CHAPITRE PREMIER
ITINÉRAIRES
Ier voyage , 23-29 avril 1909. — Vers le milieu d’avril 1909, nous venions de terminer notre seconde et pénible exploration au nord du Hedjaz(l). Les difficultés politiques de cette époque et d’autres difficultés d’un ordre tout différent, nous avaient contraints d’abréger ce voyage et de nous replier sur Mâdaba où nous devions passer quelques jours. Nous résolûmes de mettre ce temps a profit pour pousser une pointe dans le désert jusqu’à Qeseir 'Amra.
Des pourparlers sont engagés avec le cheikh des Beni-Saher, Fawwâz. Les prétentions du nomade, habitué à de riches cadeaux par d’anciens explorateurs, sont exorbitantes et dépassent nos moyens. Du reste, de sa voie rauque et saccadée, il déclare impossible une tournée à 1 est du Derb el-Hagg. Car, les Beni-Saher sont en guerre avec les Druses et les Beni- Sa'alân, et dans la dernière rencontre, datant de quelques semaines à peine, deux membres de sa famille ont été tués auprès de Qeseir Amra.
Ne pouvant rien obtenir du chef de la tribu, nous nous adressons en secret à un chef secondaire, du clan des Zeben. Le contrat est accepté. Le moudir local consent à nous faire accompagner par deux gendarmes.
La tournée, favorisée par Allah qui a envoyé une pluie abondante, devait durer quelques jours seulement. Tout bas, on parle de razzias, de batailles... Évidemment, nous ne rentrerons pas du désert, c’est l’opinion de ceux qui nous entourent. Cependant, les deux guides fidèles qui nous ont accompagnés jusqu’à Teima et à el-'Ela, sont prêts à partir. Sans
(1) Le résultat de cette exploration vient de paraître dans, le volume II de notre Mission archéologique en Arabie, Geuthner, Paris.
tente, nous quittons Mâdaba le 23 avril, à 4 heures du soir, pour aller coucher à Zizeh. Notre caravane se compose de huit personnes ; nous avons trois chevaux et quatre delouls.
24 avril. — A 4 h. 40 m. du matin, nous sommes en selle. Sans bruit, nous traversons le nouveau village de Zizeh ; nous franchissons la voie ferrée et nous saluons le soleil levant auprès de Mesatta devant lequel nous passons à 6 h. 5 m. A six cents mètres des ruines, au nord, un rugm et quelques débris de construction couronnant le sommet d’une colline portent le nom de hirbet MeSatta. Les flancs de cette colline sont percés de nombreuses grottes. Nous marchons par 60° (1).
A 6 h. ol m., nous laissons à deux kilomètres, sur notre gauche, une scne de petites grottes servant de refuge aux bédouins et à leurs troupeaux; nous obliquons un peu vers l’est, 80°.
A 7 h. 20 m., nous sommes dans Youàdy Metabbah , large et herbeux; aussi les Arabes nous invitent-ils à descendre pour permettre aux montui es de profiter un instant de ces gras pâturages.
Repartis à 8 h. 36 m., nous passons, deux minutes plus loin, à côté des arasements d’un mur large de 1 mètre sur 10 mètres de long. Le plateau si uni entre Zizeh et Mesatta devient très mamelonné.
A 9 h. 58 m., après avoir franchi deux collines et deux vallées, dans la direction du nord-est, nous arrivons sur un sommet portant le nom générique bardes-sia, à cause des touffes de si', ou d’absinthe, très abondantes dans la région, et que sont en train de brouter un troupeau de chamelles. Le berger nous offre une tasse de lait à demi remplie. « Si tu traverses le territoire des Zeben, nous dit à l’oreille Soleimân, la tasse sera remplie deux fois ! » De cette hauteur, nous apercevons devant nous dans le lointain, a 110°, un point noir ; c’est qasr Harâneh. Sur notre gauche, à deux kilomètres, se trouvent les ruines bel-Muwaqqar que nous visiterons au retour.
Vers 11 heures, le plateau est beaucoup moins accidenté. Rencontré un Arabe tout déguenillé errant seul à travers le désert. Un peu interloqué par les questions qu’on lui pose et ne sachant trop à qui il a affaire, il répond avec embarras. Soleimân soupçonne en lui un espion. Sautant à bas de son deloul, il glisse une cartouche dans sa carabine et le canon appuyé sur la poitrine de l’individu, il le somme d’avoir à marcher devant nous. Le malheureux est obligé de s’exécuter et fait ainsi deux ou trois kilomètres en arrière, jusqu’à ce qu’il ait réussi à fournir des preuves irrécusables de son identité et de ses bonnes intentions. C’est un hôte des
(1) Toutes les directions indiquées sont à calculer d’après le nord magnétique.
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Beni-Saher ; il était allé chercher du sel à l’ouâdy Sirfcàn, son chameau lui a échappé et il court après depuis deux jours. Soleimàn, satisfait des explications données rend la liberté au prisonnier, lui souhaitant « un
chemin facile et paisible ». v
A 11 h. 55 m., cheminons dans une région très plate dite el-Ganab . Les hauteurs de Lad'am ferment l’horizon à une quinzaine de kilomètres au nord ; au sud, à peu près à la même distance, émergent d’autres collines appelées Desaysât el-Fâleg . Nous sommes sur la ligne de partage des eaux. Le plateau s’incline doucement vers l’est où vont descendre maintenant toutes les vallées, dans la direction du grand ouâdy Sirhân.
A 1 h. 25 m., nous rejoignons l’ouàdy el-Ganab qu’on nous nomme aussi ouâdy Haràneh, parce qu’il constitue avec d’autres vallons secondaires le grand ouâdy qui passe au nord de qasr Haràneh. Le chemin longe la vallée large tout d’abord de 40 à 50 mètres seulement. Le fond
est rempli de touffes d’herbes et de genêts.
A 2 h. 20 m., nous nous arrêtons auprès d’un gadir que nous quittons à 3 h. 26 m. La vallée devenue très large se fond presque avec la plaine. A 4 heures, qasr Haràneh apparaît devant nous à 105°. Les collines sur notre gauche ne sont plus qu’à trois kilomètres; à 4 h. 55 m. nous les avons à un kilomètre seulement. Entre elles et nous coule l’ouâdy dont nous sommes sortis un instant et dans lequel nous nous engageons de nouveau à 5 h. 13 m.
A 5 h» 40 m., nous sommes à peu près à la hauteur du qasr Haraneh situé à deux kilomètres, au sud (170») . Nous passons sur la rive gauche de l’ouâdy et gagnons le gebel es-Safrâ qui se dresse tout près devant nous à 85°. Le soleil se couche au moment où nous atteignons le sommet de ces collines. Elles présentent çà et là quelques touffes d’herbe et sont parsemées de petits galets noirs.
La chaîne du gebel es-Safrâ domine au sud-ouest l’ouâdy el-Butm dans lequel est situé qeseir 'Amra. En l’apercevant, à la distance de deux petites heures, un léger frisson secoue nos Arabes-. « Si nous passions la nuit ici, dit timidement Soleimàn, demain matin nous atteindrions le qasr en plein jour; ce serait plus sûr. » Il parlait en bédouin expérimenté. On approchait du territoire des Druses en guerre avec les Beni-Saher, et une mauvaise rencontre pouvait être à craindre. Il n’insista pas cependant et a caravane continua à s’avancer, mais à travers des sentiers détournés afin de se dérobe r aux regards de l’ennemi, s’il était par hasard dans la plaine. A 8 h. 10 m., nous arrêtions nos montures devant la porte de Qeseir Amra.
Le château est bâti à l’extrémité d’une petite plaine dans laquelle coule
d’ouest en est l’ ouâdy el-Butm. A une centaine de mètres au nord des constructions, la vue est arrêtée par une ligne de collines blanches fermant la plaine de ce côté. Une branche de l’ouâdy passe entre les collines et le château ; il y en a une seconde au sud, à trois ou quatre cents mètres. Au delà de celle-ci, la plaine se continue sur une largeur de près d’un kilomètre et remonte peu à peu vers un autre massif de collines dont les plus élevées au sud-ouest portent le nom de gebel es-Safrâ. Sur les bords du lit du torrent creusé par les eaux, poussent, en remontant vers l'ouest, quelques térébinthes qui ont donné à la vallée son nom de ouâdy el-Butm. Ces arbres verts au milieu d’un désert pierreux et brûlé par le soleil reposent agréablement la vue et invitent le passant à s’asseoir à leur ombre, surtout quand les gadîr avoisinants sont remplis d’eau comme aujourd’hui (pl. I, 1). Cependant il fallait être bédouin pour venir placer ici une maison de campagne!
