‹ Mission archéologique en Arabie (volume 3)Chapitre 119 sur 136 · GROUPE AU SUD DU GEBEL ETL1B · texte numérisé non relu

GROUPE AU SUD DU GEBEL ETL1B

quelques centimètres (fîg. 223). La niche d’à côté, avec une seule pierre votive, n a rien de bien particulier. Elle était encadrée de deux pilastres supportant un arceau formé d’un ruban.

Les deux niches voisines (fig. 224) sont en meilleur état et plus remarquables. La première, à gauche, renferme deux stèles très bien taillées et isolées. Contrairement à ce qu’on avait constaté plus haut, dans le cas de deux pierres ainsi accouplées, c’est le bétyle de droite qui est légèrement plus petit. Les Arabes ont gravé leurs ouâsems sur l’un et l’autre,

Fig. 223. — Mf.dâin-Sài.eii. Niche et stèles votives au sud du gebel Etlib.

mais il n’y a à attacher aucune importance à ce détail. L’encadrement était soigné. On a retrouvé fréquemment les mêmes moulures dans les portes des petits tombeaux. Seul l’ornement placé au-dessus de l’acrotère central parait nouveau (1).

Le galbe de la dernière niche est mal pris; elle est trop étroite pour sa hauteur. Les moulures du cadre ressemblent beaucoup à celles du précédent. Pour la première fois nous rencontrons un groupe de quatre stèles et dans une disposition dont nous ne connaissons point d’autre exemple (2). Il y en a deux dans le fond, séparées par un fout petit intervalle et inégales; la plus grande est encore à gauche. Deux autres d’égale grandeur, mais plus petites que les premières, sont placées de chaque côté

(t) On pourrait cependant îe comparer à ceux qui décorent une des niches situées aux abords du Diwân, cf. p. 421, fig. 210.

(2) A Pétra, il y a au moins une niche avec quatre bétyles, mais ceux-ci sont lous alignés les uns é côté des autres. Cf'. Müsil, Arabia Petraea, II, Eclom 1, p. 80 et 81.

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contre les parois latérales, en face l'une cle l'autre; leur sommet est coupé en biseau.

En dehors des trois centres de culte dont on vient de parler et qui, eu somme, pourraient être réduits à un seul ou à deux, tout au plus, à cause de leur voisinage, il n’est pas rare de trouver isolé çà et là dans un coiu, quelque symbole religieux identique à ceux qui ont été décrits cidessus. En voici encore trois :

Fig. 226. — Petite stèle au-dessus de la façade d’un tombeau (F[2). Le

Fig. 224. — MëdAin-Sàlej.1. Niches avec stèles au sud du ^el>el Etlib.

relief est de 0,02 seulement et la largeur de la rainure qui sert à le détacher de 0m,06. Dans le has, un simple trait de cinq millimètres de large sur une profondeur égale, se poursuit de chaque côté et tourne ensuite en angle droit, à peu près à égale distance du centre. Aurait-on voulu par hasard représenter une sorte d'autel resté inachevé? (1 )

Fig. 226, a) Dans un passage entre deux énormes rochers, aux abords du gebel Ilùeireh. Grande niche de 0m,"J de large, à l’intérieur, sur 1 1,1 ,10 de haut environ. Le dedans va en s’élargissant. Au lieu d’une ou

(1) Nous avons déjà signalé ailleurs un petit bélyle à l enlrée d’un tombeau (C 1, p. 317).

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plusieurs stèles placées au centre, comme d’ordinaire, il y a une seconde niche toute petite creusée au fond de la première et présentant dans le bas une échancrure dans laquelle on aura peut-être encastré jadis une pierre ou bien une statuette. Dans le haut de la grande niche, sous l’arc, il y a deux petiis trous de suspension. Le cadre extérieur est fort détérioré. S il y a jamais eu des chapiteaux au-dessus des pilastres, on ne se rend plus compte de leur forme. Au sommet de l’arceau et de chaque

Fig-, ââ'j. — Mkdâin-Sâlei.i. Petite stèle au-dessus d’une tombe.

côté on a les trois amphores traditionnelles, posées sur des acrotères.

Fig. 226, b) Stèle tout à fait grossière placée en face de a. A côté, une autre encore plus fruste. On s'est contenté de dégager de la paroi, sur trois côtés, un quartier de rocher brut qu’on n’a pas autrement travaillé.

Si l’on voulait être complet, il faudrait reproduire encore un nombre assez considérable de monuments religieux du type de ceux que nous venons de passer en revue; mais l’intérêt de cette étude n’en serait guère augmenté. Nous croyons avoir reproduit ou signalé tous ceux qui peuvent éclairer de quelque rayon, si faible soit-il, la religion, encore si peu connue, du peuple nabatéen.

Il nous reste cependant à dire un mot d’une petite représentation d’un tout autre genre, gravée sur une pierre encastrée dans la paroi du puits aux inscriptions, situé auprès de qasr Faliad. Beaucoup verront sans doute dans celle méchante pièce de sculpture un symbole religieux.

C’est un bloc de grès verdâtre mesurant 0m,42 de long sur 0m,28 de haut. Nous n’avons pas rencontré dans les montagnes de Médàin-Sàleh des grès

de cette nature. La pièce a été réemployée comme pierre d’appareil, sans qu’on puisse dire avec certitude quelle était sa destination primitive. Sur sa face extérieure, on distingue assez nettement la figure grossière de deux oiseaux (fig. 227 et 228). Ils sont campés sur leurs pattes en faux profil : les pattes sont très gauchement profilées; le corps est de face et les têtes seules sont tournées l'une vers l’autre d’un mouvement très net. Leurs ailes sont largement ouvertes comme s’ils prenaient leur essor. La tête de celui du côté gauche est en grande partie détériorée; celui de droite,

Kig. 2-2<>. — Niche et stèle votivès près <lu gebel Hûeireh, à l’ouest de Médàin-Sâleh.

moins bien conservé, possède un très long bec recourbé. Les deux ailes convergentes se touchent à leur extrémité et paraissent abriter quelque chose. On dirait une sorte de coffret, une arche (?). Au-dessous de ce coffret et sous les pieds des oiseaux, court une manière de guirlande à lourds festons. Au premier abord, la ligne ondulée pourrait faire croire à une représentation d’eau, mais les festons, marquent bien qu’il s’agit d’une ornementation.

Le travail est des plus primitifs. Les petites plumes des oiseaux, la guirlande inférieure et ce qui marquerait les planches du coffret, sont représentés par des ronds minuscules inscrits entre des lignes parallèles. De grandes lignes plus espacées et coupées par une série de petits traits verticaux très rapprochés, marquent les grandes plumes du bout des ailes et le rudiment de queue perceptible chez l’oiseau de gauche.

Cette curieuse représentation ne manquera pas de rappeler à certains l’image de l’arche reposant à l’ombre des ailes des chérubins dans le sanctuaire israélite. On le rapprochera peut-être aussi de quelque symbole dont l’Assyrie et l’Égypte nous fournissent de multiples exemples (1); mais il y

(1) Jeremus, ATAO., 2' édit., p. 439.

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aura lieu d’étudier le monument d'un peuplas près avant de se prononcer. Ce que nous en voulons pour le moment retenir est sa physionomie, fort différente des symboles nabatéens authentiques. Nous y verrions donc volontiers un petit monument religieux juif, arraché peut-être à quelque oratoire domestique, sinon à une synagogue, et traité comme un vulgaire moellon par les reconstructeurs du puits. La présence d’un monument de cette nature n’est d’ailleurs pas pour nous surprendre à Itégrà, d’où les Juifs ne pouvaient guère demeurer absents. Telle inscription gravée sur un monument funéraire nous avait déjà signalé leur présence ( Iriser . nab. n° 4). Il y avait intérêt à en relever aussi l’attestation par une pièce artistique dans le style et selon le goût national. Voir ainsi l’inscription nab. n° 172 bis.

De cette rapide nomenclature il résulte qu’on trouve à Médàin-Sàleli un ou deux sanctuaires rupestres, formés par une salle taillée dans le flanc de la montagne et largement ouverte sur le devant, qui rappelle bien les sanctuaires nabatéens de l’ouàdy Mousa. Vraisemblablement on a aussi les débris d’un autel analogue à celui du haut-lieu de Pétra (fig. 211), quoique dans un contexte archéologique tout autre. Quant aux nombreux monuments accessoires de ces lieux de culte, ils consistent surtout en niches et en stèles (1). Les niches sont de trois sortes :

1° Niches plus ou moins ornementées, vides aujourd’hui, mais dans lesquelles il semble qu’on avait jadis placé certains objets (fig. 210, 226#,, etc.). Plusieurs fois on a creusé au fond d’une grande niche un autre enfoncement plus réduit.

2° Niches encadrées dans le genre des précédentes, et renfermant une, deux, trois, et dans un cas même, quatre stèles (fig*. 212#, 221, 208, 224, etc.). — Parfois ces deux catégories de niches sont surmontées d’un aigle (fig. 204, 207, 218).

3° Niches sans ornement aucun et qui ont été creusées simplement en dégageant de la paroi du rocher une ou plusieurs stèles.

Les stèles sont plus fréquentes et beaucoup plus variées que les niches. On peut distinguer :

1" Stèles isolées, avec cornes au sommet pour symboliser un autel (fig. 2126, 219 », etc.).

2U Stèles isolées avec une grossière représentation humaine (fig. 217).

Peut-être faut-il rattacher à cette catégorie le relief en relation avec le Diwân (fig. 202 et 203).

(1) La distinction que nous établissons entre niches et stèles, est purement extrinsèque, puisque le plus souvent les deux choses vont ensemble; la niche est un abri, un cadre pour la stèle.

3° Stèle isolée, en forme de pilier arrondi, s’évasant dans le haut et dans le bas (pl. XLI).

4° Stèle isolée de forme arrondie (fig. 207).

5° Stèle isolée, à angles aigus, placée ou non dans une niche.

6" Groupe de deux stèles généralement inégales, la plus petite à droite ou à gauche de la grande, séparées par un simple trait, ou une rainure profonde (fig. 221,224).

7° Groupe de trois stèles distinguées par un trait, ou séparées par une

Fig. 227. — Méûâin-SIlf.h. Représentation de deux oiseaux dans l’attitude de Chérubins.

Photographie de l’estampage.

large entaille, placées ou non dans une niche. La stèle centrale est généralement plus grande que les deux autres toujours d’égale dimension (flg. 208, 219 2, 220, etc.) (1).

8U Groupe de quatre stèles dans une niche : deux inégales dans le fond et deux semblables se faisant face sur les côtés (fig. 224Ô ).

Au bout de cette longue randonnée par les défilés rocheux du massif de Médâiii-Sâleh à la recherche de monuments aussi mesquins par leur mérite artistique, il ne nous parait pas douteux que la plupart du moins n’aient

(1) On n’oubliera pas que certaines niches et stèles, isolées ou groupées, ont une cupule creusée au pied ou au sommet (fig. 213 l, 2193).

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une valeur symbolique et religieuse. Quelle est au juste cette valeur? De quel concept précis, dans l à me d’un Nabatéen, relèvent telle niche à emblèmes variés, tel groupe de stèles, ou tel oratoire en particulier : nous laissons à de plus habiles le soin de le déterminer. Trop d’éléments doivent intervenir en cette étude pour (pie nous puissions d’ailleurs songer à 1 aborder au bout de ce compte rendu de notre exploration. On devra, par exemple, dégager préalablement, si possible, des sources littéraires

Fig. -258. — Médâin-Sâlei.i. I.cs deux oiseaux d’après un dessin de l’estampage.

quelques données positives sur la religion des Nabatéens. Il sera aussi et surtout indispensable, avant toute spéculation directe sur les monuments, de définir au moins avec approximation ce qu’ils ont de vraiment spécifique et ce qu’ils ont en commun avec des monuments analogues dans des civilisations aussi diverses que celles de l’Arabie, de la Phénicie, des colonies puniques, de la Phrygie et du monde hellénistique ou romain. Aussi bien avons-nous eu l’occasion de signaler déjà, d’un mot au moins, des analogies à nos monuments empruntées à tous ces milieux, et quand on abordera l’examen archéologique dans le détail, on s’apercevra vite que ces analogies sont légion. Le bilan des monuments sacrés nabatéens suppose donc, on le voit, une tout autre tâche qu’un catalogue — si bien classé qu'il soit — de ce qui existe à Hégrà, à Pétra, à 'Abdeh, ailleurs encore.

Un fait se dégage pourtant des observations faites à Médàin-Sàleh avec

assez de relief pour que nous puissions le retenir : Le site des installations cultuelles révèle toujours une préoccupation identique plus déterminée que leur aménagement; celui-ci varie beaucoup, celui-là est infailliblement en harmonie avec la nature, et, suivant le cas, pittoresque, mystérieux ou grandiose. 11 y a longtemps déjà que le P. Lagrange en faisait la constatation pour Pétra (1). L’idée n’était pas seulement féconde pour guider dans la recherche archéologique ultérieure, elle l’était plus encore pour aboutir à une notion un peu exacte du lieu de culte nabatéen. Nous avions déjà pu vérifier le bien-fondé en explorant naguère la colline d"Abdeh (2). Elle devait se vérifier non moins bien dans notre exploration de Hégrâ. Ici sans doute, rien de comparable à ed-Deir, ni surtout au sanctuaire si impressionnant et si majestueux de Zibb 'Atouf. La faute en est certainement non pas à un sens religieux ou à une intelligence de la montagne autres chez les Nabatéens de Hégrâ, mais à la montagne elle-même, qui ne s’est pas prêtée ici à une installation du même type qu’à Pétra et qui n’a pas, au surplus, l’imposant aspect des rochers féeriques de l’ouâdv Mousa. Ce qui manquait en grandiose était compensé en mystérieux et en pittoresque. Nous avons déjà fait observer combien la région du Diwàn était sœur du vallon solitaire d’el-Mêr à Pétra. Pour donner, il est vrai, la vivante impression à la fois de cette similitude et de la sensation religieuse qui en découle, il faudrait mieux que des plans et des photographies. Ces documents ont beau exprimer, avec une précision scrupuleuse, ici et là une même salle béante sur le vallon désert, une même série de proscynèmes, un même cortège de niches et autres accessoires : ds ne rendent pas le recueillement, le charme pénétrant du site et de l’installation, soit que la lumière radieuse l’inonde, soit que l’ombre du soir y descende ou que la nuit l’emplisse de mystère. Le sanctuaire nabatéen nous apparaît, dès lors, beaucoup moins comme une installation officielle, un rendez-vous où le peuple et ses dieux pourront entrer en contact à des jours de solennités conventionnelles, que comme un centre petit ou grand de manifestation permanente de la majesté divine. On viendra là individuellement ou par groupes apporter son offrande, ou 1 hommage de sa prière; et à quelque moment que ce soit, en pénétrant dans ces retraites, on se sentira dans une atmosphère de beauté riante ou sauvage, de calme et de mystère qui est tout ce que le sentiment religieux peut rencontrer de plus propice à son

(1) RB., 1898, p, 180 ss.

(2) RB., 1905, p. 235 ss. : le haut-lieu

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épanouissement. Et ainsi devient naturelle à souhait cette dispersion apparente des groupes de monuments cultuels qui tous ont en commun ce sens proiond de la nature si facile à harmoniser avec la pensée d’un peuple comme étaient les Nabatéens de l’histoire : trafiquants inlassables qui turent, de longs siècles durant, les rouliers entre l’Arabie et le bassin méditerranéen. Le mot est de M. le comte Jean de Kergorlay (1) ; on ne saurait dire plus juste au sujet du peuple et d’un mot non moins heureux l’éminent écrivain a expliqué la diversité des centres cultuels de ce peuple à Pétra . c est quelque chose comme les « paroisses » de nos grandes villes. Autant en dirons-nous pour caractériser les groupes énumérés à Médâin-Sâleli : paroisses dans la cité nabatéenne de Hégrà.

Monnaie provenant de Médain-Saleh.

