MONUMENTS RELIGIEUX
Nous avons vainement cherché à Médâin-Sâleh un sanctuaire dans le genre du haut-lieu de Pétra. Peut-être les hauteurs environnantes en cachent-elles un; en tout cas, nous ne pensons pas qu’il en existe dans le massif même du Heger, ni du côté du gebel Hùeireh. Le grand sanctuaire de Hégrâ parait avoir été le Diwân. A côté, dans l’intérieur du gebel Etlib, et au sud de ce dernier massif, se trouvent deux autres lieux de culte secondaires, marqués, eux aussi, par une foule de petits monuments ou d’emblèmes religieux, stèles, niches etc. Nous avons choisi dans chacun de ces trois groupes quelques spécimens que nous allons passer successivement en revue.
§ I. — Le Diwân et ses abords
On a dit plus haut la situation du Diwân (p. 118 et 126; voir aussi la fig. 197). Le monument lui-même est une salle à peu près rectangulaire, mesurant en moyenne 10 mètres de large sur 12 mètres de profondeur et 8 mètres de hauteur (plan, fig. 199); elle est tout entière creusée dans le rocher et son niveau est au ras du sol.
L’entrée, large de 8m,35 et haute de 7m,50 environ, est encadrée de deux antes, surmontées d’une élégante moulure, et réunies jadis par une manière de linteau, large tout au plus de 0m,50, que couronnait une corniche formée d’une simple moulure en biseau. Le linteau a presque entièrement disparu; le peu qui en reste au-dessus de l’ante de droite (fig. 198) suffit pour nous donner une idée de ce qu’était la façade de parfaite conservation dans son état primitif. Inutile de faire observer combien cet encadrement est voisin de diverses entrées de tombeaux.
A l’intérieur de la chambre, on a ménagé, dans les angles, des pilastres analogues à ceux qui encadrent la porte. Ils ont la même hauteur et sont couronnés du même chapiteau; leur largeur moyenne est de Qm,80 et leur saillie sur la paroi de 0ra,07. Au-dessus des chapiteaux de ces pilastres, il y a une plate-bande en saillie, large de 0m,40 à (T, 50, qui fait tout le tour
Fi-v 497. • — Médâik-Çàleii. A l’entrée de la gorge du DhvAn
Fig. 108. — Médâw-Sàlei.i. I.e sanctuaire du Diwân. Vue générale
de La salle et correspond au linteau de la façade ; comme celui-ci, elle est surmontée, à la hauteur du plafond, d’une corniche, simple moulure en . biseau (ftg. 199, coupe A B).
Les parois ont été dressées avec le plus grand soin (1) et sont couvertes
de graflites, arabes pour la plupart, de ouàsems et de figures grossières,
(b Nous croyons avoir déjà noté que la salle du Diwàn est la seule, à Médàin-Sàleli, à avoir été ti a\ aillée avec ce soin. Elle est loin cependant d’être symétrique, ainsi qu’on peut en juger par les mesures inscrites sur le plan.
le tout tracé à la couleur noire et rouge et presque entièrement effacé. Ces dessins rappellent ceux que nous avons vus à l’ouâdy Blousa, sur les parois du sanctuaire d’el-Bàred et dans une autre salle d’une gorge d’el- Qan tarait (1); tout porte à croire qu’ils datent de la même époque. Le plafond était aussi bien uni, mais de grandes plaques de grès s’en sont détachées par endroits, surtout dans la partie antérieure.
Le sol de la chambre est envahi par le sable, et il est difficile de dire ce
fiff. 20°- — Médài.vSàleii. Localisation des principaux monuments religieux aux abords du Diwdn.
qu’il faudrait creuser pour atteindre le rocher; à certains endroits, il peut être à un mètre de profondeur. Dans l’angle de gauche, en entrant, nous avons cru distinguer une sorte de gradin qui ferait supposer qu’il régnait tout autour de la salle une banquette dans le genre de celle qui existe dans les monuments de Pétra, mentionnés quelques lignes plus haut. Il suffirait d’une petite fouille pour s’en rendre compte, mais nous n’avons pas été autorisés à la faire. Si cette disposition existait réellement, on aurait peut-être là l’explication du nom de Diwân donné à la salle à cause de sa ressemblance avec un drvvân arabe.
