‹ Mission archéologique en Arabie (volume 2)Chapitre 8 sur 156 · EXCURSION A TE IM A · texte numérisé non relu

EXCURSION A TE IM A

gnâmes enfin le désert. Mais avant d’y reconduire le lecteur nous dirons quelques mots de la vieille Teima et de ce que, en passant, nous avons vu d’ancien ou de moderne sur notre route.

L’origine et les débuts de Teima sont encore inconnus. Nul doute cependant que cette ville ne remonte à une très haute antiquité. Ibn Khaldoun (1) veut qu’elle ait été habitée aux temps primitifs par les 'Amaliqa, peuplade antérieure à Ismaël. C’est là une de ces légendes arabes dans lesquelles régnent les plus étranges confusions de noms propres et qui servent à certains écrivains à combler les vides de l’histoire. Il peut être intéressant, quelquefois même utile, de les citer, mais on ne peut faire aucun fond là-dessus.

La Bible nous fournit quelques renseignements plus sûrs, malheureusement assez peu explicites. Le nom de Teima y figure pour la première fois dans le livre de la Genèse (25, 13 ss.) : « Voici les noms des fils d’Ismaël... Nebayoth premier-né d’Ismaël, Qédar, Adbe’el, Mibsam, Misma', Duma, Massa, Hadad, Teima, Yetour, Nafls et Qedma. Ce sont là les fils d’Ismaël, d’après leurs campements et leurs cantonnements, les douze chefs de leurs nations. » On trouve le même renseignement au Ier livre des Chroniques, ch. 1, v. 30. Suivant un procédé, familier aux historiens de l’antiquité, et qu’on trouve à plusieurs reprises dans nos livres saints, l’auteur sacré donne sous forme de liste généalogique le nom des principales divisions des Arabes connues de son temps. Ces douze fils d’Ismaël, le père commun des Arabes, considérés comme étant chacun le chef d’une nation, et énumérés d’après leurs campements ou leurs cantonnements, ne sont autre chose que les douze nations ou les douze centres les plus célèbres de l’Arabie, connus des Juifs, au moment où le récit de la Genèse était rédigé. La plupart de ces noms ont été identifiés. Nebayoth le premier-né représente assez probablement les Nabatéens; Qédar répond aux habitants de Qédar, les Cedrei ou Cedreni (2) des auteurs classiques; Adbe’el serait la tribu d’Idiba’il (3); Duma parait être incontestablement Duma ou Dumet-Gandal des Arabes, le Gof actuel, dans l’ouâdy Sirliàn; etc... Quant à Teima, on peut dire que tout le monde sans hésiter le déclare identique à la localité actuelle de même nom. On en conclura que c’était, à cette époque reculée, un centre important et bien connu. Du reste on la retrouve encore à plusieurs reprises sous la plume des auteurs sacrés qui nous parlent très peu cependant des choses de l’Arabie (4).

(1) Cf. Caussin de Perceval, Essai..., I, p. 20.

(2) Pline, V, 12, 1.

(3) P. Diiorme, Les Pays bibliques et l’Assyrie, p. 39.

(4) Job 6, 19; Is. 21, 14; Jér. 25, 23.

Parmi les tribus arabes qui en l’an 733 vinrent du fin fond du désert baiser les pieds de Teglath-Phalasar III figurent les habitants de Teima (1).

La fameuse stèle araméenne de Teima (2) ( CIS II, 113) qui date du vie ou v° siècle avant notre ère témoigne d’une organisation civile et religieuse parfaitement constituée. A ce moment Teima avait son roi et le culte des divinités y était réglé avec grand soin. Les dieux que nous fait connaître ce texte sont : Asirâ, identique sans doute à Aserah, la grande divinité cananéenne et phénicienne; Singallâ, nom tout à fait assyrien, à traduire par « le grand Sin »; Salm de Mahram, le Saturne d’une montagne voisine, auquel on venait d’adjoindre Salm de Hagam, importé peut-être de l’Arabie du Sud. On a bien dans ces divinités, venues d'un peu partout, l’image de leurs adorateurs, ces Araméens, gens de commerce, courant partout du nord au sud, de l’est à l’ouest, puisant à toutes les civilisations et répandant leur langue dans les contrées qu’ils parcouraient. Les Araméens de Teima paraissent avoir subi plus particulièrement l’influence de l’Assyrie; c’est sans doute à cause des relations constantes qu’ils avaient avec cette contrée, mais peut-être est-ce aussi parce qu’ils en étaient originaires, comme nous serions assez portés à le croire.

