‹ Mission archéologique en Arabie (volume 2)Chapitre 12 sur 156 · EXCURSION DANS LE HARRAH DE TE B O UK · texte numérisé non relu

EXCURSION DANS LE HARRAH DE TE B O UK

plaine, un monticule isolé semble formé avec les dépôts d’une forge.

A neuf heures quarante minutes, nous avons atteint l’extrémité de la plaine et nous nous avançons dans un ouâdy entre deux montagnes noires. Au bout de dix minutes nous découvrons à droite du chemin quelques graffîtes tamoudéens (n° 608 ss.) ; quatre minutes plus loin, il y a sur notre gauche des dessins et des marques de tribus. A un demi-kilomètre environ, plus au sud, un grand rocher au bord du chemin, à droite, porte plusieurs inscriptions tamoudéennes (nos 615 ss.); il y en a encore quelques autres un peu plus loin. Nous relevons clans ces parages deux graffites nabatéens (nos 373 s.) et un nom grec (n° 20). Les graffites tamoudéens sont gravés d’ordinaire assez légèrement. Leur alphabet est sensiblement différent de celui des graffites tamoudéens copiés sur la route de Teima et tend à se rapprocher du safaïtique.

Nous repartons à une heure sept minutes. Peu à peu l’ouâdy s’élargit et se transforme en une modeste plaine cToù émergent quelques collines en arrière desquelles se poursuit la double ligne de montagnes aux couleurs sombres. Bientôt nous nous engageons au milieu de ces collines et nous aboutissons, à une heure trente, sur un plateau insignifiant et on ne peut plus désolé. Vingt minutes plus loin, le sentier descend dans une nouvelle plaine aussi triste que les précédentes. Le sol est toujours couvert de pierres calcinées et l’horizon fermé par des montagnes noires. Les branches de l’ouâdv Lebid, coupées à une heure cinquante-sept et à deux heures six, rompent un instant la monotonie de ce paysage lugubre. Un petit campement installé en ces lieux a pris la fuite à notre approche et est allé chercher dans quelque gorge voisine un refuge contre le prétendu gazou.

A deux heures trente, nous coupons l’ouàdy Abon-Ihreitah ÿ}) qui

descend des montagnes du même nom, à gauche. Derrière les sommets de droite passe le grand ouâdy Qanâ (bâ).

A deux heures quarante et une minutes, un rugm au bord du chemin marque l’emplacement d’une sépulture ou le lieu d’un assassinat. Un kilomètre plus loin, nous notons quelques tombes bédouines dont une porte une épitaphe moderne. Elles sont situées à l'entrée d’une nouvelle plaine, large de deux kilomètres tout au plus. A l’extrémité occidentale passe l’ouâdy Qanâ et sur le bord oriental une vallée secondaire appelée el-Hawwy (^J^l); vers le centre, un sommet isolé parait surmonté d’un château tombé en ruines à la suite d’un violent incendie.

Nous rencontrons dans cette solitude un Arabe promenant quelques chameaux en quête d’une maigre nourriture. Il répond avec méfiance ù

nos questions et nous engage à aller dans louâdy Qanâ où nous trouverons, dit-il, de l’herbe pour nos montures. On en conclut qu'il doit y avoir un campement dans la direction opposée et, après avoir perdu dix minutes, nous nous engageons à travers l’ouâdy el-Hawwy. La marche est lente et pénible au milieu des roches éboulées. A trois heures quarante-cinq, nous sortons de la plaine par un défilé au fond duquel poussent des retems et quelques tallias. Nous ne tardons pas à découvrir cachées dans la vallée, en amont, trois ou quatre misérables tentes (pl. LXIX, 1). C’est le campement que nous cherchions. Nous l’atteignons à quatre heures dix-huit minutes.