Depuis longtemps ce monument a été considéré comme un sanctuaire. A vrai dire, on n’avait pas encore fourni de preuves bien décisives de cette
(I) RB., 1900, p. 587 ss. et 591 ss.
destination; néanmoins les arguments qu'on peut aujourd’hui faire valoir sont très suggestifs et suffisamment concluants.
C est d’abord la physionomie particulière de cette salle qui ne ressemble en rien à aucune des nombreuses chambres sépulcrales de Médâin-Sâleh.
Fig. 201. — Médâix-Sâi.eii. Relief à l’entrée du sanctuaire du Diwân. Le personnage.
Elle a été faite avec un soin inusité, et l’entrée monumentale, comprenant presque tout le devant, montre que l’endroit était toujours grandement ouvert au public. L’ensemble rappelle, par sa disposition, les salles d’el-Mêr et d’el-Madrâs à Pétra, dont le caractère religieux est attesté par des inscriptions encore en place (1). Il y a cependant une différence importante entre les sanctuaires de Pétra et celui de Médâin-Sâleh. A l’intérieur
(1) RB., 1898, p. 170-173, 175 ss. — Brünnow und von Domaszewski, Die Prov. Aral)., I, p. 282 s., 209 ss.
des premiers, se trouvent creusées, dans la paroi du fond ou sur les côtés, une ou plusieurs niches qui n’existent point dans le second. Mais par contre, ces signes de dévotion ont été multipliés aux abords du Diwàn (fig. 200); les stèles votives aussi et les graffites y abondent, montrant clairement qu on est dans un endroit sacré.
En dehors de la salle, à droite de la porte d’entrée, à peu près à la hauteur du linteau, il y a, sculpté dans le roc, un curieux relief qui parait avoir échappé aux premiers explorateurs. Il représente un petit personnage très fruste, les bras levés vers le ciel et dépourvu de jambes (1). Nous avons réussi à en prendre une photographie de tout près (fîg. 201 et 203) en attachant l’appareil au haut de notre échelle.
Nous joignons à cette reproduction directe un diagramme avec une
Fig. 201 bis.
Mkdàin'-Sâleh. I.e relief à l’entrée du Diwàn; croquis mesuré et coupe.
coupe (fig. 201 bis) qui achèveront de donner une idée précise du monument.
Le travail est tout à fait grossier, mais il est possible aussi que la figure ait été martelée à dessein par les Arabes. On ne distingue plus aucune trace des yeux, du nez, ni de la bouche. Les mains ne sont plus reconnaissables, si jamais elles ont été vraiment indiquées. A gauche de la figure vers sa base, il y a un petit godet profond de trois centimètres marqué en pointillé dans le diagramme (fig. 201 bis) et qui produit nettement l’impression d’une cupule ordonnée au personnage.
Un peu au-dessus de la tète de ce personnage, à 0m,50 environ, nous avons cru distinguer surplace quelques fragments de lettres nabatéennes en mauvais état, hautes en moyenne de 0m,20. Mais en examinant à loisir l’estampage que nous avons pris de ces signes, nous nous demandons
(1) On peut le voir sur la photographie d’ensemble (fig. 198); nous avons inscrit au-dessous la lettre I pour le signaler au lecteur.