Nous consacrons deux jours et demi à étudier le monument de Qeseir Amra. Pendant que nous étions en train de photographier, de mesurer et de relever des plans, à 1 intérieur du château, les guides exerçaient au dehors une surveillance continuelle. Chacun était chargé de monter la garde à tour de rôle, sur la plus haute des terrasses, et d’observer constamment l’horizon. Grâce à ces précautions, nous n’eûmes à déplorer aucun incident fâcheux.
Le mardi soir, 27 avril, nous retournions sur nos pas et venions coucher à Harâneh. Ce chateau est aussi bâti en plaine. Il se dress.e sur un plateau dénudé et très uni, ce qui permet de le distinguer de fort loin, du moins dans certaines directions, à l’ouest et au sud-est. Au nord, il est dominé à quelques kilomètres par les hauteurs du gebel es-Safrâ. De ce côté, a ti ois cents mètres du qasr, coule un large ouâdy ;■ un autre encore plus important passe à cinq ou six cents mètres au sud. Notre première visite à Harâneh fut de courte durée, le manque de nourriture pour les chevaux nous obligeant à presser le retour. Il lallut se contenter de jeter un coup d’œil rapide sur les différents appartements et d’emporter une collection de vues photographiques.
Nous passions la nuit du mercredi au jeudi à Muwaqqar (1) où se tiouvent quelques jolis chapiteaux byzantins dont on peut voir la série complète, planches I et II. Le lendemain, 29 avril, nous rentrions à Mâdaba après avoir traversé les ruines de Mesatta et de Qastal.
(1) Muwaqqar servit de résidence à Yazid II, fils d'Abd-el-Mélik ( Yaqut, IV, p. 686). Voir le plan avec la description de cette ruine dans- Brünnow et de Domaszewski t Die Provlncia Arabià, II, p. 182 ssi, pl. XLIX. Cf. aussi Musil, Kuçejr p. 27 et ss.
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IIe Voyage ; 21-29 avril 1911. — Notre ancien guide Soleimàn a péri l’année dernière dans une razzia contre les Druses. C’est un jeune cheikh, Suheimân, également du clan des Zeben, qui nous conduira cette seconde fois sur les chemins de l’est. Partis de Mâdaba le 21 avril, avec deux Arabes de cette localité et quatre Beni-Saher, montés tous sur des delouls, nous arrivons à Harâneh le 22 à 2 h. 30 m. de l’après-midi. Le temps est lourd; les chameaux marchent difficilement et nos Arabes sont abattus. La région est privée de verdure, car la pluie a été beaucoup moins abondante cette année. Cependant, on trouve un peu d’eau au gadir de Harâneh situé à un quart d’heure du château, au sud-ouest, sur le bord de l’ouâdy. Une quinzaine de bédouins et de bédouines y remplissent leurs outres pour un campement voisin, au milieu des ânes et des chameaux en train d’étancher leur soif, et qui avant de s’éloigner, restituent une partie du liquide absorbé. Aussi l’eau est infecte et répand une odeur nauséabonde. « Son odeur est mauvaise, disent nos guides après en avoir tâté, mais le goût est bon », et ils font la provision. Du reste nous n’en trouverons point d’autre avant trois jours.
Nous employons la soirée et une partie de la matinée du lendemain à compléter notre collection de photographies, à copier des graffites arabes et à dresser des plans de détail des chambres les plus intéressantes du monument. Nous continuons ensuite sur Qeseir 'Amra en vue d’étudier les quelques débris d’inscriptions encore en place.
Des hauteurs d’es-Safrâ nous apercevons dans la vallée un grand nombre de chameaux se dirigeant vers l’ouest dans un ordre parfait. Serait-ce une razzia ? Nous nous dérobons aussitôt dans un pli de terrain nous préparant à repousser l’attaque ou à nous replier sur le château de Harâneh si l’ennemi est en force considérable. Deux éclaireurs envoyés en reconnaissance nous font bientôt signe d’avancer. La troupe aperçue est une importante caravane pacifique, un clan de bédouins en train d’énngrer à la recherche de pâturages. Nous descendons dans la plaine d’el- Butm dont le sol brûlé est uniquement taché çà et là par quelques térébinthes verdoyants. L’air est étouffant ; un siroco noir souffle du fond du désert et assombrit l’atmosphère. L’ouâdy est complètement à sec. Pas une goutte d’eau là où deux ans auparavant nous avions joui de l’abondance.
Deux jours entiers sont consacrés à copier et à calquer les fragments de textes arabes et autres signalés par Musil et encore existants. Nous avons même la satisfaction de découvrir deux nouvelles inscriptions coufiques, en piteux état sans doute, mais aussi bien conservées cependant
que celles que l’on connaissait déjà. On est donc tout étonné qu’elles n’aient pas été copiées par celui qui a relevé les peintures d’à côté (1). Cela fait regretter encore davantage la destruction presque complète de la légende gréco-arabe qui accompagnait le tableau historique des ennemis de l’Islam vaincus par le Khalife. Peut-être aurait-on pu ajouter quelque chose aux lectures déjà proposées, si la détestable manie de vouloir tout emporter n’avait mis en lambeaux ou fait disparaître irrémédiablement ce qui, lors de la première visite de Musil, subsistait de ce document si précieux pour établir la date des peintures et de la construction de Qeseir 'Amra (pl. XXXIX 2).
Le 25 avril, à 1 h. 10 m. de l’après-midi, nous prenons la direction de qala'at el-Ezraq. Ce point important du désert nous attire. Nous descendons dans le lit de l’ouâdv el-Butm. Les grands térébinthes relativement nombreux en amont, à l’ouest du château, deviennent beaucoup plus rares à l’est, et ne tardent même pas à disparaître complètement. L’ouàdy, de ce côté, forme une petite plaine délimitée au sud par une série d’ondulations de terrain faisant suite au gebel es-Safrâ. A notre gauche, tout près, court la ligne de collines blanches déjà signalées, derrière lesquelles commence bientôt le Harrah. La lisière méridionale de ce massif volcanique court vers le sud-est, de sorte que nous nous en rapprochons à mesure que nous avançons. A 3 h. 20 m., nous commençons à le longer; il porte à cet endroit le nom de Harrah el-'Weinecl. A quelques pas devant nous, dans la vallée, gisent les ruines d’une petite construction carrée, bâtie en assez bel appareil (pl. III, 1). Nous avons cru y reconnaître en les visitant les restes d’un fortin. Nous nous demandons aujourd’hui s’il ne faudrait pas songer plutôt à un tombeau dans le genre de celui d’Imroulqais à en- Nemâra, mais un peu plus important que ce dernier (2). Nous ne saurions donc trop recommander aux explorateurs futurs qui passeraient par là, d’examiner à nouveau ce monument et de passer en re\7ue tous les blocs susceptibles de porter une inscription.
Les véritables ruines d’el- VVeined sont situées cinq minutes plus loin, à gauche dans le Harrah, mais au bord de la vallée, dominant celle-ci d’une dizaine de mètres au plus (pl. III, 2). M. Musil en a donné le plan (3). C’est une enceinte en forme de trapèze, mesurant en moyenne 65 à
(1) Ces inscriptions devraient figurer dans les planches XXV et XXIX de Kusejr ' Amra au-dessus de la fenêtre. On ne signale même pas leur existence dans l’explication de ces deux planches.
(2) Voir R. Dussaud et F. Macler, Mission..., p. 26 et pl. IV, 2.
(3) A. Musil, Arabia Petraea, I, Moab, p. 288.