Drachme d’argent nabatéenne au nom d’Obodas III ou IV (roi vers 30-9 av. J-C. ).

n[“m n:w] (à gauche) [la U "Sa] ma [V].

( Obodas , roi de Nabatène, l'an 1). Buste du roi diadémé, à droite; derrière la tête, n nabatéen Grènetis.

]$. Deux bustes accolés à droite; celui de la reine au premier plan, celui du roi, diadémé, au second. Grènetis.

Les PP. Jaussen et Savignac ont rapporté un grand nombre d’autres monnaies de bronze déjà connues : nous signalons seulement celle-ci qui, par sa rareté, mérite une mention spéciale (2).

E. Babelon.

(1) Dans son brillant article sur Pétra, Revue des Deux-Mondes, 15 avril 1907, p. 894, ss.

(2) Voyez l’étude de M. R. Dussaud, Numismatique des rois de Nabatène, dans le Journal asiatique, Mars-Avril 1904.

Nous avions résolu de faire une étude ethnograhique complète sur les localités et les tribus que nous devions visiter pendant notre expédition d'Arabie. On sait comment notre intention est restée à l’état de projet; comment il nous a été impossible d’entrer en rapport avec les bédouins et de recueillir auprès d’eux des renseignements sur leurs mœurs, leurs traditions, leur folk-lore. Même dans les endroits où nous avons fait un séjour prolongé, nous avons été l’objet d’une étroite surveillance; aucune liberté ne nous a été accordée et les Arabes qui, d’aventure, nous parlaient, étaient aussitôt suspectés et violemment écartés. Malgré tout, nous avons pu réunir quelques renseignements intéressants, spécialement à Màdabà, à Ma'àn et à Tebouk; on les communique ici, bien qu’ils soient fort incomplets.

Màdabà. — A notre arrivée à Màdabà, comme nous l’avons dit plus haut, la communauté chrétienne était dans la plus grande agitation ; elle venait d’être englobée dans la lutte qui mettait aux prises la puissante tribu des Sehour et les Arabes du Belqâ. Placés entre les deux partis belligérants, les chrétiens pouvaient difficilement garder la neutralité, et ils furent poussés dans la mêlée par la force des choses. Voici la suite des événements d’après le récit de témoins oculaires.

Entre Geloul et Mengà, deux localités en partie reconstruites par les Sehour et situées toutes les deux à la distance d’une heure de Màdabà, dans la direction de l’est et du nord-est, se trouve un terrain de médiocre étendue, mais de bonne terre labourable, appartenant aux Èanamât, une des tribus du Belqà. Les possesseurs n’avaient jamais été inquiétés dans leur droit, mais au mois de décembre dernier, un bédouin cupide nommé Sebib, du clan des Zeben, une des subdivisions des Sehour, prétendit à la propriété de ce champ et, pour faire valoir son titre, se mit à le labourer.

Les G an amât, informés de cette violation du droit, accoururent en hâte pour repousser le Sahary; mais ce dernier avait prévu l’incident; il avait prévenu sa parenté qui, au premier signal, arriva de suite en armes et résista par la force aux Ganamât. Aussitôt une véritable bataille s’engagea au cours de laquelle Sebîb tua, d’un coup de fusil, Alei’àn Betnân de la tribu ennemie. A la nouvelle de cette mort, tout le Belqâ fut indigné. Les Arabes vinrent en nombre chercher « leur mort » et firent un grand deuil. Autour de sa tombe, les proches parents du défunt se groupèrent; chacun jeta son mémr (1) sur le cadavre et répéta, en le reprenant, la formule ordinaire : Annak, ya fulân V. oX-), « pour toi, ô un tel, nous demandons le sang ». Ensuite les assistants tirèrent un coup de fusil vers le ciel et dirent en s’adressant au mort : ' Aleik en-nom, ivahnd ' aleinà el-lùm, « sur toi le sommeil et sur nous le blâme ». La fosse fut remplie de terre et on se sépara. Dès le lendemain matin, les cavaliers du Belqâ se précipitèrent contre les Sehour qu’ils allèrent attaquer jusque dans leur campement. Comme il est d’usage en pareille occurrence, les femmes excitaient les guerriers par leurs chants et leurs cris et, sous les ardeurs du soleil, ranimaient leurs forces en leur apportant de l’eau dans les outres de cuir. Les Zeben campés auprès de Geloul se portèrent au-devant des Belqâwiyeh et engagèrent aussitôt la bataille; ils auraient été complètement battus sans 1 intervention des Fâiz qui se jetèrent dans la mêlée et les aidèrent à repousser leurs adversaires. Un hôte des Sehour, nommé Geilâny, fut mortellement blessé; une de leurs juments fut tuée et une autre blessée. Cette première rencontre fut très peu sanglante mais elle alluma le feu de la guerre.

Le Gouvernement essaya d’éteindre l’incendie à son origine; en conséquence, le moudir (2) de Màdabâ invita les adversaires à se présenter à son tribunal; il comptait pouvoir terminer cette querelle à l’amiable et amener facilement les contestants à composition. A son appel, les deux tribus ennemies envoyèrent leurs délégués. Du côté des Sehour, on vit arriver quelques membres du clan des Fâiz; les Zeben, qui avaient tué un Arabe du Belqâ, n’osèrent comparaître tandis que les Ganamât et les 'Adwàn furent fidèles au rendez-vous. Chacun de ces trois groupes reçut l’hospitalité chez une famille chrétienne de Màdabâ. Le lendemain, le moudir et le cheikh la'qoub devaient, avec les contestants, se rendre sur le terrain disputé et faire droit à toutes les réclamations. Mais la discorde ne tarda pas

(1) Le mérir est le cordon qui relient le voile « liéfîyeh » dont se servent les bédouins pour couvrir la tête.

(2) Le moudir est un officier civil qu’on pourrait comparer à un maire de village.

à éclater de nouveau. Eben Nemer, le Sahary qui avait eu sa jument tuée dans le dernier combat, crut pouvoir se compenser aisément de la perte qu’il avait éprouvée et essaya de voler une monture aux Ganamàt. Le cheikh de ces derniers, informé de cette tentative au moment où, penchant vers la conciliation, il était disposé à faire des sacrifices pour rétablir la paix, fut très irrité de cette nouvelle preuve de cupide agression de la part des Sehour : « Poursuivez ce voleur, dit-il aux bédouins qui l’entouraient, et tuez-le ». Ses gens prennent leurs armes et rencontrent, dans la maison du chrétien Salît cl-'Amârneh, deux arabes Saljarys du clan des Heqeis; aussitôt ils se mettent à les frapper et à les dépouiller. Le maître de la maison, en voyant les lois de l’hospitalité violées dans sa propre demeure, pousse le cri d’alarme. Ses voisins accourent et rejettent en dehors du village les Belqâwiyeh qui avaient injurié et frappé les deux Heqeisys. Pendant que cet incident prenait fin dans le quartier septentrional de Mâdabâ, un drame commençait dans la partie méridionale de la même localité. Quatre cavaliers Heqeisys recevaient l’hospitalité chez Halil Zouaïdeh. En apprenant la conduite des Belqâwiyeh, ils sortent dans la rue et, apercevant un Arabe des Ganamât, lui tirent une balle qui lui traverse le dos. Ce fut le signal d’une nouvelle bataille. Tous les cavaliers du Belqà se précipitent vers Màdabà pour exterminer les Heqeis qui s’y trouvaient. Ceux-ci, au nombre de cinq ou six seulement, se disposent à sortir du village pour regagner leur campement. Les chrétiens les adjurent de ne pas s’exposer à la mort : « leurs ennemis sont puissants; ils accourent de tous côtés; que les Heqeis consentent à entrer dans une maison; ils seront en sécurité, car les chrétiens les protégeront ». A ces sages paroles, les Sehour répondent : <c Sommes-nous des femmes pour nous cacher? » et, sautant à cheval, ils se dirigent vers la plaine. A ce moment commence une vive fusillade; les Belqâwiyeh se lancent aussitôt à la poursuite des Sehour. Un de ces derniers, Abdallah el-Môr, reçoit une première blessure à la tête; bientôt une deuxième balle lui traverse la poitrine; il reste encore à cheval; mais une troisième balle lui fracasse la cuisse; il tombe. Ses compagnons se pressent autour de lui pour le secourir. « Fuyez, leur dit-il; moi, je meurs; portez aux Arabes la nouvelle de mon trépas. » Les Heqeis s’échappent alors dans la plaine de toute la vitesse de leurs montures. Le blessé 'Abdallah fut apporté dans la maison d’un chrétien où il ne voulut pas rester; sur son ordre, des paysans musulmans 1 emportèrent à Hawwârâ où il expira peu de temps après. On s’était réuni à Mâdabâ pour signer la paix ; les derniers incidents provoquaient la guerre.

I rois jours après, les Heqeis apprennent qu’une caravane de Belqàwiyeh revenait de Kérak. Au nombre de cinquante cavaliers, ils se portent vivement à sa rencontre et 1 atteignent au Môgib. Le corébat s’engage aussitôt. Deux Belqàwiyeh tombent criblés de blessures ; les Sehour perdent un de leurs cavaliers, mais ils remportent la victoire et emmènent tout le butin. Les Hamâideh, sur le territoire desquels vient de se livrer la bataille, font droit aux réclamations des Belqàwiyeh qui demandent leur intervention, comme c’est l’usage en pareille occurrence (1). Ils contraignent donc les Sehour à rendre ce qu’ils ont pris, excepté vingt-sept Anes et cinq chameaux qui restent entre leurs mains.

Tous ces incidents excitèrent les esprits. Les Sehour se retirèrent dans le désert, vers l’est; les Belqàwiyeh descendirent dans le Gôr, à l’ouest; seuls les habitants de Mâdabâ restèrent chez eux. Il semblait, en effet, qu ils n’avaient rien à craindre, car ils s’étaient montrés favorables à la paix et s’étaient efforcés de maintenir les bonnes relations entre les tribus, mais 'Abdallah ël-Môr avait été tué sous les murs de Mâdabâ. On devait donc savoir dans le village le nom de celui qui avait porté le coup mortel; les Sehour sommèrent les chrétiens de révéler le coupable. C’était les mettre dans l’embarras; car s’ils indiquaient le nom du Belqàwy qui avait donné la mort à Abdallah el-Môr, ils attiraient sur eux la haine de tout le Belqâ. D’autre part, en refusant de satisfaire la curiosité intéressée des Sehour, ils s’exposaient à leur inimitié et prêtaient le flanc à leurs soupçons; ils prirent le parti du silence. Les Sehour, en apprenant cette détermination, les accusèrent ouvertement d’être les vrais coupables. Ils écrivirent une lettre officielle (2) au mou dir de Mâdabâ pour lui dénoncer la conduite des chrétiens, les rendre responsables du sang versé et l’avertir qu’ils leur déclaraient la guerre. De semblables accusations étaient envoyées au wâly de Damas et au gouverneur de Kérak. Ce n’étaient pas de vaines menaces. Peu de jours après, quelques Sehour rencontrèrent un chrétien du Sait; l’ayant pris pour un habitant de Mâdabâ, ils le criblèrent de 3>alles.

(1) Lorsque les vaincus, dans un combat, implorent, la protection d'une autre tribu, celle-ci croirait manquer à l’honneur si elle n’intervenait pas aussitôt en leur faveur, surtout si la lutte a eu lieu sur son territoire.

(2) Voici la traduction littérale de cette lettre :

« Paix parfaite sur ‘Isa éfendy (le moudir de Mâdabâ); qu’Allah prolonge ta vie! Sache que tu nous as toujours avertis de nous tenir en garde contre les Druses; nous l’en remercions. Or, ‘Isa éfendy, notre vie durant, nous avons été en guerre contre les Druses; nous leur avons tué du monde comme ils nous en ont tué. Mais aujourd’hui, nos Druses, ce sont les chrétiens, et toi, tu sais ce qu’ont fait contre nous ces païens. Maintenant, voici que si nous leur pardonnons, les Arabes ne leur pardonneront pas, et si les Arabes leur pardonnent, les femmes leur rendront la iiagà. Vis longtemps et salut. »

Le Gouvernement se décida à intervenir. Gomme le mouclir de Mâdabâ avait été impuissant à rétablir la paix et n’avait même pas pu empêcher les graves désordres des derniers jours, le wâly voulut examiner la question par lui-même. En conséquence, il envoya l’ordre à Talâl, cheikh des Sehour, à Sultân, cheikh des Adwàn du Belqà, et à Ia'qoub, cheikh de Mâdabâ, de se rendre à Damas. Au jour marqué, tous les intéressés se trouvèrent au rendez-vous. La séance fut orageuse. Le cheikh de Mâdabâ montra avec beaucoup de clarté, mais dans un langage très véhément, combien injustes étaient les accusations des Sehour et il ne craignit pas de les attaquer à son tour et de leur reprocher leur cupidité et leurs incursions perpétuelles. Le gouverneur comprit bien vite l’inutilité de ses efforts pour une solution immédiate; il se décida alors à recourir à un stratagème qui réussit parfois et qui a surtout le mérite de dégager les responsabilités officielles; il renvoya l’affaire devant un tribunal bédouin. Tous les chefs, mandés à Damas, reçurent l’ordre de se trouver, à date fixe, à Ammiln, pour y discuter les conditions de la paix : tous se conformeraient ensuite à la sentence que prononcerait le cheikh des Zeben. Ils accédèrent au désir du wâly, mais lorsque le jour de la réunion d’ Amman lut arrivé, rien ne put aboutir; car le piincipal intéressé, le cheikh des Heqeis, celui dont le frère avait été tué devant Mâdabâ, refusa de se présenter. L’assemblée se sépara sans avoir rien fait pour la paix, et, suivant la vieille expression des anciens chroniqueurs, « chacun s’en retourna chez soi », plus irrité qu’auparavant.

Les Sehour donnèrent bientôt une preuve manifeste de leur inimitié. Une nuit, au nombre de six cavaliers, ils s’approchent, à la faveur des ténèbres, du village de Mâdabâ, dans l’espoir de mettre la main sur un chrélien et de l’immoler en victime. Attachant leurs montures au milieu des blés verts, ils s’avancent doucement et aperçoivent bientôt, auprès des premières maisons, un troupeau de moutons parqué dans un enclos; au milieu, une masse informe et noire leur apparaît comme devant être le berger endormi; ils la criblent de balles. Heureusement, ce n’était qu’une brebis noire; le berger, réveillé en sursaut, se lève du coin où il était blotti; au même instant, il reçoit une balle qui lui transperce le bras droit et va sortir au milieu du dos. Les Sehour, craignant d’être enveloppés par les chrétiens qui accourent au bruit de la fusillade, s’enfuient dans la plaine, laissant baignée dans son sang leur victime qui est aussitôt transportée dans sa maison. C’est là que nous avons pu lui donner des soins, le 19 mars 1907. Les Arabes nous ont expliqué à cette occasion la manière dont ils soignaient ces sortes de blessures. Ils introduisent d’abord

dans le trou fait par la Italie, une ficelle enduite de cire et d’alun, afin de bien nettoyer la plaie. Dans le cas présent, le fil, en suivant le chemin tiaié par le plomb, traversait la poitrine du patient. Cette première opération terminée, on applique à chacune des ouvertures de la plaie une sorte de tampon fait avec du lin, enduit de savon, de cire, de sucre et de miel. Il faut croire a 1 efficacité du remède, puisque notre blessé était sur pied deux mois plus tard.

N ayant pas réussi dans cette première tentative, les Sehour reviennent bientôt à la charge. Un matin, de lionne heure, ils s’avisent de sonner la cloche de l’église grecque, persuadés que les chrétiens ne manqueront pas de se présenter à cet appel, et ils s’apprêtent à fusiller les premiers qui arriveront. Mais ils ne comptaient pas sur le sacristain qui, sortant inopinément par une porte dérobée, les surprend par derrière, en blesse un à la tête, pousse le cri d’alarme et oblige les malandrins à prendre la fuite.

