CHAPITRE IV
EXCURSION A TEIMA.
Il est midi sonné quand toutes les discussions sont terminées et les bagages chargés. Nous partons hâtivement, craignant quelque nouvel embarras suscité par la cupidité des Arabes ou par les autorités informées de notre projet. Nous avons supprimé tous les impedimenta qui pouvaient retarder la marche ou nous signaler de loin en cours de route. Notre campement reste à Médâin-Sâleh sous la garde d’un des hommes de Mâdabâ, tandis que l’autre, le brave Halil, nous accompagnera. Mohammed de son côté emmène avec lui deux bédouins armés : Teheim {^), un intrépide marcheur, brave dans toute l’acception du mot, et Merhv un jeune
homme d’un vingtaine d’années, à l’œil ardent et à la figure âpre, encadrée par deux longues tresses de cheveux qui pendent sur ses tempes. Vient enfin un enfant de quatorze ans, 'Aid, conduisant une belle jument blanche, sellée et bridée, mais sur laquelle personne ne doit monter. Ce procédé nous étonne un peu. « Que veux-tu faire de cette jument ? demandons-nous au guide. Ne vois-tu pas que c’est un embarras considérable, car il faut emporter pour elle de la nourriture et de l’eau? » — « Ma jument ne nous quittera pas, reprend Mohammed, car, à un moment donné, elle peut être notre salut à tous », et il raconte comment une fois, monté sur sa cavale rapide, il a tenu en échec, à lui seul, un gazou de vingt personnes montées sur des chameaux.
Moins résistantes que les delouls, les juments sont plus souples et plus agiles et dans un coup de main elles peuvent rendre de très grands services. Aussi, quand le bédouin part pour une razzia lointaine, il monte son chameau et la jument le suit 5 il ne 1 enfourche qu au dernier moment, quand il s’agit d’attaquer l’ennemi et d’enlever le bétail.
Nous cheminons dans la direction nord-nord-est (1) à travers la grande plaine sablonneuse, légèrement ondulée, au centre de laquelle se dressent les mamelons fantastiques qui signalent de loin au voyageur le site de la nécropole de Ilégrâ. Les bédouins donnent a cette plaine le nom d cl Ùûbd ('^s-h), mot qui désigne en arabe un terrain bas ou un espace plat
(1) Voir, pl. LVIII, l’itinéraire de Médâin-Saleli à Teima.
entre deux montagnes. Ici l'appellation se vérifie assez bien, car la plaine d’el-Gùbâ est enserrée dans un cercle de montagnes qui la faisait comparer par Huber à un vaste chaudron (1).
La ligne de sommets qui se dresse devant nous comme un mur gigantesque est interrompue par une fissure dans le genre de celle de Mabrak en- Nâqah, mais plus large et bordée de rochers à pic encore plus élevés. On appelle cette trouée el-Feg è( -Àu), « le défilé ». C’est par là que passait
jadis la ligne du télégraphe reportée maintenant le long de la voie ferrée. Le senlier direct entre Médàin-Sâleh et Dâr el-Hamrâ s’enfonce aussi dans cette gorge, mais il doit être assez accidenté, car les pèlerins l’évitaient en faisant un détour à l’ouest par Mabrak en-Nâqah où débouche le derb el- Hagg.
Il n’y a point d’arbres dans la partie de la plaine où nous sommes; les falhas, les seuls arbres de la région, n’abondent guère qu’aux abords du gebel Huârah et du gebel Hùeireh. Par contre, le sol est couvert de nombreuses touffes de remt et de qerdy Les branches de ce dernier
arbuste rappellent beaucoup celles des retems ou des genêts, mais il est généralement plus petit. On rencontre aussi fréquemment une sorte de grosse asperge de quatre à cinq centimètres de diamètre, appelée zubb el- ‘ ayr w>j) à cause de ses dimensions et de sa forme. Quand les Arabes ont grand’faim ils mangent la tige de cette plante après l’avoir pelée.
A une heure vingt-huit minutes, nous atteignons le pied de la moutagne et, laissant à un kilomètre et plus, à l’ouest, la trouée d’el-Fegg, nous nous engageons dans une sorte d’ouâdy large d’une cinquantaine de mètres, qui avait échappé jusqu’ici à nos regards (pi. LV1I, 3). L’entrée est, en effet, dissimulée par quelques gros mamelons qui de loin paraissent former une chaîne continue. Il y a là un grand chemin, preuve que les bédouins dévalent dans ce défilé pour venir faire paître leurs chameaux dans la plaine d’el-Gûbâ ou les abreuver aux puits de Médâin-Sâleh. La vallée porte le nom peu rassurant de ouàdy Madbah « ouâdy de
l’immolation ou du meurtre ».
Le sentier ne s’enfonce point d’abord enlre deux murailles de rochers comme àel-Fegg ouà Mabrak en-Nâqah. A droite, ce sont des pics détachés alternant avec des dunes de sable; à gauche la montagne est plus régulière; c’est seulement huit minutes plus loin, que nous sommes enfermés, et pour très peu temps du reste, entre deux parois hautes d’une soixantaine
(1) Ces montagnes qui entourent ainsi Hégrâ portent le nom de Riqâb el-Heger
EXCURSION A TEIMA.
cle mètres. Nous tournons à chaque instant dans ce bas-fond (pl. LVII, 4) ; la direction générale depuis notre sortie de la plaine est à l’est-est-nord,
A une heure cinquante-deux minutes, nous mettons pied à terre pour copier un graffite nabatéen (n° 117). Il est isolé et en assez mauvais état. Comme la plupart des graffites il débute par le mot saldm! Puisse ce salut être de bon augure et nous annoncer la paix pour tout le cours de notre expédition. Nous marchons encore cinq minutes et nous passons à côté de plusieurs petits tas de pierres amoncelées au bord du chemin. C’est le madbah, « le lieu du meurtre », nous dit le guide, et il raconte l’histoire suivante :
« Un jeune homme faisait paître ses chameaux dans la vallée ; la nuit, à la faveur des ténèbres, un bédouin se glisse près du troupeau et essaie d’en enlever quelques-uns; le berger aperçoit le voleur, se précipite sur lui et d un vigoureux coup de sabre lui fend la tête. 11 n’avait pas reconnu son père qui gisait maintenant mort à ses pieds. Le malheureux fds, saisi d’horreur, quitta ses vêtements en signe de deuil et avant de s’éloigner dressa, suivant l’usage, un petit tas de pierres sur le lieu du meurtre. » La tradition postérieure, précisant les détails de cette scène, a fait multiplier les rugm', on en a élevé un là où se tenait le fils, un autre là où le père fut frappé, un troisième là où il mourut, etc. (1). Nous copions à côté, sur la paroi de gauche, deux graffites nabatéens (nos 118 s.) et quelques mètres plus loin un graffite tamoudéen (n° 218). Nous cherchons vainement dans un creux de la montagne quelques autres inscriptions.
A deux heures vingt minutes nous repartons. Le sentier incline peu à peu sur la gauche vers le nord-est. La vallée n’est plus aussi resserrée et le lit en devient bientôt plus inégal. Ce n’est plus un ouâdy proprement dit mais une large ouverture entre une suite de sommets irréguliers précédés de monticules de sable. Nous avançons péniblement au milieu de ces dunes. A deux heures vingt-sept minutes, une grande trouée, à gauche, permet à l’œil de plonger dans une sorte de bas-fond d’où émergent d’énormes rochers de grès. Les sommets parfois accolés les uns aux autres ressemblent à de hautes dalles dressées sur leur flanc. Un sentier se dirige de ce côté. Nous continuons au bord de la dépression qui se rattache à une vallée importante, l’ouâdy Dûeil (J-,>j-^)- Quelques massifs de grès nous séparent encore de cette vallée; nous l’atteignons à deux heures quarante-une minutes.
(1) Huber, Journal..., p. 401, place le théâtre de cette scène un peu plus loin, auprès d’un rugm que nous renconlrerons demain matin et qu’il appelle « Rigm Mezbah el-Eben làbouh »
Le fond de la vallée mesure à cet endroit une centaine de mètres de large. Il est couvert de nombreux arbrisseaux à l’écorce blanche, du genre des tamariscinées , appelés gadâ (Use). Les chameaux en sont très friands, comme du tarfa, avec lequel il présente une assez grande ressemblance. A côté du gadâ croit aussi un autre arbuste appelé l 2 3awseg nom générique qui s’applique à plusieurs espèces de plantes (1).
L’ouâdy ne doit jamais couler; tout au plus, lors des fortes pluies, l’eau se rassemble-t-elle dans quelques bas-fonds où elle forme des lacs qui ne tardent pas à se dessécher. L’emplacement de ces lacs est très nettement marqué par une surface bien unie couverte d’une croûte fendillée qui contraste avec les sables mouvants des alentours; c’est ce que les bédouins appellent qa Nous en renconirons un à deux heu¬
res cinquante-une minutes et un autre à trois heures. A côté du premier, sur la face nord d’un grand rocher, on voit deux ou trois graffites arabes avec quelques dessins fort grossiers (pl. LIX, 1).
Les bords de la vallée présentent un aspect vraiment grandiose. Tantôt la roche s’élève à pic, régulière et droite, nous enfermant comme dans un vaste couloir; tantôt elle est déchiquetée, offrant tour à tour des enfoncements, la plupart sans issue, et des saillants rongés par les siècles, qui portent haut dans le ciel leurs sommets arrondis ou terminés en pointes d’aiguille.
A trois heures six minutes, nous passons auprès de trois énormes blocs (2), dressés les uns à côté des autres, au milieu de la vallée, et précédés de deux plus petits. Nos guides nous les font admirer et les désignent sous le nom d ’er-Raqqâsdt « les danseuses » (pl. LIX,
2). Naturellement une légende est attachée à ce nom.
Au temps jadis on avait organisé une fête à cet endroit. Après le grand repas traditionnel, les femmes se mirent à danser. Allah fut très irrité de la manière dont elles se comportèrent, et pour les punir il les changea en pierres. Ce sont elles qu’on voit dans ces blocs (3).
Durant le cours de ce récit, nous aurons à signaler constamment des
(1) Hafner, Kitâb en-Nabât..., p. 34.
(2) Dans la photographie ces trois blocs, qui sont ceux de gauche, se confondent avec le bord de la vallée et ou dirait qu'il y en a au moins cinq.
(3) Pour expliquer cette légende et la photographie qu’on a sous les yeux on se rappellera que généralement dans les danses bédouines, ceux qui prennent part à cet exercice se tiennent sur une même ligne, serrés les uns à côté des autres. Ils frappent des mains, avancent et reculent, se penchent à droite ou à gauche suivant les mouvements cadencés du coryphée qui debout, devant eux, bat la mesure avec un sabre et improvise un chant de circonstance dont les autres répètent en chœur le refrain ou les derniers mots de chaque verset.
EXCURSION A TEJMA.
noms de lieux ou autres, dont 1 origine est ainsi expliquée par une légende. Quelquefois l’histoire sera vraie, surtout quand elle se rapportera à des événements récents. Un guerrier ou un cheikh illustre ont été tués dans tel endroit, celui-ci gardera leur nom; telle action glorieuse ou infamante s’est déroulée dans une vallée, le nom de cette action ou du personnage qui en a été l’auteur restera attaché à l’ouâdy; et ainsi de suite. Cette manière de créer des noms propres est ancienne chez les Arabes et d’un emploi général (1). Nulle part cependant nous n’en avons constaté une application plus suivie qu’entre Médâin-Sâleh et Teimâ.
