‹ Mission archéologique en Arabie (volume 2)Chapitre 133 sur 156 · FAMILLE · texte numérisé non relu

FAMILLE

§ E Ea tribu arabe dks fuoarâ

Les Fuqarâ forment aujourd’hui un groupement distinct et homogène parmi les nomades de l’Arabie du Nord. Officiellement, ils sont désignés sur les registres du Gouvernement sous le nom de 'aUret cil- Faq h, la tribu du Faqîr ; chez eux et parmi leurs voisins ils sont connus sous la dénomination de 'Orbân al-Faqîr (1), les Arabes du Faqîr, les Arabes qui appartiennent au Faqîr (2), qui le suivent. Ces 'Orbân sont groupés autour d’un cheikh, nommé en ce moment Mutlaq, qui étend son autorité sur la tribu entière. Celle-ci est divisée en neuf hamâ'il ou clans

dont voici les noms : as-Sufeiqah, al-Hamdân, al-Genâ at, al-Megâsib, az-Zuârhah, ar-Reseidah, al-ITegûr, as-Seqârah, al-Gamàblah. La hamûleh se divise en ahel , famille. On dit la famille d’un tel, ou mieux encore : un tel et sa famille.

L’ancien mot batn, pour désigner la tribu n’est pas connu, mais on emploie le mot fahid, pluriel afhàul (Ai* pl. AiM) pour indiquer les sub-

(1) Faqîr, signifie « pauvre »; il est le singulier de Fuqarâ.

(2) Le mot qawm ^a est employé dans le sens de 'orbân, chez les nomades.

COUTUMES DE LA TRIBU ARABE DES FUQARÂ

divisions. Il est difficile de bien définir l’essence et la composition de ces afhâd; tout reste llou et indécis dans l’esprit du bédouin. Cependant, ces intelligences incultes ont essayé de se créer une histoire ou tout au moins de recueillir leurs traditions. Et ce n’est pas sans une certaine satisfaction que notre interlocuteur Qoftân nous déclinait sa généalogie (1) dans les termes suivants :

Qoftân est fils de Ilalaf, fils de ’Ütmân, fils de Rumayiah, fils de Mubârik, fils de Habîr, fils de Sâleh, fils de 'Amdân, fils de Sufeiqah, fils de Râsid, fils de Humaygil, fils de I.Iagâg, fils de Munabbeh, fils de Wahab, fils de Muslim, fils de 'Annâz, fils de Wâ’il, fils d’Adam.

Ainsi, d'après ce comput, les Fuqarâ se croient à la 18e génération depuis le premier ancêtre de l’humanité.

Râsid eben Humaygil serait le premier faqîr et aurait fondé la tribu des Fuqarâ. Mais une autre tradition rapporte que les Fuqarâ, les Uld 'Aly et les Reni-Sa'alan ont pour ancêtre commun Muslim fils de 'Annâz. Car Muslim eut trois enfants qui furent chacun fondateur d’une tribu : Munabbeh, ancêtre des Fuqarâ, 'Aly ancêtre des Uld 'Aly (2), Gelàs ancêtre des Beni-Sa'alan (3).

Le tombeau de l’ancêtre Râsid (4) est à Médâin-Sâleh. On le montrait proche du château ; mais la construction de la voie ferrée l’aurait recouvert. En fait, on ne connaissait pas parfaitement sa position. Cependant son souvenir paraît avoir été assez vivace parmi les membres de la tribu, et chaque fois, qu’après une assez longue absence, les Fuqarâ reviennent au Heger, ils offrent un sacrifice en l’honneur de l’ancêtre. En immolant la victime, ils disent : « O Allah, voici la victime pour Râsid et pour tous

(1) Aucune tribu ne se glorifie, dans la région, d’avoir une femme pour ancêtre.

(2) Les Uld 'Aly sont appelés aussi Leida.

(3) D’après cette généalogie, les Fuqarâ appartiennent à la grande famille des 'Anezeh qui se glorifient d’avoir 'Annâz pour ancêtre. Aux 'Anezeh appartiennent aussi les Uld 'Aly qui reconnaissent pour cheikh Farliân. Cette tribu compte plusieurs clans, 'asâ'ir ou liamâ'il : on nous cite les suivants : Al-IIamâmdah, as-Sened, al-Mereigân, ar-Rikâb, al- 'Oteifât, ad- Derngân, al-Ilâled, al-Meseitah, at-Tûalhah. Us confinent aux Fuqarâ vers le sud et le sudest. A l’ouest, les Fuqarâ sont limités par une autre tribu, les Bély, qui ont pour chef Soleiman er-Refâdeh. On nous a nommé leurs principales subdivisions, 'asâ'ir : les Abou Sâmah, al- Fûâdlah, as-Sahmah, al-VVâlisah, al-'Aradât, az-Zebbâlah, al-Ferei'àt, ar-Rumâs, al-Ma'àzlah. Au nord-ouest et au nord, les Fuqarâ se heurtent aux 'Atàwneh, soumis au cheikh Harb (1). Parmi les principales divisions, on compte : al-Mezâidah, al-'Eqeilât, al-Hamâ’isah, as-Semâlah, as-Sa'idâniin, ar-Rubeilàt, as-Soleimàt. Au nord-est, ils sont limitrophes des Ilaweitât, des Saràrât, des Beni-Saher ; à l est, des Sâmmâr.

(4) D’après une tradition, Râsid aurait laissé quatre enfants : Safaq, Géma', Zéra' et dasibah.

(1) Rarb est mort ù Ma’ân, au mois de mars 1913.