Ces nouvelles attaques de la part des Sehour avaient eu pour résultat immédiat de porter les gens de Mâdabâ à resserrer les liens qui les unissaient aux Belqâwiyeh. Ils se hâtèrent de jurer avec eux une alliance plus étroite, dans le but de réunir leurs forces contre le grand ennemi commun. Les habitants du Belqâ, très irrités contre les Sehour, écoutèrent avec faveur, et même avec une certaine satisfaction, les propositions du cheikh la qoub qui les invitait à réunir tous les guerriers pour attaquer leurs adversaires. C’est précisément au moment où nous atteignions M;Vdabâ, que se préparait cette lutte terrible. Le Gouvernement essaya, encore une fois, d’arrêter ces natures sauvages, et ie 19 mars, nous voyions arriver le qaïmaqâm du Sait et le commandant de la gendarmerie de Kérak. Les cheikhs arabes furent convoqués. Ceux du Belqâ se présentèrent; mais, parmi les Sehour, le clan des Fâiz seul envoya ses chefs, tandis que les Heqeis retusèrent d’obéir. De la part des autorités, un messager se rendit auprès du cheikh des Heqeis qui répondit au qaïmaqâm : « Je me trouve à Temed et à toi le commandement » (y^î ^C3j JUj J, b!). Ce qui voulait dire, d’après les Arabes, qu’il resterait à Temed et qu’il ne se dérangerait pas.

Pendant qu’au sérail de Màdabà 011 discutait sur cette brève réponse, on vit soudain une bande de cavaliers Sahary, du clan des Zcben, enlever cent cinquante moutons appartenant à un ch ré lien. Ce troupeau paissait au nord du village, à la distance d’une heure seulement. Au cri d’alarme du berger, les cavaliers chrétiens sautent à cheval et s’apprêtent à poursuivre les maraudeurs; mais le Gouvernement les empêcha de partir, prétendant

que donner la chasse aux voleurs était son affaire. Aussitôt, en effet, il envoya contre eux douze gendarmes; mais les cavaliers réguliers se souciaient fort peu de s’exposer aux halles bédouines... ; ils ne ramenèrent pas le bétail. Ce ne fut que huit jours après que le propriétaire rentra en possession de son troupeau diminué de dix unités.

Au moment de nous mettre en route pour le centre de l’Arabie, nous voyions se dérouler sous nos yeux les différentes scènes de cette comédie qui souvent tournait au tragique, sans bien nous rendre compte peut-être du véritable état de la question ou sans bien saisir toute cetle politique. Le Gouvernement échouait dans ses essais de conciliation, en apparence du moins, et la puissante tribu des Sebour le bravait effrontément. Le qaïmaqâm était irrité; le cheikh du Belqâ, Sultân, criait à haute voix que sa patience était à bout et que deux mille cavaliers étaient prêts à répondre à son appel ; un engagement décisif pouvait seul abattre l’orgueil de leurs ennemis; mais le Gouvernement empêcha toujours, et avec raison, une rencontre qui aurait été désastreuse. Attaquer les Sebour était peut-être le meilleur parti pour le Belqâ et le moutesarref de Kérak était d’avis de leur infliger un châtiment sévère. Mais les Sebour ont, à Damas, de puissants protecteurs qui ont pris fait et cause pour eux et ont même obtenu de la Sublime Porte le déplacement du gouverneur de Kérak qui leur était hostile. En réalité, on ne sait pas si le Gouvernement craint de froisser les Sebour, ou s’il veut plutôt les distraire et les empêcher ainsi actuellement de prêter une trop grande attention à la construction de la ligne du Hedjaz.

Quoi qu’il en soit de cette politique générale, les autorités turques réunies àMâdabâ firent tous leurs efforts pour amener une entente entre les Sebour d’un côté, le Belqâ et les chrétiens de l’autre. Le qaïmaqâm chargea le commandant de la gendarmerie de Kérak de se rendre auprès du cheikh des Heqeis à Temed et d’obtenir de ce bédouin farouche qu’il voulût bien assister à une entrevue avec les chefs du Belqâ et ceux de Mâdabâ.

Arrivé sous la tente du nomade, l’officier militaire s’efforça, par de bonnes paroles, de l’attirer au parti de la conciliation : « Assurément, lui disait-il, la paix sera pour toi avantageuse et la tribu tout entière en retirera de précieux bénéfices. » — « Je ne suis pas l’ennemi de la paix, répondit le bédouin, mais jamais je n’irai à Mâdabâ; si le qaïmaqâm et les cheikhs veulent venir à Geloul, j’accepte l’entrevue. » Suivant le désir du cheikh des Heqeis, Geloul fut adopté comme lieu de rendez-vous. Deux jours après, le qaïmaqâm de Sait, le moudir de Mâdabâ, les chefs du Belqâ

et la'qoub, de Mâdabâ, prenaient place dans une chambre à côté des cheikhs des Sehour. « Le silence était glacial, » nous racontait un assistant. Le premier, le qaïmaqâm prit la parole : « Si Allah le veut, la paix sera conclue aujourd’hui, » dit-il simplement. « Si Allah le veut, » lui répondirent plusieurs voix. Alors, le cheikh des Ileqeis apostropha la qoub de Mâdabâ : « Notre sang est sur toi, nous devons le venger ». — Le cheikh la'qoub se leva, et tirant son épée du fourreau, traça avec la pointe un cercle sur le sol au milieu de l’assemblée et debout, la main sur l’epee dont la pointe reposait dans le cercle, il jura par Allah et par la religion chrétienne que le sang d’ 'Abdallah el-Môr n’avait pas été répandu par un chrétien. « Il a juré de son innocence, dirent les assistantsil n est pas coupable. » Le cheikh des Heqeis lui-même se déclara satisfait de ce serment, et reconnut par le fait même que son hostilité contre les chrétiens n’avait plus de raison d’être. C’était un premier résultat. Le qaimaqam aurait voulu terminer également la querelle avec le Belqâ, mais les Sehour, regardant leur concession comme suffisante, refusèrent de prolonger l’entretien et se retirèrent brusquement. On ne connut point tout d’abord le motif de cette détermination; les Belqâwiyeh craignirent un instant d’être seuls l’objet de la haine et des incursions des Sehour, mais ils purent bientôt constater que leurs alliés, les habitants de Mâdabâ,’ n’étaient pas autorisés à se croire dans une sécurité absolue. Leurs ennemis en effet refusèrent de leur rendre le bien volé et continuèrent à garder à leur égard une attitude à tout le moins équivoque. Du reste un incident fâcheux, qui arriva quelques temps après, déchaîna de nouveau la fureur mal contenue de la puissante tribu musulmane (1).

(1) Pour montrer comment toutes ces populations, encore mal civilisées, peuvent en un clin d’œ.l se porter aux dernières extrémités, nous racontons ici, d’après le récit des Arabes, un fait étrange qui s’est passé au Belqâ pendant noire voyage d’Arabie.

Une nouvelle colonie d’émigrés, nommés Seisan par les Arabes, s'établissait, avec l’appui du Gouvernement, entre 'Ammàn et Djerach. Les Arabes virent de mauvais œil ces nouveaux colons qui, se croyant en pays conquis, eurent peu d’égards pour les nombreux bédouins qui les entouraient et voulurent les empêcher d’abreuver leurs troupeaux à une source qui jaillissait auprès du village; ils tuèrent même quelques moutons sur le bord de l’eau. Exaspérés de ces procédés les 'Abbâd, une tribu assez puissante, coururent aux armes et se précipitèrent en nombre sur h petite colonie. Tout ce qu’ils rencontrèrent fut détruit : les femmes et les enfants furent massa' crés, les maisons incendiées, le bétail égorgé. Un pareil attentat ne pouvait rester impuni- le Gouvernement se montra rigoureux dans la répression ; il lit mettre en prison une soixantaine des principaux d’entre les 'Abbâd et le moutesarref de Kérak se rendit au Sait pour instruire luimême cette affaire. Le jugement définitif fut cependant renvoyé au tribunal de Kérak et tous les inculpés furent incarcérés dans la citadelle de cette localité. Mais pendant que l’affaire suivait son cours, les prisonniers, profitant des lenteurs du procès, travaillaient nuit et jour à se créer une issue à travers les immenses souterrains de l’antique citadelle de Renaud de Châtillon A force d énergie, ils parvinrent à percer un mur de dix mètres d’épaisseur, et par cette brèche à la faveur de la nuit, ils réussirent à s’évader en grand nombre : le fugitif descendait au moyen

MISSION EN ARABIE

Un jeune Sahary, d’une vingtaine d’année, était loué comme berger chez une famille de Mâdabâ. Un habitant de cette localité, dans une tournée de garde au milieu des champs de blé, rencontra un autre berger, également Sahary, qui laissait son troupeau s’approcher trop près des terrains ensemencés. Le chrétien lui fit une remarque motivée, mais le premier Sahary, nommé Hedeiry, ne put entendre ce reproche sans entrer en fureur ; aussitôt il tira son poignard et se précipita sur le chrétien pour le frapper en criant : « Ou je te tuerai, ou je mourrai. » L’homme de Mâdabâ, voyant cet énergumène s’avancer droit sur lui en brandissant son arme, voulut l’effrayer en tirant dans sa direction deux coups de fusil; le Sahary ne s’arrêta point. Au moment où il se croyait sûr d’atteindre son adversaire, il reçut en pleine poitrine une balle qui le coucha par terre; il expira trois jours après. Avant de mourir, il avait déclaré que c’était B... S... qui l’avait frappé. L’inculpé fut aussitôt mis en prison. Retenu deux ou trois jours à Mâdabâ, il fut conduit à la prison de Sait, où son cas ne put être jugé, car il dépendait du tribunal criminel de Kérak. C’est là qu’il fut transféré pendant l’été. Il devait y rester de longs mois, en attendant l’arrêt d’un tribunal redouté. Reconnu coupable, il serait condamné à quinze ans de réclusion dans ce souterrain infect de la citadelle où les plus robustes constitutions ne sauraient résister plus de deux ou trois ans. Il avait donc raison de s’alarmer à la pensée du sort qui l’attendait peut-être; il gardait cependant une lueur d’espérance, comptant sur l’habileté de ses défenseurs et sur les éventualités inopinées du désert.

En apprenant que leur sang venait d’ètre répandu par un chrétien (1), les Sehour entrèrent dans une étrange colère. Les principaux chefs se réunirent chez Talàl pour aviser au moyen le plus efficace de tirer une ven-

d'une corde jusque sur le rebord de la tour; ensuite, il glissait doucement le long du glacis et atteignait le fossé, d’où il pouvait facilement s’évader chez les bédouins. Plus de quarante prisonniers s’échappèrent de la sorte. Les derniers, craignant d’être aperçus par les sentinelles, se précipitèrent en masse sur la corde qui céda sous leur poids; et ces infortunés se tuèrent pour la plupart, en tombant dans le fossé d’une hauteur de quinze à vingt mètres.

(t) La mort de Hedeiry arriva le 20 mai, au moment où nous rentrions d’Arabie; elle eut une grande influence sur les événements qui se sont rapidement déroulés au pays de Moab depuis cette date. Le réeit de ces événements, si bref soit-il, nous paraît devoir fournir une contribution intéressante à la connaissance de la vie bédouine; c’est la seule considération qui nous porte à écrire ces quelques lignes. Mais les détails qui vont suivre paraîtront plus clairs, si on se fait une idée exacte de la position géographique des Sehour. Cette turbulente tribu vient, pendant l’été, camper à l’est de Màdabà, auprès de Qala'at Zizeh, de Geloul ou de Mengà; elle atteint par conséquent les confins du territoire des chrétiens et un peu plus au nord se heurte à la limite du Iielqâ. Au sud, elle se rencontre avec la tribu des Hamâideh, mais vers l’est elle reste libre de s’étendre dans la direction du Gôf, de Teima et de Tebeiq. Aux approches de l’automne, lorsque le froid commence à se faire sentir sur les hauts plateaux, elle plie ses campements et les transporte vers l’est, d’QÙ elle revient au mois de mai.

NOTES ETHNOGRAPHIQUES. 4:il

geance éclatante de cet audacieux attentat. Tout d’abord, eu compensation du seul Hedeiry mis à mort, on réclama la vie de plusieurs chrétiens. Puis, dans la chaleur de la discussion, quelques-uns proposèrent de détruire le Village lui-même et de chasser au loin les habitants qui échapperaient au glaive. Ce parti extrême plut à ces natures emportées et on délibéra immédiatement sur la manière la plus prompte de le mettre à exécution. L’impétueux Mohammed, frère de Talâl, était d’avis d’organiser une attaque ouverte, dès le lendemain matin, et d'emporter la position à la pointe de 1 épée : « les chrétiens en petit nombre ne pourraient résister à leur choc, et à la fin de la journée, Mâdabâ ne serait plus qu’un monceau de ruines ». Mais Fawxvâz, neveu de Talâl, désapprouva le plan proposé. D’après son sentiment « les chrétiens, — qu’Allah les maudisse ! — quoique inférieurs en nombre, ne reculeront pas. Abrités derrière leurs maisons, ils se défendront bravement et peut-être qu’aucun Sabary ne pénétrera dans le village; il serait préférable d’employer la ruse : on attirera adroitement les chrétiens dans la plaine, où des cavaliers seront en embuscade; à un signal donné, on les enveloppera de tous côtés et on les massacrera »! Ce plan parut excellent à toute l’assemblée. Le cheikh Talâl l’appuya très fort et en fixa la réalisation au lendemain. — Dès les premières lueurs du jour, un corps de cavalerie se dissimulait dans l’ouâdy el-Habîs qui traverse la plaine à trois ou quatre kilomètres à l’est de Mâdabâ. Au soleil levant, arrivèrent les assaillants qui firent pleuvoir une grêle de balles sur les maisons chrétiennes et même sur le sérail. Les habitants avertis par un espion du plan de campagne de leurs ennemis, se contentèrent, d’accord avec le Gouvernement, de maintenir les Sehour à distance, mais ne firent aucune sortie en rase campagne et rendirent ainsi vaines les prévisions de leurs adversaires. Ceux-ci comprirent parfaitement l’inutilité d’une attaque ouverte contre le village ; ils se retirèrent et résolurent d’entreprendre contre les chrétiens une série d’incursions et de razzias plus à la portée de leurs moyens d’action et de leurs aptitudes. Dès ce moment, commencèrent, pour les habitants de Mâdabâ, des vexations inouïes. Des bandes de cavaliers ennemis parcouraient la campagne, enlevant les troupeaux, saccageant les propriétés et maltraitant les gens. A ’ümm Qeseir, un fellâh du Haurân est pris pour un chrétien et reçoit deux balles dans le dos, au sortir du village. Selhn Salâitah, de la tribu des Ma'â'ieh, revenant de Sâmek avec un fellah, est rencontré par une troupe de maraudeurs Saharys montés sur des delouls. La lutte s’engage aussitôt; le chrétien se blottit derrière une roche et ouvre le feu sur ses adversaires qui, surpris de tant de sang-froid et craignant l’arrivée

inopinée d’autres chrétiens qui ne tarderaient pas d’accourir au bruit de la fusillade, se dispersent dans le désert. Un autre chrétien, Salàmeh Sûeihât, courut un plus grand danger. En passant au hirb. Iïaninah, en face de Mâdabâ, il fut saisi par quelques bédouins Hâdereh des Sehour qui lui sautèrent dessus à l’improviste, lui enlevèrent ses armes et lui passèrent une corde autour du cou pour l’entraîner dans une grotte où ils voulaient l’immoler. L’infortuné captif appela au secours et ses cris parvinrent aux oreilles de Dahelallah son neveu qui se précipita aussitôt vers lui : Aïdikom! « Retenez vos mains! » cria-t-il aux ennemis; « le premier qui touche mon ami est mort! » et il se met à tirer. Les ennemis, étonnés de cette intervention inattendue, hésitent un moment, puis se hâtent de prendre la fuite en apercevant quelques cavaliers du Belqâ se diriger contre eux. Un de ces maraudeurs, atteint d’une balle au flanc di’oit, resta sur place. — Iousef Mesàrweh, de Mâdabâ, en revenant de Kérak, rencontra des Heqeis au sommet de la descente duMôgib; reconnu comme chrétien, il est immédiatement saisi, garrotté et traîné vers un endroit écarté nommé Gedeirât où on veut l’égorger. Iousef se tire de ce mauvais pas en ayant recours à la pratique arabe de la dahalch (1), auprès d’un cheikh Sahary. Ce dernier le prend sous sa protection et lui sauve la vie.