Après avoir contemplé pendant huit minutes la belle taille — un peu forte — des « danseuses », anciennes filles de Ilélâl, métamorphosées par la colère d’Allah, nous poursuivons notre route dans l’ouâdy. Celui-ci se resserre peu à peu et bientôt ne mesure guère plus de soixante-quinze mètres de large. Les parois n’en deviennent que plus hautes et plus majestueuses. A trois heures vingt-deux minutes, nous laissons à notre gauche une fissure profonde dans le flanc de la montagne. C’est l’ouâdy Abou-Bu eitran j-îO» fond duquel poussent quelques petits
sayals ou talhas. Aux grands jours de pluie, l’eau doit se précipiter avec violence dans cette trouée qui par son pittoresque rappelle le défilé du Sik aux abords de l’ouâdy Mousa.
Dix minutes plus loin, un des Fuqarâ nous fait remarquer, gravées sur une dalle, quelques-unes de ces images grossières, en style bédouin, qu’on est habitué à trouver un peu partout. Celles-ci représentent un chien et un beden ou bouquetin. Il y a même deux scènes superposées. Dans la première, un lévrier s’élance à la poursuite d’un beden sur le sommet de la montagne; dans la seconde, le lévrier et le beden sont étendus morts l’un à côté de l’autre. Un pareil dessin réclame une légende, que la légende soit née du tableau, ou que le tableau ait été fait pour fixer la légende.
Un jour, sur le sommet de cette montagne, un sloughi aperçut un beden et s’élança après lui. Comme le beden allait être pris, d’un bond désordonné il se précipita dans le vide entraînant à sa suite le lévrier qui le traquait. Les deux animaux tombèrent ici, du haut de ce rocher qui a deux cents coudées de haut, et se tuèrent tous les deux. On enterra le chien sur le lieu même de sa chute et on plaça au-dessus de son tombeau une grosse pierre sur laquelle est représentée sa fin tragique. L’endroit fut appelé dès lors Maqd ' el-Kelb wa’l-Beden pli»), « lc lieu
(1) Cl. Yaqut, 1, 123. — Plusieurs appellations bibliques n’ont pas d’autre origine; Jug. 7, 25.
MISSION EN ARABIE. — II. 8
de la chute du chien et du beden ». Il est excessivement rare de trouver ainsi au désert la tombe d’un chien ou d’un animal, autre qu’un cheval ou un chameau, consacrée par une sorte de vénération. C’est le premier exemple que nous ayons à citer.
Cette vallée pittoresque aux recoins mystérieux a engendré tout naturellement une l'ouïe de traditions merveilleuses. En voici encore une qu'on nous signale, neuf minutes plus à l’est.
Au moment où l’ouâdy va décrire un coude brusque vers le nord, on a devant soi une sorte d’amphithéâtre dominé par des sommets imposants (pl. LIX, 3). Sur le devant de cet amphithécâtre, au milieu de la vallée, deux rochers juxtaposés lancent vers le ciel, à soixante mètres de haut et plus, leurs pointes effdées. On les appelle Dara' et ’Aydab r(J^' Dans les temps anciens, deux frères, répondant aux noms de Dara' et de ’Aydab, voyageaient ensemble dans l’ouâdy. Ils avaient admiré en passant la belle prestance des Raqqâsât et dissertaient longuement à leur sujet. Arrivés à l’endroit où nous sommes, ils s’écrièrent dans un élan de fatuité : « 0 Dieu! puissions-nous être aussi grands qu’elles! » A l’instant, Allah les châtia de leur témérité en les métamorphosant en deux pierres encore plus grandes que les Raqqâsât (1).
A trois heures quarante minutes, nous nous éloignons des rochers Dara' et ’Aydab. Le chemin tourne brusquement sur la gauche et s’engage dans un défilé large d une cinquantaine de mètres que ferme de chaque côté une muraille de roc haute de plus de cent mètres (pl. LX, 1). C’est un des plus beaux points de cet ouâdy si riche pourtant en perspectives fantastiques. Sur le sable, de couleur fauve, se détachent toujours de nombreux gadâ à l’écorce blanche et aux feuilles déliées, d’un vert pâle, à moitié roussies par les ardeurs du soleil.
A trois heures cinquante minutes, la vallée s’élargit et peut mesurer cent mètres d une rive à l’autre. Les bords en sont toujours aussi abrupts et aussi pittoresques, mais le sol devient plus dur et le chemin est mieux marqué. A trois heures cinquante-cinq minutes nous atteignons Rùdat en-Nâqah (^IJ! Lss^) où nous copions quelques graffites tamoudéens (nos 219-223) avec un graffite nabatéen (n° 320). Ces inscriptions sont gravées sur une grande paroi faisant face au sud-ouest, à l’entrée d’un enfoncement dans la montagne, à notre droite (2). U y a là aussi plusieurs
(1) Un de ces rochers est visible à droite dans la photographie (pl. LIX, 3) : le sommet manque.
(2) Iluber ne mentionne point Rûdat en-Nâqah; il a dû y passer cependant en allant de Teimâ à el-'Ela puisqu’il a copié quelques inscriptions que nous relevons dix minutes plus loin (tam. n'“ 228 et 229). Cf. Huber, Journal..., p. 400.
EXCURSION A TEIMA.
représentations d’animaux et en particulier deux grandes figures de chameaux en train de paître (fîg. 47). Cette caricature fournit l’explication du nom donné à ce recoin et est censée reproduire un épisode historique.
La chamelle de droite avec un petit sous le ventre est la chamelle du prophète Sâleh. Un jour qu’elle était au pâturage dans les environs d el- Ela, elle tut enlevée par un groupe de cavaliers Sammâr qui s’enfuirent à travers l’ouâdy Dûeil. Arrivés à cet endroit, ils s’arrêtèrent quelques instants pour faire reposer leurs montures et la chamelle se mit à paître. Survinrent les gens de Sâleh, lancés à la poursuite du
Fig. 47. — Sur la paroi du rocher à Rûdat en-Nâqah.
gazou; ils massacrèrent les Sammâr et rentrèrent triomphants au Héger, ramenant la chamelle miraculeuse avec son petit.
La vie des bédouins de la contrée n a pas changé. Mohammed nous montrera bientôt 1 endroit où naguère les Fouqarâ atteignirent eux aussi un groupe de Sammâr qui étaient venus les razzier dans la plaine de Médâin- Sâleh. Les guerriers de Mutlaq furent aussi heureux que ceux de Sâleh. Ils mirent en fuite les Sammâr, dont trois restèrent sur le champ de bataille, et reprirent tout le butin. Notre guide faisait partie de l’expédition qu il raconte jusque dans le menu détail à ses compagnons de route.
Nous repartons à quatre heures trente-trois minutes. A quatre heures quarante, nous retrouvons sur la paroi orientale quelques dessins avec des fi agments de letties. trois minutes plus loin, nous voyons, toujours sur la môme paroi, quatre grands chameaux au milieu desquels s’enchevêtrent plusieurs graffites tamoudéens, la plupart en mauvais état. Pendant que nous essayons de déchiffrer et de copier les textes les plus lisibles, notre guide se met en devoir de chercher un refuge pour la nuit, car le jour baisse rapiuement et on commence à avoir de la peine à distinguer les caractères gravés.
Mohammed a déjà conduit bien des razzias et connaît parfaitement les habitudes de ces expéditions et toutes les précautions à prendre. Il pénètre
avec les montures clans une gorge qui s’enfonce à plusieurs centaines de mètres dans la montagne et sans autre issue que la trouée par laquelle on y accède de la vallée. Dans ce recoin, dit-il, nous serons en sûreté, à l’abri de toute surprise et admirablement cachés. En effet, il pourrait passer toute une troupe sur le chemin, que personne ne nous apercevrait. Un de nos hommes est posté à quelques pas du groupe, derrière un rocher, d’où, sans être vu, il pourra surveiller l’entrée de la cachette. A la lueur d’un grand feu, nous complétons les notes de la journée, on vérifie la prononciation et l’orthographe des noms relevés durant la marche, puis la conversation s’engage.
Parmi beaucoup d’autres sujets d’entretien, on parla de la beauté du site où nous étions, de l’aridité et de l’aspect sauvage de tous ces lieux. Autrefois ils n’étaient point ainsi, raconta Teheim, le plus ancien membre de la caravane. Le pays qui nous environne avait un tout autre aspect et n’offrait point une pareille désolation. Ces rochers énormes qui remplissent la région n’existaient pas; à leur place on voyait des monceaux de dattes destinées à la nourriture des Arabes. Il n’y avait pas trace non plus de ces amas de sable qui gênent la marche, tout cela c’était du pain et des tas de blé. Au lieu des gada et des talhah qui poussent dans les fonds des ouâdys et ne produisent aucun fruit il y avait des vêtements sans nombre à l’usage des bédouins. C’était alors l’abondance et la richesse, une richesse bien plus grande encore que celle qu’on voit dans le pays d’es-Sâm (1) et des Chrétiens. Mais un jour, une femme perverse, dont le nom est resté inconnu, s’oublia jusqu’à essuyer son petit enfant avec du pain ! Allah l’aperçnt et fut profondément irrité. Dans un accès de colère il bouleversa toute la contrée. Les monceaux de dattes furent changés en rochers, le froment devint du sable et les vêtements, des arbres sauvages. Quant à la malheureuse créature, cause de tant de désastres, Dieu la changea elle-même en hebeiniyeh tandis que son fils était
métamorphosé en qeleimaniyeh (2).
L’histoire de Teheim fut accueillie par des quolibets et des sourires montrant bien que les auditeurs n’ajoutaient guère foi à cet âge d’or dont
(1) Le pays d’es-Sam ( JJLS|) désigne pour les Arabes du Sud la Syrie et particulièrement le
Hauran dont la capitale, Damas, est considérée comme le paradis sur terre.
(2) Le hebeiniyeh est un lézard inoffensif couleur de sable, long de vingt centimètres en moyenne, qu’on rencontre très fréquemment dans la contrée. Il vit dans les sables et se réfugie dans des creux placés généralement au pied des arbustes. Le qeleimaniyeh est un autre lézard tout à fait dans le genre du précédent mais plus petit de taille. — On trouve chez les gens d”Amwas, non loin de Jérusalem, une légende analogue à celle-ci. Il doit en exister encore d’autres sur ce même fonds : Punition d’une créature par Dieu pour avoir souillé un morceau de pain.
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la tradition prétend avoir gardé le souvenir. Le narrateur gagna même à son récit le surnom de Ijebeiniyeh qui lui resta pendant une partie du voyage. Mais notre homme n’était pas d’humeur à s’offenser pour si peu. Lui-même ne paraissait pas bien convaincu de la véracité de ce conte qu’il avait pourtant appris des anciens, et une petite tasse de café l’eut vite dédommagé des mauvaises plaisanteries de ses compagnons. Aussi il se met à préparer nos lits, bien simples d’ailleurs, un petit trou dans le sable auprès du feu. Nous étendons là dedans nos couvertures, et les sacoches placées sous la tète en guise d’oreiller, nous contemplons le beau ciel argenté qui se dégage en dessus des rochers. Un clair de lune merveilleux ajoute encore à la féerie du paysage et invite à rêver plus qu’à dormir.
Mercredi 3 mars. — A six heures trente-deux minutes, nous avons repris le chemin dans l’ouâdy. L’enfant qui nous accompagne pleure parce qu’aujourd’hui on a mis les bagages sur sa chamelle. Il voudrait la voir montée par un de nous, comme hier, et il ne s’est résigné qu’avec peine à la laisser charger pour un jour. Cette chamelle, il l’aime et la soigne plus que lui-même. En route, il court de côté et d’autre pour lui ramasser une plante dont il sait qu’elle fera ses délices. Le soir, quand il l’a fait accroupir, il creuse contre son ventre un petit trou et c’est là qu’il se blottit pour la nuit. Quand il veut affirmer quelque chose, il n’a pas de serment plus solennel que celui-ci : « hayiat deloali » « par la vie de ma
chamelle ».
