‹ Mission BingerChapitre 3 sur 11 · VILLAGES DE LA FORÊT · texte numérisé non relu

VILLAGES DE LA FORÊT

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première partie du programme a été réalisée , non sans difficultés. Pour commencer, il nous a fallu nous mettre en route avec dix-neuf porteurs au lieu de vingtquatre, cinq de nos hommes s'étant enfuis pendant la nuit qui précéda le départ, en dérobant une pirogue. Le temps était extrêmement orageux, la pluie tombait à torrents. Aussi, afin de ménager un peu nos pauvres tirailleurs sénégalais, avait-on supprimé les postes de factionnaires gardant les abords du village; il paraissait improbable, — en supposant qu'il y eût des gens disposés à nous fausser compagnie, — qu'ils mi.ssent leur projet à exécution par une semblable tempête. Nos déserteurs ont profité de la circonstance et fait preuve d'une audace assez rare chez leurs compatriotes. Cela nous contrarie d'autant plus que, parmi les cinq charges laissées en souffrance, se trouvent une caisse de biscuits et dix bouteilles de vin. Notre cave n'avait pas besoin de cette saignée. Assez bien garnie au départ, les dlffi-

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cultes du transport nous avaient décidés à l'alléger au plus vite. Ce que l'on veut ménager est souvent autant de perdu. En une seule journée de marche, innombrables sont les chutes, et quantité du précieux cordial est inutilement répandue : inutilement pour nous, vcux-je dire; car l'indigène profite de ces glissades toujours préméditées. La caisse lancée à terre et les flacons en morceaux, il recueillera le liquide dans une calebasse. Puis le soir, à l'étape, la mine désolée, traînant la jambe, il racontera à sa façon l'accident dont il fut tout à la fois la victime... et le bénéficiaire.

Comment sévir? Il peut arriver à tout le monde de faire un faux pas ; celui qui trébuche est plus à plaindre qu'à blâmer. Pour ces motifs, il n'avait été mis de côté qu'un très petit nombre de bouteilles, auxquelles on ne toucherait qu'en cas de maladie. Sacrifier ainsi, dès le premier jour, une notable partie de la réserve, c'était là une nécessité cruelle. La destinée a de ces rigueurs!

Il est vrai qu'il nous sera possible de recruter des hommes chemin faisant. Le chef de N'Gakin nous a donné à cet égard les plus belles espérances. Ce chef nous a dépêché son porte-canne pour nous offrir ses compliments, ses meilleures promesses, et nous exprimer son très vif désir de nous voir traverser ses domaines.

L'invitation est de celles auxquelles on ne résiste pas. Et pourtant la route a de quoi décourager les plus résolus. Entre Nougoua et N'Gakin, les relations sont presque nulles : elles ont lieu par eau , en remontant le cours sinueux du Tanoé jusqu'à Alancabo, d'où un sen-

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tJer de cinq à six kilomètres se dirige vers N'Gakin. La voie de terre, plus directe, que nous suivons, est une te à peine tracée, en terrain inontueux, coupé de ravins et de marigots. Jetés en travers, des troncs d'arbres, des câbles de lianes que l'on franchit à califourchon ou à plat ventre. La plupart du temps, aucune passerelle, un gué douteux où l'on enfonce dans la vase jusqu'à mi-corps. L'orage de la nuit a rendu le sol très glissant. La brousse est trempée et les larges feuilles versent sur nous des cataractes.

A dix heures et demie, nous faisons halte pour déjeuner. Afin d'activer le départ, nous n'avons absorbé, à l'aube, qu'une gorgée de café, Nos boys, y compris le cuisinier, se font attendre : les voici enfin avec l'arriÊregarde, haletants, épuisés. Une poignée de riz, une tranche de viande fumée, et l'on repart. La marche devient de plus en plus pénible. Le terrain s'escarpe, coupé de bancs de roches; en même temps, sous la végétation plus drue, l'ombre s'accroît : à chaque instant, plusieurs de nos porteurs s'engagent dans une fausse direction. L'épaisseur du fourré est telle qu'à deux mètres on ne distingue plus l'homme qui vous précède. Les retardataires jettent des appels désespérés , et leurs voix semblent venir de très loin, d'une chambre close par de lourdes draperies, (ai forêt amortit tous les sons , la branche ployée se redresse aussitôt, immobile : les feuillages ont la rigidité du métal. Et c'est, en plein midi, un silence écrasant, l'accablement de la solitude dans les ténèbres éternelles.

Une chaîne de collines nous barre la route : cent

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mètres au plus à gravir, mais avec des peines inânies. La descente de l'autre versant est plus malaisée encore. Il fait presque nuit : l'atmosphère est pesante, chargée de miasmes délétères. Une tempête, plus terrible que celled'hier, se prépare; elle éclate. Un véritable déluge fond sur nous. Pendant pris d'un quart de iîeue, nous suivons le lit d'un marigot, courbés en deux, pataugeant dans l'eau bourbeuse, le visage labouré par les épines.

Aux approches de N'Gakin, le sentier disparatt tout à fait, et nous aurions eu grand'peine ànous frayer passage si le chef n'avait eu l'heureuse idée d'envoyer la veille quelques-uns de ses hommes, armés de machettes, marquer la route par des abatis ou des entailles sur les arbres. Malgré cela, iî était plus de cinq heures quand nous atteignions le village dans un état pitoyable. Force nous fut pourtant, avant de pouvoir gagner notre case, de subir un palabre interminable et de passer par toutes les phases d'un cérémonial de bienvenue compliqué comme un mélodrame,

Fiencadia , chef de N'Gakin , est un homme de soixante-dix ans, un peu perclus, bien qu'il ait plus d'une fois fait preuve devant moi, parmi les racines et les branches encombrant les sentiers aux environs de son village, d'une agilité inattendue. Par moments même, il procédait par bonds, comme un jeune lapin. Cette allure, il est vrai, s'expliquait par la présence de quelques chemins de fourmis, les terribles magnans, dont les morsures donnent aux plus vieilles jambes une ardeur juvénile. Lors de notre réception , il avait

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I sorti tous les joyaux de la couronne : pépites d'or bre- \ loquant aux bras et aux mollets; un long collier en L grosses verroteries de Venise. A l'unique touffe qui lui reste sur l'occiput, était suspendue une lourde pendeloque en or martelé qui, à chaque mouvement de tête, sonnait sur le crâne luisant avec un bruit de battant de cloche. La physionomie du vieillard est sympathique, sa tenue assez digne. Au bout d'une perche, un drapeau français était déployé au-dessus de la case, un drapeau aux couleurs pâlies, donné par les premiers blancs qui aient visité la localité, il y a cinq ou six ans, lors du passage de la mission Brétîgnière, venue pour tracer un avant-projet de délimitation entre la Guinée française et les possessions britanniques de la Côte d'Or. Nous avons séjourné deux jours à N'Gakin, afin de pousser une pointe jusqu'aux pêcheries d'Alancabo, et surtout pour donner un peu de repos à nos hommes, très las. Quatre ou cinq retardataires avaient même passé une nuit dans les bois, et nous avions dû, le lendemain de notre arrivée, faire courir à leur recherche. Ce serait, en effet, une erreur de croire qu'il est possible, surtout aux débuts d'une marche, de maintenir un peu de cohésion dans son monde. Les choses s'amélioreront plus tard, quand nos porteurs seront entraînés et surtout dépaysés. Le noir, tant qu'il se sent chez lui, flâne volontiers, fait de fréquentes halles d'autant plus interminables qu'il n'a qu'une notion assez vague de la fuite des heures. En pareil cas, la nuit, qui tombe soudainement sous ces latitudes, le surprend loin du gtte . Ajoutez à cela que plusieurs de nos porteurs sont de

tout jeunes gens; bien que leur charge ne dépasse pas vingt-cinq kilogrammes, ils sont excusables de la trouver pesante pendant les premiers jours, par de pareils chemins.

Le 12, excursion à Alancabo. Deux heures de marche. Le hameau est occupé par des pêcheurs, serfs de Fiencadia : encore n'y passent-ils, chaque jour, que quelques heures; l'endroit devient inhabitable au coucher du soleil, à cause des moustiques. Il sert surtout d'entrepôt pour les engins de pêche. C'est aussi le port de N'Gakin; cependant les pirogues ne peuvent accoster qu'à deux cents mètres en aval, au-dessous des chutes du Tanoé. Ces rapides manquent de grandeur à cette époque de l'année ; leur aspect doit être imposant dans la saison des hautes eaux. Un triple banc de roche coupe le chenal : sur ce barrage naturel, les pécheurs ont aligné des pieux de bambou auxquels ils accrochent leurs nasses.

Toujours les fétiches du Tanoé! Plus que jamais, il faut se garder des vêtements noirs. On nous a fait déposer nos pèlerines dans le creux d'un ravin, à une portée de fusil de la rivière. Le neveu du chef et le porte-canne, qui nous accompagnent, comptent parmi les plus convaincus. Ce neveu de Fiencadia notamment, qui est en même temps son héritier présomptif, se livre à d'étranges pratiques. Très curieux à observer, ce jeune homme. Il a apporté avec lui, soigneusement enveloppé avec des feuilles de bananier, un pot de terre plein d'une bouillie blanchâtre. Agenouillé sur la rive, il la verse dans l'eau goutte à goutte, en bredouillant

des invocations entrecoupées de profonds soupirs et de courbettes. Nos boys eux-mêmes, qui ne sont pourtant pas sceptiques, ont un pli moqueur au coin des lèvres en considérant l'officiant, un gros garçon de vingt-cinq ans, au sourire béat, les yeux à fleur de tête, de tous points inférieur, intellectuellement parlant, à la majorité de ses futurs sujets, ce qui n'est pas peu dire.

Le 13 lévrier, départ de N'Gakin pour Assuakourou. La distance est trop grande pour être franchie en un jour. Nous passerons la nuit aux cabanes de Kokourou. Le chef Ficncadia nous suit, à une heure d'intervalle. Il retourne à Assuakourou, sa résidence habituelle. Il faut, en vérité, que ce vieillard nous aime pour être venu de si loin au-devant de nous, — et par quelle route!