Ces exemples, que nous pourrions multiplier, suffisent à montrer les dangers continuels auxquels étaient exposés les habitants de Mâdabâ. Ils devaient être constamment sur leurs gardes; ils ne pouvaient sortir de leur village sans s’exposer à de fâcheuses rencontres et aucun même n’allait abreuver sa jument à la porte de la localité sans prendre ses armes. Cependant, ils ne pouvaient rester continuellement dans leurs murs, car l’époque de la moisson arrivait et le soin de leurs récoltes les appelait aux champs. Mais ils n’eurent point la liberté nécessaire pour mener à bonne fin tout ce travail de la moisson et du battage du blé. De la terrasse de leurs maisons, ils virent maintes fois les hordes ennemies emporter les gerbes liées ou même le grain déjà vanné sur l’aire. C’est ainsi que furent volées vingt charges de blé à Hesbân et cinquante à Abou Câber. Sàlem eben Sâlel.i nous affirmait qu’au moment où ses chameaux chargés de sacs de grain prenaient la direction de sa maison, les Sehour étaient survenus et les avaient enlevés; de sorte qu’il avait à peine rentré dans ses greniers le tiers de sa récolte. Beaucoup d’autres chrétiens se trouvaient dans une situation analogue et quelquefois plus lamentable. C’est ainsi que Ia'qoub es-SaUy ne recueillit même pas une mesure de blé, tout ayant été volé par l’en-

(1) Cf. JAiissEN, Coutumes des Arabes , p. 208 ss.

nemi. Les Kerâdseh offrirent trente megidys à un parent de Talàl pour obtenir sa protection et pouvoir récolter leur froment.

Vers la fin de juillet 1907, il régnait une excitation fébrile parmi cette population traquée par un ennemi puissant et tenue en laisse par une autorité locale qui ne la protégeait qu’imparfaitement et ne lui laissait pas une liberté suffisante pour se défendre elle-même.

Les jeunes gens gémissaient de cette sorte d’emprisonnement anémiant et réclamaient au moins une plus grande liberté; car ils n’étaient nullement disposés à se laisser ainsi dévorer comme des agneaux. S’ils n’eurent point les coudées franches pour organiser une défense ouverte contre les Sehour puisque l’autorité régulière les en empêchait, ils surent cependant montrer leur courage à leurs adversaires et leur infligèrent à l’occasion une défaite sanglante.

Les troupeaux des chrétiens s’étaient avancés jusqu’auprès de l’ancienne localité de Teïm. Des hauteurs de Hawwârâ, les Sehour les aperçurent et résolurent aussitôt de les enlever. A la vue des cavaliers ennemis se dirigeant vers eux à bride abattue, les bergers comprennent leur dessein et donnent aussitôt l’alarme. Les chrétiens sortent vivement du village et mettent en fuite les maraudeurs. Mais ces derniers ne se tiennent pas pour battus. Du milieu de la plaine où ils se sont arrêtés, ils commencent une fusillade bien nourrie qui dure près d’une heure. Puis soudain elle s’arrête. Un jeune cavalier de Mâdabà s’était avancé hardiment contre les assaillants et avait déchargé sa carabine : la balle était allée frapper au cœur 'Afâs el-Môr, un cheikh des Sehour; le blessé tomba foudroyé. Les ennemis, humiliés, pleins de rage, se retirèrent en emportant le cadavre de leur chef, auquel ils firent des funérailles solennelles en jurant par Allah de le venger. Ils méditèrent ensuite un nouveau plan de campagne contre Mâdabâ; ils n’eurent pas le temps de l’exécuter, car il survint tout à coup une nouvelle orientation de la politique au désert.

Nous avons déjà parlé de l’accord existant entre les habitants de Mâdabâ et les tribus du Belqâ. Cette bonne entente ne fut pas troublée un seul instant. Chaque fois que les chrétiens étaient sérieusement menacés, les guerriers du Belqâ accouraient à toute bride et leur présence obligeait l’ennemi à se retirer. Du reste, ils n’hésitaient pas à faire le coup de feu, car ils étaient eux-mêmes l’objet des mêmes attaques et des mêmes incursions que leurs alliés. Il ne se passait guère de journée en effet qui ne fût témoin d’une escarmouche, et les mêmes maraudeurs qui n’avaient point réussi contre les chrétiens poursuivaient leurs courses vers l’ouest, dans l’espoir de surprendre les troupeaux des Aba’l-Ganam ou ceux des

'Adwân. S'ils étaient parfois heureux dans leur entreprise, souvent, au lieu d’une proie facile, ils rapportaient des blessures; maintes fois aussi les plus téméraires perdaient la vie. On n’aurait pas grand profit à rappeler les nombreux faits de ce genre qui nous ont été racontés; nous signalerons un simple incident plus apte à mieux faire connaître les usages arabes.

Les Seliour possèdent de nombreux troupeaux de chameaux qui, en temps ordinaire, viennent s’abreuver pendant l’été aux eaux abondantes de Hesbân. La guerre qui existait entre eux et le Belqâ leur rendait difficile l’accès de ces eaux, et comme, à la suite de leurs démêlés avec les Haweitât, le ruisseau du Wâleh et les puits de Temed leur devinrent presque inaccessibles, ils essayèrent d’obtenir des Adwân, la principale tribu du Belqâ, 1 autorisation de conduire librement leurs troupeaux à la source de Hesbân. Mais leur premier message n’obtint qu’un refus dédaigneux. Pressés par la nécessité, les Seliour supplièrent le Gouvernement d’intervenir en leur faveur, et en etlet le qaïmaqâm du Sait reçut l’ordre de faire droit à leur requête. En conséquence, cet employé vint en personne au Belqâ pour contraindre les 'Adwân à laisser libre l’accès des eaux de Hesbân. Le cheikh Sultan dit au qaïmaqâm : « Tu peux commander ce qu’il te plaira; pour moi je ne réponds de rien, et le sang versé sera sur ta tête. » L officier du Gouvernement comprit 1 inutilité de sa démarche; il se retira, laissant les Arabes vider entre eux leurs querelles. Les Seliour essayèrent de conduire leurs troupeaux à Hesbân malgré leurs ennemis ; cette audace donna lieu à un combat dans lequel on compta de nombreux blessés et plusieurs morts.

Quelques jours après, le 11 août, les Seliour font une nouvelle incursion contre le Belqâ : ils s’emparent d’une paire de bœufs ajipartenant aux Aba 1-Ganam. L alarme est aussitôt donnée; les guerriers accourent, le combat s’engage auprès de Suâniyeh ; le feu des carabines dura longtemps, puis les Seliour se retirèrent en abandonnant sur le terrain un de leurs chefs Sawbât en-Neirân. Les Ganamât eurent à déplorer la perte de l.lamd, frère de leur cheikh, Salem.

Le lendemain de ce combat, tout le Belqâ voulait se précipiter sur les Seliour; le Gouvernement fit avorter ce projet; mais les Seliour vaincus comprirent la nécessité de chercher des alliés.

Ils essayèrent d’abord de soulever les Hamâideh contre les chrétiens et le Belqâ. Du campement de Talàl partit un messager monté sur une jument muqallacleh, c’est-à-dire couverte sur le poitrail d’une bande d’étofiê noire coupée à la tente. D’après l’usage arabe, le messager se présente

au campement voisin. Si le cheikh auquel est envoyé le message embrasse la cause de celui qui lui demande son assistance, il délie lui-même la bande d’étoffe noire du poitrail de la jument et l’attache au cou de sa propre monture; si au contraire il refuse l’alliance proposée, il laisse repartir la jument muqalladeh telle qu’elle est venue. En recevant l’envoyé de Talâl, Abou Breiz, le cheikh des Hamâideh, répondit : « Entre moi et les chrétiens unis au Belqâ règne depuis longtemps la paix; et je n’ai aucun motif de leur déclarer la guerre. »

Ayant échoué auprès des Hamâideh, les Sehour escomptaient un meilleur succès chez les Mogally de Kérak; mais un incident récent venait d’anéantir toutes les chances d’une entente entre les deux tribus : car les Béni Saher avaient tué depuis peu quelques Kérakiens aux environs de Qatrâneh. Malgré ces marques d’hostilité, les Sehour, qui se voyaient fortement pressés par leurs adversaires de l’ouest, proposèrent spontanément la paix aux Mogally et les supplièrent de contracter avec eux une alliance. Mais bien que Talâl fut venu en personne à la capitale de Moab, et qu’il fût secondé dans ses démarches par le Gouvernement, il n’eut point la satisfaction de voir aboutir ses projets. Le cheikh des Mogally, Fârès, ne fit aucune réponse à ses propositions de paix et refusa même de le voir. Il s’était déjà lié avec un autre chef arabe, avec 'Awdeh Abou Tâyeh. Ce dernier va entrer maintenant en scène, et prendre en quelque sorte la direction de la politique désertique et bédouine. Aussi devonsnous le présenter au lecteur avant de continuer le récit des événements.

'Awdeh abou Tâyeh, cheikh d’un clan nombreux de la puissante tribu des Haweitât, s’est acquis dans tout le nord de l’Arabie un renom de bravoure chevaleresque; il passe pour un héros des anciens âges. Ses nombreuses razzias, toutes dirigées avec beaucoup d’habileté et de succès, en ont fait presque un demi-dieu aux yeux des Bédouins. A un courage qui ne connaît pas les défaillances, il sait joindre une générosité inépuisable et une grande bonté envers les pauvres. Toutes ces qualités lui ont attiré l’affection des Bédouins, et ceux qui se trouvent dans l’embarras ne craignent pas de faire appel à sa généreuse nature, persuadés d’obtenir toujours une protection efficace. Et, disons-le en passant, cette facilité avec laquelle les cheikhs des tribus prennent sous leur tutelle les faibles et les opprimés constitue une des meilleures sauvegardes contre la tyrannie. C’est en faisant appel à ce sentiment que le cheikh de Mâdabâ sut intéresser à sa cause toutes les tribus du Belqâ; et c’est en vertu des mêmes dispositions bienveillantes qu’il réussit à mettre dans son parti Abou Tâyeh lui-même. Le cheikh la'qoub comprit, en ellet, que le Belqâ

ne le délivrerait jamais complètement des Béni Saher, mais il en serait tout autrement si la tribu des Haweitât se déclarait en sa faveur; de là pouvait venir le salut. Il écrivit donc une lettre à Abou Tâyeh pour lui proposer une alliance et lui demander en même temps son secours contre les ennemis de Mâdabâ. Abou Tâyeh était campé non loin de Kérak lorsqu’il reçut cette lettre; ce message du cheikh Ia'qoub lui parut providentiel : <( C est l’œuvre d’Allah! » s’écria-t-il aussitôt, enchanté de trouver des associés contre les Béni Saher dont il avait à se plaindre. Sur l’heure, il répond au cheikh Ia'qoub : « Par Allah et par Mahomet son prophète ; que la paix soit sur toi ! Pour ton invitation à une alliance contre les Sebour, je la trouve agréable : attaque-les par l’ouest et par le nord, moi et mes Arabes, nous les atteindrons par le sud; la paix! » Cette lettre avait ranimé le courage des chrétiens et inspiré un juste sujet de crainte aux Sehour qui durent aussitôt se mettre en garde contre l’orage qui grondait vers le sud, et c est pour l’écarter que Talâl avait essayé de contracter alliance avec les Hamâideh et s’était ensuite rendu à Kérak pour traiter avec les Mogallv : ses démarches n’avaient point abouti. Alors il se tourna vers Abou Tâyeh lui-même et lui demanda une entrevue. Abou Tâyeh venait d’envoyer sa lettre au cheikh Ia'qoub; sa réponse à Talâl fut ainsi conçue : « Nous nous verrons le jour de la bataille. » Talâl se hâta de regagner son campement à côté de Zizeh. A partir de ce moment, son attitude envers les chrétiens devint moins arrogante et les incursions de ses hordes cessèrent presque aussitôt; il se vit obligé de concentrer toutes ses forces contre les Haweitât qui, dès la fin d’août, commencèrent leurs razzias contre les Sehour, leur volèrent de nombreux moutons, leur capturèrent cinq juments et leur tuèrent plusieurs hommes; la guerre était déclarée. Les Sehour se virent pris entre deux ennemis; leur position devenait tout à fait critique.’ Talâl le comprit, et essaya aussitôt de se dégager. Il savait que les chrétiens et le Belqâ tout entier étaient fatigués de la lutte; par l’intermédiaire du Gouvernement, il leur fit proposer la paix. Il otlrit même de venir à Mâdabâ, avec les principaux membres de sa tribu, pour traiter des conditions de la bonne entente qu’il désirait voir se rétablir. Les chrétiens, placés sous la main du Gouvernement, ne purent rejeter ces propositions d’où ils comptaient, du reste, tirer grand profit. On convint du jour du rendez-vous, chez Ia'qoub Sûeihât. Au moment marqué, étaient présents, le qaïmaqâm du Sait, le commandant militaire de Kérak, les principaux cheikhs des Sehour et ceux du Belqâ. Ia'qoub le premier prit la parole ; « Vous voulez la paix, dit-il aux Sehour, nous la signerons; mais à la condition que vous rendrez tout le

bétail que vous nous avez pi’is, que vous payerez le prix des récoltes que vous avez détruites ou pillées; et en outre, souvenez-vous que vous avez blessé deux habitants de ce village. » — « C’est bien à toi à réclamer des compensations, reprit vivement Talàl! Le sang de deux Saharys est sur ton cou; Hedeiry a été tué par B... et 'Afàs par le fils de T...; c’est ce sang qu’il faudra payer pour conclure la paix »; et suivant l’usage arabe, la discussion se prolongea une partie de la matinée. On avait fait circuler le café; personne n’avait touché aux tasses; on ne devait le boire qu’après la conclusion de la paix. Cette conclusion fut le résultat de la sagacité de la'qoub : « Le sang répandu, reprit-il, sera payé conformément à l’usage; vingt mille piastres pour Hedeiry et vingt mille piastres pour Afàs. Et maintenant, tes Arabes, ô Talàl, ne peuvent pas nous rendre les objets qu’ils nous ont volés; nous les leur abandonnons; mais, de ton côté, tu feras tes efforts pour que notre frère B..., maintenant en prison à Kérak, soit promptement remis en liberté. » Talàl accepta (1). La paix fut signée, et les Sehour se hâtèrent de retourner à leurs tentes, car Abou Tâyeh avait profité de leur voyage à Màdabâ pour faire contre eux une incursion et leur enlever un troupeau de chameaux.