TIUBU ET FAMILLE

nos morts ». Le sang est répandu à terre et la chair préparée surplace, est distribuée aux pauvres et aux assistants. Râsid fut vraiment faqîr (1), c’est-à-dire un saint en rapport constant avec Allah. Il avait le pouvoir de guérir les maladies par le simple attouchement de scs mains. Les descendants de Râsid s’appelèrent Fuqarâ, mais ne possédèrent pas comme leur ancêtre le don des miracles. « Allah ne l’a pas voulu ». Le nom de l’ancêtre, Râsid, est donné sans répugnance aucune aux membres de la tribu; notre interlocuteur en connaît cinq ou six qui le portent actuellement. Mais les Fuqarâ, dans les circonstances difficiles, à la guerre par exemple ou à la razzia, n’invoquent pas le secours de Râsid, leur ancêtre, à la manière des Beni-Sâher ou des Haweitât (2).

L’ancêtre des Fuqarâ aurait habité d’abord àHédiyeh, au sud d'el-'Ela; car à ce moment-là, nous assure-t-on, la région de Médâin-Sâleh était occupée par d’autres Arabes. D'après la tradition, les premiers habitants s’appelaient Zafîr ils vinrent du sud et s’établirent au I.Iéger.

Mais ils ne purent résister à l’attaque des Beni-Ilélâl qui les chassèrent et les obligèrent à fuir vers 1 Trâq où leurs descendants vivent encore, diton, sous la domination d’Eben Sûeit. Les Beni-Ilélâl furent heureux à Medàin-Sâleh jusqu’au jour où une famine cruelle décima les hommes et fit périr les troupeaux. Devant cette calamité, le fameux Abou Zeid monta sa jument et se dirigea vers l’ouest. Dans sa marche rapide, il atteignit Tunis où il fut frappé de la fertilité des campagnes. En toute hâte il revint vers sa tribu et dit à ses Arabes : « A Tunis régnent l’abondance et le bonheur. Si vous pouvez vaincre les habitants, tout le pays vous appartiendra ; si vous ne pouvez remporter la victoire, vous habiterez avec les indigènes; ils vous recevront ». Les Arabes répondirent : « Le pays où nous sommes fait périr nos femmes, nos enfants et notre bétail; nous voulons le quitter pour marcher sous ta conduite ». Ils partirent et s’emparèrent de Tunis où ils s établirent. Ils ont laissé en Arabie un grand renom de sagesse et de bravoure (3). Aux Beni-Hélâl succédèrent les Beni-Saher qui restèrent dans la région jusqu’au jour où ils purent s'emparer des terres qu’ils occupent aujourd’hui.

Les Sarârât qui avaient remplacé les Beni-Saher furent chassés par les

(1) Sur !e pouvoir du faqîr, v. Coutumes des Arabes, p. 385 ss.

(2) Sur cette pratique, v. Coutumes des Arabes , p. 313, ss.

(3) La curiosité des Fuqarâ fut vivement piquée lorsqu’ils apprirent que nous avions voyagé avec des arabes de Tunis : « Est-ce vrai, nous demandèrent-ils, qu'ils sont plus grands que tous les autres hommes, et que les plus petits d’entre eux ont deux mètres de haut? »

COUTUMES DE LA TRIRU ARARE DES FUQARÀ

Fuqarâ qui sont les maîtres du Iïeger (1). On pourrait dire que c'est leur centre d’opération bien qu'il soit à une des extrémités de leur territoire. Les limites de ce territoire sont, d’après leurs indications : au nord, TIesem Sanac entre Dàr cl-IIamrâ et Moazzam ; à l’est, Teima ; au sud, Kheibar et à l’ouest, le Harrah. Dans sa plus longue étendue, il peut avoir sept ou huit jours de marche. C’est un champ relativement restreint pour les migrations continuelles d’une tribu nomade. Mais les Fuqarâ ne sont pas très nombreux ; leurs tentes s’élèveraient au chiffre de 120. A supposer une moyenne de quatre à cinq personnes par maison, on arriverait à un total de cinq à six cents âmes pour la tribu entière. Plusieurs Fuqarâ nous affirment cependant qu’ils dépassent un millier de personnes. Celte assertion choque visiblement notre interlocuteur ordinaire, Qoftan, qui clôt la discussion par la formule si connue : « Ilm ind Allah , Allah connaît la vérité ».

Malgré leur nombre, petit en soi, et presque insignifiant comparé à celui des puissantes tribus environnantes, les Fuqarâ occupent un rang parmi les nomades et jouissent d'une certaine réputation de bravoure. Par caractère, ils sont portés plus que leurs voisins, à la maraude et au pillage, et ils exécutent une razzia avec une rapidité et une hardiesse qui les rendent redoutables. Ce courage lui-même est admirablement servi par la nature du terrain qu'ils habitent. Car les environs de Médâin-Sâleh renferment des cachettes introuvables, de vrais repaires de brigands où aucun ennemi n’oserait se hasarder sans s’exposer à un désastre certain. Notre guide, Mohammed, nous le faisait remarquer avec un air de satisfaction pendant notre voyagea leima. En traversant les gorges profondes qui environnent el-Heger, il nous disait : « Ici nous sommes à l’abri de nos ennemis ; ici nous ne craignons même pas les armées du Sultan ». Notre brave Mohammed exagérait cependant; car, en ces dédales effrayants de gorges profondes et de vallées qui s cntre-croisont, on ne rencontre ni assez de pâturages pour les troupeaux ni suffisamment d’eau pour les hommes et le bétail, et nous lui rappelions que la faim fait sortir le loup du bois.