Si l'étape de Nougoua à N'Gakin a été dure, celle de N'Gakin k Kokourou est terrible. Je n'ai pas souvenir d'un terrain semblable. La végétation en masque les reliefs, de proportions surprenantes. Ce ne sont que ressauts, ravins profonds encaissés entre des parois , presque verticales; un exhaussement confus de collines dont les crêtes s'élèvent de quatre-vingt-dix à cent mètres au-dessus des plaines environnantes. A peine peut-on relever çà et là quelque indication de système, une apparence de chaîne régulière. C'est le chaos, autant du moins qu'il est permis d'en juger dans l'om-

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bre qui voile tous les contours. Impossible, même d'un de ces sommets, d'obtenir une vue d'ensemble du terrain parcouru. Sur les cimes comme dans les bas-fonds, les arbres festonnés de lianes opposent aux regards tendus vers l'espace un impénétrable rideau.

Le sol parfois compact, hérissé d'énormes blocs de quartz, se métamorphose, quelques pas plus loin, en une pâte fondante de marne rouge. De sentier, point. Les pas ne laissent aucune empreinte sur l'épais tapis de feuilles qui couvre le sol. On chemine à tâtons, ceux qui marchent en tète ralliant leurs camarades par de fréquents appels , des sons de trompe. Souvent une partie de la colonne s'égare; une demi-heure, sinon davantage, s'écoule avant qu'on soit retombé sur la bonne piste. Les indigènes eux-mêmes ont peine à s'y retrouver. Les gens de N'Gakin nous ont avoué que leurs chasseurs se perdaient fréquemment dans les bois,

Dans cette ombre, supposez un entrelacement inouï de racines, d'arbres écroulés, de broussailles épineuses; dans le pli de chaque vallon, un marigot aux eaux dormantes où Ton s'enlise jusqu'à mi-jambes; des haleines fétides montent des couches de feuilles pourries, des monceaux de bois mort, de tous les détritus végétaux en décomposition : ajoutez les exhalaisons delà fourmicadavre, qui mêle à tout cela sa puanteur de charnier, et vous aurez une idée, bien faible encore, de cette jungle africaine. En réalité, elle est indescriptible. Décrit-on un cauchemar?

Six heures de marche dans cet enfer, et nous arrivions presque épuisés aux cabanes de Kokourou, occu-

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pées seulement par quelques femmes, qui se livrent au lavage de l'or dans un marigot voisin pour le compte de Fiencadia. Bien misérables ces trois ou quatre abris de palmes, à demi enfouis sous la futaie, avec une centaine de pieds de bananiers aux alentours pour toute culture. Tels quels, nous les avons salués comme le port dans la tempête. Une heure après nous, arrivait le vieux chef, ficelé dans un pagne suspendu aune perche que deux hommes robustes portent sur l'épaule. J'en suis à me demander comment cette chaise à porteurs, sj primitive soît-elle, a pu passer par ce chemin sans nom.

Le 14, en deux heures et demie, par une sente non moins accidentée, nous gagnions Assuakourou {Dissou de la carte Binger). L'ancien village de Dissou, aujourd'hui abandonné, se trouve à cinq ou six milles plus à l'ouest. Dans ces deux étapes, nous avons passé à gué cÎKquanle-sepl cours d'eau. Dans ce nombre ne figure que pour une unité chacune des rivières dont le lit même sert de sentier sur une distance plus ou moins longue.

Le vill^e, des plus pauvres, compte à peine deux cents à deux cent cinquante habitants qui vivent presque exclusivement de bananes. Aucune culture d'ignames ou de patates; pas une tige de maïs. Le sol peut tout produire; on ne lui demande rien. C'est la misère inconsciente : nul ne semble souffrir de ce dénuement. Les gens passent leurs journées à dormir, les nuits à hurler aux coups assourdissants d'un tam-tam. Quelques poulets étiques errent autour des cases; mais l'achat d'un de ces volatiles suppose de longues négo-

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ciations. L'unité monétaire ayant le plus communément cours est le pied de tabac, chacune des feuilles équivalant à un sou.

Le terrain défriché pour l'emplacement du village est de deux à trois hectares, au plus. Tout autour, la forêt dresse, comme une enceinte de prison, sa gigantesque palissade. L'impression générale est d'une infinie tristesse, même au plein soleil de midi. Les cases échafaudées pêle-mêle chevauchent l'une sur l'autre comme les pièces d'un jeu de dominos renversé. Pas de rue ou d'avenue, point de place centrale ou rien qui y ressemble. D'étroits couloirs livrent passage d'une case à l'autre suivant les aspérités du sol qu'on ne s'est pas donné la peine de niveler.

Binger a dû s'absenter le 1 6 et le 17 pour se rendre dans les villages de Muassué et de Baméango, sur la demande des chefs, mais surtout parce que ces villages frontières auraient pu fournir au difficulteux commissaire anglais matière à contestation. Il était bon de constater que ces points, appartenant au pays de Sanwi, étaient effectivement occupés par des agents du roi Akassimadou, notre protégé. Le capitaine n'a emmené avec lui qu'un interprète et quatre hommes, laissant le surplus à ma garde.

Ces deux journées de solitude dans un pauvre village noir ont, somme toute, passé vite. En pareil cas, il n'est guère d'heure inoccupée. Les palabres avec le chef prennent une bonne part du temps. J'avais à lui rappeler son engagement de nous procurer des porteurs. Il se souvenait, disait-il, mais devait les faire venir de

tel ou tel village : il enverrait de suite des ordres à ce sujet. Deux heures après, nouveau palabre. Les messagers étaient-ils partis? — Ils allaient partir. J'insistais pour que le départ eût lieu sans délai. Enfin, les porteurs arrivent. Du moins en voici trois, sur trente que le chef a promis. C'est, à peu de chose près, la proportion à laquelle il convient de ramener les promesses ou les renseignements des noirs.

Puis, c'est le train ordinaire de la vie au campement : les besognes multiples qu'il est nécessaire d'entamer soi-même si l'on veut obtenir du nègre qu'il les achève tant bien que mal; la discussion soulevée pour un rien, qu'il s'agit d'apaiser à la satisfaction des deux parties intéressées ; enfin, le remède sollicité pour un mal quelconque, fièvre ou colique. Il va sans dire que le noir n'a qu'une confiance très relative dans les drogues dont se servent les blancs. Il les ingurgite par surcroît de précaution ; mais, si le mal cède, il fera honneur de la guérison à ses fétiches ou aux pratiques de ses médecins. Nous comptons parmi nos porteurs trois de ces hommes éminents. L'un d'eux surtout, qui répond au nom de Mouraré, jouit auprès de ses camarades d'une réputation indiscutée. Ses spécifiques sont ceux de la médecine nègre : cautérisations au jus de piment pratiquées en capricieuses arabesques sur toutes les parties du corps; incantations baroques dans lesquelles le spécialiste imite tour à tour, avec une perfection rare, les gémissements d'un patient et les cris des animaux les plus divers. La mélopée est appuyée par le chœur des assistants et les roulements du tam-tam Ces petites

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fêtes ont lieu la nuit, devant ur durent parfois plusieurs heures 17, il m'a été impossible de f< heures du matin,

auditoire nombreux, et

Dans la nuit du 16 au

rmer l'œil avant deux

de l'odieux tintamarre qui fai-

sait rage dans la case voisine de la mienne. C'était la consultation du docteur Mouraré.

Indépendamment des simagrées des médecins et des féticheurs, le noir use et abuse d'une panacée chère à la thérapeutique de toutes les nations, — la douche ascendante .

L'instrument de Molière, tel qu'on le comprend dans les forêts de Guinée, rendrait quelque peu rêveur un matassin du vieux répertoire. C'est une calebasse piriforme, la gourde du pèlerin, mais percée à ses deux extrémités. De même que dans la clinique du docteur Purgon, le clystère est élevé ici à la hauteur d'un principe. Seulement il s'administre suivant un rite très particulier et requiert, comme par le passé, le concours de deux personnages, l'opérateur et le patient. Celui-ci confie à un ami la seringue, emplie au préalable d'une infusion pimentée, et le camarade lui insuffle le remède de toute la force de ses poumons, avec le sérieux d'un corniste qui déchiffre une page difficile. Le lavement s'absorbe en plein air, sur les places, comme on fumerait une pipe, sans que personne y trouve à redire. Il ne se passe pas de jour sans que nos porteurs s'offrent cette consommation; c'est l'apéritif obligé en arrivant à l'étape. Chacun d'eux porte en sautoir sa calebasse au goulot effilé. 11 oubliera son fardeau, ses armes, ses munitions, tout hormis sa canule. lïn ouvrant le panier

^H de cuisi

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de cuisine, quel est ie premier objet que j'aperçois soigneusement calé au fond de la marmite? La seringue

d'Anoman.

Les mamans qui ramment cette mi mois, sans songei

le doutent de rien appliquent couication à des bébés de quelques X ravages que ce bouillon corrosif peut exercer dans de jeunes derrières. Les malheureux nourrissons se tordent convulsés, les yeux hors de la tête. Il y a de quoi ! Les siècles peuvent passer, la civilisation faire son œuvre, les fétiches tomber dans l'oubli des mythologies défuntes; dans le renouveau du monde noir, sur les ruines des croyances, sur les décombres de la forêt défrichée, une seule institution restera debout, immuable : le clystère au piment.