A six heures trente-huit, quelques graffites tamoudéens (n0B 235 s.) nous arrêtent pendant quatre minutes. A six heures quarante-six, nous passons à côté d’un grand tas de pierres et de branches érigé au milieu de la vallée. Nos Arabes l’appellent Rugm Abou-Selbeh (1) et nous
disent tout d’abord qu’il a été placé là pour indiquer le chemin. Comme nous faisons remarquer qu’il est difficile de se tromper de chemin au fond de cette vallée entre deux montagnes, Mohammed ajoute une autre explication. « Jadis, dit-il, cette terre était un pays habité (ard maskouneh, et on a élevé ce rugm en l’honneur d 'Abou-Selbeh (L.L> jd), « le père de la rapine », pour obtenir la protection d’Allah contre tout
(1) Nous croyons ce rugm identique à celui que Huber appelle « Rigm Mezbah el-Eben lâbouk » (ÿjjNl Journal..., p. 401 (voir plus haut, p. lit). — Il doit y avoir à cet endroit,
dans le Journal du dit explorateur, une petite erreur de localisation et d’heure. Du reste luimême a eu soin d’avertir loyalement que par suite de fortes douleurs, conséquences d'une chute de chameau, il n'a pu commencer le relevé de la roule qu’à 11 heures 54.
mal qui pourrait atteindre l’Arabe ou sa monture. » L’explication nous paraît un peu embarrassée et nous nous demandons s’il n’y a pas làdessous quelque légende, ou récit historique, que les bédouins ne tiennent pas à révéler. Néanmoins les dires de Mohammed seraient assez bien justifiés par la formule qu’on prononce en jetant au-dessus du tas une pierre ou une brindille : « 'Annâ xv'an zemâ’ylnâ » (UlsUj « (éloigne le mal) de nous et de nos montures ». Le petit 'Aid arrache quelques poils à la queue de sa chamelle et va les déposer religieusement sur le rugm en proférant l’invocation traditionnelle (1).
A quelques pas du rugm, dans le flanc oriental de la montagne, se trouve une gorge plus profonde encore que celle où nous avons passé la nuit. Nous l’avons visitée au retour. L’entrée en est marquée par un sayal, et il y en a encore que ques autres en avançant à l’intérieur. Au bout de cinq minutes de marche, on aboutit à un cul-de-sac au fond duquel on découvre un double gadir appelé naturellement gadir Abou-Selbeh. Le premier bassin est au ras du sol et quand il y a de l’eau on peut la puiser facilement. Le second est d’un accès moins commode. Il est situé dans la paroi de droite, à une dizaine de mètres de haut. Pour y parvenir, les Arabes ont dressé contre le rocher quelques gros morceaux de bois jouant l’office d’échelle, à l’aide desquels on peut atteindre un premier rebord. De là quatre ou cinq aspérités dans le roc servent d’escalier naturel par où on réussit à se hisser jusqu’au réservoir. Nous ne tentons point cette escalade par trop périlleuse et réservée à de plus agiles que nous; nous nous contentons d’essayer de copier du bas un graffîte tamoudéen gravé tout près de ce second gadir.
A une centaine de mètres au nord du rugm Selbeh, nous relevons quelques graffites (tam. nos 238 s.) et à six heures cinquante-trois minutes, nous sommes de nouveau en marche. L’ouâdy s’élargit et prend fin douze minutes plus loin. Devant nous s’ouvre une petite plaine limitée par de nombreux sommets isolés qui se dressent un peu de tout côté. A sept heures dix minutes, nous traversons dans cette plaine un premier bas-fond, une qa qui peut mesurer 300 mètres du nord au sud et 500 mètres d’est en ouest. Elle est bordée de tout côté par des dunes de sables. A notre droite, l’horizon se découvre à plusieurs kilomètres et l’on se sent plus à l’aise qu’entre les deux parois de l’ouàdy Dùeil.
A sept heures dix-huit minutes, nous atteignons une nouvelle qâ' après avoir laissé à droite deux énormes rochers sur l’un desquels on voit
(1) Pour la même pratique en usage sur les plateaux du Tlh, ef. RB., 1906, p. 459.
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quelques dessins. Le sol de ces lacs desséchés est régulièrement fendillé; on les dirait pavés en petits carreaux hexagonaux de six à douze centimètres de côté. Celui dans lequel nous sommes actuellement est beaucoup plus important que le précédent. On y avait creusé jadis un grand puits au fond duquel se rassemblaient les dernières eaux et qui ne devait guère tarir de toute l’année. Mais l’incurie bédouine a laissé le puits se combler peu à peu; l’emplacement n’en est plus marqué aujourd’hui que par quelques pierres et par un amas de terre. Ce puits porte le nom de bir es-Sanf et la plaine dans laquelle il est situé est dite QVân es-
Sanf ^l*J) (1).
L’eau est amenée dans ces bas-fonds par l’ouâdy el-Mugezz qui
vient de l’est, et est continué dans la même direction par 1 ouâdy es- Sarwân dans lequel se trouve un gadir où l’eau se conserve
pendant l’hiver. L’ouâdy Ahawy el-Qeder (jAüJt v£?à.!), qui débouche un peu plus au nord, fournit aussi à ces grands bassins naturels un apport considérable. Au dire des Arabes, l’eau resterait quelquefois dans ces qfân pendant deux mois avant de s’évaporer ou d’être absorbée par le sol.
A l’est du chemin, en deçà des montagnes éloignées tout au plus de deux à trois kilomètres, de nombreux mamelons et de grands rochers isolés émergent du milieu de la plaine. Les Arabes leur donnent le nom de Naatalat Au nord-ouest, une grande trouée qui continue
l’ouâdy el-Mugezz laisse voir dans le fond le gebel Mutla' au pied duquel nous sommes passés autrefois en suivant le derb el-Hagg entre Médâin-Sâleh et Dâr el-Hamrâ (2).
Après la traversée de la seconde qâ', qui dure sept minutes, on remonte peu à peu dans la direction nord-est. La ligne de montagnes, à droite, se rapproche sensiblement. A sept heures trente-huit minutes, nous passons devant l’embouchure de l’ouâdy Ahawy el-Qeder distante d’un kilomètre environ. Un seütier remonte l’ouâdy.
Le nom de cette vallée, difficile à traduire en français, indique, d’après l’explication fournie par nos bédouins, « l’acte de faire le vide dans une marmite » (3). On le rattache au fait suivant : Un jour, le grand cheikh des Fuqarâ, appelé alors Sebeykân, fit préparer dans le lit de l’ouâdy un
(1) Huber, Journal..., p. 401, l’appelle Qâ'a el-Bîr (^~Jî ^ji). Le pluriel qVân qui s'applique
à l’ensemble de la plaine, vient de ce qu’il y a là plusieurs q(V ainsi que nous l’avons noté.
(2) Voir vol. I, p. 98.
(3) On pourrait donner aussi une autre explication. signifie « fraternel » ; dans ahawy
el-qeder on pourrait voir alors une allusion à une sorte de fraternité contractée autour de la marmite ou à l’occasion d’un repas.
giand festin pour toute sa tribu. Ou multiplia les dctbîheh (1) et on dressa une grande file de marmites remplies de viande et de riz. Les Fuqarâ, peu habitués à de pareils dîners, accoururent tous et firent grand honneur au festin. En un clin d œil toutes les marmites furent vides. Le souvenir d un tel banquet se grava profondément dans la mémoire des bédouins qui désormais appelèrent l’endroit où il a'vait eu lieu, ouâdy Ahawy el- Qeder.
A sept heures cinquante minutes, il se forme à notre gauche un gros massif de collines; la montagne, à droite, s’est encore rapprochée et la plaine ainsi étranglée ne ressemble plus qu’à un large ouâdy s’inclinant vers le nord. Il y avait là autrefois, sous le rocher, quelques figuiers sauvages, hamat (JsU».), et c est ce qui a valu à l’endroit le nom de Hemayiet
Vingt minutes de marche dans un sol sablonneux nous conduisent à Seqeiq ed-Dib « la fente du loup ». Cette appellation s’appli¬
que à une fissure, large de deux mètres environ, sur une cinquantaine de mètres de profondeur, qui s’ouvre dans le flanc de la montagne, à l’est du sentier. Au fond de cette gorge pittoresque il y a un creux dans lequel 1 eau de pluie doit se conserver fraîche pendant longtemps; il est actuellement à sec comme tous les gadirs que nous rencontrerons sur notre route. Un jour, raconte la tradition, une caravane rencontra un loup dans cette fente et depuis lors l’endroit fut appelé Seqeiq eçl-Dib. Une autre légende veut que le premier loup de la création soit sorti de ce trou. Si la piemière explication du nom est tout à fait vraisemblable et répond bien à ce qui se passe de nos jours, la seconde a l’avantage de nous montrer comment se créent les légendes autour d’un nom.
Nombre de voyageurs anciens qui se sont arrêtés auprès de l’eau ont tenu à laisser sur le rocher un souvenir de leur passage. Nous y relevons quelques wâsems, ungraffite lihyanite (n° 380) et plusieurs graffites tamoudéens et nabatéens (tam. nos 239-246; nab. nos 321-328). L’un de ces derniers (n° 321), situé à quelques mètres au sud de l’entrée de la gorge, est particulièrement intéressant parce qu’il fournit une date qui sert à fixer définitivement la durée du règne de Rab’el II (70-106 ap. J. -G.). Cf. p. 218.
Nous repartons à neuf heures treize minutes et après avoir franchi une grande dune de sable qui nous barrait la route, nous descendons, à neuf heures vingt, dans une sorte de bas-fond où nous nous arrêtons pendant huit minutes pour copier quelques graffites tamoudéens gravés sur
(l) La dabîheli est 1 animal, mouton, chèvre ou chameau, qu'on immole pour le repas des hôtes.
EXCURSION A TEIMA.
une haute paroi de rocher se dressant à pic, à l’est du chemin. On entre aussitôt après dans une plaine, large à peine de quelques kilomètres, appelée el-Baliyeh « le malheur ». Une fois les Arabes de la contrée
s’y disputèrent forlement et en vinrent aux mains; plusieurs d’entre eux trouvèrent la mort dans cette lutte fratricide, ce qui fut pour tous un grand malheur. Et voilà pourquoi l’endroit reçut le nom d’el-Baliyeh.
Le chemin monte peu à peu; à neuf heures cinquante minutes, nous sommes à l’extrémité de la plaine, sur un petit plateau de deux cents mètres de côté. Quelques monticules émergeant à notre droite portent toujours le nom d’el-Baliyeh. Un ensemble de collines blanchâtres, à gauche, est dit Hadbat Unseir le même nom s’applique encore à un
énorme rocher grisâtre qui se dresse du même côté, à une cinquantaine de mètres du chemin, cinq minutes plus au nord. En temps de pluie, l’eau y est recueillie dans une anfractuosité, mais il n’y a point de graffîtes à l’entour. Tout près de ce rocher, paissaient tranquillement un jour les chameaux des Arabes; survint un gazou qui les enleva et tua la monture d’un cheikh appelé Unseir. Le nom de ce dernier resta attaché aux sommets environnants.
Nous descendons dans une vallée allant du nord-ouest au sud-est. A dix heures trois minutes, nous atteignons le lit de cette vallée dans laquelle l’eau se ramasse en grande quantité lors des fortes averses et forme un lac qui peut mesurer deux à trois cents mètres, du nord au sud, sur trois à quatre cents mètres, d’est en ouest. U y a un petit bassin naturel dans une grosse colline rocheuse à quelques minutes sur notre gauche. En continuant devant nous, nous remontons les pentes septentrionales de la vallée et nous cheminons sur un plateau irrégulier couvert de nombreux mamelons. A dix heures treize minutes, un sentier se détache à droite et conduit, nous dit-on, au gadir d’el-Baliyeh. Dix minutes plus loin, nous passons devant quelques grands rochers rougeâtres ; sur la paroi de l’un d’entre eux il y a un graffite tamoudéen.