La vérité de cet adage sautait aux yeux au moment de notre présence parmi les Fuqarâ. Une longue sécheresse avait détruit les touffes d’herbe et même les buissons qui croissent au fond des vallées, cl nulle part les chameaux ne trouvaient une nourriture suffisante. Les réservoirs naturels, creusés dans le rocher, qui conservent l’eau de pluie, étaient à sec depuis

(1) D’après la tradition actuelle, les différentes tribus qui ont vécu à Médâin-Sâleh, sont venues du Sud. Ces souvenirs locaux paraissent conformes à l'histoire.

TRIBU ET FAMILLE

longtemps. La tribu entière était dans l’anxiété; le cheikh Mutlaq cherchait des pâturages au loin. Déjà un de ses petits-fils, Sahab, avait émigré à six jours à l’est de Teima chez les 'Anezeh, pour donner à ses chameaux une nourriture nécessaire. Pour les Fuqarâ comme pour les autres tribus, la question des pâturages (1) est de la plus grande importance. Ils ont de nombreux chameaux ; ils élèvent aussi du petit bétail : moutons et chèvres. Le haut plateau qui s’étend entre Médâin-Sâleh et Teima n’est pas dépourvu de terrains herbeux, de plaines et de bas-fonds où le gazon croît avec une certaine abondance. Môme dans la vallée profonde qui s’étend entre Médâin-Sâleh et el-'Ela, l'herbe est plus vigoureuse et plus abondante et les troupeaux aiment à y paître de longues journées. Mais cette fertilité du sol dépend delà pluie. Lorsque celle-ci tarde dix-huit mois ou deux ans, le terrain sablonneux se dessèche complètement et la végétation ne tarde pas à disparaître. Alors commence la misère pour les Fuqarâ qui sont privés du lait de leurs troupeaux. Beaucoup d’entre eux auraient de ce chef à supporter d’amères souffrances; plusieurs môme succomberaient aux privations s’ils n’avaient pour subvenir à leurs besoins une autre source de revenus : les cultures de Kheibar

Un fait est à remarquer lorsqu’on étudie les nomades d’Arabie. Très peu de tribus vivent uniquement de leurs troupeaux (2) ; toutes celles qui sont accessibles à notre connaissance directe dépendent plus ou moins de l'agriculture. Et nous prenons ici le mot agriculture dans son sens le plus large. Nous n’avons pas, pour le moment, à faire la preuve de cette assertion pour chaque tribu ; mais nous sommes heureux d’en vérifier l’application chez les Fuqarâ. Comme pour tous les autres renseignements, nous aurons confiance en leurs dires, n’ayant pu constater de nos propres yeux l’existence des faits.

La mère nourricière des Fuqarâ serait Kheibar. Cette localité divisée en trois parties appartenant à trois tribus différentes est abondamment pourvue d’eau ; c’est pour cela que la culture y est en honneur. On y

(1) Dans l’intérieur de la tribu, les pâturages sont au premier occupant. Mais une tribu voisine n’a le droit de pacage que suivant les usages des nomades, cf. Coutumes — p. 117.

Les Fuqarâ tolèrent que les tribus voisines, en paix avec eux viennent abreuver leurs troupeaux aux puits de Médâin-Sâleh. Sur ces puits v. JS. Mission..., II, p. 105, s.

D’après la tradition actuelle, ces puits auraient été creusés au temps de la Gâhiliyah, lorsque Sâleh fut envoyé aux Tainoud. Pour la nappe d’eau souterraine, les Fuqarâ disent qu’elle vient de la mer qui est sous la terre.

(2) Sur les rapports entre la vie nomade et l’agriculture, v. Coutumes des Arabes..., p.240 ss ; 255 ss.

COUTUMES DE LA TRIBU ARABE DES FUQAR.t

cultive des céréales et surtout le palmier. Les nomades Fuqarâ ne se livrent pas eux-mêmes au travail du tiers du terrain qui leur appartient : ils confient cette tâche à des fellahs qui restent attachés à la glèbe et prennent soin des terrains aux conditions suivantes.

La palmeraie reste la propriété (1) du Faqîr; le fellah arrose les palmiers, les entretient, cueille les dattes et prend le tiers du revenu : les deux autres tiers sont réservés au propriétaire, au Faqîr. Celui-ci arrive, vers la fin de l’été, assiste à la cueillette, met dans des corbeilles ou presse entre des nattes sa provision de dattes qu’il conserve soit sous sa tente, soit dans une maison à Kheibar.

La culture des céréales est laissée à la libre disposition des fellahs qui sèment du blé, de l’orge et des lentilles. La récolte leur revient de plein droit, sauf la paille qui reste aux Fuqarâ, et 100 mesures de céréales pour chaque puits ; cette dernière taxe constitue le droit de l’eau, liaq al-mâ. La culture des oignons — fort estimée — et celle du tabac — non moins appréciée — se pratique librement sauf la légère rétribution accordée au propriétaire du champ : deux ou trois pleines corbeilles, fûâty , corbeilles tissées avec des branches de palmier.

Par ce simple exposé, on voit comment les Fuqarâ, puissamment aidés par le lait de leurs troupeaux, parviennent à se procurer la nourriture indispensable.

A ces revenus, il faut ajouter la hâwah (2) perçue par les Fuqarâ sur les gens de Teimâ et les habitants d’el-'Ela. En ces deux localités, chaque maison est obligée de leur payer un megîdy par an.