La population, d'humeur très douce, manifeste à notre égard une curiosité parfois bien gênante. Les moindres de nos actes sont, non pas épiés de loin, mais observés en détail par un cercle de spectateurs empressés. Pas un ne se doute qu'il peut être indiscret : ils sont capables de rester là pendant des heures à vous regarder écrire ou dessiner; levez-vous la séance, l'assemblée fait de même et vous escorte dans les promenades les plus intimes, obstinée, implacable. Avant nous, le village n'a compté qu'une visite d'Européens, la mission Brétignière. La toute jeune génération voit les blancs pour la première fois; chez elle, la curiosité est tempérée par la crainte. A mon approche, les enfants détalent en criant comme des perdus. Je vois encore un malheureux poupard échoué sur son séant et qui, abandonné de ses aînés, plus agiles, jetait des appels

désespérés, agitant les bras, écartant de lui l'apparition redoutable avec des gestes d'exorciste. J'ai cru m apercevoir, du reste, que les mères, à l'occasion, exploitaient cette frayeur et nous faisaient tenir l'emploi de Croquemitaîne. Mais, comme il est toujours bien tentant de contempler l'ogre sans en être vu, c'étaient, à chaque instant, brillant entre les palissades, quelques paires d'yeux braqués de mon côté. Faîsais-je un pas? Sauve-qui-pput général, un galop de souris surprises par le matou.

Le capitaine Binger est revenu de sa tournée le i8 dans la matinée. Nous devons repartir le lendemain pour rejoindre, dans cinq jours, nos compagnons qui nous attendent à Edoubi. Le détour que nous venons d'accomplir, cette visite aux villages de l'extrême frontière auraient pu être évités, et la délimitation obtenue suivant un tracé à peu près réguliur, par de menues concessions réciproques de territoire évitant autant que possible les enclaves , pour peu que le commissaire anglais y eût mis quelque bonne volonté. Par malheur, M . le capitaine Lang, s'il émet des prétentions inattendues telles que la possession de Nougoua et d'autres points notoirement en dehors de la zone à délimiter, n'entend en revanche faire aucune concession. Il n'a, qui plus est, et c'est là le plus regrettable, jamais mis les pieds en Afrique; son inexpérience des hommes et des choses du pays est complète. J'ignore ce que pensent là-dessus mes compagnons de voyage; mais, pour moi, je suis surpris que l'Angleterre, qui compte dans ses possessions africaines tant d'officiers distingués et

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aa courant de ces questions, ait dél^ué en cette circonstance un homme dont on ne saurait suspecter la valeur, mais dont la compétence est au moins douteuse. Le procédé n'est guère dans les traditions britanniques, qui nous présentent le plus souvent tke right man in tke right place. Ceci, bien entendu, tout en rendant pleine et entière justice aux qualités du capitaine Lang que nous retrouverons avec plaisir sur les confins du pays achanti.

DadiÉso. içt février, sii heures matin.

Une heure et demie de marche par un sentier tolérable. Ce matin, un de nos hommes manquait encore à l'appel. En arrivant à l'étape, un second porteur a^sparu. Renseignements pris auprès de ses camarades, nous apprenons qu'il aurait été arrêté par un habitant d'Assuakourou, qui prétendait le faire revenir sur ses pas ou exiger de lui une amende, sous prétexte qu'il le soupçonnait d'avoir passé la nuit avec sa femme.

Sur ces entrefaites, le retardataire arrive, suivi de près du plaignant. Celui-ci est immédiatement saisi et garrotté sur l'ordre du capitaine, qui lui déclare que nul n'a le droit de molester ainsi nos gens. A supposer qu'il eût une réclamation à faire, il devait la lui présenter avant le départ. L'accusation, au surplus, ne repose sur rien de précis; ce n'est peut-être qu'une tentative d'intimidation pour extorquer une rançon d'un de nos porteurs. L'inculpé, de son côté, nie comme un

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beau diable. Pour conclure, l'individu est avisé qu'on ne lui rendra la liberté que lorsque le chef d'Assuakourou nous aura renvoyé celui des porteurs disparu pendant la nuit; en attendant, il prendra sa place. L'autre accueille cet arrêt sans émoi, presque avec bonne humeur. C'est égal, voilà un gaillard qui a été bien mal inspiré en ne restant pas chez lui ce matin.

Un étranger de bonne mine, drapé dans un pagne élégant, fait son apparition. C'est Eli, l'un des chefs du village de N'Kossa. Il vient nous demander d'y faire halte. L'endroit ne se trouve pas sur notre itinéraire, lequel se dirige droit sur Toliéso, Mais l'orateur est pressant ; il sera malaisé de ne pas céder à ses instances. Son village est tout proche, à peine une petite heure de marche. Pourquoi ne pas nous y rendre le jour même? Nous y passerions la nuit. Cela ne nous détournera guère.

Comme l'étape du matin a été insignifiante, rien ne nous empêche d'accepterl'invitalion. L'ordre de départ est donné; nous sommes surpris de la rapidité avec laquelle les noirs ont levé le camp. En moins d'une heure tout est empaqueté, cordé, les ballots enlevés sur les têtes. On n'attend qu'un signal pour se mettre en route. Le départ, d'habitude, est beaucoup plus laborieux. Mais il paraît que N'Kossa est ce qu'on appelle un « bon village o, un lieu de ressources, oii l'on est assuré de trouver des vivres en abondance, du vin de

palme à bouche-que-veus-tii; bref, une de ces haltes privilégiées vers lesquelles portefaix hâtent le pas , comme chevaux flairant l'écurie.

L'espoir des porteurs n'a pas été trompé. N'Kossa est un a bon village », je dirai presque un beau village, aux cases propres, assez bien alignées, entouré de cultures de patates et d'ignames. Tout y respire une aisance relative, une recherche du confort bien rare en ce pays. Les cases sont fraîchement badigeonnées, deux ornées de fenêtres à volets pleins, l'une même plafonnée. Ces gens n'ont évidemment besoin que d'une direction intelligente pour continuer, sur un champ plus étendu, la tâche spontanément commencée. Ils ont, en partie,' déblayé les sentiers aux abords de leur village, jeté sur les marmots des arbres ou des passerelles de bambou. Nul doute qu'un agent européen , avec un peu de savoirfaire, n'obtînt de cette petite population d'excellents résultats. Le village serait des mieux situés pour devenir un marché d'échange important entre la côte et l'intérieur.

Séjour à N'Kossa. Les chefs ont mis en œuvre toutes L les ressources de leur diplomatie pour obtenir que nous l demeurions chez eux un jour entier. Nos porteurs envi- I sagent cette perspective avec une satisfaction évidente, ' Ayant beaucoup à leur demander, il est de bonne politique de leur accorder à l'occasion un court répit. Ils nous revaudront cela aux jours difficiles.

Nous venons de recevoir des nouvelles de nos compa-

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gnons campés à Édoubi. Ils sont en bonne aant£ tl nous informent qu'ils ont trouvé dans ce village un con< tîngent de cinquante hommes mis à notre disposition parle roi de Krînjabo. Ils les chaînent d'aller à Nougoua prendre le reste de nos bagages.

Aujourd'hui, grande séance de médecine. N'Kotsl est la résidence d'un praticien renommé- Lui d femme possèdent mieux que personne le secret des simples et des venins. Cette réputation vaut auï redoutables personn^es la sympatliie et la vénération générales. Qui ne voudrait être au mieux avec le féticheur? Un mot de lui peut perdri? ou ruiiier un homme 'On sait qu'aux yeux des indigènes la maladie, la mort sont moins des événements naturels que les effets cTun sort jeté par un ennemi. Survienne un décès, une épadémie, il s'agira de découvrir de qui émane le maléfice. Chacun, étant exposé à se voir imputer la coliqi voisin , doi t désirer, à tout hasard , se ménager les boRiui grAces du sorcier, dont les décisions sont sans appel. D'ailleurs, il s'en faut que la cérémonie tourne toujoui au tragique. Si la coutume des victimes expiatoiiet demeure en vigueur chez les peuplades de la fortt, li sacriticc est esquivé neuf fois sur dix; l'inculpé s'ea lire en versant la forte somme. L'affaire s'arrangE moyennant une ou plusieurs onces d'or comptées à U (Amillc et quelques épices discrètement glissées aa Lniédecin ». Celui-ci, il convient de le reconnaître, m iMnfcrmc pas exclusivement dans ses attributions Inatoires. Il consent parfois à s'improviser guirislur. Et cela est inappréciable; car s'il est intéressant

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de savoir de quoi l'on va mourir, il est préférable encore d'être remis sur pied.

Le spécialiste fait de son mieux. Je viens de le voir en grande tenue, coiffé d'une perruque d'herbes sèches, zébré de tatouages, brandissant d'une main sa baguette magique, et de l'autre une bouteille de gin, exécuter au chevet d'un client une pyrrhîque désordonnée. Une dizaine de femmes, —d'horribles vieilles, — assises sur les talons, l'accompagnaient de leurs glapissements et marquaient la mesure en frappant l'un contre l'autre deux bâtonnets. Le malade avait été déposé à l'entrée de la case pour qu'il ne perdît rien de la scène. Sur le seuil de la maison voisine, un jeune ménage battait furieusement du tam-tam , sans doute afin d'écarter les influences morbides. Il fallait, pour ne pas succombera ce charivari, que le moribond eût l'âme chevillée au corps. Au moins il s'en irait plus gaiement dans l'autre monde.

La musique, les chœurs, les entrechats de convulsionnaire, n'ont cessé que vers le matin. Au moment de partir, j'ai poussé une reconnaissance du côté de la case où régnait maintenant un silence de tombe, avec l'idée d'assister à des apprêts funéraires , lorsque mon boy Kassikan qui avait filé devant, aux informations, est venu m'annoncer d'un air de triomphe que le malade n'était pas mort : il allait mieux , il n mangeait fouto n.

La pensée de revoir bientôt nos amis nous redonne

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des forces. En quatre jours nous pouvions les rejoindre, si le chef de Toliéso ne s'était avisé de nous garder chez lui toute une journée, calculant évidemment que notre munificence serait en raison directe de la durée du séjour. Il est difficile de se soustraire à ces hospitalités intéressées. Parfois aussi le pauvre chef en sera pour ses frais. Non qu'il soit dans nos habitudes de nous faire héberger gratis; les largesses de l'hôte sont toujours payées, bien au delà de leur valeur. L'offre d'un poulet, d'une jarre de vin de palme, d'un régime de bananes, vaut au donateur un foulard bigarré, deux ou trois rangs de perles, une pipe, que sais-je encore? Quant à la ration fournie à nos hommes, le prix — toujours fort honnête — en est régulièrement acquitté en poudre d'or.