A dix heures vingt-six minutes, nous tombons dans une sorte d’ouâdy.
Une masse rocheuse, au front large et grisâtre, groupe autour de ses
flancs une série de rochers de moindre dimension; entre ces rochers, il
y a de nombreux creux qui, à l’époque de la pluie, se remplissent d’eau.
Les Arabes donnent à ce genre de creux le nom de. qalt (wJâ), pl. qilàt /
Mais comme ici ils sont presque tous assez petits, on les a appelés Qelaytdt (o~r^) « les petits creux ». Le nom complet de la région est Qelaytât el-Ijeil « les petits creux des chevaux ». Nos
bédouins l’expliquent ainsi : Une fois, à une époque déjà lointaine, tous les réservoirs de la contrée se trouvèrent à sec, sauf les quelques trous dont nous venons de parler. On décida d’envoyer les troupeaux de moutons et de chèvres avec les chameaux étancher leur soif aux puits de Médâin- Sâleh et l’on réserva pour les chevaux l’eau des petits creux en question. C’est pour cela qu’on les appela désormais qelaytàt el-Ileil, nom qui passa bientôt à toute la région.
On nous montre dans le lointain, à l’ouest-ouest-nord, le grand sommet de Qârat es-Sifc (-JXJ! près duquel nous sommes passés en allant d Abou-Taqah à Médâin-Sâleh (1). Mohammed nous raconte l’origine du puits qu’on y voit. Un jour un Arabe pressé par la soif s’arrêta au pied de cette montagne. Il creusa un trou dans le sable et ne tarda pas à découvrir une nappe d'eau qui lui permit de se désaltérer. Le trou resta et on donna à l’endroit le nom de « Sik » Cl..) « puits étroit, fosse ».
Depuis la sortie de l'ouàdy Dûeil, nous cheminons sur un plateau irrégulier, hérissé d énormes rochers de grès. Ces masses qui forment parfois de véritables montagnes nous enferment constamment dans des espaces plus ou moins resteints prenant tantôt l’aspect d’une vallée, tantôt celui d une plaine. Jusqu ici il n’avait pas été toujours bien facile de se rendre compte de cette configuration générale du pays. A dix heures trentecinq, une large trouée, au nord-ouest, laisse entrevoir le plateau sur une longueur dune vingtaine de kilomètres; il est fermé à lhorizon par une ligne continue de montagnes qui font suite au Gebalah es-Sarqiyeh (gipü!) dont nous parlerons bientôt. Ce même plateau se poursuit à l ouest, derrière les sommets que nous avons laissés à notre gauche, et les quelques ouâdys, ou semblants d’ouâdys, traversés ce matin à partir de l’ouàdy el-Mugezz, vont tous se perdre ou se fondre dans cet immense espace qui porte ici le nom d el-Geneh H est plus difficile de dire quel est
l’aspect du pays, à l’est des sommets que nous longeons sur la droite, car ces sommets sont plus suivis et plus compacts et il semble qu’il y ait parfois de véritables massifs montagneux s’étendant assez loin dans la direction du soleil levant.
Bientôt la vue est de nouveau fermée à gauche par une grosse colline et c’est par un véritable défilé, étroit et très sablonneux, qu’à dix heures quarante-sept minutes, nous débouchons dans une sorte de plaine, large au plus d un kilomètre, dite Qd es-Sih ^). Elle tire vraisembla¬
blement son nom d une plante odorante qui pousse dans ces parages, le
(1) Voir vol. I, i>. 100, où cette colline est appelée Sik tout court.
EXCURSION A TEIMA.
Mh espèce d’absinthe très commune dans les déserts de Judée
et de Moab, mais plus rare en Arabie. La plaine dans laquelle nous venons d’entrer n’est qu’un petit coin du grand plateau que nous découvrons bientôt sur une vaste étendue.
A onze heures, les collines qui nous emprisonnaient deviennent plus petites. Le regard peut enfin s’étendre au loin devant nous. Il n’est arrêté, au nord, qu’à une quinzaine de kilomètres, par une ligne de montagnes rouges qui, vues de loin, ont un certain aspect de grandeur. C’est le Gebalah es-Sarqiijeh. Nous laissons à notre gauche un sentier se dirigeant du côté de Dâr el-IIamrâ.
A onze heures vingt-huit minutes, on peut découvrir toute la largeur du plateau du côté de l’ouest. Il s’étend jusqu’à la chaîne du Harrah qui borde le derb el-Hagg entre Dâr el-IIamrâ et Médâin-Sâleh (1). Le guide nous montre comme point de repère les cimes du gebel Mutla' faciles à reconnaître à cause de leur forme conique et de leur couleur noire. A l’est, les montagnes sont plus rapprochées et la limite beaucoup plus indécise. Le sol, formé de sable durci et de quelques bancs de roc, est couvert de nombreuses touffes de rimt et d’autres plantes ou arbustes du même genre ; on nous signale spécialement le ’ umety le qasîs et le sîh Tout ce grand espace est plus
ou moins accidenté. De nombreux mamelons blanchâtres, gris ou dorés, suivant les couleurs du grès et l’intensité de la lumière, surgissent un peu partout; il ne manque pas non plus de vallonnements assez prononcés.
A onze heures quarante minutes, on rencontre un endroit avec quelques herbes desséchées qui, faute de mieux, fourniront une nourriture excellente pour les chameaux. Nous mettons pied à terre afin de faire paître un instant les montures et de préparer une tasse de café. Pendant ce temps, un Arabe grimpe au sommet du rocher à l’ombre duquel nous sommes assis et scrute l’horizon. Il restera en vedette jusqu’au moment du départ, car la région est peu sûre. On nous a prévenus en quittant Médâin-Sâleli que les Sarnmâr préparaient un grand gazou contre les Fuqarâ avec lesquels ils sont en guerre ; nous avons donc à nous tenir sur nos gardes.
Nous repartons à douze heures quarante-cinq minutes. A l’est, les montagnes ont cessé et le plateau se prolonge maintenant de ce côté, à perte de vue, avec de nombreux mamelons çà et là. Le paysage menace d’être un peu monotone pendant quelques heures.
(1) Voir dans vol. I, pl. 11, l’ilinéraire de Muslabgali à Médâin-Sàleh.
A une heure cinq, on nous signale dans le lointain à l’est-est-nord une montagne isolée dont le sommet pittoresque semble couronné d’un château fort tombant en ruines. C’est le gebel el-Meimeh le nom
s’applique aussi à la région environnante. Un quart d’heure plus loin, nous avons au nord-ouest, à la distance de quatre ou cinq kilomètres, Qcîrat Arhaydn (e>W ÔU). un ensemble de petites collines au sommet plat se pressant les unes contre les autres. Il y a là, nous dit-on, un gadîr important qui peut fournir de l’eau pendant plusieurs semaines à une grande division de la tribu des Fuqarâ.
A mesure que nous avançons les plaques de rocher affleurant le sable se font plus nombreuses et plus étendues; il y a aussi par endroit du sable à gros grain qui rappelle le territoire de Mafâres er-Raz (I, p. 97).
A deux heures nous sommes à peu près à la hauteur du gebel el- Meimeh qui se dresse à notre droite derrière une rangée de collines. Le sol devient très inégal; ce ne sont que collines de grès et monticules de sable au pied des arbustes et des touffes d’herbe. Les nombreuses roches à fleur de terre valent à ce coin la dénomination d 'ard es-Safâ (U^J! joj\).
A deux heures cinquante-deux minutes, nous passons à côté d’un ancien campement des Fuqarâ. Mohammed nous montre avec une certaine complaisance une branche d’arbre desséchée, fichée en terre. C’est lui-même qui l’a plantée l’année dernière à l’occasion d’une grande fête, la circoncision de son petit-fils. Monté sur le mouton qui allait être immolé, l’enfant fit une sorte de procession triomphale autour de ce rameau et vint mettre pied à terre devant la porte de la tente où eut lieu la cérémonie. Elle fut suivie tout naturellement d’un grand repas et le reste de la journée se passa dans la joie et les chants, la plupart improvisés pour la circonstance. Notre nègre s’y distingua, paraît-il, car il cultive à l’occasion les beaux-arts et racle même fort bien du rebâbeh (1). Il nous a donné un soir un spécimen de son talent en chantant une complainte qui rappelait d’assez loin les lamentations du prophète Jérémie.
Tous les ans après la pluie, les Fuqarâ viennent camper un temps plus ou moins long sur ce plateau qui offre alors un pâturage excellent pour les chameaux. Les nombreux gadîr de la contrée peuvent fournir de l’eau
(1) Le rebâbeh esl l’instrument de musique par excellence de tous les bédouins; il rappelle un peu par sa forme le violon et se compose de deux cordes tendues au-dessus d’une caisse dont le fond est fail avec une peau de chevreau.
EXCURSION A TEIMA.
pendant plusieurs mois. Durant son séjour dans ces parages, l’année dernière, la tribu de Mohammed allait chercher l’eau à Qarât Arhayân mentionné plus haut et à Qelayeb Eirrân à une heure d’ici
environ, au nord-nord-ouest.
Une heure de marche à travers le dédale des mamelons gréseux nous conduit à un premier groupe de grosses collines vers lesquelles nous marchions depuis midi. L’une d’entre elles paraissait, de loin, couronnée d’un château que nous avions pris comme guidon; c’est tout simplement
Fig. 48. — Dessins tracés sur le rocher à Ilesem el-6ebalah.
un sommet placé en arrière qui produisait cette curieuse impression. Tout cet ensemble fait partie du Hesem el-Gebalah; nous le laissons à quelques centaines de mètres à notre gauche. Sur la face nord-est du rocher le plus voisin de la route on distingue trois ou quatre mauvais graffites tamoudéens que nous essayons de copier (nos 251 et ss.).
Nous repartons à quatre heures et quart pour nous arrêter huit minutes plus loin auprès d’un autre groupe de grands rochers portant quelques graffites et de nombreux dessins. Ces collines appartiennent encore au He§em Gebalah et c’est même à celles-ci que ce nom s’appliquerait plus spécialement. Sur la paroi du premier rocher au nord-est, nous relevons au milieu de représentations d’animaux les deux dessins ci-joints (fig. 48). Il y en a encore, à côté, plusieurs autres, avec le même nombre de lignes et les mêmes divisions. Qu’a-t-on voulu représenter au juste? L’hypothèse d’un simple parc à bestiaux qui pourrait tout d’abord venir à l’esprit n’est guère satisfaisante, car elle ne paraît pas expliquer suffisamment toutes les divisions intérieures. Il est difficile de ne pas voir dans les lignes brisées qui
encadrent le dessin l'image d’une enceinte, peut-être même d’une enceinte fortifiée ; et dès lors on songerait assez volontiers à quelque représentation lointaine d’une sorte de camp retranché. Les carrés intérieurs rappelleraient les divisions du camp. Quant aux lignes plus resserées, sur le côté le plus étroit du dessin, peut-être représenteraient-elles un escalier? Auprès, nous relevons l’inscription nabatéenne n° 329 qui doit viser un de ces dessins et qui qualifie de Nian « enceinte » l’objet représenté (1).
A l’intérieur de ce petit massif, on trouve d’autres représentations du même genre; quelques-unes plus simples, comme celle dans laquelle sont inscrits les deux graffites tamoudéens n° 253 (pl. CXLI1). A côté, il y a plusieurs dessins de grands animaux fantastiques à tête d’oiseau.