D'autres ressources étaient fournies aux Fuqarâ par le grand pèlerinage syrien : le hagg achetait chaque année le droit de passage sur les terres des Fuqarâ au prix de mille megîdys (3). Maintenant le hagg passe en chemin de fer, mais les nomades de Médâin-Sâleh n'ont point renoncé à leurs usages. Un arrangement est intervenu entre les cheikhs et le Gouvernement, non seulement pour le passage du hagg mais pour l’établissement de la voie ferrée et la libre circulation des trains. Voici la pension qui est payée chaque mois aux principaux membres de la tribu : cette liste est éloquente par elle-même :

(1) Le droit de propriété individuelle chez les Fuqarâ est reconnu et admis : chaque jardin de Kheibar a son propriétaire; chaque troupeau aussi. La terre de pâturage, seule, ard Samsiyeli, appartient à toute la tribu par indivis. A Teiiua et à el-rEla, chaque jardin a son propriétaire.

(2) Cf. Coutumes des Arabes . p. 162, s.

(3) En passant, le Ilagg laissait encore quelques sacs de riz et de burgul.

TRIBU ET FAMILLE

Mutlaq cheikh de toute la

tribu reçoit 60 mégîdys par mois

Sultan, cheikh secondaire

Sahab

Mohammed el- 'Abîd

Mohammed fils do Mutlaq

Mes'ad

Met'ab

'Obeid

Selim

Et-Tihy

Talaq

Chaque mois les Fuqarâ touchent donc la somme de 227 1/2 mégîdys, soit presque 1.000 fr. de la part du gouvernement. Et dans cette somme, on ne compte pas les 162 mégîdys qui sont distribués chaque mois aux 13 surveillants des Fuqarâ chargés de garder la voie entre Hesem Sanar et el- 'Ela (1). On est en droit de s’étonner de cette profusion d’argent distribué aux nomades, mais cette conduite est inspirée par la politique. On voulait construire la ligne du chemin de fer et on désirait pousser les travaux activement : c’est ce qu'on a fait. Mais pour atteindre ce but, il fallait écarter le premier des obstacles : l’opposition du bédouin qui voyait de mauvais œil la construction du chemin de fer. Le bédouin a été acheté à prix d’or. L’intention du gouvernement est assurément de mettre fin à cette servitude dès que les circonstances le permettront, dès que son autorité sera suffisamment forte pour maintenir dans l’obéissance les remuants fils du désert. Déjà les habitants de Ma'an ne touchent plus la pension qui leur avait été servie au début. Quand prendra-t-on une résolution semblable envers les Fuqarâ? Il n’est guère possible, sans témérité, de formuler un pronostic à ce sujet. Vraisemblement, on attendra que les deux ou trois cents soldats destinés à Médàin-Sâleh soient bien établis en une bonne caserne munie d’excellentes pièces d’artillerie. Alors on prendra des résolutions. Pour le moment, les Fuqarâ voient arriver chaque mois le payeur qui remet consciencieusement aux intéressés la somme convenue. Ils sont enchantés de celte générosité du Sultan qui en l’espace de deux ou trois ans a considérablement amélioré leur situation.

(1) Notre interlocuteur, Qoftân est un de ces surveillants et reçoit 12 1/2 mégîdys par mois. Comme il devient vieux, il s’est choisi un remplaçant qui fait le service en son nom. 11 lui donne la moitié de la paie et garde l’autre moitié pour lui.

COUTUMES DE LA TIUBU ARABE DES FL’QABÂ

En effet, avant l’e'tablissement de la voie ferrée, c’est à peine si le cheikh pouvait entretenir une jument. Au moment où nous traçons ces lignes, plus de quinze membres de la tribu possèdent des juments de race qu’ils nourrissent avec l'orge apporté par le babour , des plaines de Moab.

Déplus, avant le fonctionnement du train, aucun Faqîr n’avait du pain à manger toute l’année (1); rien qu’un petit nombre môme pouvait en goûter de temps en temps, car les récoltes de Kheibar étaient loin d’être, sutlisantes. Mais la situation se modifie rapidement. Aujourd’hui la farine de froment commence à être apportée à Médâin-Sàleh et les Fuqarâ, nous l’avons constaté, savent l'apprécier : décidément le pain de froment leur paraît être une nourriture meilleure que les dattes de Kheibar.

Pendant notre séjour au Heger, nous avons vu arriver du désert de Feger où étaient campés les Fuqarâ une caravane de chameaux. Les membres de la famille du cheikh venaient acheter de la farine au magasin de l’entrepreneur M. Denti (2). Le petit-tils de Mutlaq en demandait dix sacs pour son compte. On le voit, le cheikh marche en tête dans ce mouvement vers le progrès. Ce vieux Mutlaq, à barbe grisonnante, détient l’autorité d’une main puissante. Malgré son âge, il dirige sa tribu avec vigueur et une grande sagesse. Les arabes lui obéissent. Veut-il envoyer un Faqîr en message dans une autre tribu ? Son sujet est obligé d’exécuter cette mission et personne n’oserait résistera l’ordre du cheikh. Celui-ci ne jouit pas cependant d’un pouvoir discrétionnaire. Il ne pourrait pas, comme Eben RaSîd, s’emparer arbitrairement de la tente ou des troupeaux de ses administrés. Si, d’aventure, il désire obtenir une jument de race qui est entre les mains d’un membre de la tribu, il la demande au propriétaire qui ordinairement la lui cédera de plein gré, mais qui n’hésiterait pas à résister à scs violences s’il prétendait s’en emparer de force. Il est cependant un cas où Mutlaq a le droit d’imposer sa volonté : en temps de guerre. 11 peut obliger ses sujets à prendre les armes. Si quelqu’un refusait de lui obéir en cette circonstance, le cheikh peut détruire sa maison et faire périr ses troupeaux pour le contraindre à défendre la tribu. Mais ce sont des cas extrêmes. La vie de chaque jour est plus calme et n est pas témoin de semblables violences. Assis sous sa tente, il apaise les discussions, rétablit la paix, ramène la concorde parmi des gens

(1) Cf. Coutumes des Arabes..., p. 256.