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70 mètres de long sur 35 mètres de large, avec une sorte de tour en saillie à l’angle sud-ouest. Les murs, épais de 1 mètre environ et hauts de 1 m. 50 à 2 mètres, sont formés de blocs de basalte assez mal équarris. La cour intérieure était flanquée de tous côtés, sauf le long de la vallée en dehors de la tour d’angle, de petites chambres actuellement détruites. Evidemment c’était là un poste militaire quoiqu’il n’y ait jamais eu de château proprement dit. Au pied des ruines, au sud-est, se trouve un important gadîr dans lequel l’eau de pluie se conserve pendant longtemps, protégée contre les rayons du soleil par des touffes de tamaris et d’autres arbustes.
El -'Weined rappelle le nom de la première station mentionnée par Maqdisy sur la route de 'Ammân à Teima par le chemin de Baten es-Sirr (es-Sinn) (1). L’édition de Goeje porte ; mais, ainsi que l’a déjà
observé Musil, il faut changer les points et restaurer la lecture -ùôjÆ qui se trouve appuyée par les monuments. D’après Maqdisy, il y avait à 'Weined deux gadîr dont l’eau était détestable. Cet état de choses ne s’est pas modifié depuis le xe siècle; de nos jours encore, l’eau de 'Weined a la réputation de n’être pas bonne. Nos Arabes refusent d’en emporter, quoiqu’elle soit claire et de très belle apparence.. Ils la disent fortement imprégnée de sel, et la vue de dépôts blanchâtres aux abords du réservoir semble justifier leur dire. Néanmoins ce fut, à n’en pas douter, la présence du gadîr qui contribua à faire placer un poste à cet endroit; on coupait ainsi l’eau à l'ennemi tout en s’en approvisionnant soi-même. Du reste, le site était parfaitement choisi, sur cette pointe du Harrah, d’où une bande de maraudeurs pouvait surgir à l’improviste sur les caravanes et se dérober ensuite avec la même facilité.
A 3 h. 50 m. nous reprenons notre marche. Derrière 'Weined, la ligne des basaltes ne tarde pas à remonter vers le nord-est. Un peu plus loin, une large vallée peu accentuée, venant du nord-ouest, se fond avec celle dans laquelle nous nous trouvons, formant avec elle une plaine de plusieurs kilomètres de large. Nous obliquons insensiblement vers le nord-est et, laissant à droite l’ouâdy el-Butm, nous commençons à franchir une série de collines peu élevées, couronnées presque toutes d’une couche de galets noirs. La caravane n’avance qu’avec la plus grande précaution, précédée à une certaine distance, par deux piétons qui se glissent en rampant sur chaque nouveau sommet, afin d’explorer l’horizon sans être vus. Le pays est mal famé; nous approchons de la grande voie qui monte de l’intérieur
(1) B. G. A., III, pp. 250 et 253.
de l’Arabie et porte, à juste titre, le nom de derb el-gazawàt, le chemin des razzias.
Parvenus au sommet de la dernière colline, un spectacle inattendu et grandiose frappe nos regards. Devant nous se développe une vaste plaine sablonneuse, très unie, s’étendant à perte de vue du côté de l’est. Le sol, généralement blanc, est ponctué, sur une large ligne, de taches de verdure et couvert, dans le lointain, d’immenses plaques rougeâtres. Près de la lisière occidentale serpente un ruisseau se dirigeant vers le sud-est. Tout cet ensemble, éclairé par les derniers rayons du soleil, contraste singulièrement avec ce que nous avons vu jusqu’ici et revêt un aspect féerique. Nous avons sous les yeux le commencement du grand ouâdy Sirhàn qui s’enfonce à l’intérieur de l’Arabie et descend jusqu’au Gôf, absorbant un nombre considérable de vallées qui viennent de l’ouest, et dont quelques-unes, aux jours de fortes pluies, coulent à pleins bords. Il prend sa naissance tout près, au nord, au fond d’un immense amphithéâtre entouré de sommets noirs et arides qui terminent au sud le gebel Haurân et le Harrah, L’ouàdy Ragil, drainant les eaux d’une grande partie de la montagne des Druses et du Harrah qui la prolonge à l’est, vient aboutir dans ce fond d’où sortent encore plusieurs sources. Aussi quel n’est pas l’étonnement du voyageur, en approchant de ce coin, de voir apparaître tout à coup, dans la solitude, des champs de plantes aquatiques et des marais au-dessus desquels passent des vols de canards sauvages. On croirait à un mirage (pl. IV, 1).
Le château d’Ezraq est situé non loin des marais, sur les derniers rochers de la montagne. Pour y arriver du sud, par où nous l’atteignons, on est obligé pendant l’hiver de se frayer un chemin à travers les roches basaltiques. xVctuellement, on peut passer entre la montagne et les marécages. L’eau en se retirant, ou en se desséchant, a laissé à la surface du sol une couche blanchâtre de matières salines qui craquent sous nos pieds. De semblables dépôts se retrouvent plus loin sur les bords de l’ouâdy Sirhân, le long duquel toutes les eaux sont saumâtres (1). Il y a par endroits, de véritables mines de sel bien connues des bédouins qui vont s’y approvisionner. C’est là cette terre de sel dont les soldats assyriens gardaient un si mauvais souvenir au retour de leurs incursions en Arabie.
La construction actuelle d’Ezraq (pl. IV, 2.) représente un château arabe du moyen âge, bâti sur le plan ordinaire : une vaste enceinte de
(1) Huber, Voyage dans l'Arabie centrale, dans le Bull, de la Soc. de Géogr., 188b, pp. 508, 3H, 315, etc.
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80 mètres de côté environ, avec quatre tours aux angles et des habitations à l’intérieur, appuyées contre le mur d’enceinte, laissant une grande cour au milieu. Une inscription arabe, placée au-dessus de la porte, date le monument de l’an 634 de l’hégire (1236-1237). Mais il y eut là jadis un poste romain, ainsi qu’en fait foi une dédicace aux empereurs Dioclétien et Maximien, copiée dans la cour par MM. Dussaud et Macler (1).
Au pied du qala'ah poussent, dans un misérable jardin, quelques palmiers au milieu desquels jaillit une source d’eau potable.
Le soleil disparaissait quand nous atteignîmes Ezraq. On alla vainement frapper à la porte du château qu’on trouva close. Pas une voix ne répondit de l’intérieur. « Cependant il y a des gens, disaient nos hommes, nous les avons vus ». Mais ces gens, sans doute en petit nombre, et ne sachant point quels étaient les nouveaux venus, s’obstinèrent à ne pas donner signe de vie. Nous voulions passer la nuit dans ces lieux, afin de consacrer la matinée du lendemain aux recherches archéologiques. Notre jeune cheikh Suheimân s’y refuse absolument. Il proteste qu’il n’est venu jusqu’à Ezraq que pour nous être agréable, mais que nous ne sommes pas en force suffisante pour camper dans un pareil endroit. Il faut repartir au plus vite et profiter des ténèbres de la nuit pour dérober notre marche à un ennemi toujours possible.
Après une demi-heure à trois quarts d’heure d’arrêt, Suheimân prend la tête de la caravane qui se remet en mouvement dans l’obscurité et dans le plus profond silence.
Nous revenons d’abord sur nos pas, mais au bout de 15 minutes, nous laissons à droite la colline d’où nous sommes descendus, pour continuer directement au sud-ouest. Encore quarante minutes de marche, et après avoir erré pendant quelques instants, nous nous trouvons à coté de larges trous remplis d’une eau excellente que nos Arabes cherchaient pour y remplir les outres. C’est, paraît-il, leur aiguade favorite dans les courses contre les D ruses, aux environs d’Ezraq. Il y a là de véritables fondrières cachées au milieu des broussailles et de hautes herbes. Leur accès est difficile à pareille heure et l’on nous raconte, avec assez de vraisemblance, que des piétons et des cavaliers y ont parfois disparu. Les marécages doivent s’étendre à l’est, mais il est impossible de s’en rendre compte à pareille heure .