La célébrité de Teima lui vint moins de son oasis et des richesses naturelles du sol, que de sa merveilleuse position. Les grandes caravanes qui traversaient l’Arabie pour se rendre en Égypte ou sur les côtes de la Philistie, depuis le nord de l’Oman et le rivage occidental du golfe Persique, devaient toutes passer par Teima. De là, elles remontaient du côté d’el-Ahdar et de Tebouk, rejoignant la voie de l’Arabie du Sud qui correspondait à peu près au derb el-Ilagg actuel (3). Dans cet itinéraire, l’oasis de Teima était le grand point de ravitaillement, celui sur lequel on pouvait toujours compter. En temps de pluie, on trouvait aussi en route de nombreux gadîrs qui facilitaient la traversée, quand ils ne trompaient pas l’espoir de ceux qui avaient mis leur confiance dans ces eaux menson-

(1) Cf. Dhorme, op. laud., p. 39.

(2) Voir la traduction à la fin du chapitre (p. 162).

(3) Il est très vraisemblable aussi que les caravanes venant du sud faisaient le plus souvent le détour de Teima. Le texte d’Isaïe, cité plus bas ( Is . 21, 13), semblerait l’indiquer; mais ce qui est plus significatif encore, ce sont les trois itinéraires du Hagg mentionnés par Muqaddasy (p. 249 s.) pour se rendre de Damas à la Mecque. Teima figure dans tous les trois. On trouvera le texte arabe à la fin du chapitre (p. 162 ss. ) ; nous mentionnons ici cependant les stations à partir de 'Ammân. — 1er itinéraire : 'Ammân, Ma'ân, Tebouk, Teima, ouâdy Qura. — 2" itinéraire: 'Amman, Wubayr, el-Agvvaly, Tagar, Teima. — 3° itinéraire : 'Ammân, 'Awnîd, el-Muhadatah, Nabq, Ma’, el-Garbay, 'Artagâ, Muhry, Teima. — Ces voies étaient également suivies par la poste des Omayyades qui avaient établi leur résidence à Damas. Il est probable que c’étaient toutes des voies anciennes. Nous verrons encore les Arabes concentrer leurs troupes à Teima pour envahir la Syrie.

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gères. Le désappointement n’était pas rare. Job l’a mis en relief dans un de ses discours imagés. « Mes frères sont perfides comme un torrent, comme le cours des torrents ils disparaissent... viennent les chaleurs et leur lit demeure à sec. Les caravanes se sont détournées de leur chemin, ont pénétré dans le désert et ont péri. Les caravanes de Teima ont fixé leur regard ; les voyageurs de Saba ont espéré (dans leurs eaux) ; ils ont rougi d’avoir eu confiance, ils sont arrivés et ont été confondus. »

Par contre, pour le voyageur égaré dans ces vastes solitudes, Teima était le salut. Là on trouvait sûrement des vivres et de l’eau et l’on pouvait goûter quelques instants, ou même quelques jours de repos, assis à l’ombre des palmiers sur le bord d’un puits. Le prophète Isaïe dans son oracle contre l’Arabie fait allusion à ce rôle bienfaiteur de Teima. « Dans la brousse, dans le désert, vous passerez la nuit, caravanes de Dedan! Portez de l’eau aux assoiffés, les habitants du pays de Teima vont avec du pain au-devant des fugitifs » (Is. 21, 13 s.). v

Ce métier de guide et de fourrier des caravanes au centre du désert, à moitié chemin entre le golfe Persique et la Méditerranée, était un métier fort lucratif. C’est ce qui fit la fortune de Palmyre durant les premiers siècles de notre ère. Teima, il est vrai, ne fut jamais appelée à d’aussi hautes destinées que Tadmour; néanmoins elle connut une époque, et même, semble-t-il, de longs jours de prospérité. Mais, comme il arrive d’ordinaire, la corruption lui vint aussi sans doute avec la prospérité et elle s attira les malédictions des prophètes d’Israël. « C’est ainsi que parle Jalivé, Dieu d’Israël, dit Jérémie : Prends de ma main cette coupe remplie du vin de ma colère et fais-la boire à toutes les nations vers lesquelles je t’enverrai... à Dedan, à Teima, àBuz et à tous ceux qui se rasent les coins de la barbe, à tous les rois d’Arabie et à tous les rois des Arabes qui habitent dans le désert » (Jér. 25, 15).