MISSION ARCHEOLOGIQUE EN ARARIE.
maintenant s’il ne faudrait pas y reconnaître plutôt un grossier dessin au trait représentant un petit bonhomme dans lequel les jambes se fondraient avec le corps (fig. 202) (1). Le cercle qui figurerait la tête n’est point fermé dans le haut et affecte la forme d’un croissant aux extrémités recourbées en dedans; le bas est détérioré. Les bras levés vers le ciel, comme dans le relief précédent, se terminent par un trou ou un petit rond qui pourraient représenter les mains. La main droite serait appuyée sur un bâton qui des-
Fig. 302. — Médâin-SAleh. Représentation symbolique au-dessus du relief du Diwàn. D'après l’estampage et la copie.
cend parallèlement à la jambe et se termine à la hauteur du pied; il y a un petit espace vide entre l’extrémité du pied et le bâton, ce qui ne permet point de prendre cet ensemble pour un mim final nabatéen comme on pourrait être tenté de le faire au premier abord.
Immédiatement au-dessous de cette singulière représentation on a creusé dans le rocher qui fait saillie une cupule de 0m,10 de diamètre sur 0m,03 de profondeur, dont les bords gardent encore un dépôt jaunâtre fort distinct du grès, mais dont nous n’avons su définir la nature. A gauche de la même figure, il y a une inscription arabe que nous n’avons malheureusement pas relevée.
(1) Voir pour cetle manière de représenter un être humain un dessin un peu analogue dans la lig. 80, p. 122.
Un escalier rudimentaire, visible dans la figure 198, permettait d’arriver auprès de ces personnages (1); mais on peut se demander comment on accédait à l'escalier lui-même, car il s’arrête actuellement à pic, à trois mètres environ au-dessus du sol.
Or, que représentent ces petits personnages? Il est manifeste que ce ne sont pas simplement des dessins tracés pas des gens désœuvrés : ils ne se seraient pas amusés à les placer à cette hauteur ni surtout à tailler un
escalier pour en faciliter l’accès. Il faut donc y voir des symboles religieux, très probablement même les images d’une divinité que les spécialistes s’appliqueront à identifier. Contentons-nous d’ajouter à la description quelques détails complémentaires.
Le’ relief inférieur, considéré dans sa relation avec ce qui l’environne (fig. 203), pourrait peut-être, pour une imagination un peu trop prompte, contenir encore quelque autre symbole en plus du petit magot. Celui-ci, en effet, a tout l’air d’être posé sur quelque chose. On le dirait debout dans une barque ou, bien plutôt, dans un croissant aplati, sur les pointes duquel il appuierait ses bras. Mais c’est évidemment là un trompe-l’œil et les prétendues cornes de croissant résultent tout simplement de ce qu’on
(S) Voir dans Brünnow et de Domaszëwski, Die Prov. Arab., I, p. 376, l’esquisse faite par Euting d’un bélyle placé au sommet d’un rocher et précédé d’un escalier qui permettait de monter auprès. — Cf. De Sarzec et Heczey, Découvertes en Chaldée, p. 214.
avait préalablement dressé la paroi sur une certaine surface avant d’évider le relief en creusant le rocher plus profond autour de la silhouette. La parfaite unité de plan entre le bas du relief et son cadre (voir la coupe) ne laisse guère de doute sur cette explication très banalement naturaliste; car il semble que si on eût voulu représenter un croissant ou tout autre objet, on l’eût mieux dégagé et caractérisé plus nettement.
Le dessin au trait pourrait à la rigueur être une reproduction du relief,
Kig. 201. — Médàin-Sàleii. Nielie creusée dans la paroi du rocher en face du Diwàn (a).
voire même une première ébauche de l’image exécutée finalement à un plan inférieur. Le mouvement des bras serait assez suggestif en ce sens. Il Y a en plus Ie bâton dans la main droite qui symboliserait peut-être un sceptre (?). Mais l’hypothèse est vraiment bien caduque et cette seconde représentation doit être très indépendante de l’autre. C’est surtout la tête avec ses deux cornes qui est curieuse. Elle rappelle maintes divinités sémitiques et même égyptiennes pour lesquelles les cornes au front ou dans la coiffure sont un signe distinctif (1). Le trait qui vient rejoindre la
(l) Nous avions noté, à Pélra, beaucoup de petits monuments similaires et on en trouvera maintenant la collection complète dans le Petra... de M. le prof. Dalman ( passim ). Mais, pour
jambe gauche vers le milieu représenterait-il par hasard une queue dont serait affublé cet être mystérieux (1)?