Nous ne tardons pas à nous éloigner de cet endroit infesté de légions de
(1) R. Dussaud et F. Macler, Mission..., p. 268. — Voir aussi, dans le même ouvrage, une description de Qala'at Ezraq, p. 30 s., ainsi que le texte de l’inscription arabe qui se trouve au-dessus de la porte, p. 337.
de moustiques, très liévreux, et rendez-vous des écumeurs du désert. Pendant une heure et demie, nous cheminons encore dans la nuit noire, et finalement nous faisons agenouiller nos montures au milieu de quelques arbustes destinés à nous dissimuler. Défense d’allumer du feu afin de ne pas signaler notre présence aux espions, « aux yeux », disent les bédouins.
26 avril. — Dès l’aurore nous sommes en route. Le chemin est mauvais, à travers un terrain imprégné de sel, par endroits, une sorte de seb/iah glissante avec des crevasses invisibles. Nous remontons vers l’ouest sud-ouest sur le plateau qui s’incline doucement du côté de l’ouâdv Sirhàn. Nous coupons dans sa partie inférieure l’ouâdy el-Butm et nous reprenons notre direction générale vers le sud-sud-ouest.
Vers 8 heures, nous faisons une première halte dans une vallée riche en touifes d herbes. Les Arabes n’ont pas pu faire du pain hier au soir ; ils se hâtent de pétrir un peu de farine, sur une peau de mouton détachée d’une selle et conAertie en bassin, au moyen de quelques pierres disposées en cercle par en dessous. Une grande galette est vite préparée et ensevelie dans la braise. Pendant qu’elle cuit, on broie avec un caillou des fromages en forme de boulettes, séchés sur la tente, au grand soleil, et leur pousavee dans l’eau sert à fabriquer instantanément du leben. La galette retirée du feu est déchirée en petits morceaux jetés dans ce liquide et pétris à nouveau avec un peu de beurre. C’est fini, le repas est prêt; chacun n a qu à venir se ranger autour du plat de cuir et à puiser avec ses mains (pl. V, 1).
Repartis a 9 heures et demie, nous traversons en diagonale l’ouâdy dans lequel nous avons stoppé, poursuivant notre marche à peu près directement vers le sud. Aucun de nos hommes n’a jamais fait ce chemin; seul 1 un d entre eux connaît quelques points de repère dans les environs. Nous renonçons donc à dresser un itinéraire, faute de noms à enregistrer.
Vei s il heures, nous atteignons l’ouâdy Gaxlaf ou el-Gadaf que nous remontons jusqu à midi. Il est large de 200 à 300 mètres ; au centre est bien marqué un lit de sable et de pierres, au bord duquel poussent de nombreux retems et des bouquets de tamaris. Nous profitons de cette ombre poui goûter quelques instants de repos, car la chaleur est lourde et le siroco souffle depuis trois jours sans discontinuer.
Suivre jusqu à Tuba l’ouâdy Gadaf dans lequel est situé le château, eût été peut-être le plus sage. Mais nos Suhur sont unanimes à affirmer que la vallée décrit de longs circuits à l’est et qu’il faut l’abandonner. A travers une plaine recouverte de petits cailloux noirs, nous gagnons donc une chaîne de collines de même aspect, derrière laquelle apparaissent dans le
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lointain des sommets blanchâtres que le guide croit reconnaître. Il ne tarde pas à s’apercevoir qu’il s’est trompé et nous errons à l’aventure jusqu’au soir où nous campons dans un petit affluent de V ouâdy Bisseh.
21 avril. — A 11 heures du matin nous sommes à Tûba, après avoir mis cinq heures et demi à parcourir un chemin que nous ferons l’année prochaine en trois heures .
Qasr et-Tûba est vraiment situé en plein désert, à plus de 60 kilomètres à l’est de la frontière romaine du pays de Moab, et à une distance égale de n’importe quel centre d’habitation, ou même de n’importe quelle construction importante. Ses ruines sont sises sur le bord oriental de l’ouàdy Gadaf, à 200 mètres environ du lit du torrent, dans une petite plaine que ferme du côté de l’est une ligne de collines parallèles à l’ouàdy el-Gadaf et appelées, sans doute à cause de leur blancheur, gebel el-Bêda. A l’ouest de la vallée courent aussi, du nord au sud, une suite de mamelons, moins réguliers que les précédents, isolés les uns des autres, et d’une couleur noirâtre due aux silex et aux petites pierres noires qui forment partout une couche à la surface du sol. Ces sommets portent le nom de Attarât. Au sud du château, tout près, passe l’ouâdy Qasseli (1), venant de l’est, tributaire de l’ouâdy Gadaf et beaucoup moins important que ce dernier.
Gomme à Harâneh, nous n’entreprenons point un relevé général des ruines, estimant inutile de refaire le travail de nos devanciers. La soiiée est employée à photographier et à prendre quelques notes et quelques croquis pour notre information personnelle.
28 avril. — Nous quittons Tûba dans la matinée. Notre guide nous voyant fatigués veut nous procurer pour ce soir les avantages de I hospitalité bédouine chez son ami Derayby, campé à six ou sept heures a l’ouest, du côté de Qasr el -Hammam, que nous tenons à voir en passant. Le territoire que nous traversons aujourd’hui est un plateau très irrégulier s inclinant vers l’est, coupé en tout sens par de nombreuses dépressions et vallées qui toutes, après plus ou moins de ramifications, viennent aboutir a l’ouâdy Gadaf. Le sol est inculte et inapte à la culture. Dans les bas-fonds poussent quelques genêts (. reteins ) avec un peu de verdure, mais généralement, sur les sommets et les versants, le sol présente 1 aspect lugubie signalé plus haut. Ce genre' de terrain est connu au désert sous le nom de ard es-suvvân « terre de silex ». A mesure que nous avancerons vers
(1) Dans la carie de Musil et son plan des environs de Tùba, Moab , p. 177, cette vallée est appelée ouàdy al-Mhajwêr : mais les Zeben campés à Tùba lors de notre seconde visite nous l’ont désigné sous le nom de ouàdy Qasseh. Ils ont éle unanimes e très affirmatifs pour placer l'ouàdy Ml.iajwèr à une heure plus au sud.
I ouest la désolation diminuera et les collines se feront plus verdoyantes.
Une des vallées que nous remontons fut l’année dernière le théâtre d’une lutte sanglante entre les Haweitat et les Beni-Saher. Ces derniers avaient réussi a surprendre un campement ennemi et rentraient chez eux avec un riche butin. Le cheikh des Haweitat, 'Aoudeh Abou Tayeh, averti aussitôt, s’élance avec ses cavaliers à la poursuite du gazou et l’atteint au bout de deux jours. La rencontre fut des plus chaudes. Les Suhur ne purent résister au choc impétueux des assaillants; ils durent lâcher leur proie et s’enfuirent a la débandade. Suheimàn qui faisait partie de l’expédition eut la jambe percee d’une balle et sa jument tuée sous lui. Il réussit néanmoins à s échapper, grâce au dévouement de son 'abed qui lui passa sa monture.
II nous montre avec orgueil les cicatrices de sa blessure qui n’eut pas de conséquences graves et lut guérie au bout d’une \dngtaine de jours.
Apiès la halte de midi, dans un vallon herbeux, afin de permettre aux chameaux de brouter pendant quelques instants, nous repartons à une bonne allure. Des hauteurs qui se dressent devant nous, à l’ouest, des bergers préposés à la garde de nombreux troupeaux aperçoivent la caravane qui s avance d un pas dégagé et en bon ordre. L’idée d'un gazou leur traverse aussitôt 1 esprit. En un clin d’œil, un berger saute sur un deloul, passe sur le front des troupeaux et les ramène vivement dans la direction
du campement, tandis que son compagnon s’élance du côté des tentes pour donner l’alarme.
Nous ne tardons pas à voir des bédouins armés, galopant sur la crête des collines. Ils font accroupir leurs chameaux un peu en arrière, se
couchent eux-mêmes l’arme au bras, prêts à faire feu, et attendent les événements.