On nous avait, à Toliéso. gratifié d'une chèvre et d'œufs frais, une rareté. Si les poules, dans la brousse, pondent aussi volontiers que partout ailleurs, le noir en revanche s'abstient de toucher aux œufs. L'aliment ne lui semble pas assez substantiel : tout au plus le juge-t-il bon pour les fétiches. 11 perce les coquilles aux deux bouts, les vide, et en fabrique de longs chapelets qu'il suspend à l'intérieur de sa case ou devant l'entrée, à un pieu, en guise d'offrandes à ses lares. Mais il n'est pas autrement surpris de ne pas nous voir partager ses répugnances. Les blancs ont de à drôles de goûts!

Ces attentions méritaient récompense. Le chef reçut, en plus des colifichets d'usage, un superbe pagne, à pois rouges sur fond crème. Ce fut une extase. Par

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Linalheur, les noirs comme les Rots sont changeants. Deux heures après, son enthousiasme était tombé : l'étoffe exhibée à l'admiration du populaire, passée de main en main, voici que le dessin ne plaisait plus. 11 rra^mrtatt le cadeau, déclarant, par l'oi^ane de l'inter- , qu'il souhaitait autre chose. Le pagne fut repris 'séance tenante, et l'on répondit simplement au bonhomme qu'il pouvait se retirer.

Comment!... S'en aller ainsi, les maîns vides?... Il insista, croyant avoir mal entendu. Puis, en désespoir de cause, il ajouta que, toute réfiexion faite, le pagne lui convenait; on n'avait qu'à le lui rendre. — Jamais de la vie! L'objet imprudemment dédaigné avait réin- I tégré son ballot : il n'en sortirait plus. Et, dans une I improvisation hardie , nous dégageâmea la morale de [ l'incident, un cours complet de savoir-vivre à l'adresse L des noirs de tout rang. Etaient-ce là façons d'agir, de I chef àchef? Simaginait-il donc qu'une chèvre étique et I nne douzaine d'œufs fussent un si riche cadeau pour I des gens de notre sorte ?. . . Nous avions cependant I accueilli l'hommage avec des paroles de reconnaissance. 1 Et lui nous faisait l'injure de mépriser nos présents!.., I Fi!.,. Quelle honte!... Nous aurions le droit d'être [ offensés. Les blancs ont l'âme magnanime ; ils pardon- I nent. Le coupable en sera quitte pour se passer de I pt^C ; mais qu'est-ce qu'un pagne auprès des avantages I qu'il s'assurera dans l'avenir en méditant cette sage I maxime: La façon de donner vaut plus que ce qu'on I donne?

Le chef ne s'est pas tenu pour battu. Tout le jour, il

est resté assis devant notre case, la main tendue, le regard implorant. Ce plaidoyer muet eût attendri des pierres. Nous fûmes de bronze. Mais la leçon portera ses fruits.

Le 23 noussommesà Bafia, le 24 à Koffikrou, village bâti non loin d'un ancien cratère. Tout ce pays est extrêmement accidenté, bossue de soulèvements volcaniques; très arrosé aussi. Entre Toliéso et Bafia nous avons, en une matinée, passé onze cours d'eau. Quelle rude étape! Six heures de marche, par une température de fournaise. Le guide nous avait pourtant juré que le trajet ne demandait pas plus de trois heures. Mais serment de {çuide nègre équivaut à serment d'ivrogne. Ces gens-là n'ont qu'une notion très relative du temps et des distances, et seront d'autant plus afSrmatifs qu'ils parcourent le chemin pour la première fois. Vainement irez-vous aux renseignements : vous ne saurez jamais qu'une chose , l'heure du départ : quant à celle de l'arrivée, c'est le secret de Dieu. Heureusement, à mi-route, nous avons traversé un petit bois de cocotiers, les derniers sans doute que nous verrons de longtemps, car l'arbre ne croît pas loin de la côte. Les porteurs harassés poussent des clameurs joyeuses et, oubliant leur fatigue, grimpent, la machette aux dents, jusqu'aux noix fraîches qu'ils abattent par centaines. Jamais breuvage ne m'a paru plus exquis. Il faut avoir connu, dans la jungle marécageuse dont les marigots exhalent des pestilences , ce supplice atroce de la soif au milieu des eaux imbuvables, pour apprécier comme elle le mérite la source aérienne et lîm-

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I pïde qu'un coup de hache fait jaillir sous les palmes, Enfin le 25, vers dix heures, nous approchons

I d'Ëdoubi. Une fusillade retentit : c'est le docteur et

I M. Braulot qui chassent les pigeons verts. Nos carabines leur répondent, et, de loin, sous les futaies , des voix familières nous souhaitent la bienvenue.

Ces messieurs ont établi leur camp sous bois, à cent

I mètres du village, au pied d'un f^igantesque from^er.

I II y a dix jours qu'ils sont là. Le docteur en a profité pour faire un peu de jardinage; dans un carré sarclé avec soin il a semé des graines de radis roses et de laitues. Il rêvait de nous servir des salades; mais ce ne fut qu'un beau rêve. J'ai visité le potager. Il m'a rappelé ces essais de culture que d'ingénieux écolier» élaborent dans le mystère de leurs pupitres, les brins d'herbe décolorés foisonnant au fond d'une boîte à cigares. Dans cette ombre humide et chaude, où jamais un rayon de soleil ne pénètre, les semences ont levé avec une étonnante rapidité, en quelques heures. Le

' résultat est inattendu. C'est quelque chose de particu-

t lier, une végétation rampante et filiforme qui dessine

I sur l'humus noir de blanches arabesques. Inutilisable

I pour la cuisine, mais très décoratif.

Trois jours de repos, et !a colonne est réorganisée :

[ nous pouvons repartir. Un séjour plus prolongé achèverait d'indisposer la population qui déjà murmure. Bien

I que le village soit abondamment pourvu de vivres, on ne les cède qu'à contre-cœur. Ce matin, l'achat d'un

I mouton a donné lieu à une scène épique. Le proprié-

[ taire refusait de vendre, La bête a été saisie, dépecée.

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et le prix consigné entre les mains du chef. Le vendeur malgré lui protestait avec de grands gestes, des efEets de torse et de bras nus. Un moment même, laissant tomber sa toge, il s'est écrié, tragique: a Tuez-moi donc avec mon mouton ! «

Nous pensions pouvoir gagner directement l'Indénié. Mais devant les difficultés du terrain et surtout l'impossibilité de trouver de quoi nourrir nos hommes dans la zone de brousse épaisse, complètement déserte, qui s'étend au nord d'Edoubi, notre itinéraire a dû obliquer vers l'ouest. Nous repassons du bassin du Tanoé dans celui de la rivière Bla. Entre Assambaé et Koffuékourou, nous rejoignons un sentier venant directement de ICrinjabo. C'est la route de Bondoukou, que nous suivrons désormais, après avoir décrit, depuis Nougoua, un arc de cercle très accentué qui nous ramène à trois jours de marche seulement de la capitale d'Akassimadou, à peu de chose près sous la longitude d'Assinie. Nous sommes, par la voie ordinaire, à moins d'une semaine de la côte que nous avons quittée il y a plus d'un mois.

Cette proximité du littoral a ses avantages et ses inconvénients . Elle va nous permettre de réparer une avarie qui nous eût empêchés, pendant le reste du voyage, de relever notre position d'une façon précise. Depuis quelques jours, nous observions dans la marche de nos chronomètres de graves irrégularités. Il est

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certain que, dans la région tourmentée d'où nous sortons, ils n'ont pas été plus épargnés que le reste des bagages; malgré toutes les précautions et les recommandations réitérées, la caisse qui les contient a dû plus d'une fois butter contre un tronc d'arbre ou piquer un plongeon dans la vase. Bref, les voilà hors d'état de servir, M. Braulot va donc se diriger rapidement vers la côte, de façon à atteindre dans quatre jours Assinie et, de là, Grand Bassam pour le passée du prochain paquebot qui y fait escale le 12. Il se procurera à bord d'autres instruments.

Le lieutenant est parti le 4 au matin avec une pirogue. Il descendra la rivière Bia par Diangui, Ainboisso et Krinjabo. En forçant les étapes, il espère nous rattraper avant quinze jours. Car, au delà de laou, notre marche sera ralentie par des obstacles de toute nature. Nous allons, en effet, nous engager dans des territoires beaucoup moins peuplés, dans une brousse très touffue où l'on ne peut évoluer à l'aise. Il faut enfin compter avec les défaillances du personnel, les défections possibles. Les porteurs, se retrouvant à peu de distance de leurs villages, brûlent d'envie de décamper. Le 5. une vingtaine se sont échappés grâce à la négligence de leur chef qui répond au nom harmonieux de Marabourouli, magnifique seigneur, modelé comme un bronze florentin et bête comme un pot. Deux de nos tirailleurs et des jeunes gens de laou ont été lancés à leur poursuite et ne tarderont pas à leur faire rebrousser chemin

avec le vif désir de mettre entre nous et la côte une dizaine d'étapes de plus. Tant que nos gens ne seront pas tout à fait loin de chez eux, on ne pourra en obtenir un effort soutenu; les traînards seront nombreux, et l'on aura fort à faire pour maintenir l'ordre.

laou, du reste, n'est pas un Heu de délices où l'on s'oublie. Rien de plus énervant qu'une longue station dans ces villages de la forêt. Du petit au grand, tous se ressemblent. Les jours se suivent ramenant le même paysage sombre et morne, la même plèbe inactîve dont les mœurs ne varient guère. Ce n'est qu'après avoir dépassé la limite de la végétation dense continue, aux approches de Bondoukou, que nous rencontrerons des peuplades possédant, avec une certaine industrie, un sentiment plus élevé de la vie sociale, l'attrait d'une civilisation rudimen taire : le contraste entre le fétichisme et l'islam. L'intérêt renaîtra avec le plein air et la lumière.