(2) Dans le commerce avec les autres arabes des tribus voisines, les Fuqarâ ne possèdent ni poids ni balance : ils échangent leurs marchandises contre d’autres marchandises.

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prompts à se fâcher comme de grands enfants, mais en somme soucieux d une bonne entente indispensable. En un mot, il exerce les fonctions de juge suprême (1). 11 s’occupe aussi des relations de sa tribu avec le gouvernement. La paix est maintenant rétablie; mais l’état d'hostilité a duré longtemps après l’attaque des Eu para contre le qalaâh de Médàin- Sàleh (2). Un officier vint de Damas pour rétablir la bonne entente; il distribua quelques pièces d’or, attacha quelques décorations à la poitrine de ces fils du désert. On immola quelques moutons; la majorité des I uqara vint prendre part à un repas où les grandes marmites de cuivre, pleines de riz et de viande, satisfirent les appétits les plus développés. La paix fut ainsi consolidée. L argent distribué chaque mois par le Gouvernement en est le ciment le plusdurable.

Si, pour le moment, Mutlaq n’a rien à craindre du côté du Sultan, il ne jouit pas de la même sécurité lorsqu’il jette un coup d’œil sur l’horizon et considère les Arabes qui l'environnent. Sauf les Haweitât d’Abou Jâyeh et la plus grande partie des 'Atàwneh qui sont en paix avec les buqarâ, tous les nomades qui les entourent sont sur le pied de guerre : les Dely, la majeure partie des Uld Aly, les Heteim qu’ils viennent de piller dans une razzia récente, les Harb, les Sammâr, les Beni-Sadân, les Sarârât (3). De quelque côté qu’ils se tournent, ils aperçoivent des ennemis à leurs frontières; ils sont obligés d’être constamment sur leurs gardes pour éviter une surprise désagréable. Lorsque mutuellement ils se seront

(1) La procédure dans le jugement chez les Fuqarâ se distingue peu de celle qui est usitée chez les Arabes du nord. [Coutumes..., p. 188, ss.)

La vérité doit être prouvée par deux témoins. Si leur témoignage ne suffit pas, on a recours au serment solennel, devant Allah. Le serment est toujours accepté, à moins que trois témoins ne déposent en sens contraire.

La rizqah est donnée au juge, généralement, par le demandeur.

Dans la région, trois juges fameux voient régulièrement les affaires difficiles arrivera leur tribunal :

Du ayrah e.)), Bagândy et Muhayd ) Ce dernier habite près de Deir-

oz-Zôr, chez les ’Anezeh.

Le bédouin obligé, à la suite d’un crime, de sortir de sa tribu, galwy , matrûd, est contraint de rester loin des siens pendant sept ans. Après ce laps de temps, il fait la daljalah chez un chef et commence les négociations pour conclure la paix. Son protecteur oblige les parents de la victime à entrer en composition et à accepter la mvddah. Le prix du sang, diyali , est de cinquante chameaux ou huit cents mégîdys. On évalue à la moitié de la diyah l'amputation d’un bras ou d'une jambe ou la perte d’un œil.

Quant aux blessures de moindre importance, le qassds en apprécie la gravité et d'après son estimation, le coupable est condamné à payer.

(2) JS., Mission... 1, p. 107.

(.1) Malgré cet état d hostilité on peut envoyer un messager qui sera respecté par les tribus voisines; cf. JS., Mission..., Il, p. 16.

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volés de nombreux chameaux ; lorsqu’ils auront de part et d’autre perdu plusieurs guerriers, ils feront la paix. Au moment de notre présence parmi eux, ils se préparaient à la lutte; nous aurions préféré la paix pour la réalisation de nos projets et la facilité de nos expéditions. Chaque fois que nous demandions un guide pour une sortie autour de Médâin-Sâieh, nous nous heurtions à cette objection irréfragable : la guerre existe entre nous et telle tribu. Deux expéditions seulement nous ont été possibles : et au prix de quels efforts! Le voyage très périlleux de Teima et la fugue bien plus hardie exécutée à Hereibeh, malgré les autorités, malgré les Bely, malgré les fanatiques habitants d’el-'Ela (1).

Au milieu de toutes ces hostilités, Mutlaq, le cheikh rusé (2), conserve son sang-froid. Maintenant il est trop vieux pour prendre part à des expéditions guerrières. Après avoir rempli ses devoirs de juge et d’administrateur suprême, il s’occupe de sa propre maison et des biens qu’ Allah lui a donnés. Il possède une belle jument de race et un troupeau de quarante chameaux; il a aussi quelques têtes de petit bétail. Mais il se glorifie surtout de ses jardins de Ivheibar plantés de cinq cents palmiers. Sa fortune n’est pas énorme, mais la pension du gouvernement lui est d’un grand secours et lui permet d'offrir généreusement l’hospitalité à ses hôtes, sous sa tente. Mutlaq a épousé plus de vingt femmes et sa famille a été nombreuse. Aujourd’hui il ne possède qu’une seule épouse. Il compte encore cinq filles vivantes et rien que deux fils alors qu’il en a eu quinze ; treize sont morts, la plupart à la guerre ou à la razzia.