Nous ignorons à quelle époque la menace de Jahvé se réalisa et si les invasions assyriennes furent encore ici l’instrument de la colère divine (1). La Bible ne parle plus de Teima. Nous la trouvons mentionnée très probablement dans Ptolémée (1. V, c. 18) sous le nom de ©éjjqi/rç, ville d’Arabie; puis il faut descendre jusqu’à l’époque arabe pour avoir quelques renseignements.

Les historiens et géographes arabes parlent très fréquemment de Teima ;

(1) P. Dhorme, Les Pays bibliques et l'Assyrie , p. 119 s. — Si Teima eut à souffrir de la campagne d Assourbanipal, dirigée contre l’Arabie vers l’an 630, elle se releva encore assez promptement de ses ruines, car la stcle de Teima, postérieure environ d’un siècle, accuse encore une grande prospérité de l’oasis.

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on trouvera à la fin de ce chapitre quelques-uns de leurs textes les plus intéressants. Ils placent cette localité entre le territoire d’es-Sam et 1 ouâdy Qura (Yaqüt, I, p. 907). « Le désert, dit Muqaddasy (dans BGA., III, p. 152), sert de limite au pays d’es-Sam: c’est comme un bras de mer depuis sa frontière jusqu’à Teima. » Cet auteur compte trois jours d el-Heger à leima (p. 107), quatre de Teima à l’ouâdy Qura, comme de Teima à Tebouk (p. 250). Ces renseignements sont assez exacts et inspirent une certaine confiance dans la description que Muqaddasy nous a laissée de Teima et de son désert (p. 252). « C’est, dit-il, un désert immense peuplé d’Arabes. Il produit naturellement une plante appelée el-fatt (1) semblable à la moutarde. Les Arabes la ramassent auprès des gadlrs pour la mouiller. Le grain après être tombé tout seul de la gousse ouverte est moulu, pétri comme de la farine de blé et réduit en pain qui sert de nourriture aux Arabes. Ceux-ci mangent beaucoup de gerboises et de serpents. Ce sont des détrousseurs de grand chemin ; cependant ils donnent 1 hospitalité à l’étranger et remettent sur le bon chemin celui qui s’égare. Ils accompagnent et protègent les caravanes. En général il est impossible de passer par ce chemin si ce n’est avec un guide ou par la force. Mais le hagg luimème, malgré sa force, est insulté et perd ses chameaux et ses trésors...

« Teima est une ville ancienne, au territoire vaste; elle a de nombreux palmiers et des jardins merveilleux, des eaux abondantes, douées d’une admirable légèreté. Il y a une source excellente qui sort d’un grillage de fer et coule jusqu’à un bassin, d’où elle se divise ensuite dans les jardins. Il v a des puits d’eau douce dans la plaine, mais la plupart sont détruits. Il y a une mosquée et des constructions autour du bazar. Toutes ses dattes sont excellentes. Les habitants sont cupides; dans cette ville il n’y a aucun savant qu’on fréquente ni aucun sage en qui on ait confiance. J’ai vu leur hatib marchand de légumes et leur sage ( hâkira ) savetier. Ils sont d un fanatisme exorbitant et ont des cuirasses « dawdiyah » qu’ils revêtent à la guerre. »

Les auteurs arabes insistent particulièrement sur ce que les habitants de Teima avant Mahomet étaient de nation juive. Ils parlent surtout du château d’Ablaq ou Ablaq el-Fard situé dans les environs immédiats de Teima et appartenant au juif Samaw’al qui est resté légendaire (2). Ablaq el-Fard, dit Yàqût (I, p. 907), château de Samaw’al ben-'Adyâ, le juif,

(1) D’après la description de Muqaddasy, la plante el-fatt nous parait être la même chose que le sameh, sur lequel, voir Jaussen, Coutumes des Arabes..., p. 62. La plaine entre Tebouk et Baten el-Gôl était couverte de sameh lors de notre dernier passage.

