ARRÊTÉS DANS LE BAOL'LÉ
•• juillet.
Mauvaises journées. Nous avons pris contact avec le Baoulé : la tentative n'a pas été encourageante. A ; demi-lieue de l'Isi, l'hostilité inexplicable d'un chef nous a contraints à rebrousser chemin.
Nous venions d'arriver dans un village d'assez méchante apparence, Siradine-Tombo (Siradine la Ruine), nom bien mérité. L'endroit est sinistre : une clairière ■ntourée de maigres taillis, brousse épineuse, rachitique; un marigot aux eaux dormantes et noires; un sol spongieux où, çà etik, parmi lesajoncs un affleurement de granit bleu mettait une tache lépreuse.
Des cases prêtes à crouler, le chaume en lambeaux, des monceaux de détritus. Aux alentours, quelques touffes de maïs et de bananiers plantés à la diable. L'abandon, l'incurie. Notre intention était de faire seulement une courte halle; de là, en effet, deux heures au plus devaient suffire pour atteindre Ouassaradougou.
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Tout nous faisait espérer une réception cordiale. Nos, hommes se croyaient déjà en pays de connaissance, les habitants du Baoulé parlant l'agni. Si le type ne rappelle gu^Te celui des indigènes du Sanwi et de rindénié, les ancêtres étaient, selon toute apparence, des captifs évadés de ces contrées, dont ils ont importé les coutumes et l'idiome dans le Baoulé jusqu'alors désert. Quoi qu'il en soit, s'ils entendent le mandédioula, ils emploient communément un dialecte presque identique à celui de Krinjabo.
Au premier abord, rien de suspect. Les gens nous entouraient, en curieux. En échange de quelques rangs de perles, on apportait des épis de maïs grillés, du vin de palme. Après un repos d'une demi-heure , nous demandions le chemin, Trois sentiers partent du village, et, naturellement, nos guides ignorent quel est le bon. On nous répond d'attendre l'arrivée du chef qu'on est allé chercher dans un autre hameau, tout proche. Lui-même nous conduira; il est précisément le frère du chef de Ouassaradougou chez qui nous allons. Et, pour faire prendre patience, on apporte encore du maïs, des bananes. Cependant l'attente se prolonge; nous sommes échoués là depuis plus d'une heure; le ciel est menaçant, nous voulons partir. Impossible, le chef va venir, il arrive. Le voici enfin. C'est un vieux à face patibulaire; une dizaine d'indivjdus l'accompagnent. Sur ces entrefaites la pluie s'est mise à tomber, torrentielle.
Tout le monde avait pris place sous un hangar, autour d'un feu, le chef et ses gens causant entre eux de
choses indifférentes sans paraître s'occuper de nous. Tout à coup, l'un d'eux se lève et déclare qu'ils ne peuvent continuer à parler en notre présence. On nous enjoint de nous retirer. Ceci ne présage rien de bon; les affaires se gâtent, décidément. Nous répondons que notre interprète va s'éloigner, ce qui leur permettra de discourir tout à leur aise, puisque nous ne comprenons pas l'agni. Mais ils insistent. Ils ont entendu le capitaine parler mandé et déclarent que, connaissant une langue, il doit aussi savoir l'autre. Le plus sage est de s'incliner. A la liâte nous cherchons un autre refuge, car l'averse redouble.
Après dix minutes de conciliabules, on nous déclarait que nous ne pourtons aller plus loin. La raison? Nous arrivions du côté de Kong, de chez les Dioulas. Oh! si nous fussions venus d'ailleurs, c'eût été différent; on ' aurait pu s'entendre. Mais, tout bien pesé, on ne nous I donnerait pas n le chemin; nous ne passerions pas. ftEn vain ripostons-nous que nous n'avons rien à voir I avec les démêlés de voisin à voisin. Nous ne tombons s du ciel : si nous avons passé en pays dioula, nous avons dû, au préalable, traverser d'autres territoires dont les occupants n'ont point eu 'à se plaindre de nous, paratt-il, puisque nous voici sains et saufs. Tout est inutile; ces gens-là sont butés. L'offre d'envoyer un de nos gens avec un homme du village auprès du chef
Ide Ouassaradougou , dont nous attendrions ici la réponse, n'eut pas plus de succès : « Passez de force si vous voulez, nous dit-on. Que vos guides trouvent la bonne route s'ils le peuvent, Mais ils verront ce qui leur arri-
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A plusieurs rcjjriscs clic a.ait interrompu sa besogne, se redressant indignée, les bras tendus du côté du chef qu'elle interpellait violemment. " Ces blancs n'ont rien fait de mal. Pourquoi les arrêter, fous que vous êtes? a Et autres aménités. Nous sommes déjà loin que ses protestations nous arrivent encore, obstinées, dominant de leur clameur aigre les autres rumeurs. Merci, la vieille! Tant il est vrai qu'il n'est si méchante assemblée où l'on ne puisse trouver une bonne âme.