Dans la tribu, on se préoccupe déjà du successeur de Mutlaq. Aucun de ses deux fils n’est orné des qualités requises pour un cheikh, et tous les yeux semblent se porter sur son petit-fils, Sahab. Ce dernier est remuant, ambitieux, intelligent. Malgré les vives compétitions qui s’élèveront à la mort de Mutlaq, il saura faire prévaloir ses prétentions (3), à moins qu’un de se parents ne se débarassede lui. Ces moyens violents et sanguinaires sont d’un usage moins fréquent chez les Fuqarâ que chez les Eben Rasîd; mais ils ne sont pas tout à fait inouïs. L’habile Sahab le sait fort bien ;

(1) Au dire des Fuqarâ — et leur dire est conforme à la tradition — les anciens habitants d’el-'Ela étaient des Juifs. A l’apparition de Mahomet, ils refusèrent d’embrasser l’Islamisme. Alors Allah envoya contre eux des mouches énormes qui leur mangèrent le nez.

(2) Sur l’autorité de ce cheikh arabe, il n’y a rien à ajouter à ce qui a été dit dans Coutumes.., p. 127, ss. Mutlaq ne perçoit pas l’impôt sur ses sujets. Il réclame un cadeau lorsque ses arabes reviennent d’une razzia fructueuse. Il a droit d’intervenir dans les dissensions privées des gens de sa tribu et d’imposer les conditions de paix.

(3) Sur la succession au cheikhat v. Coutumes des Arabes..., p. 217, ss.

TRIBU ET FAMILLE

il se tient sur ses gardes. Il s’applique maintenant à accroître son influence, ses richesses et le nombre de ses partisans.

En temps de paix, les rapports des Fuqarâ avec les tribus voisines sont soumis aux lois générales du désert. Sur leur territoire, ils ne laissent paître les troupeaux que de leur ban amm, les Leida. Quant aux autres arabes : 'Atâwnch, Abou Tayeh, Bély, Heteim, etc., ils doivent payer un mégîdy par tente chaque fois qu’ils amènent leurs troupeaux sur leurs pâturages. Les Fuqarâ, de leur côté, sont soumis à un impôt analogue, lorsqu’ils sortent de leurs frontières pour entrer sur le territoire des tribus voisines.

§ 2. La femme.

Au campement des Fuqarâ, la naissance d’une fille est accueillie sans joie, sans aucune manifestation de contentement ou de satisfaction de la part de la parenté. La mère se tait : « Ce n’est qu’une fille! », se dit-elle tout bas. Elle ne reçoit aucune félicitation des femmes du campement. Mais si elle a le bonheur de mettre au monde un fils, la scène change. Aussitôt que la nouvelle s’est répandue, les femmes accourent à la tente de cette mère fortunée ; les cris de joie se font entendre ; les chants commencent : « Elle a enfanté un fils, qu’il soit béni! qu’il soit béni! »

(I). Le père de l’enfant, tout joyeux de voir un héritier, cherche aussitôt une victime pour l’immoler : c’est la rasidet al-walad (2).

On l’amène devant la porte de la tente ; on la place en face de la femme qui vient d’être délivrée et on l’égorge en disant : « rasùset alwalad ». En même temps, on prépare du bois pour allumer un feu en l’honneur de la mère de l’enfant. Il est appelé nâral-hay \ Jo) « le feu du vivant ». Il est placé sous la tente où il reste allumé pendant trois jours et trois nuits. Il est interdit d’emporter de ce feu sous les autres tentes, et de l’employer à un usage profane. On tolère seulement que les hommes s’en servent pour allumer leurs pipes. Les trois jours réglementaires étant écoulés, on le laisse s’éteindre.

(1) Les Fuqarâ donnent à leurs enfants des noms d’animaux, d'arbres, de plantes, de pierres, etc. Un faqîr est appelé nazzâl « celui qui fait descendre » parce que, au moment de sa

naissance, les Arabes descendaient, dans un campement. Un autre s’appelle ' âsy

(^Is) « le révolté, le stérile »; parce que sa mère avait ôté longtemps 'âsy.

"(2) La racine arabe signifie : asperger d’eau ou de sang.

COUTUMES DE LA TRIBU ARABE DES FUQARÀ

« Pourquoi, demandons-nous à notre interlocuteur, ne praliquc-t-on pas les mêmes usages à la naissance d’une lille ». Il répondit : « La fille n'est d’aucune utilité : ni à son père, ni à sa famille, ni à sa tribu ; elle n’apporte rien, elle ne donne rien, elle ne fait que prendre. Elle est seulement utile à son mari. Le fils au contraire sert la famille et la tribu tout entière » (1). D’après cette réponse le point de vue utilitaire serait la norme des manifestations de la joie ou de la plus grande indifférence au moment de la naissance des enfants.

Une femme qui ne donnerait que des fi I les à son mari serait répudiée et remplacée par une autre à ce foyer qui n'a pas encore d'héritier mâle. O11 ne saurait cependant dénier à la mère des sentiments de bonté pour la lille quelle vient de mettre au monde; elle lui prodigue ses soins, la nourrit de son lait, lui procure les vêtements indispensables. Elle lui enseigne aussi Je travail peu compliqué du ménage, aussitôt qu’elle se trouve en état de rendre quelques services. A partir de ce moment, elle doit s appliquer à se montrer utile : elle va chercher de l’eau, ramasser du bois, s’emploie à la préparation de la nourriture. Que son père profite, au moins pendant quelque temps, des services de sa fille! Car l’heure n’est pas éloignée où elle lui échappera.