Nos hôtes sont des Soleimât (^LL), petit clan des 'Atâwneh. Leur installation tout à fait pauvre trahit une grande misère, et l’on comprend facilement en les voyant que le berger, rencontré plus haut, ait essayé d’épargner aux siens les frais de l’hospitalité. Ils n’ont qu’un petit nombre de chameaux avec quelques troupeaux de chèvres et de moutons. Les femmes à demi voilées portent le hazâm ou grand anneau passé dans le nez,

qui loin d’ajouter à leur beauté achève de les déformer. Lin petit enfant nu caressant un agneau, fournirait à un artiste une admirable pose pour un tableau de saint Jean-Baptiste.

Nous déposons les bagages en plein air, personne ne pouvant nous offrir un abri; le cheikh vient quand même préparer auprès de nous la tasse de café traditionnelle. Nos gens sont un peu déconcertés, car ils attendaient le mouton pour souper. Ils se l’étaient promis pendant tout le jour, et c’est en somme, la gourmandise qui les avait poussés à la recherche des Arabes. Aussi on ne fait pas grand honneur au plat dit mugallaleh (ïlLr-*) qu’on apporte vers les neuf heures et qui se compose de galettes de farine d’orge mal cuites, broyées et arrosées ensuite avec un peu de leben et de beurre.

Mardi 6 avril. — A six heures vingt-cinq, nous reprenons le chemin par lequel nous sommes venus hier au soir. Bientôt, inclinant sensiblement vers le sud, nous rattrapons un sentier frayé à travers un sol rocailleux, envahi par des pierres noires qui ont roulé de la montagne, ou couvert d’énormes dalles de grès rouges; à sept heures dix, nous débouchons par un petit col dans l’ouâdy Qanâ. La vallée peut avoir à cet endroit cinq cents mètres de large; nous la remontons en suivant de près le bord oriental.

A sept heures treize minutes, un grand rocher avec quelques graffîtes tamoudéens et arabes nous arrête pendant onze minutes.

A sept heures quarante minutes, la vallée se divise en deux grandes

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branches aussi importantes l’une que l’autre. Celle que nous laissons à gauche porte le nom d’ouâdy ed-Daham (*»^!). Ces ouâdys n’ont nullement la physionomie des vallées suivies ou coupées le long du derb el- Hagg. Tandis que dans ces dernières le lit est sablonneux et parfois assez vert, ici nous n’avons qu’un fond rocailleux, rempli de pierres basaltiques entre lesquelles poussent quelques rares herbes ou un pied de l’etem.

A huit heures dix, nous passons auprès d’un rugm non loin duquel un gros bloc porte un gx*affite tamoudéen. üeux minutes plus loin, débouche, du sud-est, l’ouâdy Retàmah ) à peu près aussi lai’ge que l’ouâdy Qanâ. Devant nous, un bouquet de verdure sur le flanc oriental de la montagne marque le site des puits de Qanâ.

A huit heures vingt, nous notons, à l’est du chemin, sur le bord de la vallée, quelques débris d’enceintes formées avec de petits murs entièrement écroulés de nos jours. C’étaient sans doute de simples parcs à bestiaux. Encore un quart d’heui’e de marche et nous mettons pied à tei’re aux sources de Qanâ.