(2) Cf. P. L. Ciieikiio S. J., Diwan d’as-Samaou'al, Beyrouth, 1909.

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domine Teima et c’est pourquoi on l’a appelée Teima la Juive (1). — Les gens de Teima, raconte à son tour Mas'udy (p. 258), étaient ennemis du prophète d’Allah; leur chef était de la famille de Samaw’al fils de 'Adyâ. Et Samaw’al était un des plus importants des Arabes; il était le maître du château connu sous le nom d’el-Ablaq el-Fard, château très fort... »

Lorsque, en l’année 7 de l’hégire, Mahomet se fut emparé de l’ouàdy Qura et du château juif qui s’y trouvait, les Juifs de Teima, se sentant menacés et se voyant incapables de résister, firent leur soumission au prophète (2). Mahomet se contenta de recevoir d’eux le tribut qu’il avait imposé aux Juifs de Haybar et il les laissa en possession de leur territoire. Mais plus tard, 'Omar, voulant expulser de l’Arabie tout ce qui n’était pas musulman, obligea les Juifs à apostasier ou à quitter la contrée ; ils se retirèrent soit dans 1 Irak soit en Palestine.

Teima joua un certain rôle sous Abou-Bekr, lors de l’envahissement de la Palestine et de la Syrie. Khalid ibn-Sa'îd fut chargé d’y rassembler des troupes et d’y former une armée d’invasion (3). De là il se précipita sur la Belqà, chassant devant lui les Arabes chrétiens que les Romains lui avaient opposés, et vint s’établir à Qastal en face de Màdabâ.

Cette masse d’Arabes réunis à Teima, ferait supposer qu’à cette époque (633 de J.-C.) la localité était encore assez importante. D’après Ibn Hawqal (p. 29), c’était une ville fortifiée plus habitée que Tebouk. Les fortifications dont parle cet auteur sont sans doute les vieux remparts en pierre dont il sera question tout à l’heure. On ignore à quel moment ils furent démantelés et la ville qu’ils abritaient changée en un monceau de

(1) On voudrait bien savoir à quel propos cette colonie juive était venue remplacer à Teima les anciens Araméenset quand est-ce que les Juifs se sont installés dans ces oasis de l’Arabie où nous les rouvons assez nombreux avant Mahomet. Sans doute, de très longue date, le commerce fort lucratif des produits de l’Arabie avait tenté plus d’un fils d’Israël qui n’avait pas hésité à s expatrier pour les besoins de son négoce; mais cela n’est pas suffisant pour expliquer l’existence de centres juifs comme Teima et Haybar. 11 est possible que lors de la ruine de Jérusalem en 587 un nombre assez considérable de Juifs, cherchant un refuge au désert pour se soustraire à là mort ou à une dure captivité, soient venus se fixer au milieu de ces solitudes, où, grâce à leur industrie et à leur génie commercial, ils n’auraient pas tardé à acquérir une réelle importance, une tradition, ou plutôt une légende arabe, consignée dans le Kitab el-A<jâni, XIX, 94, dans Ibn Rosteh (SG.I., vm, p. 60)et chez d’autres auteurs, reporte jusqu’au temps de Moïse l’installation des Juils a Teima. Moïse avait envoyé un corps d’armée combattre Amalec, ordonnant de passer tous les vaincus au fil de l’épée. Les troupes israélites atteignirent l’ennemi à Teima. Ils se saisiîenl du roi amalécite cl-Arqam et le tuèrent, mais ils conservèrent la vie à son fils qu’ils emmenèrent en captivité. Quand ils revinrent auprès de Moïse, celui-ci, irrité de ce qu’ils avaient transgressé ses ordres, refusa de les recevoir. Ils furent alors contraints de regagner le désert et ils vinrent s installer du coté de Teima sur le territoire d’Amalec. Celte légende a dû être inspirée, en pai tie, par le récit de la campagne contre Madian racontée dans le livre des Nombres (31, 3 ss.).

(3) Caussin du Perceval..., Essai , III, p. 203.