Les chrétiens étaient obligés de payer le prix du sang, plus de six mille francs; mais ils pouvaient compter sur quelques jours de calme, auraient le loisir d’ensemencer leurs terres et surtout travailleraient avec plus de succès à la mise en liberté de celui d’entre eux qui était en prison. On remarquera la singulière situation fait à cet inculpé. B... est accusé d’avoir tué un Sahary ; le Gouvernement, sur la dénonciation des Sehour, le met en prison. Pendant longtemps, les Sehour cherchent à venger leur sang, en tuant un chrétien, mais sans pouvoir réussir; ils entreprennent alors toutes les vexations et les razzias dont nous avons parlé. Ensuite, pressés par un ennemi redoutable qu’a su exciter contre eux la politique de leurs adversaires, ils demandent la paix et acceptent le prix du sang, la diyeh ; de plus ils s’engagent à faire sortir ce même B... de prison. Et, en effet, au point de vue des usages arabes, le coupable était pur; il payait le prix du sang. Mais le Gouvernement ne reconnut aucune valeur à ces usages; à ses yeux, l’inculpé devait être jugé et condamné à quinze ans de réclusion s’il était trouvé coupable. Les preuves de cette culpabilité devaient être produites devant le tribunal de Kérak. Les Sehour avaient écrit un premier rapport pour établir la culpabilité de B... et ce rapport était entre les mains des juges. Mais aujourd’hui,

(1) La paix avec le Belqâ ne fut pas définitive, car le cheikh Sultân n’était pas disposé à la signer : il y avait eu des morts des deux côtés.

conformément aux usages bédouins, ils étaient satisfaits; par conséquent, pour tirer B... de prison, ils devaient fournir au tribunal les preuves de son innocence. Le cheikh de la tribu, suivant la promesse qu’il avait faite, mit à la disposition du cheikh Ia'qoub deux Saharys qui vinrent passer quelques jours dans sa maison. Lorsqu'ils furent suffisamment renseignés, ils se rendirent à Kérak, et le jour du jugement étant arrivé, ils jurèrent en plein tribunal, par Allah et par Mahomet, son prophète, que le meurtrier de Hedeiry s’appelait bien B...; ce n’était pourtant pas celui qui était en prison, mais un certain fellah du gebel Nâblous. Le qâdy accusa les deux témoins de mensonge et les envoya en prison, mais les deux Saharys ne se démentirent pas : « Quand bien même tu nous couperais la tète, disaient-ils au qâçly, nous n’affirmerons jamais que la vérité, l’inculpé qui est en prison, n’est pas l’auteur de la mort de Hedeiry; il est innocent. » Sur ce témoignage formel, le tribunal acquitta B... qui regagna tranquillement son village. Les deux témoins Saharys furent remis en liberté quelques jours après.

La plupart des événements que nous avons rapportés doivent être considérés comme le résultat de l'effusion du sang d’un Sahary. On conclura aisément que la vengeance du sang constitue de nos jours encore une des principales lois du désert. Nous l’aurons amplement montré par les détails qui précèdent et nous pourrions terminer ici notre récit destiné spécialement à faire connaître, par un tout petit coin, la vie des bédouins de Moab. Nous ajouterons cependant un simple mot sur les rapports des deux grandes tribus que les événements avaient excitées l’une contre l’autre.

Vers la fin-septembre, les Sehour et les Haweitât prirent la direction de l’est et s’enfoncèrent dans le désert, mais en s’épiant mutuellement. L’hostilité était extrême et une rencontre sanglante était inévitable. Elle se produisit non loin de Tebeiq, au commencement de mars. Les Sehour s’étaient mis à la poursuite des Haweifât. Àbou Tâyeh leur tendit un piège et réussit à leur infliger des pertes énormes : au dire des Arabes, cent quarante de leurs guerriers restèrent sur le champ de bataille, parmi lesquels se trouvèrent les parents du cheikh, Talâl ayant réussi seul à s'échapper. Une cinquantaine de juments et un campement tout entier passèrent entre les mains du vainqueur qui fit plus de trois cents prisonniers, en comptant les femmes et les enfants. Mais Abou Tâyeh se montra généreux pour les captifs; il leur donna la liberté, et ce qui est fort apprécié des Arabes, il fit allaiter par les femmes de sa tribu les petits enfants des ennemis qui n’avaient plus de mère. Lorsque les femmes prisonnières

furent renvoyées, il se passa un fait assez étrange. Sous la tente de Talâl vivait une négresse, toute dévouée à son maître et au service de ses femmes. Elle fut faite prisonnière sous la tente elle-même qui devint la proie de l’ennemi. Lorsque Abou Tâyeh voulut la renvoyer, elle refusa de partir : « C’est le glaive qui m’a enlevée à Talâl, dit-elle; si mon premier maître veut encore m’avoir, qu’il vienne s’emparer de moi avec le glaive. » Elle est restée au campement d’Abou Tâyeh.

Les Sehour vaincus par les Haweitât ont juré de ne faire la paix qu’après avoir massacré leur plus cruel ennemi, 'Awdeh; mais ce dernier se tient sur ses gardes et ne manque aucune occasion de combattre ses adversaires et de les razzier: « Il leur a pris quarante bâtons, arbaîn ' asa» , nous disait un jour un bédouin, désignant par le mot bâton, asa , le berger qui garde un troupeau de chameaux; quarante bâtons équivalaient donc à quarante troupeaux de chameaux; c’était un butin considérable. Pourtant, il paraît que le terrible adversaire des Sehour n’est pas encore satisfait. Au commencement de cet été, il a rassemblé sa tribu dans l’ouâdy Mousa pour la mettre à l’abri d’un coup de main de la part des ennemis; et de temps en temps, il sort de sa retraite avec ses braves cavaliers pour faire une incursion contre les Sehour. Les chrétiens de Mâdabâ assistent en spectateurs à cette lutte et ils rendent grâces à Allah d’avoir humilié leurs orgueilleux ennemis.

Ma ân. — On a déjà vu (1) que la raison d’existence de la localité doit être cherchée dans les sources qui ont procuré une prospérité relative à ce coin du désert. Les eaux ont permis de créer des jardins; et aujourd'hui leur répartition est soumise à un règlement sévère. Qu’un bassin recueille des eaux peu abondantes ou qu’un ruisseau coule sans interruption d’une source puissante, le partage est fait suivant le droit de chaque habitant. Or ce droit repose sur le principe suivant : tout homme, atteignant l’âge de quinze ans, peut réclamer trois heures d’eau par mois, pour arroser son jardin. Par conséquent, un petit propriétaire qui, dès le principe, disposait seulement de trois heures pour diriger la source sur son terrain, voyait son droit s’accroître à mesure que ses fils parvenaient à l’âge requis. Gela ne suffisait cependant pas aux propriétaires de grands jardins. Il est vrai qu’à l’origine une certaine égalité régnait dans la possession du terrain, mais cette juste répartition ne dura pas longtemps. Certains ha-

(1) Cf. p. 33 ss.

bitants, par des acquisitions successives, agrandirent leurs domaines; alors ils n’eurent pas assez d’eau pour les faire fructifier et ils furent contraints d’acheter aussi le droit de Veau. Or ce droit est personnel et indépendant de la possession du sol. On peut le louer pour une année au prix de vingt-cinq à trente irancs. Il est aussi permis de le vendre pour toujours, et dans ce cas le vendeur prive ses héritiers de son droit personnel, sans porter atteinte a leur droit individuel de trois heures par mois. Un pète de famille, par exemple, qui cède son droit, ne dépouille point ses fils de leur droit individuel de trois heures d’eau par mois, au moment de leui majorité , à sa mort, il est vrai, ses fils n’hériteront pas du droit paternel, comme cela aurait eu lieu si aucune vente antérieure n’était intervenue, mais leur droit individuel demeure intact. On le voit, quel que soit le principe égalitaire qui préside à une répartition uniforme des droits, il n empêche personne d’accroitre ses biens ou d’aliéner sa propriété. Halil Haro un, notre interlocuteur, a droit à 80 heures d’eau par mois, « car il vit en commun avec son père et ses trois frères et ils ont acheté le droit de plusieurs autres habitants ». Avec le droit d’un chacun, on détermine aussi le moment où il peut s’en servir. Une sorte de roulement est établi, fixant le temps de l’arrosage. Quiconque laisse passer son heure et son tour, perd son droit sans rémission. En bien des cas, l’irrigation naturelle étant insuffisante, nombre d’habitants ont creusé un puits dans leur jardin et ont trouve 1 eau a quatre ou cinq mètres de profondeur. Ils la tirent avec un seau attaché par une corde à l’extrémité d’une poutre fini porte à l’autre bout une pierre et pivote sur un support. Un mouvement de bascule permet aisément d’élever 1 eau et de la déverser dans les rigoles du jardin.

On regrette de ne pas trouver ici une palmeraie semblable à celle de Tebouk, mais la rigueur du climat y fait obstacle (1) et la population de Ma ân a meilleur compte à consacrer son activité à l’agriculture, autant du moins que le permettent le sol et la situation du village.

(U Le cl*mat de Ma'àn est sain; dans cette grande plaine dénudée ne se trouvent ni lacs ni marécages d'où les miasmes pourraient s'échapper et nuire à la santé des habitants; il est aussi tempéré; pendanl l’été, le vent d'ouest qui souille des hauteurs de Pétra et de Sôbak rafraîchit la température. Si à midi la chaleur est un peu intense, elle baisse tout à coup vers trois heures du soir et les nuits sont presque froides. L'hiver, le froid n’est pas très intense; cependant, >Ia‘an voit parfois la neige. L’année dernière, elle est tombée pendant huit jours consécutifs, sans parvenir cependant à blanchir la terre, car elle fondait aussitôt; mais les sommets voisins de Sôbak sont restés couverts d’une couche blanche durant trois mois. A cette époque de l’année, le vent souille parfois avec violence, en véritables rafales, et cause de réels dégâts aux jardins et aux maisons mal construites ; il vient du sud-ouest et apporte la pluie qui tombe en abondance sur les montagnes de Sôbak et du Sérah, et parait s’évanouir en atteignant Ma'ân. Le vent du sud-est est chaud pendant l’été et le vent d’est est glacial pendant l’hiver.

A 1 est de la localité, quelques champs, irrigués par l’eau des sources, produisent de belles orges qu’on moissonne au milieu du mois de mai. On ne coupe pas la tige avec une faucille, mais on l’arrache avec les mains. Dans ce pays pauvre, il serait malséant de laisser perdre un brin d’herbe ; même la racine du blé est envoyée à l’aire où, broyée sous le sabot des ânes, elle contribuera pour sa très minime part à la nourriture du bétail.

La grande culture est pratiquée en dehors du territoire de Ma'ân, aux champs du Sérah et du Gébàl, à une distance de trois ou quatre heures du village (1). Les Bédouins, les Haweitât surtout, sont les propriétaires du sol; mais comme le nomade n’est pas laboureur, il se décharge du souci de travailler la terre sur les habitants des villages voisins; il afferme le terrain moyennant une redevance annuelle comportant le cinquième du revenu. Au mois de mars, le fellah se rend sur la portion du sol qu’il a choisie d’accord avec le chef bédouin; avec son maigre attelage de deux pauvres petits ânes, il fait le kirâh, premier labourage sommaire, ayant pour objet de remuer un peu la terre pour arracher les herbes. Pendant l’été, lorsque, après les ardeurs de grand soleil, herbes et buissons sont complètement desséchés, le fellah retourne à son champ et brûle sur place toutes ces broussailles : c’est l’engrais qu’il ajoute au sol pour augmenter sa fertilité. En septembre et en octobre, avant le commencement des pluies, le grain de froment et d’orge est confié à la terre (2).

La récolte est généralement bonne dans la région du Sérah et du Gébâl; les pluies sont régulières et le terrain est fertile. On moissonne à la fin de mai et au commencement de juin. Au moment voulu, les fellahs se rendent sur les lieux et travaillent jour et nuit avec la plus grande activité. L’orge est arrachée, le froment est coupé avec la serpette ( mingal ). Lorsque les moissonneurs sont sur le point d’achever leur travail, ils laissent un petit coin du champ intact pour les pauvres glaneurs toujours très nombreux : c’est ce qu’on appelle la g or' ah; mais à Ma'ân, on ne fait pas le semâl, c’est-à-dire qu’on n’ensevelit pas la dernière gerbe de blé comme à Kérak et au Belqâ (3). Pendant que les uns coupent le blé, les autres entassent les

(1) Le terrain aux environs de Ma'ân est inculte; ce n’est pas une terre sainte, ard muqaddaseh, parce quelle ne produit pas le froment, mais une terre pauvre, maudite, manhouseh.

(2) Une pratique religieuse consacre cette importante action. Le laboureur prend un chevreau, l’immole au moment de commencer le travail et avec le sang de la victime oint le soc de la charrue. En dispersant ensuite la semence, il adresse à Allah la prière suivante :

« O toi qui nourris le pauvre et le faible,

O toi qui nourris l’oiseau dans l’obscurité de la nuit,

O toi qui nourris le ver sous la pierre dure,

Nourris-moi et nourris les autres par mon entremise. »

(3) Pour cet usage, voir Coutumes des Arabes, p. 252.

gerbes sur l’aire établie en un coin du champ et les font fouler aux pieds du bétail (1). On se bâte, car le bédouin arrive avec sa monture et il exige une nourriture princière pour lui et sa jument.

Quand le blé a été foulé et vanné, on charge sur les ânes et sur les chameaux le grain et la paille pour transporter le tout aux greniers de 31a 'ân (2).

On cultive aussi les lentilles, le kersenneli et le doura, mais en petite quantité; la récolte ne saurait suffire à la consommation et les habitants sont contraints de demander aux plaines de 31ôteh et de Kérak de plus amples approvisionnements.

Il serait difficile de contester le titre de cultivateurs aux habitants de Ma ân malgré la stérilité du sol adjacent à leur village; mais cette infécondité absolue du terrain à proximité de leur demeure pourrait être regardée comme un des motifs qui les éloignent de l’élevage du bétail. Si on excepte, en effet, les ânes nécessaires au transport des fardeaux et au labourage des terres, et quelques chameaux ou quelques rares juments appartenant aux habitants les plus riches, on ne voit point de bétail. Assurément les pâturages du Gébâl et les steppes du Sérah suffisent à l’entretien de troupeaux de chèvres et de moutons, et les Ma'ânys qui vont à une distance de quatre ou cinq heures pour les semailles pourraient tout aussi bien posséder des troupeaux à cette même distance et les confier à des bergers. Mais les nomades voisins, portés à la maraude et au brigandage, ne résisteraient pas au plaisir de manger chèvres et moutons. La crainte de travailler en pure perte, jointe aux conditions spéciales du sol de Ma'ân, a complètement détourné jusqu’à ce jour ces cultivateurs de l’élevage du bétail (3). « Avec une mesure de blé, j’achète du beurre et du leben,

(1) Avant de commencer à fouler le blé, on apporte un chevreau qu’on promène autour de l’aire. On coupe ensuite à l’animal les deux oreilles qui sont jetées sur le tas de blé.

(2) Lorsque le Ma'àny prend un étranger pour cultiver son champ, il lui abandonne le quart du revenu; c’est la situation du murabba'y (cf Coutumes des Arabes , p. 246). Mais lorsque, pour le temps de la moisson seulement, il loue uu travailleur à la journée, il lui donne pour salaire quotidien une mesure de blé ou d’orge.

11 n’est pas rare de rencontrer à Ma'àn des personnes qui se sont associées pour un travail commun, soit pour cultiver la terre, soit pour faire du commerce.

(3) Si Ma'àn manque de pâturages, on ne peut guère s’attendre à rencontrer des bois et des forêts aux environs; il faudra aller jusque vers Sôbak et Pétra pour trouver des arbres. On ne sera pas étonné non plus de la pauvreté de la faune. On connaît cependant le loup, le chacal, la hyène, la gazelle, le lièvre et même le sanglier dans les ravins de Pétra.

Les indigènes se préoccupent surtout des serpents qui abondent à cause des eaux répandues dans les jardins. Le serpent blanc et noir est appelé doudeli, le ver.

Abou qara ' jij j!) est un reptile très redouté; il est rare. Le serpent Hauts est

noir et venimeux.

« Abou qarnein »,le père des deux cornes, inspire une grande frayeur; c’est le céraste du désert

nous disait un fellah, et je suis content. Si je possédais une trentaine de chèvres ou de brebis, je gagnerais peut-être davantage; mais le soir, je ne serais jamais certain de revoir mon troupeau au complet. »

L'industrie de Ma'ân est des plus réduites. On mentionne deux ou trois forgerons assez habiles pour réparer une charrue ou une faucille; quelques ferwàyeh ou fabricants de ferweh (1); les tailleurs sont en petit nombre, car les vêtements sont confectionnés par les femmes; on décore du nom de cordonniers, kundargy, ceux qui font et raccommodent les sandales (2); on connaît aussi les maçons, bannâyeh, toujours occupés à relever les murs en terre des maisons et surtout ceux des jardins. A côté des maçons on voit les fouleurs d’argile, qattain leben, préparant les briques, karbiy , employées pour la maçonnerie. Peut-être pourrait-on parler d’un boulanger, si on veut donner ce titre au possesseur du fourn qui fait cuire les galettes de pain. Les femmes, chaque matin, avec le petit moulin à bras, moulent la quantité de farine suffisante au pain de chaque jour. À la gare, on a installé maintenant un four européen.