Nous ne sommes pas peu surpris de trouver en arrivant le chef des gendarmes de Tebouk. Cette visite inattendue ne pi’ésage rien de bon. L’officier nous tend une longue dépêche signée du waly de Damas et l’édigée, d’après le contenu, de concert avec le consul français. On nous mande encore une fois de ne pas nous mettre en route et d’attendre à Tebouk un envoyé parti de Damas qui doit tout arranger pour notre voyage. Malgré ce qu’a d’invraisemblable le contenu de cette dépêche, il y a cependant des raisons sérieuses de la croire authentique. En tout cas, qu'elle le soit ou non, maintenant le bruit est répandu parmi les Arabes que si nous continuons à marcher, ce sera contre les ordres du gouvernement français et du gouvernement ottoman. Cela nous met dans une position fort critique; c’est comme si on venait dire aux Bédouins que désormais nous serons à leur merci. Or dans les circonstances actuelles il nous est impossible d’accepter une pareille situation. Les deux soldats qu’on nous retire ne nous inspiraient qu’une confiance fort limitée, surtout l’un d’entre eux; néanmoins ils nous couvraient d’une certaine protection morale. Notre rafiq Salem n’est qu’un jeune homme et manque d’autorité au milieu de clans 'Atàwneh différents du sien; nous ne pouvons guère plus compter que sur le dévouement et la valeur personnelle de notre bédouin de Mâdabà qui pour comble de malheur se foule un poignet en tombant de chameau. Notice excursion jusqu’à la mer Rouge est plus que compromise, elle devient absolument impossible. Nous sommes même obligés de renoncer à aller jusqu’à Rûafah situé à dix ou douze heures d’ici et où devaient venir

nous chercher les gens d’Àbou Deqeiq pour nous conduire à Mweileh et à Mogârat So'ayb (

Qanâ est un point célèbre dans le Harrah de Tebouk ; il mérite sa réputation à cause de 1 abondance et de la bonne qualité de ses eaux. Sur le flanc d une montagne noire (pl. LXIX, 3), dominant tout au plus d’une centaine de mètres une large vallée qui s’allonge au pied, à l’ouest, il y a une dizaine de puits peu espacés les uns des autres. Ces puits ne sont naturellement que de simples trous, de deux à trois mètres de profondeur, avec des parois mal bâties. Auprès, quelques pierres disposées en rond et cimentées avec de la boue forment des abreuvoirs autour desquels se pressent de nombreux troupeaux de chèvres et de chameaux (pl. LXIX, 2). La nappe d eau est à vingt mètres environ au-dessus du fond de la vallée. Cela permettrait de créer des plantations et des jardins faciles à arroser. Ces jardins ont dû même exister autrefois, ainsi que le prouvent les restes des nombreux enclos étagés entre les sources et la vallée, mais il y a longtemps qu on a abandonné ces cultures. Aujourd’hui une quinzaine de figuiers sauvages, répartis sur une longueur d’un demi-kilomètre, révèlent seuls au voyageur la présence d’une source dans la région. A cela près, le sommet de Qanâ est aussi désolé et aussi stérile que tous ceux des environs. Les vues reproduites pl. LXIX, 3, 4, peuvent donner au lecteur une idée de 1 aspect de ces montagnes. On ne trouve point ici les roches de grès qui constituent les massifs des abords de Médâin-Sâleh et d’el-'Ela. Ces pentes des montagnes du I.Iarrah, à l’ouest et au sud-ouest de Tebouk, présentent à peu près partout une coulée de pierres noires, gréseuses ou basaltiques (1), détachées d’un banc rocheux plus ou moins épais, tout fendillé et en train de se désagréger, qui couronne les sommets. Parfois une ou deux couches identiques à celle du haut apparaissent aussi sur le flanc de la montagne (pl. LXIX, 3, 4).

Nous discutons encore pendant quelque temps avec le sous-officier du qala ah. Il refuse obstinément de nous suivre, car cela retarderait sa rentrée de trois jours. Les bédouins de l’endroit offrent alors de nous conduire ; mais leur mine est peu rassurante (pl. LXX, 1). L’un d’entre eux porte sur ses guenilles une vesle qu’il n’a sûrement pas été acheter à la Belle Jardinière. Tout à l’heure ils ont cherché querelle à Sàlem et l’ont môme menacé de lui faire un mauvais parti parce qu’il nous avait conduits

(1) Les blocs éboulés, aux abords des puits de Qanâ, sont du basalte dont l’écorce est très friable. Cela explique sans doute l’absence des graflîtes dans un endroit qui dut être très fréquenté de tout temps. Dans les autres parties du Harrah que nous avons pu visiter, les grès abondent beaucoup plus que le basalte.

