‹ Mission archéologique en Arabie (volume 2)Chapitre 142 sur 156 · LA RAZZIA · texte numérisé non relu

LA RAZZIA

« Nous faisons la razzia, disent les Fuqarâ, parce que nous sommes des bédouins et que les bédouins ont, de par Allah, toute autorisation pour manr/er les troupeaux des voisins ». L’unique mobile de ces expéditions est l’appât du gain. Chaque guerrier, avant de partir, escompte le bétail enlevé à l’ennemi et ramené sous sa tente. L’espoir du bénéfice le pousse, lui et ses compagnons, à franchir les déserts sous la conduite d’un chef intrépide, d'un 'aqîd sûr. La troupe avance avec précaution. Les Arabes sont montés sur leurs delùls et ceux qui ont des juments les conduisent par la bride. Des éclaireurs précèdent le gros de la troupe et fournissent les renseignements indispensables à la sécurité. Lorsque le corps expéditionnaire arrive auprès du campement visé, le aqîd prend ses dernières dispositions. Les guerriers suivis de leurs juments renvoient les delùls. Si les delùls leur appartiennent, ils les confient à leurs esclaves en leur donnant l'ordre de les ramener à leurs tentes. Si les delùls sont la propriété d’autres Arabes qui les ont prêtés pour la circonstance moyennant rétribution, ils laissent cà leurs maîtres le soin de les garder; car, si l’ennemi les prend, c’est Allah qui l’aura voulu, mais le cavalier n en sera point responsable.

La troupe, étant allégée, se divise en deux groupes : les kaminîn et les gârdl. Les premiers se placent en embuscade sous la conduite du aqîd. Les seconds, saisissant le moment où les troupeaux de 1 ennemi soitcnt du campement pour aller au pâturage, fondent sur eux de toute la vitesse de leurs montures et s’efforcent de les enlever. Aux cris des bergers, les Arabes du campement sortent à la poursuite des pillards. Mais, soudain, les kaminîn s’élancent de leurs cachettes et engagent la bataille.

COUTUMES DE LA TKIBU ARABE DES FUQARÂ

Les garât, après avoir poussé au loin les troupeaux volés, rebroussent chemin pour porter secours à leurs frères d'armes, les kamînîns, qui soutiennent le combat. Si les ennemis l’emportent par leur courage et leur nombre, ils reprennent leurs troupeaux et contraignent les pillards à regagner leurs tentes, les mains vides. Mais souvent la valeur et l’habileté du 'aqîd décident de l’issue de la lutte. Les ennemis vaincus laissent aux mains des assaillants leurs troupeaux qui sont amenés au campement du corps expéditionnaire. C’est devant les tentes que, suivant les lois de 1 usage, le bétail est partagé. En face du butin se tiennent debout tous ceux qui ont pris part a la razzia. Le aqîd sort des rangs et choisit sa part le premier. Personne, ordinairement, ne s’oppose à son choix. Quand il a mis sa part de côté, il invite le guerrier le plus brave à prendre parmi les chameaux celui qui lui plaît davantage. Et il appelle ainsi tous les guerriers successivement pour leur faire choisir la part qui leur revient. Si après le premier tour il reste encore du butin à partager, le aqîd invite une seconde fois les assistants, toujours suivant le même ordre, à procéder à une nouvelle distribution.

Les Arabes qui ont prêté leurs delûls pour l’expédition ne sont pas oubliés dans cette division, lorsque le butin a été abondant.

On procède de la même façon pour le partage du menu bétail : moutons ou chèvres.

L’année dernière, les Fuqarâ s’unirent aux bandes d'Abou Tayeh dans une razzia contre les Heteim. 'Awdch Abou Tayeh était le 'aqîd. L’expédition réussit. On ramena près de 400 chameaux. 'Awdeh en prit cinq pour lui et abondonna les autres à ses compagnons (1) .

Dans ces razzias les Fuqarâ ne maltraitent pas les femmes de leurs ennemis. Les Eben Itasîd n’ont pas la même délicatesse, paraît-il : ils les dépouillent de leurs ornements et de leurs vêtements.

Très souvent, les razzias se font uniquement à chameau; car les juments sont rares, chez les Fuqarâ. En ce moment, ils n’en possèdent guère qu’une quinzaine. De plus, la distance à parcourir à travers les déserts est souvent considérable et dépourvue d’eau. Les delûls seuls peuvent être utilement employés.

Dans ces expéditions, il n’est pas rare de voir une troupe, qôm, s’emparer par erreur des chameaux d’une tribu amie (2); dans ce cas le bétail est rendu, sans condition.

(1) Sur le sacrifice au retour de la razzia, v. Coutumes, p. 168. Sur la part du chef de la tribu qui n’a pas été présent à l’expédition v. p. 12.

(2) Ces méprises ne sont pas rares au désert. Une troupe en marche ne reconnaît pas toujours

TiilBU ET FAMILLE

Si le clan seul auquel appartiennent les chameaux est en paix avec les pillards, tandis que le reste de la tribu est en état d'hostilité, les chameaux sont rendus moyennant le gulmaniyeh , soit, en la circonstance, deux mégîdys.

D autres usages sont en vigueur, chez les Fuqarâ, pour le vol des juments. La jument volée reste chez l’arabe qui a été assez habile pour la prendre et l’emmener à sa tente; mais il est obligé de remettre entre les mains du premier possesseur la première pouliche qui naîtra.

Pour s exciter au courage au moment de la lutte, les guerriers Fuqarâ aiment à prononcer le nom de leurs sœurs : « je suis le frère d’une telle », disent-ils. Mohammed el Abîd s’écrie: «je suis le frère de Husna ». Ils ne mettent en avant ni le nom de leurs frères, ni celui de leurs pères. Ce dernier est prononcé dans l’expression : « Je suis fils d’un tel », employée lorsqu’on veut éviter un massacre ou préserver un ennemi de la mort.

Au milieu de la lutte, les Fuqarâ aiment à redire : « Ya hazz Ilemaydy, o fortune de Ilemaydy! » Ilemaydy est le père de Mutlaq.

Ils disent encore : « hâbbîn er-rih ji\ ^ La) soufflant le vent » (1).

Page 1