ntANCE MOIU-

sec kto»

i j aroDs pns on de i le ail toajoura cette teinte |) ({at^lcs DDt longtemps inluai les i t. Eosaile, plus un niiàseaardes marcs. 4csSaqaE* e dissimulées sous les (ctnllca tombÉea, ^ mI nj. A Adou^oarou. ce toat petit riHy f ^K e de cases , toales à claire-vote. — pmqae ■■ ip de chasseurs. — l'eau es! unlusc. Pas oncMofce. 1 quatre cents mètres seolcineot. aa tnM geux où les habitants se laveot et s'abrcaveat. [ipulation chétive : beaucoup de maladies cgtaaées, s de mauvaise apparence. J'entends eorare h [lavrantiï d'un jeune garçon de demie i t^oatane • dont le corps n'ctaît qa'unc plaie. Ce malheureux, jet d'horreur pour tous, couvert de crasse et de îttsâfrrc, rampait de-ci de-là autour des cuisines, hroré par la soif, cherchant à s'approcher d'une jarre. s que sa présence était signalée, on lui donnait la s à grands cris. L'accès du sentier conduisant à lui était rigoureusement interdît. Songei donc! il t eu qu'à se plonger dans le puisard. La douleur re de ces (olies. Repoussé de partout à cause de irinlecte qu'exhalait sa purulence, le pauvre diable (bféfu^ près de nous. Qui sait? se disait-il sans tuveaux venus à la peau blanche doivent mpatissante. El il s'était blotti sous l'au- ! indignation d'Alfred (|ui luvais parti si je ne fusse I de mon boy ne connut l ordonnai de prendre une

Tels ont été nos derniers bivouacs : Bianoa, Adoukakourou et Diambarakrou. Dans ces campements , nous avons été étonnés de trouver accumulées en quantité considérable des marchandises à destination de l'intérieur, notamment des caisses de gin et des centaines de barils de poudre. Voisinage troublant, étant données l'insouciance de l'indigène, son habitude d'allumer du feu dans sa case et, le soir venu, de promener partout, en guise de torches, des tisons incandescents. Toutes ces charges ont été abandonnées là sans gardien, à la merci des allants et venants. Les porteurs reviendront les chercher dans plusieurs jours , sinon dans plusieurs semaines : aucun article ne manquera à l'appel. L'usage est général ; il témoigne d'un respect du bien d'autrui d'autant plus remarquable qu'en toute autre circonstance le noir professe, à l'égard du lien et du mien, des idées assez larges. 11 n'en va pas de même en i^areil cas. L'objet déposé dans un camp, au bord du chemin, est sacré, fétiche : nul n'y touchera.

Étapes de six à sept heures, très dures. En pays découvert de telles marches seraient insoutenables. Néanmoins, en dépit de l'ombre continuelle, un effort de quelque durée est douloureux dans cette atmosphère pesante, saturée de miasmes telluriques. Il semble que la végétation ambiante absorbe tout l'oxygène. La respiration s'accélère, haletante, la poitrine est oppressée, le sang afflue aux tempes.

A mesure que nous avançons vers le nord, les rivières s'espacent de plus en plus. La dernière que nous ayons aperçue a été le Songan, d'une fraîcheur surprenante.

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Nous y avons pris un de nos meilleurs bains, quoiqu'elle ait toujours cette teinte pisseuse des eaux dans lesquelles ont longtemps inFusé les racines et le bois mort. Ensuite, plus un ruisseau : des mares, des flaques de boue dissimulées sous les feuilles tombées, un sol pâteux- A Adouakourou, ce tout petit village d'une dizaine de cases, toutes à claire-voie, —presque un camp de chasseurs, — l'eau est un luxe. Pas une source. A trois ou quatre cents mètres seulement, un trou fangeux où les habitants se lavent et s'abreuvent.

Population chétive : beaucowp de maladies cutanées, d'ulcères de mauvaise apparence, j'entends encore la plainte navrante d'un jeune garçon de douze à quatorze ans dont le corps n'était qu'une plaie. Ce malheureux, objet d'horreur pour tous, couvert de crasse et de poussière, rampait de-ci de-là autour des cuisines, dévoré par la soif, cherchant à s'approcher d'une jarre. Dès que sa présence était signalée, on lui donnait la chasse à grands cris. L'accès du sentier conduisant à l'eau lui était rigoureusement interdit. Songez doncl il n'aurait eu qu'à se plonger dans le puisard. La douleur f^t faire de ces folies. Repoussé de partout à cause de ro<leur infecte qu'exhalait sa purulence, le pauvre diable s'était réfugié près de nous. Qui sait? se disait-il sans doute, ces nouveaux venus à ta peau blanche doivent avoir l'âme compatissante. Et il s'était blotti sous l'auvent de ma case, à la vive indignation d'Alfred qui menaçait de lui faire un mauvais parti si je ne fusse intervenu. Mais la stupéfaction de mon boy ne connut plus de bornes, lorsque je lui ordonnai de prendre une

FRANCE NOrRE.

boite de fer-blaoc qui avait contenu des cartouches , d'aller l'emplir au marigot et de la placer auprès de l'enfant. Par exemple! se donner celte peine pour ce galeux, pour ce pelé qui nous empoisonnait!... 11 fallut bien obéir. Je n'oublierai de longtemps le regard que me jeta le misérable en trempant ses lèvres dans l'eau bourbeuse; l'éclair de ces yeux en disait plus que de longues actions de grâces.

Force nous a été de passer ici quarante-huit heures afin de donner aux éclopés semés en route le temps de rallier le convoi. Plus terribles encore que les étapes, ces arrêts imposés par la nécessité d'attendre les traînards, de rassembler des renseignements et enfin de satisfaire aux exigences du chef, désireux de vous garder le plus longtemps possible. Celui qui commande ici est un vieillard étrangement accoutré. Sur une espèce de chemisette en grosse cotonnade de Kong, rapiécée à l'inlini, il étale une multitude de gri-gris cousus sur l'étoffe ou suspendus à son cou par des lanières, des sachets de toute forme et de toutes dimensions. Sa coiffure est un bonnet pyramidal agrémenté de coquillages : sur ses épaules, une peau de singe. 11 s'appuie sur une longue trique : un gamin le suit portant le tabouret guilloché, insigne du pouvoir suprême. Le personnage, qui n'a jamais vu d'Européens, nous observe avec curiosité, mais à la dérobée. 11 a un peu peur. Sa crainte pourtant ne l'empêche nullement de venir s'asseoir sur le seuil de notre case et de rester là en contemplation pendant des heures.

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Les rapports avec l'indigène sont plus délicats que dans le Sanwî. l.a population, très défiante, commence presque toujours par battre en retraite. A notre arrivée, le village est désert. Sauf quelques vieilles femmes, les habitants ont disparu dans la brousse. On nous épie de loin; puis, quand elle s'est assurée que nos intentions sont pacifiques, la foule se hasarde hors de sa retraite. Alors ce sont de longs pourparlers pour l'achat de quelques ,-éginies de bananes ou d'une chèvre, parfois le refus de vendre; des faux-fuyants, des hésitations de tel chef à arborer dans son village le pavillon français. Le malheureux, selon toute apparence, tremble de se compromettre. 11 apeut-étre bien entendu parler, de façon très vague, des traités passés, au nom de la France, avec les principaux chefs de l'indénié. Mais ces traités remontent à plusieurs années (1887]. Depuis, aucun voyageur n'a reparu pour en raviver le souvenir.

Comment s'étonner que, pour l'indigène, les actes ainsi passés n'aient qu'une valeur relative? D'autant quêta contrée renferme bon nombre d'immigrés ApoUoniens, anciens sujets du protectorat britannique de la Côte d'Or, toujours enclins à se recommander de leur pays d'origine. Cette circonstance a été mise à profit par les traitants noirs gtarcourant les villages où ils se présentent comme porte-parole autorisés des Anglais. Aucun n'est d'ailleurs investi d'un titre officiel, d'une

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mission déterminée. Simples trafiquants, c'est tout au plus si, à leur départ de Cape-Coast ou d'Astm, on leur aurainsinuéqu'ilseraitbon, au cours de leur voyage à l'intérieur, de relever les points occupés sur les territoires limitrophes parleurs compatriotes, et de s'efEorcer de les maintenir en relations constantes avec le protectorat. Ces conseils donnés sous forme de conversations, par un parent ou un ami n'ayant avec le gouvernement aucune attache apparente, suffisent pour persuader à notre homme qu'il est qualifié pour agir. La vanité du noir n'en demande pas davantage. Cette disposition d'esprit favorise le recrutement d'une nuée d'agents volontaires, qu'il sera toujours aisé de désavouer pour peu que leur zèle immodéré risque de créer des embarras.

11 est hors de doute que ces individus ne sont pas demeurés inactifs dans l'indénié. Leurs menées, à vrai dire, n'ont pas grande importance, puisque les traités sont là. Maisellcssontunprétexteàexactionsconstantes, impôts extraordinaires , amendes infligées pour le motif le plus futile ou même sans motif, amendes et impôts dont le produit, est-il besoin de le dire? constitue le plus clair bénéfice des susdits traitants, lesquels s'improvisent ainsi tout à la fols gendarmes, juges et agents du fisc. Aussi (aut-il voir l'altitude piteuse de l'humble chef de village qui ne sait trop de quelle puissance il relève, tremblant, s'il obéit à Paul, de s'attirer le courroux de Pierre : n Ne m'en veuille pas. Je ne suis qu'un petit chef, ce n'est pas moi qui commande le pays. Vois les grands chefs. Ce qu'ils décideront sera bien. » Les

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I graads chefs nous font bon accueil ; mais leurs lenteurs, leur amour des palabres nous ont déjà causé et nous causeront encore bien des arrêts.