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sur leur territoire (1). Ce serait donc insensé de se fier maintenant à eux. Il faut se résoudre malgré tout à rebrousser chemin, quittes à recommencer l’excursion par une autre voie si nous pouvons réussir à nous échapper encore une autre fois. Hélas! nous ne devions pas tarder à nous rendre compte que nous étions victimes des agissements perfides de certains individus auxquels leur position et leur devoir aurait dù dicter une tout autre ligne de conduite.

A midi quarante minutes, nous quittons Qanâ et reprenons l’ouâdy par lequel nous sommes arrivés ce matin. A une heure quarante-cinq, nous copions un graffite sur la rive gauche et un quart d’heure plus bas nous perdons trois minutes à examiner plusieurs gros blocs qui portent quelques grossiers dessins avec des wâsems, mais pas d’inscriptions. A deux heures dix-sept minutes, nous découvrons quelques mauvais graffites et nous nous mettons à leur faire la chasse dans toutes les directions jusqu’au débouché de l’ouàdy dans la dernière plaine traversée hier au soir et au nord de laquelle nous allons camper.

Mercredi 7 avril. ■ — Nous suivons toujours l’ouâdy Qanâ. Le paysage diffère peu de celui des jours précédents, aussi nous nous abstiendrons de décrire notre marche par le menu détail. Nous relevons en cours de route quelques mauvais graffites tamoudéens localisés sur la carte; ils sont assez nombreux au Hcsem Abou-Tebeiq (tam. nos 703-754). A cet endroit, la vallée décrit un coude brusque sur la droite et devient très étranglée. Les inscriptions sont à l’entrée de ce défilé, au nord-est, sur la paroi de la montagne et sur un gros bloc détaché de longue date.

Nous longeons encore la vallée pendant une bonne demi-heure. A onze heures trente-deux minutes, nous la quittons pour nous engager à travers de petites collines de sables et de grès qui bordent à l’ouest une plaine de deux à trois kilomètres de large sur sept à huit de long ; elle est appelée Harqah Cette plaine dans laquelle se détachent plusieurs mame¬

lons marque, on peut dire, l’entrée du Harrah. A son extrémité nordouest, le sol est sablonneux, mais vers le sud-est, elle est couverte de pierres basaltiques.

A douze heures vingt-six minutes, nous sortons pour toujours du milieu

1) Os bédouins appartiennent à un clan des 'Atâwneh différent de celui de Sâlera ; mais comme notre guide est de la famille du cheikh Harb, le grand cheikh de tous les 'Atâwneh, il peut nous conduire sur tout leur territoire sans distinction de clans; en somme c’est une mauvaise querelle qu’on lui cherchait. Sâlem, fort de son droit, a répondu fièrement aux attaques dirigées contre lui et a finalement imposé silence à ses adversaires.

des montagnes et marchons désormais droit sur Tebouk; devant nous, une large traînée de hautes herbes desséchées, avec quelques arbres, marque le lit de l’ouâdy el-Baqqàr. A mi-chemin entre cette vallée et la source d’er-Râïs, sur plusieurs gros rochers éboulés, nous copions en passant sept graffites tamoudéens (nos 755-761) et quatre noms propres nabatéens (nos 378-381).

A er-Râïs (I, p. GG) on a développé les cultures auprès de la source la plus méridionale. Au milieu d’un grand jardin, entouré d’un mur en briques séchées au soleil, Mutlaq, un des cheikhs des 'Afûwneh, a fait construire une maison ou qasr dans le genre des habitations de Teima (pl. LXX, 2). Ce sont du reste des gens de cette dernière localité qui font valoir le terrain à moitié profit. Cheikh Harb n’a pas encore achevé de faire déblayer la seconde source.

Nous quittons er-Râïs à cinq heures douze et à six heures vingt-cinq nous pénétrons dans l’oasis de Tebouk.

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