Au retour, les habitants des hameaux se montrent très réservés. Dans le premier surtout, où nous nous arrêtons une heure plus tard pour camper, les mines sont revêches. Rien de plus naturel : nous battions en retraite. Installés sous un arbre, sur la place, nous ' attendions que le chef — l'interprète était allé le saluer selon l'usage — voulût bien paraître et nous désigner des cases. Le chef fit répondre tju'il n'avait pas à s'ockcuper de nous, se plaignant en outre de ce que, à l'aller, Lnous eussions traversé son village sans y faire halte, ■pour lui dire bonjour. La réplique était aisée. Nous étions passés là de nuit, et ce ne sont pas b manières de blancs n de venir réveiller les gens avant l'aube pour leur souhaiter le bonjour, L'excuse ne parut pas suffi- ; au chef, qui envoya dire que les blancs pouvaient [s'arrêter pour manger. (On n'avait pas attendu sa permission : notre table avait été dressée, les (eux flaml'baient, nos gens attaquaient à belles dents leur provide viande boucanée.) « Mais, ajoutait-il, après [avoir mangé, vous repartirez. — Nous nous trouvons Itnen ici et nous y resterons le temps qu'il nous plaira,
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Trois heures plus tard, tout se détraque. Nos porteurs se mutinent.
Déjà, durant les halles de la dernière étape, nous avions été mis en éveil par des entretiens suspects, à voix basse, lesquels cessaient aussitôt à notre approche. Mais voici que la situation se dessinait, très nette. ' Au coucher du soleil, les hommes se présentaient un à un, l'air têtu, déclarant qu'ils ne marcheraient pas le lendemain. L'alerte de Siradine-Tombo a déterminé la crise. Leur timidité naturelle est devenue terreur folle. Dans ces conditions, impossible d'aller de l'avant.
La nuit venait, sombre, or^euse. La foudre grondait, la pluie tombait à flots. Quelle veillécl Jusqu'à neuf heures, enfermés dans notre case, nous avons tenu conseil. De quelque côté qu'on envisage la position, la conclusion est la même. A supposer que les hommes, ramenés demain à de meilleurs sentiments, se décident à maxcher, ils nous fausseront compagnie dans quelques jours. Survienne la moindre difficulté, ce sera de nouveau la révolte. M est même heureux que nous ayons été arrêtés à Siradine. Si le fait s'était produit deux étapes plus loin, nos gaillards prenaient la fuite. Abandonnés à la merci de populations inconnues, se tenant à notre égard sur le qui-vive, la tentation pour elles eût été bien forte, et notre affaire vite réglée, j'en ai peur. S'obstiner à poursuivre, c'est courir
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sait au pas de course, en rabatteurs, à la poursuite des fugitifs.
L'incident avait ceci de bon qu'il nous permettait de juger les véritables sentiments de notre récent allié. Une occasion s'offrait à lui d'oublier le traité conclu, l'amitié jurée. Et pourtant il venait à notre aide spontanément, sans hésiter. L'épreuve était concluante, st le proverbe arabe est vrai, suivant letjuel l'infortune éprouve l'amitié comme le feu éprouve !'or.
En ces pays le sérieux et le bouffon semblent vraiment marcher de pair : la même journée allait voir éclore un nouvel incident , l'aventure du tirailleur Sambandao , convaincu de conversation criminelle avec une des femmes du roi, Après les événements de la matinée, l'affaire venait mal à propos. L'inculpé ne se défendait que mollement. La princesse, jiar contre, insistait, précisait, entrait dans des détails, avec une pantomime des plus expressives, sans trop se plaindre, d'ailleurs, de la liberté grande. Le roi, de son côté, n'avait pas l'air fâché. Alors, quoi?... Mon Dieu... voilà. Le prince n'en voulait pas autrement au soldat d'avoir foulé aux pieds le respect dû à la majesté royale. Le mal était qu'il ne lui avait rien donné pour la remercier de ses bontés; mais là, rien de rien! On ne se conduit pas ainsi avec les femmes. A cette réclamation inattendue de la part d'un mari lésé, surtout d'un mari roi, nous eûmes grand'peïne à garder la gravité nécessaire à qui veut rendre la justice. Le capitaine répondit que, certainement, le tirailleur avait eu tort de se laisser aimer pour lui-même. Mais l'affaire pouvait s'arranger.