A quatre heures cinquante-quatre minutes, nous sommes de nouveau en marche. Il a été stipulé dans le contrat passé à Médâin-Sâleh que nous visiterions Mukattabeh. Nos guides, désireux d’atteindre Teima au plus vite, nous engagent à laisser ce crochet pour le retour. Mais « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras » et, comme nous caressons déjà d’autres projets pour rentrer, nous tenons bon. D’ailleurs Mohammed est un homme de parole et il n’insiste pas.
En arrière du Ijesem Gebalah qui nous barrait la vue, le plateau se poursuit toujours, formant comme une sorte de grand bassin limité au nord par les sommets du gebel el-Heseibd (Là=*Jj) et du gebel ed-Dogs Cette
partie est généralement plus accidentée que celle que nous venons de parcourir. A l’horizon, à une distance de vingt-cinq à trente kilomètres, dans la direction est-est-nord, six grands pics coniques rapprochés les uns des autres attirent le regard par leur forme singulière ; ce sont les Teleitûât auxcllieIs doit se rattacher quelque légende inconnue à nosFuqarâ.
Nous descendons de quelques mètres, comme à un étage inférieur, et, à cinq heures dix minutes, nous sommes à l’extrémité orientale du Gebalah es- Sarqiyeh. Ces montagnes, d’un rouge noir, qui paraissaient si majestueuses, vues de loin, ne sont plus qu’une ligne de rochers au pied desquels est venu s’accumuler le sable poussé par le vent du sud-ouest. Nous commençons à les contourner pour gagner le gadir d’el-Mukattabeh. La nuit ne tarde pas à nous surprendre et, à cinq heures quarante minutes, nous faisons agenouiller nos chameaux dans un pli de terrain où un grand rocher et quelques touffes de retem achèveront de nous dérober aux regards indiscrets, à supposer qu’il y ait quelqu’un dans cette vaste solitude.
1. Dans Doughly, Documents épigraphiques, pl. XXVJ, on trouve un dessin qui ressemble beaucoup à celui-ci. Les grandes divisions sont seulement moins régulières.
EXCURSION A TEIMA.
Jeudi 4 mars. — Hier au soir, après avoir longtemps disserté sur les étoiles que nos Fuqarâ connaissent fort bien, il a été décidé que le lendemain nous partirions de bonne heure, tant par mesure de prudence que pour gagner du temps. A deux heures cinquante minutes, nous sommes donc en selle. Un magnifique clair de lune favorise notre marche à travers un véritable chaos de roches, émergeant à peine de quelques mètres au-dessus du sol. A quatre heures et demie, la lune disparait et nous sommes obligés de nous arrêter afin de ne pas nous rompre le cou.
Il est cinq heures trente-cinq minutes quand nous repartons. Quelques minutes plus loin, nous passons à côté d’un grand rocher sur lequel on distingue deux ou trois graffites en très mauvais état. A gauche, à une distance de trois à quatre kilomètres, court presque parallèlement à notre marche la crête du Gebalah es-Sarqiyeh qui nous domine tout au plus d’une cinquantaine de mètres. A partir de ce sommet, le terrain couvert d’énormes blocs s’incline doucement vers le nord.
A six heures, nous prenons trois minutes pour copier une inscription gravée au bord du chemin, au milieu de ligures de chameaux. Nous errons ensuite pendant une demi-heure à travers des mamelons de grès et à six heures trente-cinq minutes, nous sommes au bord du gadir de Hasâhîs el-Qerdn ( .îydî Il y a là trois grands bassins natu¬
rels (1) qui, bien entretenus, contiendraient une grande quantité d’eau. Sur les parois des masses de grès qui ombragent ces bassins, les bergers et les voyageurs des temps jadis ont naturellement gravé leurs noms et dessiné nombre d’animaux. Les inscriptions, à peu près toutes tamoudéennes, sont généralement mal conservées et souvent d’une lecture difficile (tam. nos 256 ss.). On retrouve dans le bassin le plus occidental le dessin d’une enceinte dans le genre de celles du Hesem el-Gebalah.
Repartis à sept heures quarante-cinq, nous cheminons encore pendant vingt minutes sur un terrain toujours très inégal, et à huit heures six minutes, nous mettons pied à terre à el-Mukattabeh (LlCJl).
Le nom d’el-Mukattabeh, « l’endroit écrit » , remet en mémoire le fameux ouâdy Mukalteb de la péninsule sinaïtique, près des ruines de Mugarah (2). L’aspect des lieux est cependant bien différent. Ici, nous n’avons point de vallée comme au Sinaï, mais un simple passage, large de trente à trente-cinq mètres et long d’une soixantaine, entre deux rochers allongés assez exactement du nord au sud (pl. LIX, k). C’est sur les parois
(1) Les deux Imssins les plus à l'ouest sont l’un à côté de l'autre, à une centaine de mètres du premier que nous visitons.
(2j Voir Comte Jean de KEitc.oitLA\ , Siles délaissés d' Orient, p. 19. — ItB., 1896, p. 627.
MISSION x\RCHÉOLOGIQUE EN ARABIE.
de ces rochers, se faisant face, que se trouvent les inscriptions entremêlées à de nombreux dessins de chameaux (fîg. 49). Quelques-uns de ces animaux sont presque de grandeur naturelle, ce que l’on voit rarement ailleurs. Il est vrai que la hauteur et la régularité des parois se prêtaient à ces grands dessins, d’une manière exceptionnelle. Au pied du rocher oriental, à l’intérieur du passage, se trouve un gadir, large de trois mètres environ, sur une longueur d'une dizaine de mètres. Le fond est rempli, en grande partie, de sable charrié par les eaux et le vent;
Fig. 49. — El-Mdka.tta.beh. Une paroi de rocher portant le nom de HUBER.
néanmoins le bassin est encore fort appréciable et mesure au centre plus d’un mètre de profondeur.
Nous nous mettons aussitôt en mesure de copier les inscriptions. A notre grand désappointement, ce ne sont que des graffites tamoudéens (nos 278- 360) ; nous avons relevé un seul texte nabatéen et encore est-il fort détérioré; il n’y a aucune inscription importante. Un grand nombre de ces graffites sont en mauvais état; nous avons copié tous ceux qui étaient bien conservés et nous nous sommes appliqués en outre à essayer de déchifïrer parmi les autres quelques-uns des moins détériorés. Vers l’extrémité septentrionale du gadir, au milieu de noms propres tamoudéens nous lisons : « HUBER, 1884 » (fîg. 49). Nous saluons avec respect et émotion le nom de ce hardi compatriote, passé ici quelques mois avant sa fin tragique (1). En entendant prononcer son nom, Mohammed ne peut maîtriser un mouvement de surprise, car il se rappelle avoir vu l'infortuné voyageur, il connaît toute son histoire et les circonstances de son trépas.
(1) IIuBEit, Journal..., p. 471 ss.
EXCURSION A TEIMA.
A douze heures vingt-cinq, notre travail est terminé et nous repartons directement pour Teima. Nous laissons à notre gauche, à deux cents mètres au plus, un ensemble de sommets pointus auxquels font suite vers le nord d’énormes rochers et des collines isolées; nos guides désignent tout cela sons le nom d ’el-Bûeib « la petite porte ».
A une heure deux minutes, nous commençons à descendre sensiblement dans une sorte de bas-fond vers le centre d’un bassin secondaire formé sur le plateau. A notre droite, à quatre kilomètres environ, se dressent de grosses collines au sommet plat et noir appelées Umm Hors j*')- A ^eur suite> et un peu en arrière, commence la chaîne du Sarmada (1 formée de collines semblables à ces dernières, mais un peu moins élevées. Devant nous se dressent les pics du gebel el-Heseibâ et du gebel ed-Dogs sur lesquels nous dirigeons notre marche.
A une heure trente-sept minutes, nous atteignons le fond du bassin, limité, à 1 est, par le Sarmadâ, et à l’ouest, par une rangée de collines qui ferment la vue à deux ou trois kilomètres de distance.
A deux heures quarante minutes, on s’arrête pour laisser paître un peu les montures et faire du fourrage; c’est-à-dire remplir quelques sacs d’herbes sèches qui serviront de nourriture aux chameaux pendant notre séjour à Teimâ, car les environs de cette localité sont entièrement dépourvus de pâturages. Pendant ce temps, nous inspectons un rocher voisin sur lequel on voit des dessins avec deux ou trois inscriptions. Nous longeons à pied quelques gros mamelons qui se détachaient devant nous depuis un certain lemps et un quart d heure plus loin nous relevons encore quatre graffîtes tamoudéens. La chaîne du Sarmadâ devenue presque insignifiante n’est plus qu’à trois à quatre cents mètres du chemin. Au nord-ouest, en arrière de la ligne de collines distantes de deux à trois kilomètres, apparaissent dans le lointain de nombreux pics aux sommets effilés.
Nous remontons en selle à quatre heures vingt minutes, et à quatre heures cinquante-cinq nous atteignons l’extrémité des collines du Sarmadâ. En arrière se trouve un autre bassin identique à celui dans lequel nous marchons; c’est là que passe le chemin direct de Médâin-Sâleh à Teima. Nous le suivrons au retour. Il a été suivi aussi cette nuit par un piéton qui nous a devancés pendant notre détour de Mukattabeh. On retrouve un peu partout la trace de ses pas dans le sable. Dans ces déserts, la vue d un homme ou simplement l’empreinte de ses pieds cause toujours la plus vive inquiétude; on préfère rencontrer une bête fauve qu’un de ses semblables. Cette fois surtout, cette piste humaine produit sur tous les esprits la plus fâcheuse impression. N’est-ce pas un messager de malheur qui
MISSION EN ARABIE. — II. n
est passé par là? En quittant el-Heger, notre guide avait refusé d’admettre dans la caravane un Arabe étranger qui se disait originaire de l eitna et voulait regagner ses foyers en notre compagnie. Mohammed, au courant de la politique du désert, avait soupçonné quelque chose et flairé un espion; aussi s’était-il montré inflexible et avait-il obligé le prétendu Teimâny, déjà en route, à se séparer de nous et à regagner Médâin-Sâleh. Nous nous demandons avec anxiété si, après notre départ, cet individu ne s’est pas lancé seul à travers le désert pour porter à Teima la nouvelle de notre arrivée. Demain nous saurons la vérité! En attendant, un splendide coucher de soleil vient tout dorer autour de nous et dissiper les pensées noires. Les sommets du gebel el-Heseibâ, sur lesquels nous marchons depuis Mukattabeh, se détachent avec une netteté surprenante et deviennent encore plus rouges. Nous les atteignons à six heures quarante minutes, et à six heures cinquante nous campons à l’intérieur de la montagne dans une sorte de défilé que dominent de chaque côté des masses imposantes en forme de donjons. Au pied, d’énormes blocs, qu’on dirait fichés en terre, dressent vers le ciel leurs pointes aiguës, semblables aux colonnes gigantesques d’un vaste temple tombé en ruines.
Nos bédouins, bons enfants, mais pleins d’insouciance, ont épuisé leurs provisions; ils n’ont plus une goutte d’eau. Nous partageons avec eux notre modeste souper; la jument est la plus à plaindre; elle ne boira point ce soir.
Vendredi 5 mars. — On voudrait arriver de bonne heure à Teima; nous partons donc avant le jour, à quatre heures et quart. Nous descendons sensiblement à travers une plaine sablonneuse où poussent quelques arbustes. A en juger d’après ce qu’on peut voir à la clarté de la lune, le terrain est moins accidenté que dans le bassin précédent.