Cet état d'esprit dûment constaté dans les villages précédents, à Ébiiassékrou, à Bocaso, et ici même, îl était indispensable d'avoir une entrevue avec le roi de rindénié et ses principaux feudataires. Nous n'a que trop tardé à faire acte de présence. Le passage de la mission est une occasion excellente de leur montrer que la France existe et que , derrière les traités signés, il y a des hommes. Mais notre malechance veut que l'aristocratie des villages soit en ce moment réunie en un palabre, à l'effet de r^ler je ne sais quel conflit, dans la capitale , Ammoakonkrou, située à trois fortes journées de marche, au nord-ouest. Nous y avons envoyé en ambassade un de nos chefs de porteurs, Amon, porte-canne du roi de Krinjabo, pour inviter de notre part le roi et ses chefs à venir nous retrouver ici. Quelle réponse obtiendrons-nous? C'est ce qu'on ne saurait ilire. Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous devrons attendre une semaine, et même plus.

Quel séjour! Sur une trentaine de cases, trois ou quatre à peine constituent de véritables abris. Le reste semble ne tenir debout que par la force de l'habitude. Des ruines apparaissent un peu partout, à côté des constructions habitées qui empruntent elles-mêmes à ce voisinage un aspect minable. L'exiguïté de ces réduits, les matériaux employés, ne répondent en quoi que ce soit aux exigences du climat. Le pisé qui recouvre le frêle édifice de perches s'échauffe sous l'action des

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rayons solaires. La maison, avec sa porte basse pour toute ouverture, se trouve de la sorte transformée en un poêle qui conserve, aux plus fraîches heures de la nuit, la majeure partie de la chaleur du jour.

Le terrain, qui plus est, conquis sur la brousse pour l'emplacement du village a été scrupuleusement dégarni. Aucun arbre à part le grand ficus, sous lequel se tiennent les palabres. Les journées sont terribles, les nuits pires. S'il survient une ondée, c'est à peine si le thermomètre descend au-dessous de 28°. La tornade finie, l'atmosphère, saturée d'humidité, est encore plus lourde. Camper sous bois? Impossible... La forêt, à une assez grande distance autour du village , sert de dépotoir : il s'en dégage des effluves à faire tressaillir un trépassé.

Nul moyen d'échapper à l'ennui dissolvant de l'inaction. La sylve vous enveloppe. Point d'autre promenade que le sentier par lequel vous êtes venu, et celui par lequel vous partirez. De chasse il est à peine question, tant le gibier est difficile à lever dans la brousse.

Si encore la population présentait un attrait quelconque. Mais rien de décevant comme cet exotisme noir. Il manque de physionomie dîstinctive. Nulle originalité, aucun trait saillant de mœurs ou de caractère , pas l'ombre de personnalité , d'industrie quelconque, de recherche ingénieuse dans les occupations ordinaires de la vie. Ni forme, ni gr.ice, ni couleur. Il est bien entendu que je ne parle ici que de ce que j'ai sous les yeux, sans prétendre généraliser. Je ne fais allusion qu'à l'indigène de Guinée, Je n'ignore pas

^^B que nous trouverons plus au nord, à Bondoukoii et à ^^H Kong, des populations dont le niveau intellectuel est ^^M autrement élevé. Mais ici, à peine un embryon d'intel- ^^f ligence.

Certes, il m'est arrivé de séjourner, parfois durant des semaines, dans tel village indien où j'espérais ne passer que vingt-quatre heures. Mais nulle part, ni sur les plateaux du Mexique , ni dans les villages perdus de la Cordillère, ni chez les tribus des rivières I amazoniennes , la sensation d'énervement n'a été aussi aiguë. Là-bas, chez l'homme rouge des deux Amériques, mille détails réveillent l'attention somnolente, Un rien: la coupe gracieuse d'un canot ou d'une pagaie , le galbe curieusement contourné d'un ustensile domestique, argile ou vannerie, la ciselure d'une sarbacane, la mélopée d'uu rythme pénétrant chantée autour des feux, le soir. Ici le bruit, la cohue, le tam-tam, des hommes d'un âge mûr capables de passer la moitié de la nuit à caresser avec un bâton le fond d'une botte à sardines, quelque tambour informe. Dans ce pays où le sol fournit en abondance l'argile la plus fine, pas d'autres ■ ustensiles de ménage que de grossières terrines, de lourdes vasques creusées en plein bois. Et cependant le bric-à-brac de la civilisation nous enserre. Dans plusieurs de ces villages où le blanc paraît aujourd'hui pour la première fois, l'industrie européenne a pénétré

t depuis des siècles sous la (orme de cotonnades criardes et de verroteries. Vous arrivez ; la population affolée se disperse au fond des bois ; maïs vous trouverez sur le terrain, abandonnés par les fuyards dans la hâte de

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leur retraite, le pagne tissé à Manchester et la bouteille de gin.

Cherche-t-on parmi les superstitions qui hantent ces cerveaux d'enfants le trait caractéristique qui manque partout ailleurs? De ce côté encore la désillusion est grande. Rien qui dépasse les pratiques d'un fétichisme grossier. Chacun a un fétiche, animal, plante ou fruit, dont il change, d'ailleurs, suivant l'inspiration du moment , sans qu'on puisse démêler de ses explications confuses le sens qu'il attache à ces brimborions. Des calebasses placées à proximité du village, des tas d'ordures en travers du sentier pour fermer le passage aux démons de la forêt, telles sont les manifestations de ce culte primitif. A qui s'adressent les offrandes? A tout et à rien . f-es dieux du Panthéon barbare gardent invariablement l'anonyme. L'homme, il est vrai, portera sur lui des emblèmes d'une signification plus précise : pour se faire aimer, pour n'être jamais malade, pour être heureux à la chasse. 1. 'amulette varie selon les individus.

A cela près, c'est le chaos que n'éclaire aucune légende. Quelques voyageurs, s'efîorçant de rattacher à travers tes continents et les Ages la chaîne des traditions, ont cru reconnaître dans plusieurs de ces pratiques baroques un souvenir affaibli des mythes de l'Orient. Illusion respectable, mai.s un peu hasardeuse, d'ethnologue qui se flatte de découvrir les mêmes aspirations au berceau de tous les peuples. Non, les mythes exquis de la Grèce qui personnifiaient les fleuves et les fontaines, le mont et la forêt, les clameurs de

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la mer et le bruit du vent, peuplant de faunes et de nymphes le pli des vallons, toutes les lumineuses créations de l'âiie antique n'ont aucune parenté avec ces ténèbres.

Hier enfin Anion était de retour avec la réponse des chefs. Elle pourrait être meilleure Nous leur demandions de venir h nous : ils ont répondu d'aller à eux, jk Ammoakonkrou. Le détour, expliquaient-ils, ne nous retarderait que d'une Journée, le sentier n'était pas mauvais; ai^uments d'individus qui n'ont point envie te déranger. Qu'il soit donc fait selon leur bon

Nous avons dît, ce matin, adieu à Zaranou , un éternel adieu, j'espère! Et nous voici, après une promenade de deux heures, campés à Boca-o-Koré (la Montagne Rouge). La contrée est accidentée plutôt que montueuse : des collines élevées de cent mètres à peine, dont le sol est riche en pyrites de fer.

Accueil très réservé. On a fait le vide à notre an- : chèvres, moutons et poules ont été dissimulés dans la brousse. Restent les bananeraies, chargées de tnagniiîques régimes, de quoi nourrir un corps d'armée. ï superficie du défrichement n'atteint pourtant pas nix hectares : mais telle est la fécondité du sol, qu'un wl hectare planté de bananiers donne, bon an, mal an, l/gux cent mille kilogrammes de fruits. C'est le fond de l'alimentation indigène : la disette n'est jamais à crain- .

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dre en dépit d'un gaspillage effréné. Une moitié de la récolte pourrit sur place. Ce n'est donc pas sans surprise que noua nous sommes vu refuser la ration pour nos hommes. Les habitants ont eu l'audace de déclarer qu'ils ne vendraient à aucun prix. Devant ce mauvais vouloir il n'y avait qu'à passer outre. L'un des porteurs s'est offert à aller couper la quantité de régimes nécessaires à la troupe. Ce que voyant, un noir, furieux, se précipitait, brandissant une machette et menaçant de trancher la main au premier qui s'aviserait d'entrer dans son champ, L'énergumène fut empoigné, ligotté séance tenante, et fit les plus plates excuses. L'incident n'eut pas de suite. En présence de cette attitude décidée, l'émotion se calmait comme par enchantement. La population a ramené sa basse-cour des profondeurs du bois ; les bananes sont apportées par monceaux.

Le village est situé à cent mètres du Méïan, important affluent du Comoé, La sinueuse rivière, aux eaux couleur de thé fort, s'écoule avec lenteur, sans un frisson, dans un perpétuel crépuscule. Des deux rives les arbres s'inclinent, confondent leurs feuillages en uneogive d'une hardiesse incomparable. Sur le parvis mouvant de cette cathédrale, des ombres flottent, tiges fracassées, buissons arrachés à la berge, entraînés à la dérive. De rares bruissements, une branche qui craque, une noix de singe tombant dans l'eau, rendent plus solennels encore les intervalles de silence.

L'étape de demain sera longue, nous dit-on, très longue. Ce rcn.seignement nous la présage démesurée. Entre Boca-o-Koré et Abengourou, le pays n'est

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tude. Il est vraiment regrettable de ne pouvoir mieux diviser la route. Pourquoi nous arrêter ici? Il est à peine dix heures. Poussons plus loin et campons CD forêt. Mais il paraît que c'est impossible. Jamais LIesnoirsn'yconsentiraient. Ils sont persuadés que cette ■ 2<6gîon est hantée par un animal redoutable, la Bête : B ne le désignent pas aulrement. Quiconque passerait I nuit dans les bois serait certain d'être dévoré. Il n'y I pas à discuter, Ces frayeurs auront ceci de bon que reonne, demain, ne sera tenté de muser en route. Le lonstre donnera des jambes aux moins agiles. Nos lorteurs, du reste, envisagent allègrement cette pénible Siarche. Ils ont appris qu'on vient de tuer un éléphant lUX environs d'Abengourou, ce qui leur promet à l'arri- &Ée un ample festin de viande fraîche.