(3) Caussin de Perceval, op. laud., 111, p. 422.

ruines. Le nom de Teima survécut à cette catastrophe et une ville plus modeste ne dut pas tarder à se rebâtir à côté de l’ancienne, au milieu de plantations nouvelles, là où nous la voyons encore de nos jours.

L’oasis de Teima (pl. LX1, 1) s’étend dans une large vallée très peu accentuée allant du S.-E. au N. -O. ; elle peut mesurer dans sa plus grande longueur de deux à trois kilomètres; nous avons estimé sa largeur de quatre cents à ciuq cents mètres. Il y a trois centres ou trois sortes de villages ayant chacun son cheikh. Nous avons pu pénétrer seulement dans un de ces villages, Souq el-'Àly, qui parait-être le plus important. Les habitations sont généralement disséminées dans les jardins, quelquefois cependant groupées le long des rues. Celles-ci, très étroites et resserrées entre des murs de deux mètres de haut, aboutissent à une artère principale fermée à ses extrémités, du moins au nord-ouest, par une porte. Les clôtures des jardins, faites avec de grands rnurs en pisé, servent en même temps de fortifications au village qui se trouve ainsi protégé contre la rapacité des bédouins environnants.

Les maisons des riches propriétaires ont généralement un étage et affectent la forme d’un château fort. Elles sont carrées, plus larges à la base que dans le haut, et possèdent le plus souvent des mâchicoulis sur les quatre faces (pl. LXIII, 1). Il n’y a point de fenêtres mais seulement quelques trous carrés ménagés un peu en dessous du plafond, qu’on laisse toujours ouverts. Les murs, relativement épais, sont en briques crues entremêlées parfois avec des pierres arrachées dans les ruines de l’ancienne ville. Le plancher du premier étage et la toiture sont formés de quelques poutres de tamaris ou de troncs de palmiers sur lesquelles on étend des branches de palmiers recouvertes ensuite avec de la terre battue. Le haut des murs est fréquemment décoré d’une sorte de balustrade ainsi qu on l’a vu pour la maison d’Eben-Rummân (pl. LXII, 1), ou bien de créneaux d’une forme particulière, ou bien encore d’une ornementation fantaisiste quelconque.

Ces habitations ne sont pas dépourvues cl’une certaine élégance et justifient assez bien, par leur fière mine, l’appellation de qaser qui leur est donnée. A côté de la maison proprement dite, il y a chez les grands la qahwcih, grande pièce ouverte à tout le monde, dans laquelle on se réunit pour causer et boire le café. La qahwah du cheikh Eben-Rummàn mesure quatre à cinq mètres de large sur huit de long et est très élevée. Dans le fond un tapis étendu par terre avec quelques coussins est réservé aux dignitaires qui, avant de s’asseoir, suspendent leurs armes, sabres ou fusils, à des chevilles plantées dans le mur au-dessus de leur tête. En avant du tapis, vers le centre de l’appartement, est le foyer auprès duquel demeurent

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en permanence les trois cafetières en cuivre à long bec recourbé, indispensables toutes les trois pour la préparation du café. Un esclave nègre est constamment occupé à cet important office dont il s'acquitte avec un savoirfaire et une dextérité dignes des plus grands éloges. Chaque fois qu’il a préparé une nouvelle cafetière, il boit devant tout le monde la première tasse, afin de bien montrer au public que la liqueur n’est pas empoisonnée. Cetle précaution, parait-il, n’est pas du tout superflue.

Déjà en 1884, Huber notait que la ville de Teima était en train de décliner; il estimait le nombre des maisons tout au plus à trois cents. C’était peut-être beaucoup, et en tout cas nous pensons bien qu’elles n’y sont plus aujourd’hui. La grande maison des Eben-Rummân s’écroule par endroits, sans qu’on songe à la restaurer. La chambre dans laquelle nous avons dormi n’avait déjà plus de toit; un angle de la qahwah commence à être dans le même cas, et les jolis parapets des terrasses qui décoraient les sommets des murs manquent sur plusieurs points. C’est là un peu l’image de l’oasis toute entière. On a pu voir au premier plan, dans la photographie d’ensemble (pl. LXI, 1), plusieurs jardins mal entretenus, des murs d’enceinte ébréchés et qu’on ne répare plus, des propriétés abandonnées avec leurs maisons effondrées. Tout cela vient sans doute de ce que les caravanes qui faisaient autrefois la fortune de Teima n’existent plus de nos jours et que les habitants sont réduits à leurs seules ressources. Peut-être la mauvaise administration y est-elle aussi pour beaucoup. Les ressources sont encore relativement considérables pour un pays où l’on manque de tout et où les gens se contentent de très peu.