A cinq heures vingt-cinq minutes, nous passons au pied d’une grosse colline que nous laissons sur la gauche et nous commençons à distinguer devant nous un piton qui semble planté là pour indiquer le chemin; un peu plus à l’est, quelques collines plus considérables se détachent dans la brume. On les appelle Abraq es-Seba ' tjj?')- Le S°1 se couvre par en¬
droits de grandes plaques de rochers. Bientôt, à la distance de trois à quatre kilomètres, dans la direction nord-ouest et nord, on voit un peu partout, çà et là, d’énormes pierres debout, restes sans doute de collines effritées, identiques à celles au milieu desquelles nous campions la nuit dernière. Nos guides donnent à cette région le nom de Geraydeh Sur la
droite, à quelques kilomètres, au nord-est, un massif assez imposant nous
EXCURSION A TEIMA.
est appelé el-Ebeddâ ((Xj^l). En arrière de cette montagne, au sud-est, plusieurs sommets isolés en forme de pain de sucre portent le nom de gebel el- Eqeileh (üLi'*ll). Les pics Teleifûât leur font suite au sud-ouest; nous devons les laisser à huit ou dix kilomètres.
A cinq heures cinquante-cinq minutes, entre deux rochers émergeant de quelques mètres au-dessus de la plaine, on trouve un peu d’herbe pour les chameaux. Ce sont, paraît-il, les derniers pâturages; il faut donc s’arrêter afin de permettre aux bêtes de brouter pendant quelques instants. On en profite pour faire une tasse de café avec le dernier litre d’eau. Pendant la halte, quelques corbeaux viennent rôder autour de nous; Mohammed prétend que c’est de mauvais augure et que pour conjurer le malheur il faut une victime. Saisissant donc une carabine il ajuste le plus audacieux des volatiles qui s’abat percé par une balle.
Nous repartons à sept heures quatre minutes, et à sept heures treize, nous passons a côte du pic signalé ce matin à cinq heures vingt-cinq. Tout près, se dresse un autre grand rocher dans le même genre, appelé Abraq et-haha (laLxîî On n’est pas peu étonné de trouver ici le
souvenir des Tîâhâ campés aujourd’hui dans le Negeb, au sud de la Palestine. On nous affirme cependant que c’est bien de cette tribu qu’il s’agit. Un jour les Tfâhâ auraient organisé un grand gazou contre les Arabes de l’est et se seraient avancés jusqu’aux environs de Teima. Mal leur en prit, plusieurs tribus orientales s étant concentrées vinrent les surprendre là où nous sommes. Après une lutte acharnée de part et d’autre, les Tîâhâ furent si complètement battus que jamais plus ils n’osèrent recommencer de pareilles incursions.
A sept heures vingt minutes, le sol est couvert de nombreux rochers émergeant de terre comme des tumidi. Nous avons à droite, à deux kilomètres au plus, la grosse colline d’Abraq es-Seba'; de ce côté, la plaine s étend très loin. A gauche, au contraire, les pierres levées signalées plus haut, se poursuivent toujours et viennent rejoindre une ligne de collines qui ferment l’horizon à peu de distance devant nous.
A sept heures cinquante-trois minutes, nous atteignons ces collines, et dans les premiers sommets nous découvrons deux grands gadîrs appelés el-IIebû ou plus exactement el-Hebû el-Ùarby (j^ÜÎ j^l). Il y a là sur le rocher (pl. LX, 2) de nombreux dessins avec des graffîtes tamoudéens (nu' 368-396), quelques inscriptions arabes, et trois ou quatre graffites uabatéens (nos 332 ss.) dont un, fort intéressant, nous fait connaître un nouveau roi de Lihyàn (voir p. 221).
On a beau être pressé, nous prenons tout le temps nécessaire pour la
copie des inscriptions. A neuf heures quarante minutes seulement, on se remet en route. Nous franchissons la ligne d’el-Hebû et nous avons sous les yeux un nouveau bassin moins grand que le précédent mais plus tourmenté. Les grands blocs en forme d’aiguilles abondent, un peu dans toutes les directions. La roche de grès, calcinée par le soleil, a pris une couleur de lave et le sommet sur lequel nous sommes rappelle par son aspect un coin du plateau volcanique du Leggâh, au sud de Damas. Cette partie du plateau est caractérisée de ard es-Safcî <j^)> c es^ ki-en ^ en
effet le Safâ tel qu’il a été décrit par les explorateurs. Dans le lointain, au nord-est, est-est-nord, le gebel Geneim ( qui avoisine Teinta, laisse voir sa masse à travers une buée légère.
Comme ce matin, en partant de Heseibâ, nous allons descendre peu à peu dans un pli de terrain d où nous sortirons apres une heure et demie ou deux heures pour traverser un nouveau col et recommencer la même manoeuvre.
A neuf heures cinquante-huit minutes, le sol devient moins rocheux; nous sommes en plein dans le bassin. Des deux côtés, le terrain se relè\e et nous ferme la vue à deux kilomètres. A trois ou quatre kilomètres devant nous, au nord, quelques grosses collines nous sont désignées sous le nom d 'el-Hebu eè-Sarqy. Il y a là aussi un gâdir avec de nombreuses inscriptions, mais Mohammed, pressé d’arriver, n’en dit rien; il nous y conduira seulement au retour. Nous continuons donc directement sur Teinta, longeant de temps en temps quelques rangées de pierres levées semblables à des allées de menhirs.
A onze heures vingt-cinq minutes, le plateau change d aspect et de nature. La terre est couverte de minces dalles de grès brisées, à la surface noirâtre. Les grands rochers et les collines cessent, il n’y a plus que quelques ondulations de terrain dont les sommets noirs luisent au soleil. Le gebel Geneim domine tout ce triste paysage où poussent à peine quelques rares herbes. Cette nouvelle contrée porte le nom de Mehaggeh (V2^)-
A onze heures cinquante minutes, nous avons devant nous une large vallée venant du sud-est et passant au sud du gebel Geneim. Elle se dirige, nous dit-on, du côté de Mo azzam et sert de route naturelle pour aller de Teima à cette dernière localité. A midi nous atteignons le fond de l’ouâdy, appelé ouâdy Mehaggeh, et à midi sept minutes nous sommes remontés sur l’autre rive. C’est toujours le même paysage aussi triste et aussi monotone : plateau ondulé, couvert de sable et de petites dalles d’un grès noirâtre; il y a encore quelques herbes de plus en plus rares, mais plus aucun arbuste. Bientôt ces maigres plantes disparaîtront elles
EXCURSION À TEIMA.
aussi complètement, arrachées par les femmes de Teima qui vont les quêter plusieurs lieues à la ronde pour servir de combustible.
A midi dix-neuf minutes, nous arrivons à la hauteur du gebel Geneim que nous laissons à cinq ou six kilomètres à notre droite. Il s’étend du sud au nord, sur une longueur de trois kilomètres environ, et se divise en quatre sommets principaux, séparés par de larges cols sablonneux. Le sommet le plus élevé est celui du sud dont la hauteur atteint tout au plus une centaine de mètres au-dessus de la plaine. Un fouillis de petites collines fait suite au quatrième sommet, au nord.
A douze heures et demie, surgissent devant nous quelques collines situées au nord de Teima. Un quart d’heure plus loin, nous apercevons un coin de l’oasis. A douze heures cinquante minutes, la palmeraie se découvre peu à peu. Nous laissons à notre gauche, à quatre cents mètres, un grand tas de pierres appelé par les Arabes rugm Fahhad (As^
Nous avons noté sur plusieurs points, dans la plaine, des rugm semblables, mais moins importants, destinés, nous dit-on, à marquer les chemins; peut-être celui-ci servait-il encore de poste d’observation. Nous constatons aussi, sur le bord de la route, de nombreuses enceintes rondes dont le diamètre peut varier entre cinq et dix mètres. Elles sont formées de petites dalles fichées en terre et disposées, tantôt à plat les unes contre les autres, tantôt dans le sens de la largeur, de manière que deux extrémités seulement soient en contact. Ce sont là probablement d’anciennes tombes. En tout cas nous aurons à signaler plus loin (p. 155 s.) d’autres enceintes du même genre dont le caractère funéraire sera difficilement révoqué en doute.
A une heure vingt-sept minutes, le sentier passe entre deux petits monticules qui ont l’air artificiels; il y en a beaucoup d’autres devant nous, disséminés dans la plaine. Ce sont sûrement des tumuli funéraires et nous avons sous les yeux le cimetière de l’ancienne Teima (1) ; demain nous étudierons ces monuments d’un peu plus près.
A une heure cinquante-cinq minutes, nous avons achevé de traverser la vieille cité des morts; dix minutes plus loin nous rencontrons encore cependant deux tombes isolées.
Une certaine agitation se manifeste aux abords de Teima; on voit des gens accourir de tout côté et des groupes se former sur différents points. Évidemment on est informé de notre arrivée, car ce n’est point la vue d’une
(Il Huber l'avait parfaitement reconnu. « Peu après la sortie des murailles commence un champ de petites collines; c’est l’ancienne cité des morts de Teimâ » [Journal..,, p. 386).
caravane ordinaire qui produirait une pareille impression. Un peu inquiet sur la réception qui nous attend, Mohammed monte sa jument et part au galop dans la direction du groupe le plus compact, agitant le pan de son manteau en signe de paix. Nous le suivons trauquillement au pas cadencé de nos montures. Bientôt il met pied à terre, salué amicalement par quelques vieilles connaissances. Nous approchons à notre tour; à deux heures dix-sept minutes, les ruines de la vieille Teima ne sont plus qu’à une centaine de mètres. Entre elles et nous, sur la droite, une petite dépression par où s’écoulent une partie des eaux du gebel Geneim porte le nom de s aib Umm-Tala a A deux heures vingt-cinq, nous avons
rejoint le guide et, franchissant les débris d'un mur ancien, nous pénétrons dans l’oasis (pl. LXI, 1). De nombreux individus, armés de quelques fusils et de sabres, nous escortent jusqu’à la porte de la ville ; ils se tiennent du reste à une distance respectueuse et ont tous l’air plus curieux que mal intentionnés. Néanmoins, nous trouvons la porte fermée (pl. LXI, 2) et, un instant, nous nous demandons si nous pourrons entrer, car personne ne paraît se soucier de nous ouvrir. Heureusement Mohammed a pu faire prévenir de son arrivée le cheikh de ce quartier, cheikh 'Ali eben-Rummàn, une des principales autorités de Teima, dont la maison est voisine de l’endroit où nous sommes et chez qui descendent toujours les principaux des Fuqarâ. Ali ne peut pas se dispenser d’envoyer quelqu’un au-devant de son ami; la porte s’ouvre donc, et vivement nous poussons nos montures à l’intérieur. Survient un soldat d’Eben-Rasid qui se précipite pour refermer la porte et empêcher les chrétiens de pénétrer dans la cité, mais déjà une partie de la caravane est dedans, et notre grand nègre se redressant en face du soldat lui dit sèchement : « Tu ne me connais pas? Laisse passer mes chameaux. » Devant cette injonction, le soldat un peu intimidé se replie et nous achevons d’entrer. A travers une rue, longue d’une soixantaine de mètres et large de deux mètres environ, nous débouchons dans une cour qui précède la maison du cheikh. C’est là que nous faisons agenouiller nos chameaux et décharger les bagages (pl. LXI1, 1). Après quelques minutes d’attente, le jeune fds d’Eben-Rummàn vient nous chercher et nous conduit dans la medâfeh paternelle où le café ne tarde pas à être servi. Désormais nous étions les hôtes du cheikh et nous devons dire tout de suite que 'Aly eben-Rumman n’a pas manqué un instant aux règles et aux devoirs de l’hospitalité bédouine.