L'heureux chasseur est ici. Il est fort admiré, bien

^e d'une laideur repoussante. C'est un garçon contre-

, affligé d'une tête énorme et d'une bosse; difFor-

tàtés qui n'empêchent pas la sûreté du coup d'ceil et

Tendurance des interminables affûts dans les cavités

ft'un tronc séculaire ou dans un trou masqué par des

Éerbes. Du reste, il possètle des fétiches qui lui confèrent

f^es prérogatives inouïes, telles que la faculté de se

tendre invisible, de se transformer à volonté. Pour

Khapper aux atteintes du pachyderme blessé, il devient

mr à tour buisson, fleur, oiseau. Ces balivernes nous

mt rapportées le plus sérieusement du monde par nos

joys, intelligents pourtant, qui ont fréquenté l'école

PAssinie. Je leur ai suggéré que sî le personnage avait

i don des promptes métamorphoses, il devrait bien

commencer par changer de figure. Mai l'allument ne portait pas.

Terrible journée! Neuf heures de marche effective avec une seule halte de quarante minutes, à mi-chemin. En réalité, nous aurons été sur pied pendant treiie heures. On s'est mis en branle à une heure du matin, le passage du Mézan exigeant de trois à quatre heures, attendu qu'il n'y avait à Boca-o-Koré qu'une seule pirogue pour transborder plus de cent personnes et les bagages. Le convoi massé au bord de la rivière, l'opération a commencé à la clarté des torches et de brasiers allumés sur les deux berges. Le va-et-vienl de ces hommes nus, de ces peaux noires et luisantes, les silhouettes des hautes ramures reflétées dans l'eau morte donnaient à la scène un caractère saisissant. La barque des ombres sur le fieuve infernal- La première partie du trajet a été relativement facile. La sente est unie, libre d'obstacles. La seconde moitié fut plus âpre. Le sentier serpente maintenant parmi les paquets de lianes, les racines, les arbres écroulés jusqu'à Abengourou. Le lever à la boussole nous donne, à vol d'oîseau, 30 kilomètres 400 mètres; soît un développement réel de quarante-cinq kilomètres : une course honnête par tout pays, extraordinaire sous les tropiques. Aussi l'épuisement de notre suite était tel qu'elle en a oublié ses alarmes, Soixante porteurs sont demeurés en arrière, en détresse. De notre côté, nous

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avons grand besoin de repos et nous perdrons sans déplaisir quelques heures à les attendre.

Abengourou est le village le plus habitable que nous ayons vu depuis notre entrée dans t'Indénié. Pour la première fois, nous y rencontrons un personnage dont les allures tranchent singulièrement avec celles de la population environnante. C'est le musulman, le Mandé Dioula de Bondoukou qui parcourt les territoires fétichistes, non dans un but de propagande, mais pour trafiquer, colporter et vendre des amulettes, des cotonnades indigènes. Cependant il prêche d'exemple, fait salâm le front incliné vers l'Orient, à l'ébahissement des naturels, et, parfois, laissera derrière lui des prosélytes. C'est ]ïar lui que l'islamisme gagne de proche en proche et atteindra bientôt les rivages du golfe de Guinée.

Son influence se trahit déjà dans la structure de quelques cases. Celle de Kofi, chef d'Abengourou, est, à cet égard, très remarquable. Simple bâtisse en torchis, couverte en chaume, comme les maisons voisines; mais deux colonnes torses qui supportent l'avant-toit, la porte à plein cintre, une fenêtre à croisillons, participent, à n'en pas douter, de l'architecture arabe. A noter également la chaise du chef, recouverte de feuilles de cuivre entaillées d'arabesques.

Le 24 à midi, vingt-deux heures après nous, les derniers porteurs arrivaient complètement exténués. Ils ont passé, dans la brousse, une Jiuit de jeûne et d'angoisses. Si la Bête les a épargnés, ils ne doivent leur salut qu'aux bons fétiches dont plusieurs d'entre eux s'étaient munis, Ces gri-gris-là défient maintenant la concurrence.

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Ammoakonkro

. 35-28 tr

A Ammoakonkrou, capitale de l'Indénié, l'un des pires endroits du monde, réside Kassidi-Kié, le chef ou roi, dont le costume de cérémonie consiste en une culotte de soie cerise, un dolman de velours vert et un chapeau gibus. Jeune, de mine avenante, il a recueilli tout récemment l'héritage de son prédécesseur Ammoa, qui avait donné son nom au village. I.ors de notre réception, il vint à nous, hissé sur le dos de ses serviteurs, dans un lit de parade, vaste corbeille ornée d'oripeaux et d'amulettes, du haut de laquelle il étendait les mains sur la multitude avec des gestes de pontife. Autour de lui, les autres chefs, rassemblés pour se rencontrer avec nous en grand palabre, péroraient, gesticulaient, se trémoussaient aux accords de plusieurs tam-tams. Le roi lui-même, descendu de sa corbeille, n'a pas dédaigné d'esquisser un pas, tandis que la majeure partie de la population, rangée en hémicycle, accompagnait la danse de ses clameurs, La garde royale — des gaillards brandissant des cimeterres en fer battu à poignée d'or grossièrement travaillée ou de longs /?i'«gots à pierre parfaitement inoffensifs — encadrait le monarque, s'abandonnant à des improvisations chorégraphiques telles qu'on n'en vit jamais de pareilles, même en rêve. Des cris, de la poussière, des mouches, voilà le bilan de la fête.

Malgré ces sarabandes de bienvenue, le roï de l'Indénié nous a donné du fil à retordre et mis notre patience

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lue rude épreuve. Lui et les autres chefs comprennt vaguement que le protectorat de la France sert

i intérêts, leur pays devant être le trait d'union turet entre le Bondoukou et le Sanwî et bénéficier du insît. Néanmoins, les menaces incessantes des traîtts de l'Achanti, agents de l'Angleterre, les ont idos timides. 11 n'a pas Fallu moins de quatre ïbres, pour que le roi consentît à nous adjoindre de ses chefs. Celui-ci nous accompagnerait jusqu'à

t rencontre avec la commission anglaise et fourni- : au besoin des éclaircissements sur les villages de la [itière dont la possession serait débattue.

Vacassé, 29 mars.

le matin, à six heures, prêts à quitter enfin l'infâme ktale de Kassidi-I<ié, suprême palabre. Au moment s'exécuter, le roi cherche à esquiver la promesse s la veille. Il n'a pas encore eu le temps de choisir ambassadeur, 11 le désignera demain. Aujourd'hui 1 pris par des préoccupations plus graves; l'un des IK chefs est décédé la nuit dernière, et l'on va proir&ses obsèques. En effet, bien avant le jour, des ps de fusil avaient retenti, annonçant la funèbre noue, et depuis la mousqueterie continuait de plus en I nourrie. Kassidi-Kié conclut que nous pouvions ir et que son envoyé nous rattraperait — peut-être lans deux jours. Nous sommes fixés. Jamais nous 1 entendrons parler, .u delà d'Ammoakonkrou, la brousse très épaisse

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recouvre des puits forés pour en extraire ta terre aurifère que les travailleurs — des captifs — vont laver au marigot le plus proche, souvent à plusieurs kilomètres de marche. Ces fouilles constituent un danger permanent, surtout le matin, lorsqu'il f^t h peine assez jour pour se diriger sous bois. A un brusque coude du sentier, le trou apparaît béant, ne laissant, sur les bords, qu'une bande de quelques centimètres, glissante. Le péril est plus grand encore, quand l'abJme se dissimule sous un buisson, entre deux racines. Il convient de n'avancer qu'avec prudence, les regards rivés au sol. La moindre distraction pourrait être fatale. La chute sans doute ne serait pas mortelle; mais, à la distance oiî nous sommes de la côte, une simple fracture peut avoir des suites graves.

De loin en loin, un coup de jour brutal, une coulée de lumière tombant sur un ar|ïent de forêt sommairement déblayé : un chantier de lavage. A défaut de rivière, une série de fosses alimentées par l'eau des pluies. Dans ces fosses, plongés jusqu'à la poitrine, une vingtaine de travailleurs, hommes et femmes, pétrissent la boue de quartz dans de grandes vasques en bois. C'est le lavage à la battée , mais très imparfait. La main-d'ceuvre ne coûtant rien aux chefs, l'affaire pour eux équivautà un placement de tout repos, Jen'oscrais affirmer qu'une exploitation à l'européenne, à supposer qu'on pût amener la machinerie à pied d'oeuvre, se solderait en bénéfices, bien que l'or abonde dans la région boisée, notamment sur la lisière , au delà du 7* degré de latitude. C'est la seule monnaie, ce qui, par

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mdièse, rend les transactions laborieuses. L'emploi la balance et des différentes graines représentant les Is veut une attention soutenue. L'achat d'un poulet d'une douzaine d'œufs est une œuvre de longue

'ers midi, nous avions (ait halte pour déjeuner. Au Dent de se remettre en marche, l'interprète nous me un individu de mine suspecte; il dit venir au I de Kassidi-Kié pour réclamer un captif qui a pris uite pendant la nuit et s'est glissé dans nos rangs départ d'.\mmoakonkrou. Le fugitif est là, dans jtude des suppliants; il embrasse nos genoux et, S une pantomime des plus expressives, explique KÏ nous le livrons, on lui coupera la gorge. En effet, ihysionomie de celui qui le réclame ne dit rien de I. C'est une espèce d'athlète, au front déprimé, au wd dur. Il brandit un coutelas affilé. Nous deman- \s k qui appartient le captif. Réponse : son maître mort la veille au soir. Voilà qui est clair. Ht nous [S rappelons alors la fusillade entendue dans la mati- :, les salves en l'honneur du défunt. Plus de doute : le malheureux serviteur était destiné à lui continuer ses soins dans l'autre monde. Il a préféré s'en aller.