Nos guides, auxquels rien de ce branle-bas n’a échappé, s’évertuent à faire des signes d’amitié avec le pan de leur aba’. Nous cessons le trot pour témoigner de nos intentions pacifiques; et lentement, nous gravissons le sommet sur lequel sont cachés les bédouins. Ils ne baissent leurs lusils et ne se lèvent que lorsqu’ils ont bien reconnu Suheimàn et constaté de tout près la nature de la caravane. Une fois le salàm échangé, on rit de part et d’autre de l’aventure, et on s’empresse de nous offrir du lait de chamelle (pl. Y, 4). Ce sont les Arabes de Derayby dont la tente est dressée à deux kilomètres plus loin ; ils nous conduisent chez lui et nous y recevons la plus généreuse hospitalité.
Pendant qu’un ‘abed immole l’agneau, le cheikh vient accomplir devant nous les prostrations rituelles de la prière de V'aser. Le café et l’eau bouillie lortement sucrée, ne tardent pas à circuler. Bientôt on apporte un
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plat de riz préparé avec du lait sucré, afin de permettre aux hôtes d’attendre plus aisément le repas du soir.
29 avril. — Il a plu davantage dans cette région, aussi le désert, encore paré de son manteau printanier de verdure et de fleurs, ressemble à une prairie, dans laquelle paissent des troupeaux de brebis et de chameaux. En partant nous obliquons fortement vers le nord-ouest pour aller visiter qasr el-Hammâm situé à une heure et demie d'ici.
Les ruines du qasr el-Hammâm (pl. VI, 1) ne sont point celles d’un château, mais d’une construction très ordinaire, assez semblable aux maisons en pierre des villages modernes de Palestine. Elles sont cependant anciennes et peuvent marquer le lieu de résidence d’hiver de quelque cheikh, ou même le pied-à-terre d’un potentat arabe. L’édifice était bâti dans un basfond, au pied d’une colline, sur le bord d’une large vallée. Auprès se trouvent plusieurs citernes abandonnées.
A noter à quelques pas des ruines, à l’est, des rochers de belle pierre verte identique à celle qu’on apporte à Jérusalem des environs de Mar-Sâba, de deir Dôsi ou de Teqo'a. Nous trouverons encore dans les environs d’autres roches de même nature émergeant à la surface du sol. Dans l’enceinte de Mesatta, au milieu des ruines et des matériaux de construction, gisent plusieurs gros blocs frustes de cette pierre magnifique, qu’on avait commencé à scier pour les débiter en plaques de deux à trois centimètres d’épaisseur, destinées à former un dallage ou à revêtir le bas des murs à l’intérieur du palais.
De qasr el-Hammâm nous gagnons qala ai Dab' a (pl. VI, 2), un château très ordinaire du derb el-Hagg avec un grand réservoir à côté. Nous prenons ensuite la direction de l’ouâdy et-lemed, où nous passons la nuit chez les 'Azeizât campés dans cette vallée, entre les ruines d’ el-Medeineh et d ’er-Rumeil.
Le P. Lagrange, dans son étude sur l’Itinéraire des Israélites, depuis la frontière de Moab jusqu’aux rives du Jourdain (1), a proposé de placer la station de Béer (Num, 21, 16) dans l’ouàdy et-Temed, si riche en puits et en eau. Cette identification est tout à fait vraisemblable. Ne pourrait-on pas chercher à el-Medeineh la station suivante, Mattanah (Num, 19, 18, s) ? Il y a entre les deux noms une certaine homophonie qui n’est peut-être pas à négliger. En tout [cas, le hirbet el-Medeinneh (pl. VII, 1) représente certainement une localité ancienne. Situé sur un mamelon isolé, au bord de l’ouâdy et-Temed, il rappelle par sa forme les tells de la Pales-
(1) Revue Biblique, 1900, p. 447 s.
tine et des bords del’Oronte, sur lesquels étaient campées les vieilles cités cananéennes et hittites.
Er-llumeil se dresse aussi sur la rive gauche de l’ouàdy et-Temed, à une petite heure en aval d’el-Medeineh, en face de l’embouchure de l’ouàdy el-Hery. Il occupe le sommet d’une haute colline dont les pentes, du côté nord, sont très abruptes; au sud, il était protégé par un fossé creusé dans le roc, large de 4 mètres environ. Les ruines comprennent une enceinte circulaire construite en petit appareil et sans mortier, contre laquelle s’appuyaient des habitations. Le centre était occupé par une tour rectangulaire de 12 mètres x 8 mètres. A l’est, ouvrait une porte en avant de laquelle était placée une construction carrée.
30 avril. — Nous rentrons à Màdaba, où se termine le voyage et dès le lendemain nous repartons pour Jérusalem.
J II'' Voyage. : 13-22 mars 1912. — Nous comptions partir ce printemps pour le pays de Madian, et réaliser enfin le programme d’une excursion préparée de longue date. Mais la guerre vient d’éclater entre les Haweitàt qui devaient nous conduire et plusieurs tribus voisines dont nous devons nécessairement longer ou traverser le territoire. Aussi l’exprès que nous avons envoyé à Ma'àn attend-il vainement pendant douze jours les delouls et les guides haweyty. Le cheikh 'Aoudeh Abou-Tayeh s’est vu contraint de retirer sa parole et n’a pu fournir les bêtes de somme et les montures promises. Il est impossible d’improviser à la hâte une autre organisation, d’autant plus que le bombardement récent de ' Aqabah, et la présence de croiseurs italiens dans la mer Rouge, ont fortement surexcité les esprits et rendu plus difficile que jamais l’exploration de la côte orientale de cette mer. Force nous est donc de retarder encore ce voyage, déjà tenté à plusieurs reprises.
Nous changeons alors de direction et nous nous rabattons sur les chà-
teaux arabes de l’est que nous avons résolu d’étudier à nouveau et de relever à fond, depuis que nous avons collationné nos carnets avec les publications antérieures de ces monuments. M. l’abbé E. Tisserant, ancien élève de l’École, actuellement professeur d’assyrien au séminaire pontifical de l’Appollinaire et conservateur des manuscrits orientaux à la Bibliothèque Vaticane, s’était joint à nous. Ce ne fut pas seulement un compagnon agréable, mais aussi un aide éclairé et dévoué qui voulut bien prêter son concours à tous nos travaux. Nous lui en exprimons ici une fois de plus toute notre affectueuse gratitude.
Le cheikh Suheimàn s’est engagé à nous accompagner, cette fois encore,
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et à nous procurer des montures. Il avait promis d’être à Màdaba le lundi 11 mars. Le mardi soir rien n’est encore arrivé. Craignant les suites fâcheuses de certaines intrigues ourdies pour entraver notre expédition, nous nous décidons à quitter Mâdaba le lendemain, à 3 heures du matin, dans l’obscurité et le silence. Sur deux mulets de louage et les chevaux qui nous ont amené de Jérusalem, nous chargeons les bagages et nous prenons à pied la route de Hawwâra et de ’Umm el-Welid.
A 5 h. 30 m., nous rencontrons à Buciyrer-Ru'iyân, au sud-est de ’Umm el-Welid, la tente de l’oncle de Suheimân, dressée toute seule dans la vallée. On nous apprend que nos delouls sont au pâturage dans l’ouâdy Gadaf près de Tùba ! Nous nous sommes manqués en route avec Suheimân qui venait nous l’annoncer et aviser au moyen le plus pratique pour atteindre Tùba. Un exprès est envoyé, à la poursuite du guide et nous ne tardons pas à nous trouver tous réunis Nous passerons par le campement de Suheimân où nous trouverons deux chameaux de charge et nous continuerons la route à cheval jusqu’à Tùba.
A 10 heures, nous nous mettons en marche dans la direction du sudest. Au bout de quelques minutes, nous apercevons dans la vallée, à gauche, les ruines d’un grand mur; nous les atteignons à 10 h. 15 m. Ce mur, actuellement rompu au milieu [pl. V, 2), était long d’une centaine de mètres et large de 4 à 5 mètres ; il fermait la vallée et constituait un barrage destiné à retenir l’eau. Il était bâti en gros blocs avec de petites pierres entre les assises. Le côté sud-est, contre lequel l’eau s’accumulait, a été crépi. Dans la paroi opposée, vers le centre, il y a quelques blocs en bossage et d’autres bien dressés sur une face, qui pourraient avoir appartenu à un monument plus ancien. Sur le bord de l’ouàdy, au sudouest, se trouvent les restes d’une construction comprenant plusieurs chambres ; c’était peut-être un fortin. L’appareil, peu soigné, est identique à celui de la digue.
