutes de marche, nous passons à côlé d un pli de terrain sur lequel on distingue plusieurs tombes ruinées. Au sud-ouest, çà et là dans la plaine, la moindre éminence est surmontée presque toujours d’un tumulus ou de restes de maisonnettes identiques à celles que nous venons de visiter.

A une heure cinquante-sept, nous notons au bord du chemin quelques traces de sépultures avec deux enceintes rondes (pl. LXVIII, 2), précédées de trois gros blocs fichés en terre. Arrêt, six minutes.

A deux heures dix, nous avons à cinq cents mètres, à droite, quelques ruines dans le genre de celles que nous avons traversées ce matin à neuf heures quatre. Nous laissons à gauche, tout près, une maisonnette jadis couverte en entier par une énorme dalle très peu épaisse.

Devant nous, à quinze cents mètres, surgissent de derrière un pli de terrain un Arahe à chameau et deux autres à pied, conduisant un âne avec quelques moutons. La vue de notre caravane les saisit d’épouvante et leur fait croire à un gazou. Le premier s’enfuit de toute la vitesse de sa monture malgré les signes désespérés du guide qui tâche de le rassurer. Les autres nous attendent patiemment, mais ce n’est qu’après avoir reconnu Sâlem et avoir bien constaté à qui ils ont affaire qu’ils se décident à aller chercher sous une grosse pierre leur maigre bourse cachée à la première alerte. Ce sont de pauvres 'Atâwneh qui vont vendre à Tebouk un peu de beurre et trois agneaux. Nous perdons dix minutes à leur demander, sur leur campement dans le Harrah, des indications qu’ils nous

une tombe isolée ouvrant à l'est; une des tombes de la lig. 65, i ouvre au nord-est; dans la fig. 55, 2, on en a une autre dont la porte actuellement ruinée devait être à l’est.

(1) IIuber, Journal..., p. 353.

EXCURSION DANS LE HARRAH DE TEBOUK. 177

donnent aussi vagues que possible, peu désireux sans doute d’envoyer à leurs frères de pareils hôtes pour la nuit prochaine.

Nous cheminons à travers un terrain très stérile et inégal , coupé par une foule de sinuosités, sortes de petits ouâdys prenant naissance tout près, à gauche, au milieu des collines qui terminent la plaine au sud. La première ligne de montagnes de ce côté est appelée es-Saleitiyât (^Lkldî). Un peu en arrière, un sommet plus élevé porte le nom de gebel 'A s fur ah

A deux heures trente-quatre minutes, nous passons tout près d’un petit

meXrej

Fig. 57. — Qasr Tamrah. Plan par terre et coupe.

monument dont les parois sont formées par deux énormes blocs qui lui donnent l'aspect d’un dolmen. Sur notre gauche, à deux kilomètres environ, on distingue toujours quelques maisonnettes au sommet des collines. Nous marchons droit sur le gebel 'Useirah qui termine à,

l’ouest la chaîne des Saleitiyât.

A quatre heures cinq minutes, un rugm ou un tas de pierres au bord du chemin marque sans doute l’emplacement d’une dernière tombe. Vingt, minutes plus loin, nous contournons l’extrémité du gebel 'Useirah au pied duquel un grand rocher détaché porte quelques wasems avec des dessins, mais pas de graffîtes.

A quatre heures trente-huit minutes, nous franchissons un petit col et devant nous apparaît une plaine bien unie, large de plusieurs kilomètres, allant rejoindre vers le nord la grande plaine de Tebouk. On aperçoit sur une colline, au sud, au bord de la plaine, le qasr Tamrah auprès duquel nous mettons pied à terre à cinq heures sept minutes.

Qasr Tamrah (pl. LXVIII, 3 et fîg. 57)ne représente point le poste fortifié

MISSION EN A RARIE, — H.

ni les ruines imposantes d’un château dont ce nom pourrait évoquer le souvenir (1). C’est une construction carrée, de 4ra,88 de côté, à l’extérieur, faite avec de grosses pierres plus ou moins bien équarries, maçonnées avec de la boue et égalisées avec de petits cailloux (2). Les murs bien qu’épais de 0m,90, du moins sur le devant, c mmencent à se désagréger et ne sont plus d’aplomb ainsi qu’il est facile de le remarquer dans la vue d'ensemble. Sur la face nord-est, à lm,05 de terre, s’ouvre une fenêtre, haute de 0m,86 et large à l’extérieur de 0m,60 et à l’intérieur de 0m,97, donnant accès dans le monument. Il n’y a point d’autre issue, mais seulement un petit trou dans le haut du mur, vers l’angle nord-ouest. Notre curiosité l’emporte sur les remontrances du guide qui nous exhorte à ne pas pénétrer dans le quasr, de crainte d’éveiller le gros chien noir, gardien de ce lieu, qui en a fait sa demeure et y est endormi. Nous entrons par la fenêtre et nous nous trouvons dans un petit appartement de 3m, 15 sur 3m,05, en moyenne, au centre duquel est placé un pilier à peu près carré de 0m,95 de côté, destiné à supporter le toit. Celui-ci est formé par des dalles appuyant sur le pilier central et sur le mur, dont l’assise supérieure déborde un peu à l'intérieur. L’agencement de ces dalles est représenté dans la figure 194. Elles sont recouvertes par-dessus d’une épaisse couche de terre battue. La hauteur intérieure de la chambre est de 2m,18. On n’aperçoit rien de particulier sur les parois des murs ni sur le sol.

En avant de cette construction, à une trentaine de mètres, dans la direction nord-est, se trouve une enceinte rectangulaire formée par des pierres posées à plat sur le sol et mesurant 12m,60 X 6m,30; les petits côtés sont au nord-est et au sud-ouest. Cette enceinte est précédée d’une autre beaucoup plus petite assez semblable à une tombe arabe. A quelques pas de là, au sud, sur le bord de la plaine, il y a encore une dizaine d’enceintes rondes, de sept à huit mètres de diamètre, formées par des pierres fichées en terre.

Il est difficile de dire ce que représente le qasr Tamrah. Nos guides n’en savent rien ou feignent de l’ignorer; ils parlent seulement de la légende du chien mentionnée plus haut. La forme et les dimensions du monument ne nous apprennent pas grand’cliose non plus. On ne peut

(1) On sait que qasr. (j~zô) signifie généralement château; nous avons cependant noté ailleurs (I, p. 66, note 1) qu’en Arabie ce mot désignait une construction quelconque. — Tamrah rappellerait assez bien phonétiquement Oxp.*pa, poste byzantin dans le sud de la Palestine (HH., 1906, p. 431), mais il est inutile de noter que ce poste n'a rien de commun avec notre qasr Tamrah.

(2) Le banc de pierre sur lequel est campé le château a dû fournir les matériaux de construction.

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