L’unique revenu de l’oasis consiste dans les produits des jardins. On cultive principalement le palmier, mais il y a aussi des pêchers et des figuiers, quelques citronniers avec de rares orangers et cédratiers. On sème force pastèques et melons, un peu d’orge et de blé. Les bonnes et mauvaises années de récolte alternent assez régulièrement. Bon an mal an, la palmeraie rapporte de deux cent mille à deux cent cinquante mille sa de dattes, soit de deux mille à deux mille cinq cents charges de chameau. Par contre, la récolte du blé est estimée à peine à deux cent cinquante charges et celle de l’orge à cent soixante-quinze (1). Comme il est difficile de se procurer des céréales de par ailleurs, on comprend que le pain soit chose rare à Teima et que les plus riches passent parfois des semaines sans en goûter. Dans trois repas faits chez le cheikh, on nous a servi une seule fois du pain. Le fond de l’alimentation est constitué par les dattes

(I) Cf. IIlbeu, Journal..., p. 381.

loO

qui 8ont du reste de toute première qualité. Nulle part nous n’en avons mangé d’aussi grosses ni d’aussi bonnes; celles de la péninsule sinaïtique et de Médine, qu’on vante beaucoup, leur sont inférieures; on ne peut guère les comparer, parait-il, qu’aux dattes de Hâil.

Les habitants de Teima ne sont pas les seuls à jouir des fruits de leurs jardins. Les bédouins des alentours en touchent une très large part, sans parler de l’impôt qu’il faut payer en argent ou en nature au gouvernement de Hâil.

La grande question pour toutes ces oasis c’est l'eau ; là où il y a une bonne source coulant à fleur de terre comme à Tebouk, l’arrosage est peu coûteux, mais s’il faut tirer l'eau d’un puits, pour la porter ensuite ou la diriger dans les jardins, cela devient pénible et parfois même fort onéreux. Or Teima est dans ce dernier cas. L’eau y est fournie principalement par un immense puits de douze à quinze mètres de profondeur sur une vingtaine de mètres de diamètre. Tout autour sont disposées un nombre considérable de poulies auxquelles on suspend des outres qui plongent dans l'eau et qu’un chameau attelé à une corde est chargé de faire remonter. Comme les gens de Teima sont généralement trop pauvres pour avoir eux-mêmes des chameaux et surtout parce que les pâturages font complètement défaut dans les environs de l’oasis, les cultivateurs sont forcés de s'adresser aux Arabes qui naturellement les exploitent de leur mieux. D’après Huber, le chameau est loué avec sa bosse pour un tant, trois à quatre charges de dattes, et il tire de l’eau jusqu’à ce que la bosse soit fondue, signe qu’il est à bout de forces. On le rend alors à son propriétaire et on en loue un second dans les mêmes conditions. Quand l’année a été mauvaise et qu’il n’a pas plu au désert, les chameaux déjà maigres avant d’être attelés dépérissent rapidement et le pauvre fellah se voit obligé de changer quatre ou cinq fois de bêtes. Ceux qui n'ont pas d’esclaves doivent payer encore un homme pour conduire le chameau. Aussi le brave Teimâny s’estime-t-il fort heureux si, à la fin du compte, il peut avoir pour lui la moitié de la récolte. Rarement même il y réussit et la plupart du temps la grosse part du fruit de ses dattiers va aux bédouins (1).

Les gens de Teima jouissent d'une mauvaise réputation; on a vu plus haut ce qu’en disait Yâqût. Huber ( Journal ..., p. 383) cite quatre vers, attribués aux Béni Helâl et devenus proverbiaux, qui ne sont guère plus flatteurs. Pour ce qui nous concerne, nous n’avons pas eu à nous plaindre des Teimâny avec lesquels nous sommes entrés en relation. Le cheikh

(1) Huber, Journal..., p. 382.

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