En remontant la vallée, nous notons sur chaque bord les débris d’un mur qui se développe pendant cinq minutes de marche. L ouady tourne alors vers l’est, et quatre minutes plus loin, existe une seconde digue dans le genre de la précédente. Elle est mieux conservée ; il n’y a d’endommagé que l’extrémité septentrionale par où s’échappe actuellement l’eau de l’ouâdy aux jours des fortes pluies. Elle paraît avoir été construite aussi avec plus de soin. Sa largeur, à la base, est de 7 à 8 mètres. Le côté extérieur, à l’ouest, est bâti avec des assises régulières de 0 m. 32 en movenne, en retrait les unes sur les autres d’une dizaine de centi-
mètres et constituant ainsi comme une sorte d’escalier très régulier
(pi • V, 3). La face orientale est en gros blocs séparés par de petites pieires. Vers le centre, on avait ménagé pour l’écoulement des eaux deux ouvertures hautes de 0 m. 30 et larges de 0 m. 20. En amont, de chaque côté de la vallée, se trouvent des restes de murs qui formaient avec le mur de barrage un immense réservoir. Ces travaux considérables pour emmagasiner de 1 eau destinée à l’irrigation des champs prouvent que jadis la culture était assez développée dans la contrée. Les Arabes donnent à ces ruines le nom de Qanâtir es-Saker.
A 10 h. 39 m., nous revenons sur nos pas une centaine de mètres, et franchissant un petit col, au sud-est, nous tombons dans une vallée étroite un peu plus accidentée que la précédente. Nous la remontons par 160°, mais en inclinant peu à peu vers l’est.
A 10 h. 54 m. , nous laissons à g'auche, sur la colline, une ruine insignifiante appelée Lreinbeh ; c’est aussi le nom de toute la région. Les deux chrétiens de Màdaba qui nous accompagnent ont pris à défricher ici une a aste étendue de terrain appartenant aux Zeben. Le terrain une fois déiriché sera divisé en deux parts ; l’une restera aux Zeben et l’autre deviendra la propriété des gens de Mâdaba. Cette année on a ensemencé le sol pour la première fois. Jusqu’ici la récolte s’annonce bonne ; mais il est à craindre que la pluie manque au dernier moment et que l’orge et le blé ne puissent pas arriver à maturité. C’est en effet ce qui arrive fréquemment dans ces steppes qu’on tente de livrer de nouveau à la culture.
A 11 h. 11m., nous sortons de l’ouâdy, et laissant à gauche à deux kilomètres le rug/n Ereinbeh, nous continuons vers l’est-sud-est pour tomber à 11 h. 50 m., dans un ouâdy très accentué aux pentes raides dans lequel se trouve, dix minutes plus bas, une grotte avec quelques débris de construction en avant.
A 11 h. o2 m., nous atteignons le pittoresque ouâdy sl-Hammâm qui porte en aval le nom de ouâdy en-Nesâry. Nous le remontons pendant cinq minutes pour nous engager ensuite, à droite, dans une petite vallée appelée Umm Lûayzeh . A midi, nous passons devant quelques petites grottes; nous perdons sept minutes à les examiner et à 12 h. 50 m. nous arrivons au campement de Suheimân installé à 500 mètres du rugm ed- Darrah, au nord-ouest de l’ouâdy el-Qidreh.
Le jeune cheikh est visiblement heureux de nous donner l’hospitalité pour la nuit. Nous voudrions, après un instant de repos, continuer la route et aller dormir en plein désert pour gagner du temps. Les usages arabes ne le permettent pas ; nous sommes contraints de les subir. Nous profi-
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terons de cette halte forcée pour faire des études de mœurs et noter quelques coutumes des nomades.
Les chefs des tentes voisines ne tardent pas à arriver, poussés par la curiosité et prévoyant aussi le mouton pour le repas du soir. Us se rangent autour du feu, allumé contre une grande pierre levée qu on appelle nafileh ou na filet es-siqq (pl. VII, 2). Sur cette pierre est gravé le wasem de la tribu et l’on verse au pied tous les fonds des cafetières. Aux questions posées sur la nature d’une pareille stèle, les Arabes répondent que la nafileh, laissée debout après la levée du campement, est destinée a i appeler aux voyageurs la généreuse hospitalité du cheikh qui axait diessé sa tente à cette place. Existe-t-il une idée religieuse cachée sous cet usage ? Les nomades n’en ont plus conscience ou refusent de s’expliquer.
Dans la soirée, une troupe de Nawârs , Tziganes orientaux, viennent se livrer devant la tente à des exercices d’acrobates. Une femme, en chantant et faisant force contorsions, s’évertue à grimper sur une corde fixée aux deux bouts par de solides piquets et appuyée au milieu sur un poteau fiché en terre. Ce n’est pas la première fois que nous rencontrons chez des Nomades ces Bohémiens orientaux qui, à titre de forgerons, de saltimbanques ou de diseurs de bonne aventure, sans parler d’autres professions plus louches, parcourent les campements à la recherche dune maigie îessource pour le soutien de leur existence misérable.
Après les longues conversations du soir, à la lueur des flammes intermittentes d’un feu entretenu par les herbes de la montagne, on fixe le départ pour le lendemain matin, à 5 heures, et chacun s’abandonne tranquillement au sommeil.
Vers 2 heures après minuit, on est réveillé par un bruit insolite. Des cavaliers arrivent précipitamment et mettent pied a terre devant la tente sous laquelle nous reposons. Ce sont six gendarmes envoyés à notre poursuite et qui ont couru toute la journée après nous, dans différentes directions. Après quelques paroles échangées le matin avec le brigadier, l’un de nous est obligé de reprendre le chemin de Màdaba pour aller s’expliquer avec le moudir et lui faire comprendre que nous ne sommes pas des espions au service de l’Italie (1) ; car c’est ce dont on nous ac-
cuse .
Encore une journée perdue. Elle est mise à profit par les deux voyageuis
(1) Pendant la guerre de Tripolitaine, des navires italiens ayant bombardé 'Aqabah et plusieurs points sur la côte de la mer Rouge, le bruit s’était répandu que les Italiens allaient envahir le pays de Moab par -Aqabah et marcher sur Iverak. Des lors, tout étranger qui voyageait dans ces régions était aussitôt soupçonné d espionnage.
restés au campement, pour aller visiter ’Umm er-Resâs où l’on a fouillé naguère un nombre considérable de tombes. Ces tombes sont creusées dans la terre a la manière des tombes arabes modernes, mais plus profondément ; elles ont en moyenne 1 m. 50 de profondeur, souvent même davantage. Le corps était déposé dans une sorte de sarcophage fait avec des pierres placées debout les unes à côté des autres, et couvert de dalles. Le cimetière a été complètement bouleversé par les chercheurs de trésors qui ont extrait de ces monuments, paraît-il, un nombre considérable de verres antiques et de pièces d’orfèvrerie. Quelques-unes de ces tombes pourraient dater du premier siècle de notre ère, du temps où ’Umm er-Resâs était aux Nabatéens ; mais 1 ensemble sera attribué sans nul doute aux Byzantins qui ont
occupe le camp et la ville voisine (1). Impossible de découvrir le moindre fragment d’épitaphe.
Le moudir de Mâdaba est facilement convaincu de notre identité. Il autorise dès lors le départ pour l’est et veut même bien nous permettre d’amener un gendarme.
I endredi 15 mars. — A 6 h. 10 m. du matin, nous quittons le campement de Suheimân pour prendre le chemin de Tùba.
A 6 h. 31 m., nous nous arrêtons auprès du rugm ed-Darrali pour jeter un coup d’œil sur l’horizon. On jouit de ce point d’un magnifique panorama. Au nord, 350°, on aperçoit Zîzeh-, au sud-ouest, 220°, ’Umm er- Resâs; au sud, 205°, el-Musetbeh ; 192u, el-'Al, etc.