Le commerce ne saurait être considérable. Aujourd’hui, grâce à la construction de la voie ferrée, on apporte plus aisément de Damas certains articles de première nécessité : le café, le sucre, des vêtements tout préparés et autres objets qui foisonnent dans tous les bazars orientaux; le sel vient du Gôr et de Hafîr à l’est de Baten el-Gôl; le beurre et l’huile sont fournis par les habitants du Gébâl; le riz vient de Aqabah et de Damas. Les Bédouins vendent la laine de leurs troupeaux et fournissent le bétail à une boucherie établie depuis l’arrivée du Gouvernement; le mouton coûte de 18 à 20 francs (3).

Les Ma'ânys ont à vendre les fruits de leurs jardins, soit aux nomades, soit aux habitants du Gébâl; les grenades surtout sont fort appréciées.

En dehors de ces occupations, le Ma'âny passe son temps à causer devant sa demeure ou assis au milieu de ses amis réunis autour d’une cafetière

d’Arabie. D’après la légende, quand il a piqué quelqu’un, si on peut le saisir, on lui arrache ses deux cornes, on les met dans du lait qu’on donne à boire à l’infortuné qui a été piqué.

On redoute aussi beaucoup l’araignée, ’ankabout, et surtout abow reqeïby , la grosse tarentule à la piqûre mortelle.

(t) La ferweh est un grand manteau composé de plusieurs peaux de petits agneaux non tondues, cousues ensemble. Les fellahs et les nomades en font un grand usage; ils s’en servent surtout l'hiver pour se garantir du froid.

(2) La sandale, appelée na'al (Jjü) par les nomades, et ahda (!Aal) par les Ma'ânys, est retenue au pied par deux courroies nommées niiqdem et serait. Le cuir pour les sandales est préparé de la manière suivante : A peine dégagée de la chair, la peau est saupoudrée de cendres et repliée avec soin. Le lendemain, elle est mise dans une décoction d’écorce de chêne et de grenade.

(3) Des marchands d’Égypte ou de Damas parcourent les campements pour acheter les moutons et les chameaux et les diriger ensuite vers l’Égypte.

dans l’intérieur de sa maison. Rien de simple comme ces habitations. Les murs sont en briques séchées au soleil, sans mélange de paille qui leur donnerait une plus grande consistance. Empilées les unes sur les autres lorsqu’elles sont encore un peu humides, elles adhèrent parfaitement entre elles et par leur étroite cohésion ne paraissent former qu’un seul bloc. Les angles des maisons sont parfois en pierres de taille, ainsi que l’arc destiné à supporter les poutres de la terrasse. Cette dernière est d’une structure fort simple. Sur les poutres, reposent des roseaux serrés les uns contre les autres; par-dessus, on étend des herbes qui sont recouvertes d’une forte couche de terre battue. Chaque année, avant la saison des pluies, le paysan refait ou répare sa terrasse pour empêcher l’eau de filtrer pendant l’hiver. A l’intérieur, la maison n’a rien de compliqué; elle se compose d’une seule pièce, ordinairement rectangulaire et divisée par un arc. Au centre, on creuse un petit trou pour le foyer où l’on prépare surtout le café. A gauche et à droile du foyer s’élève la mastabeh, plate-forme exhaussée de trente à quarante centimètres au-dessus du sol. C’est là que dorment pendant la nuit les membres de la famille. Le lit est tout à fait primitif : une natte étendue à terre; les plus riches ont un matelas de laine et de grandes couvertures en coton; les pauvres s’enveloppent dans leur manteau, ' abu . Les maisons n’ont pas de fenêtres; les habitants redoutent les voleurs qui pourraient s’introduire à l’intérieur par ces ouvertures; la lumière entre uniquement par la porte. L’ameublement est des plus simples : quelques ustensiles de cuisine, un grand coffre en terre nommé koaar pour conserver la provision de blé. Dans beaucoup de maisons, on aperçoit le sabre et le fusil suspendus au mur à la portée de la main. A la première alerte, le Ma'âny prend ses armes et est prêt pour la lutte. Grâce à la présence du Gouvernement la paix est assurée aux habitants « qui mangent tranquillement leur pain ».

Le Ma'âny se contente de peu; car la pauvreté l’a contraint à limiter ses désirs. Son habillement n’a aucune prétention. Il porte sur la peau le toh, grande chemise blanche, munie de longues manches et serrée à la taille par une ceinture appelée hezâm ou kamar ; par-dessus, il revêt le gubbeh, veste en étoffe jaune ou bleue, à manches étroites et collantes; le gubbeh descend jusqu’à la ceinture; certains Arabes riches portent deux gubbeh, l’un sur l’autre. Tout Ma'âny s’enveloppe dans son 'abâ et porte des sandales aux pieds. La tête est protégée contre le soleil et contre le froid par un mouchoir, mendîl, appelé aussi kéfyeh ; il est retenu sur la tête par Y 'aqdl , cordon en poil de chameau. Sur le mendîl, pour se garantir plus efficacement contre le soleil, on porte une calotte, tâqiyeh. L’usage veut

que le sommet de cette calotte soit muni d’un morceau de peau de loup; c’est, dit-on, un talisman invincible contre lblis (le diable).

La nourriture n’est pas plus compliquée que le vêtement. Le pain est la base de l’alimentation. « Maintenant nous pouvons manger du pain de froment, nous disait un fellah; auparavant nous avions seulement du pain d orge et de sameh (l). » Le pain est préparé par les femmes, sous la cendre ou sur une plaque de fer appelée sâg.

La viande apparaît rarement à table; depuis l’installation du Gouvernement, on en trouve au bazar. Le lait, le leben et le beurre dont on jouit en abondance sous la tente du bédouin, manquent à des gens qui ne possèdent pas de troupeaux. En revanche, ils se délectent avec les fruits délicieux de leurs jardins, tentation perpétuelle pour les nomades qui ne manquent aucune occasion de pénétrer dans les vergers pour marauder. On mange encore le kuma, tubercule qui croit au désert et se trouve en quantité à l’est de Ma'ân; le tummer, autre tubercule de la grosseur d’une noix, est une sorte de champignon compris sous l’appellation générale de futur. — Dans cette énumération des aliments, on ne saurait oublier le riz et le burgul ou blé concassé, fort appréciés comme nourriture.

Le repas réunit en général toute la famille. A Ma'ân, comme chez les nomades (2) la constitution de la famille repose presque uniquement sur les lois de la paternité. C’est le père qui est le véritable principe de cohésion et d’autorité; c’est lui qui fonde les lois de la parenté; la femme est une servante et un instrument entre les mains de l’homme. Utilisée au gré du mari ou mise de côté, suivant ses caprices, elle ne saurait sortir du rôle amoindri où l’ont placée l’esprit arabe et la religion de l’Islam. Aujourd’hui dans une maison, elle en sera chassée demain par la répudiation et sortira sans rien emporter avec elle, ni un lot de biens, ni le dernier de ses enfants, et elle passera sous la domination d’un autre homme pour être soumise au même servage passif. Le père, au contraire, est maître et seigneur, exerçant un pouvoir absolu sur ses biens et jusque sur ses enfants. Ceux-ci, du reste, reconnaissent volontiers son autorité et vivent généralement avec lui, même après leur mariage. Tout est en commun, travail et gain. Si un fils prospère et réalise des bénéfices, tandis qu’un autre, par son insouciance, dissipe les biens de la maison, la vie commune ne sera pas pour cela détruite, à moins que ne surgissent de trop violents dissentiments. Car si le fils vit en général avec son père, il peut aussi se

(1) Le sameh est une graine semblable à celle du pavot; on l'utilise pour faire un pain noir qui craque sous la dent comme du sable On. On le récolte à l'est de Ma'ân.

(2) Cf. Coutumes des Arabes..., p. 1 à 105.

MISSION EN ARABIE

séparer de lui et habiter une maison indépendante. Mais deux cas sont ici à distinguer. S’il sort de la maison paternelle avec l’agrément de son père, il recevra la partie de l’héritage qui doit lui revenir; au contraire, s’il quitte la maison paternelle en dépit de la volonté de son père, il sera abandonné à ses seules ressources sans avoir le droit d’exiger la moindre portion de biens qui ne seront à sa disposition qu’à la mort du père; alors seulement, il pourra faire valoir ses droits. Si après avoir quitté la maison paternelle, le fds tombe dans la misère, il peut revenir au premier foyer, car l’usage lui reconnaît un droit à la nourriture et au vêtement. On nous a parlé d’un cas plus singulier. On suppose qu’un fds mécontent sorte de la maison paternelle sans rien emporter des biens communs; mais grâce à son travail, il prospère et acquiert une petite fortune. Son père, au contraire, gaspille son avoir et tombe dans la misère. Même en ce cas, le fds est tenu à l’entretien de son père, il doit le recevoir dans sa maison et peu s’en faut que le père ne se regarde comme le maître absolu de tout le bien gagné par son fds. « Mais c’est injuste, » fd-on remarquer à notre interlocuteur. — « Peut-être, répondit celui-ci; mais chez nous le fds doit toujours respecter son père. » — Celui qui insulte son père et, à plus forte raison, celui qui s’oublie jusqu’à le frapper, devient pour tous un objet de mépris.

A la mort du père, tous les enfants ont droit à une portion de l’héritage, y compris les fdles qui réclament le tiers, suivant la loi du Qoran, mais contrairement à l’usage arabe. Les fils doivent recevoir une part égale, à moins que de son vivant le père n’ait divisé ses biens entre ses enfants à l’exclusion de l’un d’entre eux. Soleimân ben Ibrahim avait trois fils; il partagea son avoir entre les deux plus âgés et déshérita le plus jeune qu’il chassa de la maison. Ce dernier attendit la mort de son père et vint ensuite réclamer la part d’héritage qu’il croyait lui revenir. Mais il se trompait, car le père avait disposé de tout son bien avant de mourir, et il avait le droit de le faire.

On peut conclure par conséquent que le droit du père s’étend jusqu’à l’expulsion du sein de la famille d’un de ses membres les plus intimes, par une sentence qui paraît sans appel. Par contre, il peut aussi incorporer à sa famille un étranger et en faire son propre fils; ce sera le résultat de l’adoption, tabniyat. Il est assez rare de voir le père d’une nombreuse famille adopter à son foyer un enfant étranger; le fait n’est cependant pas inouï et le fils adoptif jouira, de par la volonté du père, des mêmes droits que les enfants légitimes. Mais l’adoption a lieu surtout lorsque le mari, voyant son foyer désert, et n’ayant pas les moyens d’acquérir une seconde

épouse, ne peut se résoudre à vivre dans l’isolement : alors, il adopte un fils qui portera son nom et recueillera son héritage.

Le père intervient directement dans l’éducation de son fils; il lui enseigne la tradition des ancêtres, et l’oblige à fréquenter l’école. L’éducation des filles regarde surtout la mère; du reste, elle n’est pas très compliquée et s étend uniquement aux affaires très simples du ménage arabe. Mais le père se réserve la question du mariage des enfants. A son fils il choisit l’épouse qu’il juge convenable et il donne sa fille à qui il lui plaît, sans consulter les goûts ni les répugnances de l’intéressée.

Le mariage à Ma ân offre quelques particularités. Le père du jeune homme, accompagné des principaux membres de sa parenté, va demander la main de la fille sur laquelle il a fixé son choix. Il s’adresse au père de la future. Celui-ci, suivant 1 usage, soulève des difficultés, allègue des impossibilités, toujours il réclame une somme considérable pour le prix de sa fille. Après de longues discussions, l’accord se fait sur les bases ordinaires; le maher ou siâq est de six mille piastres (î), environ 1. 100 francs.

Aussitôt apres cette entente, les fiançailles ont lieu. Les deux futurs sont conduits devant le qâdy qui lit la première sourate du Qoran et déclare valides les promesses échangées. Souvent, un mouchoir dans lequel est nouée une pièce d’argent est remis entre les mains de la fiancée; d’autres fois, un cordon ou un fil est attaché au mérîr du futur; autant d’emblèmes destinés à rappeler la même idée : celle de l’union projetée. Ordinairement, le jeune homme ne contracte pas mariage avant l’àge de dix-huit ans, et la jeune fille attend de treize à quinze ans.

Le jour où doit se célébrer le mariage, le fiancé envoie à sa future les habits neufs et les ornements dont elle devra se parer. Mais avant de lui remettre ses atours, on les dispose dans plusieurs corbeilles que les jeunes filles de la localité portent près du tombeau d’un wély ; elles font toucher tous ces habits à la pierre qui recouvre la tombe, cachent dans les manches un peu de poussière du tombeau et rapportent ensuite le tout, en chantant, à la maison de la fiancée qui est aussitôt préparée et habillée par les femmes (2).

Pendant ce temps, le futur revêtu de ses habits neufs est invité par des amis. Il reçoit ensuite la visite de toute sa parenté; et chacun lui fait un

(lj Avant l’arrivée du Gouverncmeni, le maher était de deux mille piastres seulement el on pouvait donner du blé ou de l’orge au lieu d’argent monnayé.

(2) Peu de temps avant le mariage a lieu la cérémonie appelée qudleh. On coupe les cheveux de la fiancée, par devant, à la hauteur des yeux. Le bord en est ensuite rehaussé par une rangée de pièces de monnaies. Les cheveux coupés sont cachés en terre ou dans un mur.

cadeau. Vers le soir, arrive à sa demeure sa fiancée conduite en grande pompe par les femmes qui chantent et célèbrent son bonheur. Elle est introduite dans un appartement préparé à dessein. Lorsque les réjouissances sont achevées et que le dernier sacrifice sur l’épouse a été accompli, le futur entre dans la chambre nuptiale et dit à son épouse toujours voilée :

« Montre-moi ton visage. » — « Je ne te le montrerai, répond la fiancée, qu’après avoir reçu ma naqûty (1), » c’est-à-dire l’argent que l’époux a reçu le matin même de la main de ceux qui lui ont fait visite : cette somme d’argent est remise à l’épouse. Alors l’époux lui passe trois fois la main sur le visage par-dessus le voile en disant : « Ce qui auparavant était défendu devient maintenant permis (2). »

Sept jours durant, les deux nouveaux mariés demeurent ensemble. C’est la mère de l’épouse qui leur prépare la nourriture et la leur apporte. Le huitième jour, le jeune époux est invité à prendre un repas en public, mais la nouvelle mariée n’entrera complètement dans la société qu’après être devenue mère.

A Ma'àn, c’est assise sur une chaise, un escabeau ou une pierre, que la femme doit mettre au monde son enfant; elle est soutenue par deux autres femmes qui lui prodiguent leurs soins. Le mari n’assiste pas à l’enfantement et ne se hâte pas de voir son fils ou sa fille; mais le premier messager qui lui apporte la nouvelle de l’heureuse naissance de son enfant a droit à une gratification.

Le nouveau-né est lavé quotidiennement pendant sept jours dans de l’eau mélangée de sel et d’huile; le huitième jour, le père fait un sacrifice pour l’enfant, dabîhet el-walad, et lui impose un nom.

Si une jeune fille épousée comme vierge n’apporte pas à son époux les prémices de sa personne, elle est renvoyée le lendemain du mariage et le père de la fille est obligé de restituer le maher.

Si un homme s’aperçoit de l’infidélité de sa femme, il la répudie, à moins que ses ressources ne lui permettent pas d’en acheter une autre. Il peut aussi la tuer, s’il a des preuves indubitables de sa mauvaise conduite. Cependant les sanctions de ce genre ne sont pas aussi rigoureusement appliquées parmi les fellahs de Ma'àn que sous la tente des Bédouins. S’il faut en croire notre interlocuteur, la gent féminine n’est pas scrupuleuse

(1) On prononce naqûty pour naqùily naqùd signifie : l’argent donné en ca¬

deau à la nouvelle mariée. — Depuis le jour des fiançailles, le futur n'a pas le droit de regarder le visage de sa fiancée et celle-ci doit fuir son futur époux partout où elle le rencontre sans pouvoir ni le regarder ni lui parler.