Parmi les stèles et niches sculptées dans la paroi du rocher aux abords de la salle du Diwân (fig. 199), nous avons relevé les six spécimens que voici.
a) Fig. 204. — Niche auprès de laquelle se lit le nom de Sai'el-Qaum (Inscr. nab. n° 72) et qui peut-être était consacrée à cette divinité. Elle est originale et unique en son genre (2).
Au centre d’une large entaille de huit à dix centimètres de profondeur, pratiquée dans la paroi de la montagne, on a ménagé, en un relief de quelques centimètres à peine, comme deux pilastres reliés et couronnés en même temps par un fronton triangulaire surbaissé. Un oiseau aux ailes étendues, vu de face, occupe le centre du fronton. Il est difficile de dire l’espèce zoologique de cet oiseau; on songe tout naturellement à un aigle, parce qu’on en trouvera d’autres, sur la nature desquels il n’y a pas lieu d’hésiter.
Les pilastres n’ont point de chapiteau, ni aucune moulure; tout est sur le même plan. Leur extrémité affecte la forme d’un acrotère sur lequel repose un vase, à panse arrondie, avec goulot et pied assez développés. Au sommet du monument, un troisième vase, d’un beau galbe, affectant un peu la forme d’une grenade, est placé sur un acrotère. Il n’y a ni bétyle, ni représentation quelconque dans la grande surface entre les pilastres, mais on croit y distinguer quelques traces de lettres araméennes
— ou couficjues! — Impossible d’y rien déchiffrer.
Cette niche est à plus de trois mètres au-dessus du sol; l’intérieur mesure 0m,38 de large sur 0m,68 de haut. A côté il y a une suspension.
h) Fig. 205. — Niche avec trois stèles, dans le passage du Diwân, sur la paroi occidentale. Elle est en très mauvais état. On se rend parfaitement compte cependant de l’aspect général, sinon des moindres dé-
qu'on ne se hâte pas de théoriser sur ce dispositif comme particulier aux Nabatéens, rappelons seulement l’installation identique de sanctuaires en miniature sur les rochers de la Phrygie, par exemple (Perrot-Chipiez, Hist., V, fig. 102-106, etc.). Jeremias, Bas Alte Testant..., p. 203, lig. 69.
— Meyer, Sumerier und Semiten in Babylonien, p. 62, 12. — Babyloniaca, li, p. 142, etc.
(1) On pourrait comparer à ces grossières représentations humaines un ou deux dessins analogues relevés à Pétra (Brünnow et de Domaszewski, Die Prov. Arab., p. 232 ; Dalman, Petra..., p. 154). — Une stèle funéraire avec quelques caractères sabéens, publiée par M. Mü lier, représente un petit personnage avec un bâton à la main, dont la pose rappelle un peu celle des figures de Médàin-Sàleh ( Südarabische AUertliiimer (pl. X, n° 30). — Voir aussi, à propos de ces dessins schématiques de personnages, certaine stèle phénicienne du Corpus sur laquelle figurent encore trois bétyles dont nous trouverons plus loin de nombreux exemples ( CTS ., I, pl. XXIX, n» 138).
(2) Sommairement décrite par Huber, Journal..., p. 422 s.
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tails du monument. Au centre, un enfoncement irrégulier, ravalé d’une dizaine de centimètres, mesurant à peu près 0'",70 de large sur 0m,80 de haut, contient trois sièles ménagées à la base, dans la paroi du rocher,
Quand on a pratiqué cette entaille. La stèle du milieu est un peu plus haute et légèrement plus large que les deux autres; deux rainures profondes les isolent complètement les unes des autres.
Cette partie centrale était encadrée sur les côtés par deux colonncttes
Planche XLI.
.MÉDÂis Sâi.f.m.
La stèle du dieu A'ara, dans le
passage du Diwân.
E. Leroux, êi>.