Teima, du 5 au 6 mars. — Pour expliquer la suite du récit, il est nécessaire d’ouvrir ici une parenthèse sur le gouvernement de l’Arabie centrale
EXCURSION A TEIMA.
ou Neged. Deux grandes puissances rivales se partagent et se disputent aujourd’hui ces vastes contrées désertes. La partie orientale avec er-Riad pour capitale est occupée par Eben-Sa'oud, le représentant le plus autorisé de la réforme wahabite. Le centre, constitué principalement par le gebel Sammar, capitale Hâil, est sous la domination d’Eben-Rasid. Teima, à sept bonnes journées de marche à l’ouest de Hâil, dépend d’Eben- Rasid et se trouve en dehors des frontières de la Province du Hedjaz occupée par la Sublime Porte. Un gouverneur ou wakil d’Eben-Rasid assisté de cinq ou six soldats arabes y représente l’autorité régulière. C’est aussi du gouvernement de Hâil que relève ou relevait naguère la grande oasis du Gôf dans l’ouâdy Sirhan, à huit jours de marche à l’est de Ma'an et à une distance à peu près égale au nord de Teima. La puissance d’ Eben-Sa'oud date de la réforme de Mohammed ibn-'Abd el-Wahab dont il fut le bras droit (vers 1760); celle d’Eben-Rasid remonte tout au plus à trois quarts de siècle et est issue de la précédente. En 1246 de l’hégire (1830 de notre ère), Faysal (J-~=À) eben-Sa'oud voulant récompenser son principal lieutenant, 'Abdallah eben-Rasid, des services importants qu’il lui avait rendus, lui confia le gouvernement du gebel Sammar. Celui-ci, aidé par son frère 'Obeid, réussit à consolider son pouvoir un moment ébranlé, et mourut en 1256 (1840), laissant trois fils, Talâl, Met'ab et Mohammed. Talâl lui succéda et étendit les frontières de son royaume du côté de l’ouest jusqu’à Teima et au Gôf (1). A l’est il occupa le Qasim aux dépens d’Eben-Sa'oud et ne tarda pas à se déclarer indépendant. Après 27 ans d’un règne glorieux, il se poignarda, dit-on, dans un accès de folie, et le gouvernement passa à son frère Met'ab. Deux ans plus tard, Met'ab était assassiné par le fils aîné de Talâl, Bender, qui fut reconnu comme souverain. Mohammed, le dernier fils de 'Abdallah, se voyant évincé, résolut de tirer vengeance de ce qu’il considérait comme un affront. Un jour qu’à la suite de ses intrigues, une querelle violente s’était élevée entre lui et Bender, il saisit son poignard et tua net son neveu, puis s’empara du pouvoir. Afin d’éviter de nouvelles compétitions il fit assassiner les cinq frères plus âgés de Bender et plusieurs autres de ses parents (2). Un règne commencé sous de tels auspices ne présageait rien de bon; néanmoins, c’est Mohammed qui a porté à son apogée la puissance des Eben-Rasid. Une fois son pouvoir affermi, il travailla à faire ou-
(1) Palgrave, Voyage dans l’Arabie Centrale, I, p. 62 s.
(2) Pour toute cette histoire (T'Abdallah eben-Rasid et de sa famille, voir Palgrave, op. laucl., I, p. 116 s. — Lady Blunt, Pèlerinage au Nedjed, dans Le Tour du monde, 1882, I, p. 34 ss. — Huber, Journal..., p. 150 ss.
blier par sa bonne administration et sa généreuse hospitalité les cruautés du début de son règne et réussit à établir, au centre de l’Arabie, un ordre et une sécurité qui n’existent plus aujourd’hui. C’est lui qui reçut à Hâil en 1879 lady Blunt avec son mari et en 1882-1883 Huber et Euting auxquels il témoigna un réel intérêt et qu’il favorisa même dans leurs entreprises scientifiques (1).
Mohammed est mort il y a une douzaine d’années. Comme il ne laissait points d’enfants, sa mort a été suivie de grands troubles et de sanglantes querelles.
Abd el-'Aziz eben-'Abdallah (2) lui succéda tout d’abord, mais 'Abd el-'Aziz ayant été tué dans une guerre contre Eben-Sa'oud, Met'ab le remplaça (3). Après cinq mois de règne, Met'ab fut assassiné par son oncle Sultan qui s’empara du pouvoir et massacra en même temps, en dehors de la ville, Mes'ab, Talâl et 'Aly. Sultan régna un an et demi, puis il s’enfuit du côté de Teima emportant la caisse. Son frère Sa'oud se mit à sa poursuite, l’atteignit à Magg et le ramena à Hâil chargé de chaînes. Il fut jugé, condamné et pendu en plein sérail. Sa'oud régna à sa place. Après un an et deux mois et demi, pendant qu'il était absent de Hâil pour une razzia, Hemoud fils de Sobehân Nâser, Sâlem, Abd el-Karim et Sa'oud prirent leur neveu Sa'oud fils de 'Abd el-'Aziz, âgé seulement de 3 ans, et l’emmenèrent à Médine, puis, ayant réuni une petite armée de mercenaires, marchèrent contre Hâil. Ils envoyèrent des messagers aux cheikhs leur disant : « Nous sommes avec vous, ne nous attaquez pas » ; ceux-ci de leur côté répondirent : « Nous sommes avec vous, nous ne voulons point de Sa'oud fils de Hemoud, fils de 'Obeid. » Sa'oud fit sortir une vingtaine de cavaliers qui passèrent tous à l'ennemi. Il se réfugia alors dans le château appelé Bergan. Sommé de se rendre, il refusa, mais abandonné de tous les siens, il ouvrit la porte du qala'ah et se mit en prières. Un'abed entra, lui noua un kéfyeh autour du cou et le traîna dehors. Ses oncles lui dirent : « Tu as tué les frères de
(1) Déjà en 1378, lors de son premier voyage en Arabie, Huber avait été bien accueilli par Mohammed (D. G. Hogarth, The Pénétration of Arabia, p. 252).
(2) Cet 'Abdallah doit être un des fils de 'Ubeïd, oncle de Mohammed. Cf. Huber, Journal..., p. 150, à moins qu’il ne faille dire eben-Met'ab au lieu de eben-'Abdallah; il serait alors le neveu de Mohammed iibid.).
(3) Le narrateur raconte que l’ennemi coupa la tête de 'Abd el-'Aziz et la suspendit par les deux tresses des cheveux à la porte du sérail. Pendant qu’elle était ainsi exposée aux regards et aux insultes de la foule, un enfant s’étant approché pour mieux la contempler, elle se détacha et tombant sur lui le tua net. La foule s’acharna encore davantage contre ces restes sanglants en criant ; « Comment, pendant ta vie tu nous as massacrés et après ta mort tu fais encore mourir nos enfants ! »
EXCURSION A TEIMA.
'Abel el-'Aziz (1), c’est lui qui décidera de ton sort; quant à nous, nous n’avons ni à te tuer ni à t’épargner. » Toute la ville se réunit autour de lui pour le juger et on le jeta en prison avec toute sa parenté excepté les femmes et les enfants de Sultan. On fit venir ensuite de Médine le petit Sa'oud fils de 'Abd el-'Aziz. Celui-ci ordonna de mettre à mort tous les prisonniers; on les traîna hors de la ville et en une heure de temps les 'abeds leur coupèrent la tête ; ils étaient au nombre de seize.
C’est cet enfant, Sa'oud eben- 'Abd el-’Aziz, qui est actuellement le souverain de Hâil; un de ses oncles (Zamel), eben-Sobehân, gouverne à sa place.
Ces derniers événements venaient d’avoir lieu à la fin de l’année 1908 et au commencement de 1909. Faysal fils de Hemoud et frère de Sultan était alors gouverneur du Gof. Apprenant ce qui s’était passé à Hâil, il s’enfuit auprès d’Eben-Sa'oud qui lui confia le gouvernement du Qasim. En attendant, les Béni Sa'alan, profitant du désordre, s’emparèrent d’une partie de l’oasis du Gof. La nouvelle de la prise du Gof par les Béni Sa'alan était arrivée à Médâin-Sàleh une dizaine de jours avant notre départ pour Teima. Le bruit courait, en même temps, que le gouvernement ottoman allait occuper Teima et y placer une garnison avec un moudir, comme il a fait depuis quelques années pour el- Ëla et Havbar. Toutes ces nouvelles, vraies ou fausses, avaient jeté dans la consternation la cour de Hâil et les représentants d’Eben-Rasid. Si on prenait Teima et le Gof, les deux grandes oasis de l’ouest, qu’allait-il rester de ce côté? la fronlière occidentale aurait bientôt reculé jusqu’aux murs de la capitale. Les émissaires du jeune sultan arabe couraient donc le désert à l’affût du moindre bruit et c’était un de ces espions qui nous avait devancés à Teima où il était venu annoncer notre visile inopportune.
Cette visite pouvait paraître d’autant plus suspecte qu’une semaine avant nous on avait vu arriver encore un étranger (2), alors que depuis trente ans peut-être, pas un européen n’avait pénétré dans l’oasis. Que pouvaient donc venir chercher tous ces étrangers?
Nous passions généralement pour des ingénieurs du chemin de fer du Hedjaz et cela ne souffrait pas la moindre difficulté. Ce n’est que là où nous avions séjourné pendant un certain temps, près d’une gare comme à Médâin-Sâlela ou à el-'Ela, qu’on avait pu constater facilement que nous
(1) Plus exactement les fils de 'Abd el-'Aziz, frères de Sa'oud. Ici 'Abd el-'Aziz est mis pour Sa'oud fils de 'Abd el-'Aziz, le souverain actuel, appelé quelquefois 'Abd el-'Aziz tout court.
(2) A noire retour, nous avons appris que cet étranger était M. Carruthers, du collège américain de Beyrouth; nous nous sommes rencontrés avec lui à Mâdabà.
n’avions pas d’emploi sur la ligne et que nous nous occupions de tout autre chose que du chemin de fer. Du reste, vouloir cacher le but de notre voyage, c’eût été se condamner à ne rien faire; aussi on ne se dissimulait point pour copier les inscriptions, dessiner ou photographier, et tout le monde savait que nous étions à la recherche des antiques. Nous avions même affecté de dire que nous allions à Teima simplement pour cela et pour nous promener.
Cependant l’esprit soupçonneux du lieutenant d’Eben-Rasid se faisait mal à cette idée que nous eussions pu traverser trois jours de désert sans eau, uniquement pour le plaisir de nous promener et de relever quelques vieilles écritures. Il devait y avoir quelque autre chose. N’étions-nous pas des émissaires du gouvernement ottoman, ainsi que pouvaient le faire supposer nos lettres de Stamboul, des ingénieurs envoyés pour examiner l’oasis, voir quelle pouvait être sa population et ses revenus et faire ensuite un rapport en vue de l’occupation du pays par les Turcs? C’était, paraît-il, pour le gouverneur, l’explication la plus naturelle de notre voyage. Nous eûmes maintes fois l’occasion de constater que cette opinion était partagée par un certain nombre d’individus de la localité; cela nous valut même leurs sympathies, car dans l’ensemble, les gens de Teima seraient assez favorables à l’établissement d’un moudir envoyé par le gouvernement de Constantinople.
Les événements récents, signalés plus haut, invitaient à une grande prudence le représentant de l’autorité de Hâil. Il pouvait facilement y aller de sa tête et il le sentait très bien; voilà pourquoi il n'avait pas hésité à nous faire interdire l’accès de la ville. Grâce à l’énergie de notre guide nous avions pu enfreindre la consigne et maintenant nous étions dedans, mais qu’allions-nous devenir, pourrions-nous travailler? C’était assez peu probable, d’après ce qu on racontait au sujet de l’étranger qui nous avait précédés de quelques jours dans Teima. Mohammed et le cheikh 'Ali eben- Rummân ne paraissaient pas douter que le gouverneur ne se laissât circonvenir et n accordât 1 autorisation nécessaire, après avoir parlementé un peu et après lui avoir glissé les quelques cadeaux exigés par la tradition. Il est probable, en effet, qu'en temps ordinaire, les choses se seraient arrangées de la sorte, sans trop de difficulté; mais nous étions dans des circonstances toutes particulières.