(2) C’est peu de temps avant le mariage que la jeune fille est soumise à la cérémonie de la circoncision regardée comme nécessaire par la population de Ma'àn.

sous le rapport des moeurs et chaque femme est prête à se livrer pour la moindre somme d’argent (1).

Au moment de notre passage, un Ma'âny venait d’enlever une fille à un habitant de Sôbak. Suivant le droit arabe, ce rapt aurait jadis allumé la guerre entre les deux localités; aujourd’hui, le Gouvernement empêche les luttes fratricides par tous les moyens. Dans le cas présent, le ravisseur a donné 150 francs au qâclv, qui a reconnu la validité du mariage et a contraint le père de la jeune fille à consentir à cette union. Le père, ne pouvant lutter contre le pouvoir officiel, s’est dédommagé en réclamant certaines indemnités reconnues par le droit arabe Le ravisseur a dû lui donner une fille, cinquante megidys et une paire de bœufs.

La répudiation est usitée comme chez tous les Arabes. Lorsque les mots : « Je te répudie » (2) ont été prononcés trois fois, l’épouse est obligée de sortir de la maison et de se retirer chez son père, sans droit d’appel contre cetîe sentence : tout pouvoir est entre les mains du mari. En une circonstance pourtant la femme se soustrait à cette autorité; c’est lorsqu’elle est maltraitée et tyrannisée par son mari; elle peut alors recourir au qàdv pour lui expliquer son malheureux état. Moyennant une faible somme d’argent, elle obtient un papier qui la dispense de ses obligations d’épouse pendant l’espace de quatorze ans. Cependant elle ne recouvre pas la liberté ; elle ne peut pas se marier de nouveau, mais elle est soustraite au pouvoir de son mari qui ne peut la contraindre à la cohabitation qu’à 1 expiration du temps prescrit par 1a. décision du juge. La femme qui s est mise dans cette situation est appelée nâseg (3) Pour Ie kaf étant prononcé

quelquefois gim).

Les familles à Ma an comptent, en général, quatre ou cinq enfants; rarement ce nombre est dépassé, à moins que le mari ne prenne plusieurs

(1) Peu scrupuleuse sous le rapport des mœurs, la femme ma'âmyeh ne jouit pas d’une meilleure réputation pour tout ce qui a trait au dévouement et aux intérêts de son mari. Celui-ci ne lui abandonne même pas la garde des provisions, telles que beurre, fromenl, fruits du jardin, « car, nous dit-on, elle vendrait tout cela pour acheter des joujoux et des ornements pour sa fille ».

(2) Après avoir prononcé les paroles de la répudiation, le mari dit à sa femme : « Je viendrai vers toi comme je vais auprès de ma mère. » L antique expression arabe, usitée encoie maintenant parmi quelques tribus, était : « tu es auprès de moi comme le dos de ma mère »

JJ ^ cf. Qor., xxxii, 4. On peut voir une autre ancienne formule de répudiation

dans le Hamasah, p. 6 : « tu es seule, tu n’as pas de mari ».

(3) Sur les nâsilcât voir Golmuier, Muhammed. Slud., II, p. 290.

Cet usage fait gémir quelques habitants qui y voient la destruclion de leur autorité absolue sur la femme. On nous raconte aussi qu’un habitant est fort irrité d’un fait récent, l! avait donné un soufflet à sa femme, celle-ci l’a accusé auprès du juge : le coupable a été condamné à 25 francs d’amende et à six jours de prison.

femmes. On nous parle d’un homme qui eut sept enfants avec deux épouses et d’un autre qui en a eu quatorze avec quatre femmes. « Allah l’a ainsi voulu, » ajoutait le narrateur.

Allah, en effet, à Ma'ân comme chez tous les Arabes, est non seulement l’être puissant qui fait ce qu’il veut, mais le souverain et unique acteur qui intervient directement dans toutes les activités créées et semble même les remplacer : « Si un homme est percé de cinquante halles dans un combat, il ne mourra pas, si Allah ne le tue pas. » Le vol et l’adultère, la haine et la médisance, tout vient d’Allah. C’est lui qui envoie la pluie, qui donne la croissance à la récolte et la maturité à la moisson; mais il amène aussi l’Arabe pillard et la sauterelle dévastatrice « qui ne causeraient pas de dommage si Allah ne le causait pas ». « Il donne la fécondité à la femme et il fait mourir l’enfant. » Eu un mot, Allah fait tout. On demandait à un aveugle la cause de sa maladie : « C’est Allah qui m’a privé delà vue»; à un estropié la raison de son infirmité, il répondit : « Allah! » et à toute question de ce genre, on répond toujours de la même manière. Cependant, Allah préoccupe moins l’esprit des habitants que certains wélys honorés dans le village, le cheikh 'Abdallah, par exemple. On verra des Arabes prendre hardiment Allah à témoin de leurs assertions et se parjurer effrontément, tandis que personne n’aura l’audace d’invoquer le nom d’ 'Abdallah pour étayer un mensonge.

Si les hommes ont un culte spécial pour le wély 'Abdallah, les femmes réservent toute leur vénération pour ’Umm Cedei'ali, wélleh sacrée, représentée par une roche auprès de laquelle les épouses stériles vont chercher la fécondité (1). Pour cela, il leur suffit de se frotter contre la pierre ou de se passer sur le corps un peu de terre prise au pied de la roche; elles concevront ensuite infailliblement (2) .

(1) Sur le culte de ’Umm Gedei'ah, voir Coutumes des Arabes , p. 302; sur le culte des wélys en général, p. 294 ss.

(2) Il est difficile de se rendre compte de la croyance populaire sur la conception par les pierres. D aucuns prétendent qu'après sa visite au sanctuaire, l’épouse, par l'intercession delà sainte, concevra plus facilement de son mari, à la manière ordinaire, mais beaucoup pensent que la conception se fait par le contact de la roche elle-même. On nous cite le fait d’une femme stérile qui avait conçu par le seul acte de s’ètre appliqué une pierre sur le corps. On nous a raconté à Tebouk à ce sujet une légende qui mérite de trouver ici sa place. Dans l’ouàdy Hanzireh se trouve une roche qui porte nom Qahezeh (racine saliit, Freytag). Cette roche rendit enceinte un jour une jeune fille dans les circonstances suivantes. La jeune fille gardait le troupeau de son père et elle était contente, dit-on, « car elle buvait beaucoup de lait ». En suivant ses brebis, elle arriva auprès de la pierre Qahezeh et s’assit dessus. La pierre alors se redressa, sauta sur elle et la féconda. Quelque temps après, elle retourna à sa tente et son père remarqua bien vite quelle était enceinte. Très irrité, il voulut connaître le nom de celui qui avait outragé sa fille. 11 sortit donc de sa demeure et commença par suivre sur le sable les traces qu’y avait laissées sa fille en marchant. Il était si fin observateur, assure-t-on, qu’il pouvait distinguer à l’empreinte des pas

Les femmes emploient d’autres moyens superstitieux contre la stérilité. Lorsque, après s’être réjouie auprès d’un berceau, une épouse perd son enfant, et yoit ensuite s’évanouir tout espoir de devenir encore une fois mère, elle a recours au procédé suivant pour conjurer la stérilité. S’étant rendue sur la tombe de son fds, elle en prend un peu de terre qu’elle dépose dans un vase plein d’eau. Avec ce mélange, elle se lave ensuite le corps, persuadée que cette lotion lui procurera de nouveau les joies de la maternité.

D’autres fois, elle fait déferrer complètement le cadavre de son enfant : « Peut-être, dit-elle, le petit corps est-il renversé dans la tombe; et m’empêche-t-il ainsi de concevoir? » Elle redresse le cadavre : désormais, « la conception ne sera pas coupée ».

Lorsqu’une épouse donne un enfant à son mari, elle est conduite en pèlerinage d’actions de grâces à néby Hâroun, à Pétra. Halîl, notre interlocuteur, nous affirmait le fait : chaque fois qu’il lui naissait un enfant, il amenait sa femme au célèbre sanctuaire; l’année où son épouse a cessé d’augmenter le nombre de sa famille, il a mis lui-même un terme à ces pieuses visites (1).

A l’endroit où la femme a enfanté, on immole un chevreau noir; le sang répandu à terre pénètre dans le sol et la victime est elle-même enfouie sous terre pour écarter les ginns et le néfaste Karîneh (2) qui voudraient nuire à l’enfant.

Quand une femme en visite une autre qui a récemment mis au monde un enfant, elle s’arrête sur la porte de la maison, allume quelques brins

une vierge d’une personne mariée. Sûrement donc il arriverait à son but, découvrirait le coupable et vengerait son honneur. Ses recherches le conduisirent juste auprès de la roche Qahezeh, et il constata que la grossesse de sa fille était due à cette roche. (Sur les légendes relatives à la friction et à la fécondité par des roches et des pierres, cf. P. Sébillot, Le folk-lore de France, t. I, p. 338 SS.).

(1) Le même Halîl nous raconte en détail les différents actes du pèlerinage : arrivés sur la montagne, auprès de la mosquée bâtie sur le tombeau du néby Hâroun, les pèlerins ont l'habitude, après une courte prière, d’immoler la victime qu'ils apportent avec eux, de la préparer et de la manger avec toutes les personnes présentes. Commence ensuite la visite du sanctuaire. Par un escalier de quelques marches, on arrive auprès de la tombe très sainte. Chaque pèlerin porte un (lambeau avec lui, mais la lumière du néby enveloppe tous les fidèles présents d'une clarté verte, en même temps qu'une forte odeur de musc imprègne tous les vêlements. Par dévotion, les pèlerins prennent de la terre auprès du tombeau et se la mettent sur la tête. Les jeunes filles nubiles et les nouvelles mariées qui n’ont pas encore d’enlant, ne participent pas à ces pèlerinages.

(2) Karîneh est un ginn ou esprit qui apparaît la nuit sous les apparences d'un homme ou d’une femme et qui entre en lutte ouverte avec les mortels. On l’écarte en portant sur soi un hi.gâb ou talisman. Un de ces talismans, valable contre tous les esprits, est fait avec un morceau de la peau d'un loup, cousu sur le sommet de la calotte ou tàqyeh. La dent d un loup, suspendue au cou, est aussi un higâb très efficace.

d’herbe et les jette derrière elle, afin d’éloigner Karineh dans le cas où ce dernier essaierait de pénétrer avec elle dans l’appartement pour faire du mal à l’enfant.

Chaque année, le quatorzième jour du mois de Regeb, tout père de famille immole un coq pour la rançon de son fils ou de sa fille; le front de l’enfant est teint du sang de la victime : c’est le fédu el-walad, le rachat de l’enfant.

Une cérémonie analogue a lieu le quatorzième jour du mois de Sa'bàn (1).

Lorsque le choléra éclata parmi les Arabes, il y a cinq ou six ans, la population de Ma'àn fut épargnée, « grâce au fédu », nous affirme-t-on. Un des principaux habitants eut un songe pendant la nuit : « Allah lui ordonnait de faire un fédu ». Le matin, il cria dans les rues de Ma'àn : « Rachetez-vous, ô hommes, rachetez-vous. » Aussitôt chaque famille se hâta d’immoler une victime : mouton, chèvre ou coq : ce qui se trouva sous la main. Ce sacrifice eut lieu sur la terrasse ou sur le seuil de la maison, et on teignit de sang la porte de chaque habitation pour empêcher le mal d’entrer.

D’autres pratiques superstitieuses communes à tous les Arabes sont à Ma àn d’un usage fréquent; il ne nous parait pas nécessaire de les rapporter ici. Nous préférons ajouter quelques renseignements sur la situation sociale de la localité.

Avant la conquête du Gouvernement, en 1893 et 1894, Ma an, sous la direction de ses cheikhs, dépendait en principe du wâly de Damas, mais subissait de fait la tyrannie des nomades voisins. Les roitelets bédouins considéraient ces fellahs comme leurs serfs et les traitaient souvent en esclaves. Us arrivaient aux villages suivis d’une douzaine de cavaliers, s’installaient en maîtres dans les maisons, réclamaient avec arrogance le mouton, le beurre, le riz, un lit pour dormir, l’orge pour les montures; et personne ne songeait à leur résister.

A cette hospitalité ruineuse, on devait ajouter des dons obligatoires. Eben Gàzy recevait chaque année : cinq paires de bottes, une douzaine d aqâl et de kéfiyeh. Abou Tâyeh réclamait quinze paires de bottes. Les Hagâyâ exigeaient cinq cents piastres. D’autres impôts à payer aux Rédouins pesaient encore lourdement sur les habilants.

En parlant de ces redevances, on nous fit observer qu’elles n’étaient pas indistinctement à la charge de tous, mais que chaque groupe ou plutôt cha-

(1) Le dernier vendredi de Ramadan, on fait un sacrifice pour l’esprit des morts. Au mois d el-IJamîs, l'usage prescrit un autre sacrifice pour les défunts.

que clan les fournissait à un chef dont il recevait en échange une protection spéciale. Et ces impôts ne constituaient pas la charge la plus écrasante. De 1 avis des Arabes, ils nuisaient moins à la prospérité commune que les dissensions intestines qui déchiraient les deux villages et ne laissaient en quelque sorte aucun repos à ses habitants. Ces rivalités fort anciennes devaient leur début à la différence d’origine de plusieurs familles : « Si le Gouvernement n’était pas venu mettre la paix parmi nous, affirmait un Ma âny, nous nous serions détruits les uns les autres. » Ils ne faisaient trêve à leurs luttes sanglantes que pour repousser une attaque soudaine des nomades voisins qui essayaient de piller les vergers. L’arrivée de l’autorité régulière fut un bienfait pour le pays. Et pourtant il serait difficile de trouver beaucoup de Ma'ânys qui soient contents de l’état de choses actuel : partout on entend des plaintes et des récriminations contre la tyrannie et l’injustice des puissants du jour. Comme pour nous faire toucher du doigt le manque de justice, on nous cite un cas typique. Ahmed abou De 'y frappa un fellah d’un coup de poignard; la mort s’ensuivit. Une accusation en règle contre le coupable fut déposée au tribunal. Mais le qâdy se déclara incompétent pour juger cette affaire et la déféra à Damas. Au jour marqué, accusateurs et accusé se trouvèrent au tribunal. Le coupable, qui avait eu le temps de faire des visites intéressées, fut condamné à cinq ans de prison seulement, encore parvint-il bientôt à se libérer à prix d’argent. Il fut de retour à Ma'ân en même temps que ses accusateurs.

L’impôt régulier est réparti entre 718 individus ou familles, dont 21 8 résidant à Ma'ân es-Sâmiyeh et 500 à Ma'ân Masriyeh (1). Chaque famille paie environ 80 francs, au dire de noire interlocuteur : ce qui porte à une moyenne de 60.000 francs la somme prélevée dans la localité. Les maisons, le bétail et la récolte sont taxés; les jardins ne le sont pas; mais le Gouvernement aurait déjà fixé la somme de trois cents megîdys à répartir entre tous les propriétaires, pour l’année prochaine.

A côté de l’impôt régulier subsiste une autre servitude : la stihrah ou corvée obligatoire. En ce moment-ci, des relations constantes existent entre Aqabah et Ma'ân : la route, impraticable il y a dix ans, a retrouvé une certaine sécurité, protégée qu’elle est par deux postes de soldats établis, l’un à Qùeïreh elle second à Abou Hirrân. Les nombreuses troupes envoyées au Yémen sont transportées par le chemin de fer du Iledjaz depuis Damas

(I) Tels sont du moins les renseignements qu’on nous a fournis. Ces données ne concordent guère avec le chiffre de la population de Ma'ân estimée à deux mille personnes.

jusqu’à Ma'àu, d’où elles atteignent en quatre jours le fort d'Aqabah. Les Ma'ànys sont réquisitionnés d’office pour transporter soldats et officiers; parfois ils touchent la paye qui leur est promise au départ (1).