Le plus ardent désir de l’homme récemment marié est d avoir des fils. Et plus nombreuse sera sa famille, plus il éprouvera de fierté et de légitime orgueil, rejetant sur Allah le soin de nourrir ses enfants et de les élever. Notre bon Qoftan, interrogé sur la manière et les circonstances de l’enfantement, répondit naïvement n’avoir jamais été témoin de la naissance d’un enfant. D'après ce qu’il avait entendu dire, la patiente est assise sur un objet élevé, une grosse pierre ou ordinairement une selle de chameau. Assistée par les femmes qui la tiennent par le haut du corps elle est fortement ramenée en arrière. Une de ses parentes reçoit le bébé dans un pan de sa robe. Jamais le mari ne reste auprès de sa femme à ce moment critique; ce serait pour lui une honte; il sort de sa tente.

La femme est aussi désireuse que le mari de voir dans sa maison des garçons vigoureux (2). S’entendre appelée « mère d'un tel » est un honneur qu elle brigue avec avidité. El celte maternité lui procurera

(1) Malgré cette appréciation sévère, les Fuqarâ n’ensevelissent point leurs filles vivantes comme cela se serait pratiqué chez les anciens arabes. Nulle part, en Arabie, nous n'avons trouvé des traces de cette pratique et nous avons posé la question à plus de dix tribus différentes.

(2) La tradition n’a pas manqué de conserver le souvenir de faits merveilleux, à la louange de la fécondité des femmes. En voici une preuve.

Dans un campement, une temme mit au monde quatre garçons à la fois. Son mari, très

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un autre avantage : elle lui gagnera les bonnes grâces de son époux. Ce dernier point revêt à ses yeux une importance aussi considérable que le piemier et si d aventure, elle remarque de la froideur dans la conduite de son mari, elle aura recours à toutes sortes de moyens pour exciter sa passion. Mie donnera par exemple, de la cervelle d’oiseau pétrie dans de la pâte : c’est à ses yeux un remède efficace pour accroître son penchant envers elle. D autrefois, pour l’empêcher de porter son affection sur d’autres femmes, elle mélange un peu d’excrément humain dans son pain et, a son insu, le lui présente en nourriture.

Ingénieuse pour entretenir les bonnes dispositions de son mari à son egard, elle n est pas moins vigilante à écarter de sa personne les défauts qui pourraient l’offusquer. Sous ce rapport, elle se heurte parfois à des obstacles sérieux contre lesquels elle déploie une grande activité. Veutelle par exemple combattre la stérilité? Elle utilise tous les remèdes connus du désert. Elle a recours au sorcier pour obtenir un talisman bigàb, quelle portera avec le plus grand respect sur sa poitrine.

Elle se fait des onctions sur tout le corps avec le lait du pommier de Sodome, aser ; grâce à ce traitement, la conception deviendra facile.

Dans les cas désespérés, elle a recours à un moyen suprême. Elle achète une chèvre noire, la fait tourner tout autour d’elle et lui dit : « Je t’implore, aide-moi; dalielt ' alayk , sâ'idny ». Après ces paroles, elle demande a un homme de vouloir bien immoler cette victime devant elle. Ensuite, elle prend 1 extrémité des pattes et les cache sous son lit; elle a la confiance de concevoir la nuit suivante.

Toutes ces pratiques reçoivent de notre interlocuteur la dénomination un pe u dédaigneuse de « occupations de femmes », sugul nisvvân. Chez les buqara, comme parmi les autres tribus, la femme est obligée à des

content, lui prodiguait ses soins assidus. 11 lui immolait des brebis, lui préparait du riz excellent et la traitait en princesse. La femme nourrissait ses quatre enfants avec aisance. Quelques temps apres, elle mettait encore au monde quatre garçons. C’était une grande bénédiction pour la tente du bédouin.

Le frère de cet homme vint le trouver et lui dit : « Donne moi ta femme, car la mienne ne m enlantc que des filles, et je veux avoir des fils pour perpétuer mon nom ». — « J’y consens, répondit le bédouin, mais sache que si tu veux avoir des enfants sous ta tente, tu dois d'abord avoir grand soin de ta femme ». Il répudia son épouse et la remit à son frère. Au bout d’un an, cette femme donna quatre garçons à son nouveau mari. Mais ce dernier négligea de la soigner ; il ne voulut ni lui immoler une victime ni lui accorder les mets qu’elle demandait. Alors cette femme mourut, et avec elle, scs quatre enfants.

A propos de ce récit, nous avons demandé aux nomades si le lévirat existait daps leur tribu. « Un bédouin peut toujours prendre la femme de son frère, nous fut-il répondu; mais les enfants lui appartiendront et ne seront jamais attribués à son frère ».

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travaux pénibles : plier la tente, la charger sur les chameaux pour changer de campement, la dresser, l’arranger, ramasser le bois, aller chercher de l’eau, préparer la nourriture des hôtes, élever les enfants. Ces détails se trouvent dans les Coutumes ; n’insistons pas. Rappelons plutôt la conversation de Qoftan sur les défauts et les qualités de la femme.

Le lecteur doit savoir que notre interlocuteur est un peu embarrassé pour le moment : sa compagne l’a quitté depuis deux mois et s’est enfuie à Teima. Elle ne lui a fait parvenir aucune nouvelle. Aussi n'esl-il pas très sur de la voir revenir au foyer. Il n'en est pas troublé outre mesure, si seulement il peut en trouver une autre pour la remplacer! Cet incident malencontreux a-t-il influencé le jugement qu’il porte sur la gent féminine? C’est peu probable, car ses paroles ont été approuvées par d’autres arabes ; quoiqu’il en soit, à ses yeux, les femmes qui dans sa tribu sont fidèles à leurs maris constituent la petite minorité.