Nous repartons, à 6 h. 41 m., sur un sommet rocheux qui ne tarde pas à s abaisser vers 1 est. Par une descente rapide nous atteignons à 7 h. 8 m. le fond de l’ouâdy. Nous le remontons jusqu’au château de Dab'a que nous atteignons à 7 b. 32 m. Faire tremper les outres, les remplir au bassin creusé au nord du qala'ah, abreuver les montures, etc., nous retient près de trois quarts d’heure. A 8 h. 14 m. on est de nouveau en route.
A 8 b. 26 m., nous coupons la voie ferrée du Hedjaz, à 200 mètres au sud de la station de Dab'a. Le chef de gare, prévenu officiellement, lui aussi, par une dépêche émanée du mutesarref de Kérak, de la présence de prétendus espions dans la région, et ayant reçu des’ ordres très sevères, court apres nous. Renseigné sur notre nationalité et le but de notre expédition et rassuré surtout par la présence du gendarme qui nous accompagne, il n’insiste pas et se retire. Perdu dix minutes.
Nous remontons une sorte de vallée à peine marquée, dont le fond est
(1) Voir dans C. 1. S., Il, 195, le texte de l’inscription nabatéenne provenant de ’Umm er-Resâs. Pour la description du camp et des ruines de la ville, v. Brünnow et de Domaszewsky, Die Provincia Arabia, II, p. G3 ss.
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très uni et qui ne tarde pas à mesurer 1 kilomètre de large. Les guides l’appellent ouâdy Hurayim el-Guzlân. Toute cette contrée est un vaste plateau mamelonné, sillonné de dépressions plus ou moins accentuées, fournissant d’excellents pâturages quand la sécheresse n’est pas trop forte.
A 9 h. 12 m., un petit rugm se dessine sur un sommet au noid, à deux kilomètres, et trois ou quatre tombes émergent au bord de la vallée a gauche. Cinquante-cinq minutes plus loin, nous abandonnons 1 ouâdy qui s’incline vers le sud-sud-est et nous continuons tout droit. Notre diiection générale est au sud-est; nous oscillons entre 120° et 130°. Le paysage est monotone; rien de saillant à noter. A peine quelques petits tas de pierres, çà et là, sur les plus hautes collines, pour servir de point de repère aux bédouins. A 11 h. 28, nous nous arrêtons à 1.500 mètres de l’un de ces rugm qui se dresse sur un mamelon au sud. Vers 11 heures, nous avons dû passer à la hauteur du qasr el-Hammâm, laissé au nord, à la distance de 2 kilomètres environ, caché au fond d’un vallon.
Repartis à 12 h. 40 m., à 12 h. 55, nous avons à deux kilomètres à notre gauche un rugm qui depuis longtemps nous servait de guidon. Douze minutes plus loin, nous remarquons au bord du chemin de belles roches verdâtres, identiques à celles que nous avons signalées a côte du qasr el-Hammâm. Nous obliquons un peu vers le sud, 145°, après cinq minutes d’arrêt.
A 2 h. 55, sur un des sommets qui ferment l’horizon, à 205°, est un rugm distant de trois kilomètres. En avant, dans la plaine, a 215“ et a 2 kilomètres environ, on dirait les débris d’une enceinte. Les Arabes appellent ces ruines Qelaytât es-Suâqah. Nous revenons un peu sur la
gauche, 125°.
A 3 h. 35 m., nous atteignons le râs el- Hurayim ou le commencement de T ouâdy de même nom, d’après nos Beni-Saher. Nous cheminons sur une route bien tracée qui doit être une des grandes voies du désert vers l’ouady Gadaf et l’ouâdy Sirhân. La région, au sud, porte le nom d 'es-Suâqy. A un kilomètre sur notre gauche, à 60®, un sommet est appelé el-Buliya. H appartient à la ligne de partage des eaux sur laquelle nous nous trouvons à 4 h. 4 m. Le sentier incline tantôt à droite, tantôt à gauche ; la direction
générale est à 120°.
Le versant oriental du plateau, ainsi que nous avons eu l’occasion de le noter, est plus désolé que celui que nous venons de parcourir. La verdure devient plus rare sur les sommets, parfois d’un blanc éclatant, surtout les plus élevés, mais généralement couverts de pierres noires.
Une première descente assez accentuée, sur un soi caillouteux, nous amène à 4 h. 48 m. auprès du sa'ib ' Attarah. Les Arabes comptaient trouver de l’eau au gadir situé près du chemin ; il est complètement à sec. Malgré ce contretemps, on campera ici, afin de laisser aux chameaux le temps de chercher leur nourriture. Les chevaux boiront demain avant midi.
Samedi 16 mars. — La nuit en plein air a été fraîche, presque froide. Nous partons à 6 h. 45 m. le long de l’ouàdy. Le chemin formé de nombreux sentiers devient de plus en plus important.
A 9 h. 20, nous sortons le l’ouàdy qui nous entraînerait trop loin vers le sud. Nous avons perdu une demi-heure à attendre les chameaux de charge restés en arrière et s arrêtant à chaque pas pour donner un coup de dent.
Pendant trois quarts d’heure, nous marchons à 85°, en moyenne, à ti avers des mamelons, noirs de silex. A 10 heures, nous allons à 90°. Nous ne tardons pas à découvrir dans l’ouâdy Gadaf les nombreux chameaux des Zeben. Au nord-est, on aperçoit les ruines de Tùha ; mais un berger nous ayant signalé un gadir dans la direction opposée, nous allons d’abord vers l’eau près de laquelle nous mettons pied à terre à 10 h. 50 m. Qasr et-Tùba est à un quart d’heure en aval ; nous y arrivons à 11 h. 20 m.
Nous employons à nos relevés la soirée et toute la journée du lendemain. Nous dressons un nouveau plan d’ensemble et nous le contrôlons sur place avec le plan de M. Musil emporté à cet effet.
Faute d orge et d’eau, nous avons dû renvoyer les chevaux qui, en une longue journée, ont atteint Zizeh. Suheimân a préparé d’excellents delouls avec lesquels nous voudrions bien visiter l’ouàdy Sirhân et qasr Dâyer , un autre vieux château en ruines qu’on nous dit situé à deux journées à l’est et qui doit correspondre à ^ j de Maqdisy(l).
Mais derechef, la guerre vient d’éclater entre les Beni-Saher et les Haweitat. Une première rencontre a eu lieu et le sang a coulé. La prudence et la crainte interdisent aux Arabes de nous accompagner, et sans guide, 1 étranger ne s aventure pas au désert. Il faut donc renoncer à pousser cette pointe à l’est et prendre la direction de Qeseir 'Amra.
Lundi , 18 mars. — Avant de quitter définitivement la région, nous devons accepter une invitation à déjeuner. L’oncle de Suheimân, Muslat, était sur le point de lever son campement dans l’ouâdy Gadaf, quand il eut connaissance de notre passage. 11 fit partir ses troupeaux, ses bergers
(1) Voir les notes de Musil, Kusejr 'Amra, p. 171.
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et la plupart des membres de sa famille, mais laissa la tente debout. Le désert ne répéterait-il pas aux générations futures que des étrangers avaient passé près de sa demeure sans recevoir l’hospitalité et qu’il s’était dérobé en quelque sorte à leur approche ? Le repas était préparé de bon matin. Nous prenons rang au milieu des Arabes assis par terre et toutes les mains se tendent à l’unisson vers le grand plat déposé au centre du cercle. Chacun se lève quand son appétit est satisfait, et après s’être savonné les mains, va s’essuyer à l’extrémité de la tente qui sert de serviette commune (pl. V, 5).
Le repas terminé, aussitôt la tente est abattue, pliée et chargée sur les chameaux de Muslat qui se mettent en marche dans l’ouâdy Gadaf. Nous descendons la vallée avec eux ; il est il h. 22 m.
Le sentier s’allonge le long du torrent, dans une plaine de sable durci, parsemée de débris de silex, où poussent quelques rares touffes d’herbes. Cette stérilité contraste avec les nombreuses touffes de retems et de verdure qui croissent dans le lit de la vallée. A l’est, se poursuit tout près, la ligne ininterrompue des hauteurs d’el-Bêda, tandis que les collines qui leur sont parallèles se trouvent à 3 kilomètres à notre gauche et ne forment point de chaîne continue.