Les taxes actuelles ne sont pas comparables aux exactions des Bédouins au temps de leur domination, et malgré les plaintes des Ma'ànys, la situation d'aujourd’hui est de beaucoup préférable à leur ancienne existence précaire et misérable. Un trait raconté par notre interlocuteur caractérise cette pauvreté d’hier : « Aucun habitant n’était jadis assez riche pour tuer un mouton. Quand on voulait se payer le luxe de manger de la viande, on se réunissait alors au nombre de cinq ou six; la victime était divisée en autant de portions qu’il y avait de personnes associées et, afin d’écarter toute cause de discussion, chaque portion était tirée au sort. » Aujourd’hui, la sécurité apporte un peu plus d’aisance. Quelques-uns cependant regrettent l’ancien régime : « Nous étions plus libres, » nous disait un fellah : « Et nous étions moins volés, » ajoutait un autre, et il rapportait la manière dont les voleurs étaient alors châtiés : « Si quelqu’un volait un objet ou une partie de la récolte, il était conduit devant le cheikh par le propriétaire irrité qui exagérait fort ses revendications : il exigeait cent mesures de blé pour dix qui lui avaient été dérobées. » Et le cheikh contraignait le coupable à satisfaire à ces demandes pour inspirer l’horreur du vol.

Lorsque la décision juridique ne pouvait terminer le procès, on avait recours au bâle ' (2) qui par l’épreuve du feu découvrait la vérité et condamnait le coupable. Quelque imparfaite que soit cette procédure, elle garde la sympathie d’un grand nombre d’Arabes plus effrayés à la vue du sérail que devant la mise en scène d’un cheikh nomade. « On donne toujours au Gouvernement sans rien obtenir de lui, » nous disait un fellah. Cette plainte est injuste; car le Gouvernement a procuré une paix relative aux habitants et les a dotés d’une école où un maître enseigne la lecture, l’écriture et le calcul à tous les enfants.

D’un autre côté, cependant, l’autorité régulière a mis un terme à la redevance que devait payer le Hagg ou pèlerinage de la Mecque, lors de son passage à Ma 'an. Depuis deux ans déjà, on a refusé de se conformer à l’ancienne coutume. Les habitants réclament ces honoraires qu’ils appellent

(1) En 1907, les habitants de Ma'àn ont dù payer cent cinquante megidys pour la construction du chemin de fer, et cent megidys pour différents frais occasionnés parles soldats de passage.

(2) A Sôbak et à el-'Ëla se trouvait un bâle'. L’inculpé admis en sa présence tendait la langue à une lancette rougie au feu et adroitement appliquée par le bâle'; trois fois, l’instrument devait loucher la langue. Si la chair était mangée par le fer rouge, l’inculpé était coupable; dans le cas contraire, il était déclaré innocent.

sadaq dis, ou aumônes, et qui atteignaient le chiffre de six cents megidys; mais la construction de la voie ferrée a modifié les anciens usages.

A Ma àn es-Sâmiyek, on distinguait, avant l’arrivée du Gouvernement, quatre clans organisés soumis à l’autorité du cheikh Ahd en-Néby el- Mes eh : celui d’el-Hasan des Gerayât des Mahâmld

(wV^L^dt) et des IJawâra. (1) (^^1).

A Ma ân Masriyeh, on comptait aussi plusieurs clans : celui de ’U mm Hattâb ç\), d’el-Fanàteh (îïbiJ!), d’el-Merei'y d’el-Kerâsin

et d’el-'Aqeileh (lLa*3î.

Ces divers groupements obéissaient à deux cheikhs qui conservent encore une influence dans la direction des affaires : Halil es-Sarâry et Qabâ'ah el- Hattâb. La famille de ce dernier passe pour être une des plus anciennes du pays.

Tebouk. — Le village actuel est en voie de reconstruction. Depuis deux ans à peine, les habitants, profitant de la sécurité que leur garantit la construction de la voie ferrée, ont osé regagner la localité détruite jadis par les Bédouins pillards. Les circonstances de cette destruction nous ont été ainsi rapportées par Soleimân, fils du cheikh. Les anciens habitants ont quitté Tebouk il y a une trentaine d’années (2). C’étaient de pauvres cultivateurs, très affaiblis par les continuelles exactions des bédouins 'Atâwneh, leurs voisins. Un jour, ces derniers, conduits par leur cheikh Saqer, vinrent demander l’hospitalité aux habitants de Tebouk. A la fin du troisième jour, ils se retirèrent, mais, en partant, ils assassinèrent le cheikh Gadîr et plusieurs autres hommes avec lui. A la nouvelle de ce forfait inouï, tous les habitants coururent aux armes, et aussitôt commença une guerre sanglante. Mais les Bédouins étaient plus nombreux et plus aguerris; dans toutes les rencontres, ils eurent l’avantage, et les habitants de Tebouk, pour échapper à une ruine complète et à la mort, profitèrent de la nuit pour s’enfuir; ils se réfugièrent à Ma An, le premier village qu’ils trouvèrent sur leur route. Ils y ont passé de longs jours dans la misère (3), attendant le moment où ils pourraient regagner leur village. Cet heureux temps est venu pour eux; en ce moment, ils rebâtissent leurs maisons en pisé et

(1) D’après une tradition locale, ces derniers étaient d’anciens chrétiens de l’ouâdy Mousa.

(2) Cf. Hubbk, Journal..., p. 348.

(3) Au bout d’une dizaine d’années, ils reçurent avis que Saqer, le cheikli des 'Atâwneh, qui les avait contraints à la fuite, se dirigeait vers Tafileh. Aussitôt, ils envoyèrent un nègre qui parvint à le rejoindre et le tua d’un coup de lance.

recommencent à cultiver les jardins qui s'étendent tout autour. Pendant leur absence de trente aus, leurs ennemis ont tout détruit, et ont coupé même les arbres : fig uiers, grenadiers, vignes, cognassiers ; seuls les palmiers ont été épargnés pour la plupart. Ils contribuent largement à la subsistance des habitants qui consomment une partie des dattes et vendent le reste pour acheter du blé à Kérak. Et il ne sera pas difficile de développer cette source de revenus. Le terrain se prête admirablement à cette culture et au pied d’un grand nombre de palmiers sortent de jeunes rejetons appelés « les filles du palmier », et qui en faciliteront l'extention.

On nous a rapporté comment, après cette longue absence de trente ans, chaque propriétaire avait repris le lot de terrain qui lui avait appartenu, à lui ou à sa parenté. Si quelques discussions se sont élevées touchant le véritable titre de possession, elles ont été tranchées par l’autorité des anciens, témoins vivants de la tradition, et maintenant la concorde règne parmi les habitants. Utilisant cette paix, si longtemps désirée, chacun travaille à faire valoir sa propriété : il l’entoure d’un petit mur en briques séchées au soleil; une porte fort basse, ressemblant à celle des jardins de Ma'ân, donne accès à l’intérieur de l’enclos. Nous avons visité plusieurs de ces jardins. Celui du cheikh contient un grand nombre de palmiers parmi lesquels il y en a quatre qui, bien que plantés au milieu du terrain, ne lui appartiennent pas; il ne sait comment ils sont devenus la propriété d’un autre : « Sans doute à la suite d’une donation de mon père, » nous dit-il; il les arrose avec les siens, par générosité, sans cependant acquérir par là un droit quelconque à la récolte.

L’usage de l’eau est un point trop important pour n’avoir pas été soumis à une règlementation sévère. La petite mare, en avant des bassins, peut être remplie deux fois par jour : ce qui permet deux arrosages dans les vingt-cjuatre heures. Mais celui du matin est regardé comme meilleur, à cause de la plus grande quantité d’eau qui s’est accumulée pendant la nuit. D’après le règlement actuel, le bassin plein d’eau doit être divisé entre trois propriétaires, dont chacun aura droit à un liers. Si les trois hommes sont dans la même maison, en supposant, par exemple, un père de famille, associé avec ses deux fils, l’eau du matin sera attribuée à la même famille et sera dirigée tout entière vers sa propriété.

L’eau qui s’amasse dans le bassin pendant la deuxième partie de la journée, est regardée comme suffisant à deux hommes seulement; souvent même elle est attribuée à un seul.

Si un homme possédait plusieurs jardins, il ne pourrait pas, avec l’eau qui lui est officiellement assignée, arroser toutes ses propriétés. En ce

cas, il s’arrangera pour s’associer avec un autre habitant qui n’a qu’une petite propriété et qui, grâce à de nombreux enfants, peut jouir de droits étendus sur l’usage de la source. Entre ces deux hommes s’établira une entente : l’un donnera l’eau pour l'arrosage, et l’autre, une part des revenus.

L’esprit pratique des Arabes entre facilement dans ces combinaisons; il sait même les étendre, au besoin, lorsqu’il y trouve son intérêt. On nous parle d’un fellah qui est venu de Teima pour cultiver un terrain non loin de la source, à charge pour lui de donner la moitié des revenus au propriétaire du sol. Un nègre qui habitait, depuis son enfance, chez les Sehour, les a quittés depuis peu de temps pour s’établir à Tebouk où il s’est constitué jardinier chez un habitant de la localité, tandis qu’un habitant de Tebouk même s’est associé avec Harb, le cheikh des 'Atâwneh, pour faire fructifier un grand espace de terrain, situé auprès d’une autre source. Nous avons constaté la présence de beaucoup de nègres qui consacrent la force de leurs bras à la culture des palmiers ou aux soins des jardins, pour le compte d’autres Arabes. Que la sécurité et la paix soient garanties à la population de Tebouk, et l’oasis aura bientôt pris une apparence de richesse et de prospérité.

Les habitants actuels de Tebouk, pendant leur long séjour à Ma'ân, ont pris les habitudes des Arabes de cette localité et ont conservé peu d’originalité dans leurs mœurs. Du reste, ils sont encore sous l’impression de la dernière persécution et n’ont point reconquis cette indépendance d’allure qui distingue le caractère arabe. Ce sont des paysans qui n aspirent qu’à la tranquillité et aux paisibles travaux de leurs jardins. Ils ne possèdent pas de troupeaux « et cela pour deux raisons », nous dit Soleimân : en premier lieu, parce que les environs de Tebouk ne contiennent que du sable et point de pâturages, et comme deuxième, motif, les habitants allèguent la crainte; ils ont peur des nomades qui ne manqueraient pas de les voler s’ils entretenaient des troupeaux dans les vallées du gebel ilisrné ou en tel autre vallon où l’herbe croit en abondance. Dans le village, on trouve quelques ânes destinés à porter 1 eau dans des outres ou à fouler le blé sur l’aire après la moisson. Les chameaux sont employés au transport des fardeaux plus pesants. Pour les nourrir, les femmes et les filles vont ramasser des herbes dans les ouâdys voisins.

La constitution de la famille est la même qu’à Ma'ân. Au père appartient toute l’autorité dans la maison. Le fils travaille pour le bien de la famille et ne se considère pas comme pouvant disposer du fruit de ses labeurs sans l’autorisation de son père. Envers ce dernier, il conserve le

plus grand respect et la plus entière déférence; même après son mariage, il continue à habiter dans la maison paternelle et à travailler en société avec son père.

Les conditions du mariage sont les mêmes qu’à Ma'ân. Les habitants se marient entre eux. Ils ne donnent point leurs filles aux Bédouins qui, du reste, les méprisent et refusent de leur concéder les leurs.

Les lois de l’islamisme : la circoncision et le jeûne du Ramahân, sont scrupuleusement observées. Le cheikh nous raconte comment il a jeûné soixante-dix jours de suite « pour l’honneur d’Allah ». Il nous a paru fanatique, ce vieux cheikh Selim. A ses yeux, la pure religion musulmane doit être la règle de toute existence et tout bon musulman doit être fidèle au jeûne et à la prière. Aussi les Bédouins, qui ont fort peu de souci de ces observances, sont-ils l’objet de son antipathie et de ses invectives (1). Aux questions que nous lui posons sur la manière dont il pourra vivre dans ce désert : « Allah donne la nourriture à toute créature, répond-il; Allah pourvoit à notre subsistance et à notre sécurité. » Le nom d’Allah est toujours sur ses lèvres. C’est Allah qui les a ramenés à Tebouk, de même qu’il avait, dans les temps anciens, amené ici d’autres habitants à la suite d’un prodige voulu par lui. Et notre vieux cheikh faisait allusion à la manière merveilleuse dont la source a jailli en cet endroit, d’après la légende. Cette légende nous a été racontée tout au long; elle mérite d’être connue.

Aux temps anciens, un berger faisait paître son troupeau dans cette plaine, et tous les deux jours il le conduisait, suivant l’usage, à un bassin d’eau de pluie, situé à l’embouchure de l’ouàdy Dare', pour l’abreuver. Un jour, il s’aperçut qu un bouc, doué de grandes cornes, refusait de boire à ce bassin et cependant le berger ne connaissait pas d’autre eau dans les environs. « Et pourtant, dit la légende, le bouc avait la barbe mouillée ».

« Je comprendrai ce mystère, » dit le berger, et il observa attentivement 1 animal. Le lendemain, il le vit s’arrêter et creuser avec sa corne un trou dans le sable; un petit filet d’eau en jaillit aussitôt. Survint le berger qui trouva l’eau excellente et fît connaître à tous les Arabes des environs cette heureuse découverte. Plus tard des hommes se réunirent en cet endroit et bâtirent le qala'ah.

(1) Son fanatisme musulman ne l’empêche pas de nous rapporter une vieille tradition, en vertu de laquelle les anciens habitants de Tebouk étaient chrétiens. Ils étaient connus sous le nom de Gardàn, une des branches des Benï Ka'ab. Or, d’après lui, tous les Béni Ka'ab étaient chrétiens : car leur ancêtre avait épousé une chrétienne, nommée Taqîbeh, qui avait élevé ses enfants dans sa religion.

Un peuple nomade et pasteur a recueilli la légende du bouc faisant jaillir la source, mais les vrais croyants avaient une autre tradition qui en faisait remonter la gloire à Mahomet lui-même, du moins quant au nom. Voici cette tradition, traduite du texte arabe de Yâqût :

« Ahmed, fils de lahya, fils de Gâber, dit : En l’année neuvième de l’Hégire, le prophète se dirigea vers Tebouk sur le territoire de Damas... et on descendit auprès de la source. Le prophète interdit à qui que ce fût de goûter l’eau. Mais deux hommes s’avancèrent et, voyant que la source ne laissait échapper que quelques gouttes, ils se mirent à y plonger deux flèches pour augmenter la quantité de l’eau. Le prophète dit : « Vous n’avez pas cessé d’agiter de toute la journée » Ldj 1=) et la source

fut appelée Tebouk — celle qui agite — de la racine bdka remuer dans une source pour la faire couler davantage. Et le prophète enfonça trois fois sa lance dans l’eau et il jaillit trois sources et l’eau coule jusqu’à maintenant. »

Les Irois bassins qu’on aperçoit aujourd’hui à la source auraient-ils pour objet de rappeler les trois coups de lance du prophète? Il ne serait peut-être pas téméraire de l’affirmer, bien que la mémoire ne paraisse pas s’en être conservée parmi les habitants actuels qui ont accueilli une autre légende sur l’origine de la source. Le souvenir de Mahomet (1) a, cependant, laissé des traces en cette localité; qu’il suffise de citer la mosquée rebâtie à l'endroit où le prophète fit sa prière et le gebel Sarûra auquel les Arabes donnent l’appellation significative de « chaire du prophète ». C’est au sommet de ce pic élevé que serait monté Y Envoyé d’Allah pour lancer à toutes les tribus de l’Arabie un appel solennel à embrasser la religion de l’Islam.

(1) Pour la venue de Mahomet à Tebouk, voir, en plus des textes arabes cités plus haut, Caussin de Pf.rceval, Essai sur l’histoire des Arabes, Iil, p. 286 ss.

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