Le chef de famille se trouve souvent dans la nécessité de s’absenter, soit à l’occasion d’un voyage, soit pour prendre part à une razzia. Comment s’assurer, durant son absence, de la fidélité de son épouse? Il n’a sous la main aucun moyen pour acquérir la certitude. Et pour se tranquilliser, il n’aura que le témoignage de ses voisins ou de ses parents. S’il apprend au retour que de fréquentes visites ont eu lieu sous sa tente, il établit une enquête, et s’il a des preuves de l’infidélité de sa femme, il la répudie.

Lorsque le mari part pour une expédition guerrière, des femmes et elles ne sont pas rares — ne craignent pas de dire tout haut : « S il plaît à Allah, il ne reviendra pas ».

« A la nouvelle de la mort de leurs maris beaucoup de femmes sont contentes », dit Qoftan. Très souvent un « hamdu'l Illah » sort spontanément : « c’est le cri du cœur, le premier », nous dit-on. La seconde parole est celle-ci : « et maintenant qui nous épousera ? »

Il serait inexact, croyons-nous, de trop généraliser cette appréciation de la gent féminine chez les Fuqarâ. Ce serait injuste envers le sexe faible qui, au désert, n’a certes pas toutes les qualités, mais qui cependant n est pas dépourvu complètement ni de dévouement ni d une certaine noblesse naturelle. En tout cas, il y a des usages auxquels elles ne sauraient se soustraire. Quelle que soit par exemple sa pensée intime, la femme à la mort de son mari se soumet aux lois du deuil : elle pose un voile blanc sur sa tête; elle cache ses cheveux, parfois elle les coupe ; elle s’abstient de se teindre les yeux avec du kohol. Au moment même de la mort, elle déchire ses vêtements jusqu’à la ceinture et se jette sur la tête de la tcire

TRIBU ET FAMILLE

ou la cendre du foyer; elle pousse avec des accents émus, les cris et les lamentations usités en pareilles circonstances. Avant que la chamelle du Dali iy eh ait été immolée pour le défunt, elle vit dans la retraite, et ce nest qu après le sacrifice de la victime, qu’en fait, elle se prépare à contracter un autre mariage.

La femme âgée et infirme n’est pas méprisée ; elle est nourrie sous la tente et entourée même d’un certain respect. Quelquefois ces vieilles matrones du désert acquièrent une véritable influence dans la tribu par leur expérience et leur savoir faire. Du reste, dans le désert pierreux comme dans les fertiles campagnes des pays civilisés, la femme occupe une grande place dans la pensée de l’homme. Son souvenir hante l'esprit et le cœur du bédouin qui, dans ses longues courses solitaires sur son chameau, fredonne des chansons destinées à célébrer l’amour ou à décrire les qualités des femmes. Comme spécimen de ces poésies populaires nous donnons la suivante chantée par Abdallah al-Azraq des Fuqarâ.

1 . J ai eu un songe, ô assemblée, vers la fin de la nuit, il a ravivé mes

peines de cœur que j'avais oubliées.

2. Bien qu’ils eussent réuni fagots de bois et cafetières, ils ont dormi

et ont laissé seul celui dont les yeux ne goûtent pas le sommeil.

3. O toi dont 1 œil est noirci par le kohol ! ô œil! comme une gazelle

qui broute au désert !

4. Sa joue est comme l’éclair aux soirs d’orage et comme les lampes du

soir dans les verres.

5. Sa salive (est douce) comme le lait des chamelles qui nourrissent

leurs petits !

Aux deux extrémités doses lèvres minces, tu dirais des diamants!

6. Ses soins, solidement dressés, ne fléchissent pas; ils ressemblent

aux champignons rouges de la plaine, le jour de la croissance.

7. Ses cheveux tressés, sur ses reins, ressemblent à des bouquets de

fleurs.

O arbre mayseh, qui croît dans le désert !

8. L’étalon n’est pas aussi patient que moi, ni le chameau chargé de

fardeaux.

COUTUMES DE LA TRIBU ARABE DES FUQARÂ

JU NLLc La *\

1 . Halimt hilman, ya mala, tâly cl-leil fat, tan saq a qalby wana kunt ’dzy.

2 . wa laiv layiamû gazeV el-hatab w’al-ma ’âmîl. nâmû wa hallû man ’uyùnoh gaicâzy.

3. Aleik yally tad'ag el-ayn bilmîl ya ’ayn ! hisfan martaoh bil nawâzy

4. iv hadcloh kana barq el- a'sâ bil hamâlîl wella qanâdil el asâ bil qazâzy.

5. rîqoh halib mehâziyât el - mahâlil min dibalan bitrafhen teqûl mâzy

6. w anhûd g'ezz meqa adan ma behen meil ysdan barânîq ed-dohal yôm fàzy

7. abù qarûn fùq matnoh samàlîl y a i\d meis minbatoh bil ' azâzy

8 . wa la yasbor sabry mekram el-heil wa la'l gamâl illy tesîl el-barâzy.

La poésie nous a été expliquée et commentée par les Arabes : c’est évidemment le seul moyen de la comprendre. Les dictionnaires n’ont pas toujours la signification accordée aux mots par les habitants du désert. Nous notons ici quelques particularités.

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