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— Est-ce qu'en offrant à madame ces huit grains de
corail...?
— Oh!... Dix.
— Va pour dix.
Kpanouissement du monarque et de sa moitié, qui
s'en retournent bras dessus, bras dessous.
Il me paraît de plus en plus acquis que, dans ces contrées, où le rigorisme des femmes n'est nulle part passé en proverbe, la morale la plus accommodante est professée de préférence par les personnes de haute lignée. Les épouses, sœurs et filles de chef font preuve, presque partout, d'une vertu remarquablement hospitalière. Noblesse oblige.
Vendredi i" juillet.
Dans la soirée, les gens de Satama nous ramenaient nos porteurs par petits groupes, en nous demandant de ne pas leur faire de mal. Non, certes. Ce n'est pas le moment de sévir; nous n'en avons ni le désir, ni les moyens. Une fois à la côte, il sera temps de réclamer à qui de droit, pour les coupables, quelques semaines de ponton ou de travaux publics. D'ici là, point de ■.s. L'essentiel est de partir et de marcher vite.
Dix étapes enlevées d'affilée. Au prix de quels efforts! Au début surtout, c'est terrible. Il est plus facile d'arriver à Satama que d'en sortir. Les dernières pluies ont
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gonflé les moindres cours d'eau, affluents de l'Isit notamment le Bé que nous franchissions presque à {ned sec, il y a quelques jours, en arrivant du Djiminî. C'est m^otenant un impétueux torrent, une coulée de boue qui se précipite avec un bruit de cataracte dans Tenchevêlrement des arbres arrachés.
Les deux rives sont noyées à une lieue à la ronde. La construction d'un pont de singes, reliant avec des Uanes les branches surplombantes, a exigé un jour entier. La passerelle franchie, il faut patauger de nouveau dans la broussaille noyée, avec de l'eau jusqu'aux épaules. Enfin, nous débouchons dans une clairière, voici le tt:rrain solide. Non pas; au delà reparaît l'eau bourbeuse. Nous sommes dans une île. Pendant près de cinq heures, nous avons frayé notre route dans cette inondation, absolument nus, lacérés par les épines et les hautes herbes coupantes.
Le lendemain, de l'eau encore, de l'eau toujours, un sol mouvant où l'on s'enlise. Et chaque jour nous escomptons d'avance l'accès pernicieux qui paraît inévitable. Cette fois, ce sera pour ce soir! Mais le soir vient, la fièvre ne veut pas de nous. Enfin, le terrain se relève. Les cultures se montrent encadrant de populeux villages, Kouakoukrou, Marankourou, Moussobadougou. C'est le pays des Gannes, planteurs de kola, bonnes créatures de mœurs simples : hommes et femmes n'ont aucun vôtement. Dès qu'ils nous aperçoivent, ils s'esquivent pour faire un bout de toilette et reparaissent bientôt drapés dans des pagnes de/ou, qui voilent très imparfaitement leur nudité, mais semblent, en
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faires intéressant la communauté ou pour laire la sieste. Les cases prennent jour sur la cour intérieure. L'édjâce tient de la cité et de la redoute. Cette r)îspo«itioii, qnt se prête admirablement à la défense, a été adoptée m doute à cause du voisinage du Baoulé dont les peu> plades pillardes ont, à maînle reprise, tenté di:s incar sioos sur ce territoire.
A cela près, c'est le pays Agni. Les clairières ont di^nru. Adieu l'air et la lumi^^e. De nouveau, nous pkir^eons dans la sylve sombre où nos guides enX' mêmes sont souvent fort embarrassés de s'orienter. A dire vrai, ces auxiliaires recrutés de village en viQagt servent moins h indiquer ta route qu'à nnus méi un bon accueil auprès des chefs. Ils équivalent à des lettres de recommandation de collègue à collègue. Celui (gui nous accompagnait pendant l'étape du 5 }aîllel était un noir superbe, mais des plus timorés. lï nurduût bon train, et nous emboîtions le pas, Bîngeret mrû, tandis i)ue les porteurs suivaient de loin, pÊoiMe* ment. A la première halte, se voyant seul cnlte ces dewîE boRimes blancs, sa frayeur fut extrême, lui ayant demandé en riant s'il avait peur de noua, 9 balbutia, les yeux baissés : n Oui... un peu.
Il tremblait de la tftc aux pieds.
Un trésor de superstition, ce garçon-là. Il prato) aux chevilles de lourds anneaux de cuïvr
grelots qu'il a
ne calfeiilrct
En