Afin de ne rien brusquer, nos hommes nous engagèrent à rester dans la medâfeh pendant qu eux-mêmes feraient les premières démarches. Le gouverneur les reçut très froidement et insista pour notre départ immédiat. On lui présenta nos lettres de recommandation émanant de la
EXCURSION A TEIMA.
Sublime Porte; il les parcourut quelques instants des yeux, puis les remit au porteur en disant que c’était du très bon arabe (elles étaient rédigées en turc!), mais qu’elles étaient pour lui sans autorité puisqu’elles ne provenaient pas de son souverain, le sultan Eben-Rasid. Il opposa ensuite une fin de non-recevoir à tous les arguments.
Comme la conférence traînait en longueur, nous résolûmes d’aller nousmêmes au château. Nous n’avions pas fait cent pas, que deux soldats nous barraient le chemin et la population nous conseilla de regagner prudemment la demeure du cheikh pour y attendre la fin des négociations. Là, disaient-ils, nous serions en sûreté, tandis que dans la rue, personne ne pouvait répondre de nous. Une porte de jardin s’ouvrait tout à côté; le propriétaire nous permit d’entrer et nous pûmes admirer de belles plantations de palmiers avec quelques figuiers citronniers et des pêchers en plus grand nombre.
Nos messagers revinrent enfin, un peu déconcertés à la vérité, mais cependant pas découragés ; car les questions ne se traitent pas vite au désert et la diplomatie bédouine ne le cède en rien pour la temporisation et les roueries aux diplomaties les plus civilisées.
On se concerta donc à nouveau, et bientôt une seconde ambassade repartait pour le qala'ah, précédée cette fois d’un sac de café et de quelques pièces d’or. Quand elle arriva, l’incorruptible agent n’avait point déridé sa face ; il avait refusé tous les présents et s’obstinait à vouloir nous faire partir avant le coucher du soleil. De notre côté, nous avions déclaré nettement que nous ne partirions pas le soir même. Nos provisions, disionsnous, étaient épuisées, il fallait du temps pour les renouveler; déplus, nous étions fatigués et nous avions besoin d’une longue nuit de repos. Que si le gouverneur voulait nous chasser par la force, il n’avait qu’à venir, nous étions prêts à le recevoir, mais s’il y avait des violences exercées et du sang versé, les suites en retomberaient sur lui. Après une longue palabre, l’officier céda devant notre décision et les raisons mises en avant, habilement exposées par nos avocats. Comme le jour touchait à sa fin, il consentit à nous laisser dormir dans Teima, mais à condition que nous ne sortirions pas pour nous promener à travers l’oasis et que le lendemain matin, dès la première heure, nous nous mettrions en route. C’était déjà un premier succès; peut-être pourrait-on obtenir quelque chose de plus durant la veillée. En attendant, on se mit en devoir de prendre ses dispositions pour la nuit et d’organiser une troisième conférence.
La medâfeh était remplie de monde ; afin d’être plus libres de ses paroles et de ses mouvements, on s’installa dans un magasin à paille sans toit,
niais fermant à clef, aménagé au-dessus du rez-de-chaussée de la maison de Ali eben-Rummân (pl. LXII, 1). Là nous étions chez nous et nous recevions qui nous voulions.
Cheikh Eben-Rummân chercha à atténuer un peu notre infortune en servant un copieux repas dans lequel figurait le mouton traditionnel et du pain, ce qui est un grand luxe à Teima, où on ne mange guère que des dattes, assaisonnées les jours de fête avec un peu de farine de criquets ou de sauterelles (1) bouillies, séchées et broyées.
Le souper fini, on songea à reprendre les négociations. On avait fait valoir à peu près tous les arguments. Le gouverneur, sous l’empire de la crainte, et, devons-nous ajouter aussi, du fanatisme, ne voulait rien entendre. Peut-être un plus gros bakchich aurait-il le don de toucher son cœur? Il ne restait plus que cet espoir. Le bédouin Halil repartit donc pour le château avec un nombre assez considérable de pièces d’or nouées dans le bout de sa manche. Les cheikhs le suivirent bientôt, sous prétexte d’aller passer la soirée chez le gouverneur. Celui-ci ne se méprenait point sur le véritable sujet de leur visite et la question de notre séjour à Teima fut vite remise sur le tapis. On glissa quelques paroles tendres aux oreilles du -représentant d Eben-Rasid, on fît briller les pièces d’or, on multiplia les promesses, tout fut inutile. Il se montra intraitable et annonça même qu il ferait couper la tète à notre hôte si nous passions encore chez lui la journée du lendemain.
Décidément les choses se gâtaient. Après les meurtres nombreux dont la capitale avait été encore tout récemment le théâtre, on savait que de pareilles menaces de mort n’étaient point des paroles en l’air et le A î commença, avec raison, à être inquiet pour lui-même et pour
nous.
On nous rapporta cette dernière réponse vers dix ou onze heures du soir. Cependant nous ne nous tînmes pas encore pour battus et nous résolûmes de tenter, dès l’aurore, une suprême démarche.
Samedi h mars. Nous achevons de vider le fond de nos poches et, feignant le besoin d’un sommeil prolongé, nous restons enfermés dans notre grenier jusqu’à une heure assez tardive. Pendant ce temps, nos hommes essayaient encore de parlementer. On allait partir, affirmaient-
(1) On ramasse les sauterelles le matin par une grande rosée qui les empêche de roler. On les lait bouillir dans des marmites, et une fois cuites, on les expose au soleil jusqu’à ce qu’elles soient bien sèches. Quand elles ont séché on les pile, on débarrasse la farine des débris d’ailes et on la conserve soigneusement pour assaisonner les aliments.
EXCURSION A TEIMÀ.
ils, dès que nous serions levés; on se préparait, on avait déjà envoyé remplir les outres, etc... Mais en attendant ils tâchaient de couler dans les mains du gouverneur le petit paquet de napoléons, lui promettant par les serments les plus solennels que nous ne nous attarderions pas; nous demandions simplement à rester un ou deux jours pour copier les inscriptions qu’il pourrait y avoir dans le village et, ce travail accompli, nous partirions aussitôt.
Ce fut peine perdue, on avait affaire à un esprit buté et en proie à la frayeur, sur lequel ni les promesses ni l’argent n’avaient plus de prise. Le gouverneur réitéra son refus et sa menace, sur un ton qui coupait court à de nouvelles instances. Mohammed vint nous prévenir qu’il n’y avait plus qu à s’en aller et Eben-Rummâti lui-même, quoique mortifié dans son échec et humilié de l’affront fait à ses hôtes, nous supplia de ne pas mettre plus longtemps sa vie en danger. Comme nous lui faisions observer qu’on ne tuait pas un homme comme cela, il nous répondit avec conviction qu’il ne manquait pas dans Teima d’esclaves nègres qui, pour un bi&lick (1), couperaient la tête à n’importe quel individu.
Nous avions épuisé tous les moyens pour obtenir la liberté de nos mouvements, et il eût été injuste de compromettre ceux qui nous avaient généreusement accueillis et secondés dans nos efforts; il fallait donc se résoudre à repartir. Du reste, après la quatrième et dernière conférence, nous ne tardâmes pas à recevoir la visite du premier soldat du qala'ah qui venait expliquer et intimer les ordres de son supérieur. Celui-ci s’obstinait à rester enfermé dans son diwân dont il nous avait toujours jalousement interdit l’approche.
Le messager était un beau nègre de trente-cinq ans environ, vêtu à la bédouine, mais très proprement, et armé d’un beau sabre à poignée d’argent. Il s’acquitta de sa mission avec beaucoup de politesse et de dignité, presque avec distinction. Nous faire part des soupçons d’espionnage qui pesaient sur nous, eût été malséant et surtout peu politique, à cause de l’étroite alliance qui règne entre le gouvernement de Constantinople et celui de Hâil (2). Aussi notre interlocuteur se contenta de poser quelques questions générales. D’où venions-nous? où allions-nous? quel était le but de notre voyage? étions-nous réellement des ingénieurs? etc. Puis toute
(1) Grosse monnaie d’un très mauvais alliage, valant environ 55 centimes.
(2) Le sultan de Stamboul prit naguère sous sa protection le jeune souverain de Hâil réfugié à Médine (voir plus haut, p. 136) et entoura son récent départ des plus grands honneurs. 11 y a à peine quelques années, 'Abd-ul-llamid envoyait au secours d'Eben-Rasid, attaqué par Eben- Sa'oud, plusieurs labours ou compagnies de soldats. Ces troupes, mal commandées, se firent razzier leurs provisions et périrent à peu près toutes dans le désert.
l’affaire fut portée sur le terrain religieux qui reste toujours, en somme, le grand mobile, pour ces peuples de l’intérieur de l’Arabie imprégnés de fanatisme. Teima a connu jadis et embrassé la réforme wahabite, et si l'on s’est départi de certaines pratiques jugées exagérées, comme de ne pas fumer ou de ne pas porter des habits de soie, on a cependant conservé beaucoup du rigorisme de 'Abd el-Wahab. D’une voix de fausset, plus mystique que martiale, le soldat du qala'ah exposa que, par la grâce de Dieu, le pays était musulman et dans la vraie foi, tandis que nous, nous avions le malheur d’être restés chrétiens. Or, ajouta-t-il, les chrétiens ne peuvent pas pénétrer sur le territoire du sultan Eben-Ra&id. Nous eûmes beau lui prouver le contraire, avec des faits à l’appui. Md besîr ! mâ besîr \ (1) fut toujours son unique réponse.
Apostrophant ensuite le cheikh 'Ali : « N’es-tu pas musulman, lui ditil, et ne sais-tu pas que la loi du prophète nous défend d’avoir aucun commerce avec ces gens-là? Pourquoi donc les recevoir dans ta maison et vouloir qu’ils demeurent chez nous? Par Allah et par le Prophète, s’ils restent encore, c’est toi qui seras responsable, la faute et la punition seront sur ta tète. »
Déjà plus d’une fois on avait adressé le même reproche à Mohammed sans toutefois oser l’accompagner des mêmes menaces. Pourquoi, lui musulman, marchait-il ainsi avec des chrétiens? L’'abed de Muflaq, fervent disciple du prophète, mais habitué à avoir des relations avec Kérak et la Belqâ et, partant, avec les chrétiens, n’avait fait que sourire à ces remontrances. Il savait par expérience ce que valaient les uns et les autres, et par-dessus tout, lui était libre. Eben-Rummân, quoique cheikh principal de Teima, ne jouissait pas de la même prérogative et il était de notre devoir de ne pas l’exposer à de funestes représailles. A dix heures, nous quittions donc sa demeure. Il nous accompagna pendant quelques instants à Iravers les palmiers qui avoisinent la porte de la cité (pl. LXII, 2), faisant des vœux pour notre voyage et notre prochain retour, et l’on se sépara de part et d’autre avec des regrets qui n’étaient point simulés (2).
Nous nous aventurâmes à errer encore pendant plusieurs heures aux abords de l’oasis, dans les ruines de l’ancienne localité, puis nous rega-
(1) Cela ne se peut pas ! Cela ne se peut pas! Les Arabes répètent d'ordinaire avec beaucoup de solennité, et en les accompagnant d’une intonation et d’un geste spécial, ces paroles dont le grand avantage est de couper court à toute discussion.
(2) Un mois plus tard, cheikh'Ali Eben-Ruinm;in, sachant que nous nous trouvions à Tebouk, nous a envoyé une lettre par l’intermédiaire d’un ouvrier de Teima, renouvelant ses protestations de fidélité et nous invitant à descendre encore chez lui si jamais la Providence nous ramenait dans ces parages.