A 1 h. 20 m., nous quittons définitivement l’ouâdy Gadaf que nous laissons à droite et nous nous dirigeons vers le nord, 10° E. , à travers la plaine.
A 1 h. 30 m., nous nous engageons dans une dépression où pousse une herbe excellente pour les chameaux; aussi perdons-nous une demi-heure à faire paître les montures.
A 3 h. 20 m., nous débouchons dans l’ouâdy Bisseh, auprès d’un grand tèrébinthe célèbre dans la région comme lieu de rendez-vous. C’est en effet l’unique arbre du pays, à plusieurs heures à la ronde. La vallée est signalée aussi de loin par des falaises blanches voisines du térébinthe.
L’ouâdy Bisseh, large par endroits de plusieurs centaines de mètres, est une des grandes artères de la contrée. A l’érosion de ses bords on devine que par moments il roule une masse d’eau considérable qui va se déverser plus bas dans l’ouâdy Gadaf. Nous le remontons pendant trentecinq minutes, puis nous le laissons à droite et nous' continuons par 350° à travers une plaine couverte de silex. Sous la couche noire de silex, apparaissent des plaques blanches de calcaire, et la plupart des monticules environnants ont leurs flancs, en grande partie du moins, d’une blancheur éclatante.
Le sol est stérile ; l’herbe ne pousse guère que dans les bas-fonds. Un
ruban de maigre verdure marque le tracé des nombreux sa'ib, ou petites vallées, qui sillonnent le plateau et que nous coupons successivement. Souvent, elles se réunissent un peu plus bas pour former de véritables ouâdvs. Un de ces sa'ib, plus important que les autres, est appelé ouâdy Dafiyân. Nous le traversons à 4 h. 30 m. 11 coule d’ouest en est et a été inondé récemment.
A 5 h. 26 m., nous atteignons l’ouâdv Mudafiyah , une autre grande vallée dans le genre de la précédente. Nos chameaux y trouveront quelque nourriture; nous campons sur son bord. Le soleil disparait derrière un nuage noirâtre présageant un orage. Heureusement qu’un vent violent ne tarde pas à balayer le ciel et nous en sommes quittes pour quelques gouttes qui viennent humecter nos couvertures vers 9 heures du soir.
Mardi 19 mars. — Nous partons à 5 h. 45 m. Le pays présente toujours le même aspect: plateau sombre, avec de nombreux petits vallons courant d’ouest en est, au fond desquels poussent quelques herbes.
A 6 h. 5 m., nous apercevons sur notre gauche, à 310°, le château de Harâneh qui se détache sur ce plateau découvert devenant de plus en plus uni. Nous continuons à 340° dans la direction de Qeseir 'Amra, afin de permettre à M. Tisserant de visiter ce monument et pour y faire nous-mêmes quelques dernières vérifications.
A 6 h. 11 m., nous coupons l’ouàdy ed-Daba où poussent quelques arbrisseaux. Du haut de sa monture, un voyageur aperçoit un gros serpent couleur de sable, enroulé sur lui-même. D’un vigoureux coup de canne, un bédouin casse les reins au reptile. C’est le serpent abou qara.\ très redouté des nomades qui ne connaissent point de remède contre sa morsure toujoui s mortelle. Celui-ci mesure 1 m. 20, et sa plus grande grosseur est de 46 millim. de diamètre; il est couvert d écaillés qu’il redresse quand il se met en fureur. Sa tête aplatie et triangulaire est surmontée de deux petites cornes de 2 millimètres environ ; sa gueule est munie de 4 crocs de près d’un centimètre de long, disposés sur deux rangs et ayant chacun à la base une glande remplie de venin (1). On a là un des cérastes les plus gros et les plus venimeux qui existent. Nous nous arrêtons douze minutes.
A 7 h. 50 m., nous atteignons l’ouâdy Sawmery et à 8 h., nous passons à côté de quelques tombes. Devant nous, à 355°, nous avons, à 8 h. 21 m., tiois points blancs dont celui du milieu est couronné par deux tombes
(1) Nous avons rapporté ce reptile qui se trouve aujourd’hui au Sainte-Anne, à Jérusalem.
musée biblique de
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arabes grossièrement construites. Nous y arrivons à 8 h. 40. Derrière ces sommets passe un ouàdy important qu’on nous dit être l’ouàdy Harâneh. Nous le suivons quelques instants et nous mettons pied à terre à 8 h. 55 m.
Repartis à 9 h. 40 m., nous sortons aussitôt de la vallée, et du sommet qui la domine, au nord, nous commençons à apercevoir quelques arbres de l’ouâdy el-Butm.
A 10 h. 15 m., nous passons à côté d’un petit bas-fond couvert de sable, ressemblant à un lac desséché. Six minutes plus loin, Qeseir 'Amra apparaît dans la plaine. Nous y parvenons à 11 h. 38 m.
Trois ou quatre heures suffisent à notre dernière inspection du château de 'Amra et le soir même nous allons coucher à Harâneh.
Nous passâmes à Harâneh les journées du 20 et du 21 mars, occupés à dresser le plan général du qasr et plusieurs plans de détail. Tout se fit d’abord dans le plus grand calme. Le gadir près du château étant à sec, nos arabes allèrent chercher de l’eau dans un gadir de l’ouàdy el-Butm, à deux heures de distance, vers le nord-nord-est.
Le second jour, un incident faillit tourner au tragique. Pendant notre travail, les guides, comme à l’ordinaire, avaient conduit leurs chameaux au pâturage. Soudain, une bande de pillards s’abattit sur eux. Les brigands allaient saisir Suheimân et s’emparer de nos montures, quand du haut de la terrasse du château, de bons tireurs contraignirent ces énergumènes à rebrousser chemin. Mais tous les chameaux n’avaient pu être ramenés au qasr. Quelques-uns, effrayés par les coups de feu, ayant pris la fuite, ne tardaient pas à devenir la proie des voleurs. Ceux-ci les attachaient à leurs propres delouls et s’enfonçaient de nouveau dans le désert.
Nos hommes ayant constaté qu’ils n’avaient devant eux que sept ou huit cavaliers s’élancèrent aussitôt à leur poursuite. Ils les atteignirent au bout d’une heure. Avant d’engager de nouveau le combat, on s’interpella de part et d’autre pour savoir à qui on avait affaire. Nos guides, les premiers, déclarèrent qu’ils étaient des Suhur, de la tribu des Zeben, conduisant des « consuls ». « Et nous aussi, répondirent les autres, nous sommes des Suhur, de la tribu des Faiz. » Les combattants se rapprochèrent alors et se donnèrent la main. Les chameaux furent restitués et deux heures plus tard, Suheimân rentrait triomphant à la tête de sa petite troupe.
Les Faiz qui nous avaient attaqués étaient partis en campagne depuis une vingtaine de jours, du côté du gebel ed-Druz, cherchant l’occasion de « faire un gain », comme on dit au désert. L’expédition n’avait pas été heureuse. Ils rentraient chez eux, exténués et les mains vides, quand ils ombèrent sur nos chameaux, ne sachant pas à qui ils appartenaient et
croyant avoir enfin l’occasion de ramener quelque chose à leur campement.
Vendredi 22 mars. — Partis le matin de Harâneh, nous couchons le soir au milieu des ruines de Mesatta indignement saccagées pour construire les gares de Zizeh et de Lubbân. On se rend mieux compte que jamais de la solidité avec laquelle était bâtie l’enceinte de Mesatta, quand on voit la peine qu’ont eue les démolisseurs à essayer d’arracher certains blocs qu’ils ont été contraints de laisser en place.
Samedi 23 mars. — Nous arrivons à Màdaba de bonne heure dans la matinée.
L’un de nous tomba gravement malade dans cette localité. Atteint d’un accès de fièvre pernicieuse, il resta dix jours sans connaissance et fut transporté à moitié mort à l’hôpital de Damas. Cet incident fâcheux et des obligations plus urgentes survenues entre temps, ont retardé la publication de notre travail sur les châteaux arabes.