Oii fait comprendre à l'émissaire qu'il devra s'en retourner comme il est venu, seul. Il n'y a plus ici de maître ni d'esclave. Dès l'instant qu'il s'est placé sous la protection des blancs, l'homme est libre.

L'autre proteste, le prend de très haut. Il est alors prévenu que s'il ne se tait pas, on va l'amarrer et, s'il fait le méchant, lui loger une balle dans la tète. Il

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n'insiste pas et disparatt. Nous adoptons le libéré qui prendra place dans le convoi en qualité de porteur. C'est un garçon dans la force de l'âge : il a nom Bîlalî et est originaire du pays de Saniory. Il s'est déjà acquis les sympathies de nos tirailleurs sénégalais, parce qu'il parle leur langue. Je dois ajouter qu'une fois en lieu sûr, il parut oublier bien vite, avec l'insouciance de sa race, et les émotions passées et le service rendu. Le soir même, il murmurait. Quelques heures en avaient fait un mécontent. Et ÎI venait se plaindre, alléguant que le ballot qu'on lui avait confié était trop lourd!

Yacassé, oiî nous arrivons après une étape de sept heures, est bâti à la base d'une chaîne de collines dont l'attitude maxima ne dépasse pas cent cinquante mètres, mais dont le relief est très accusé. L'inclinaison atteint souvent quarante-cinq degrés, surtout sur le versarit sud, en sortant du hameau de Bocabo. Ce nom seul (la Grande Montagne) atteste que, même pour l'indigène, celte partie du trajet est considérée comme une pénible escalade. De fait, sur un pareil terrain et par cette chaleur de bains maures, une ascension d'une heure éprouve davantage qu'une demi-journée de marche dans les Alpes.

Nous avons retrouvé ici M. Braulot, dont la veille on nous signalait la présence à Abengourou. Avisé de notre prochain départ, il avait coupé au plus court par un sentier qui, du village de Zébénou, se dirige sur Yacassé en évitant Amnioakonkrou, Il a rempli heureusement sa mission, nous rapporte un chronomètre cédé par le vapeur Thibet et, ce qui n'est pas moins

précieux, un courrier de France, daté du 23 février : des nouvelles toutes fraîches, les dernières peut-être que nous recevrons avant de regagner la côte. Car nous n'espérons pas trop revoir Azémia-Amon, un homme sûr que nous avons chargé de porter nos lettres à Assinie en le faisant escorter par quatre de ses camarades dont les charges étaient épuisées. Ces gens voyageant ensemble, armés de coupe-choux et munis d'un pavillon français, ne seront pas inquiétés à l'aller. Amon s'est engagé à ne faire que toucher barre; il prendra les dépêches venues de France par les derniers paquebots et repartira à notre poursuite. Il jure de nous rejoindre à Kong. Réussîra-t-il? A cet égard le doute est permis. Il sera seul au retour et se heurtera à bien des obstacles. Le caprice d'un chef de village pourra l'immobiliser pendant des semaines... et des

M, Braulot nous fournit sur les mouvements des

ommissaires anglais des renseignements inattendus.

Il les a devancés à Zaranou. Alors qu'ils devaient,

d'après nos conventions, passer par l'Achanti, les voici

I revenus sur notre territoire et sur nos traces. Que

t signifie cette volte-face imprévue?

Le lieutenant est fatigué de sa marche forcée. 11 [-nous a paru légèrement changé, maigri. Sans doute [ aura-t-il fait à notre endroit la même remarque. Ces L modifications, opérées sous l'influence débilitante du I climat et de l'effort quotidien, restent imperceptibles f dans r accoutumance de la vie en commun. Une séparatîon de qudques jours les met en valeur.

Nous sommes d'ailleurs tous en bonne santé , en dépit de la saison qui est dure. La température n'est tolérable — dans les villages — que jusqu'à dix heures du matin. Passé ce moment, elle atteint bien vite, à l'ombre des cases, trente-cinq ou quarante degrés. Le travail assis est insupportable; il faut changer de place à chaque minute, pour se donner l'illusion d'un peu d'air. Aussi est-ce sans regret que nous reprenons notre route à travers bois. Nous en sommes à notre soixantième jour de forêt. Nous n'atteindrons guère le pays découvert avant une quinzaine et Bondoukou aux approches de Pâques.

Repos à Yacassé. Cet arrêt donnera tout loisir au chef promis par le roi de l'Indénié de rallier la mission, si tant est qu'il en ait envie. Mais il se gardera bien de venir, et nous savons maintenant pourquoi.

Il y avait brouille entre chefs. Histoire de femme. Le fils de Kofi, chef d'Abengourou, avait mis à mal une des épouses du chef de Yacassé. Indè irx. Le roi Kassidi-Kié, désireux d'arranger l'affaire, mandait devant lui les deux parties. Kofi a comparu avec son fils. Mais le mari lésé refuse fièrement de faire acte de vassal en se rendant à Ammoakonkrou. Le porte-canne royal a été retenu prisonnier. Ceci explique comment nul, parmi ses collègues, ne tient à s'aventurer sur ce territoire, fût-ce en notre compagnie et sous notre sauvegarde. C'est la guerre, une Iliade en miniature, la 0 Belle Hélène » au pays noir.

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Les gens de Yacassé jettent feu et flamme. Vingt guerriers, armés de fusils à pierre, se démènent en hurlant des délia à l'adresse de l'ennemi lointain. Tam-tam le soir, devant la case des fétiches qui se dresse à l'entrée du village. L'intérieur de cette chapelle est orné de fresques grossières figurant des serpents enroulés, des caïmans la gueule ouverte. Il renferme un assemblage de calebasses fêlées, de marmites hors d'usage, pêle-mêle avec des chapelets de graines séchées, de coquilles d'œufs et d'os de poulet. C'est le repaire de Sakarabrou, le démon par excellence, qui synthétise les mille puissances des ténèbres. II se manifeste à certaines époques, changement de saison, renouvellement de la lune. En ces occasions solennelles, un crieur parcourt le village, annonçant que Sakarabrou se montrera le soir. Cette nouvelle est, pour les femmes, un ordre d'avoir à se renfermer chez elles; la coutume leur défend d'assister à ces cérémonies.

Sakarabrou a paru cette nuit, le corps emprisonné dans une robe en longues fibres de palmes, le chef recouvert d'un postiche représentant une tête hideuse de dragon cornu. Chacun est censé Ignorer le nom de l'acteur affublé de cette défroque. Celui-ci prend au sérieux son rôle de démon, pousse ries cris inarticulés, rugit et

1 bondit, tandis qu'autour de lui une ronde furieuse tourbillonne à la lueur des torches. Puis, au plus fort de la danse, rompant le cercle, il s'enfuit à toutes jambes et disparaît sans que personne s'avise de le poursuivre. Très las, nous avions tenté d'obtenir que la fête fût remise aU' lendemain, après notre départ. Impossible :

us

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ces rites-là ne sauraient être différés d'un jour, surtout dans des circonstances si graves, à la veille d'une guerre. Somme toute, beaucoup de bruit pour peu de chose. Les hostilités ne feront pas couler des flots de sang , les adversaires ne se souciant nullement d'en venir aux mains. On demeure sur la défensive. Tout se bornera à des interdictions de passage, à des pillages de caravanes, jusqu'au jour où les intéressés préféreront, pour r^ler le conflit, la poudre d'or à la poudre à canon.

Altiébentékrou, t-15 avril.

Les Anglais se sont fait attendre une semaine. Ainsi que nous l'avait dit M. Braulot, ils avaient, au lieu d'adopter une marche parallèle à la nôtre par le protectorat britannique (Acliantî et Broussa), emboîté le pas derrière nous, parcouru le Sanwî et l'Indénié, procédé à une sorte d'enquête, comme s'il s'agissait non d'appliquer, mais de préparer un traité. Ils palabraient avec les chefs, s'eRorçant de faire accepter leur pavillon.

C'est qu'en effet, aux yeux de M. le capitaine Lang, le traité aurait été mal fait : les territoires qu'il nous attribue feraient partie de la zone d'influence anglaise et ne sauraient en être distraits. De Ih des prétentions portant sur une notable portion du Sanwi, jusqu'à une journée de marche de Krinjabo, la totalité de l'Indénié et une province entière de l'Abron (l'Assikasso). Ceci reculerait notre frontière dans l'ouest jusqu'au Comoé, interceptant nos communications entre la c6te et Bondoukou, et menacerait nos relations avec le pays de

FRANCE NOIRE

Kong. Le protocole de juin 1891, complétant l'arrangement d'août 1889, est cependant formel. 11 stipule que la frontière devra suivre autant que possible le 5" degré de longitude et spécifie que la commission de délimitation prendra pour base de ses travaux la carte dressée par le capitaine Binger. Il prend soin d'indiquer nettement certains points entre lesquels les commissaires ont toute liberté de se mouvoir et de se faire réciproquement des concessions de détail, mais par où la ligne de démarcation devra de toute nécessité passer.

« La frontière, est-il dit, passera à mi-chemin entre Attiébentékrou et Débisou et se maintiendra ensuite à dis kilomètres à l'est de la route de Bondoukou (itinéraire suivi en 1882-83 ?*"■ '^ capitaine Lonsdale). »

M. le capitaine Lang ne conteste pas ces termes du protocole. Il se refuse seulement à continuer les travaux en suivant le tracé jalonné par les plénipotentiaires avant d'avoir reçu plus amples instructions de son gouvernement. Or, l'échange de cette correspondance exigeant de quatre à six mois, la délimitation se trouve dès à présent suspendue et la reprise des travaux renvovée aux calendes.,, britanniques. Le fait était à prévoir el ne nous a pas autrement surpris. Dès le début des opérations, les difficultés soulevées par le commissaire anglais au sujet de Nougoua étaient d'un fâcheux présage.

La prolongation du stalu çuo fera merveilleusement l'affaire des traitants de la CMe d'Or. A Cape-Coast comme à Accra, on n'a pu voir d'un bon œil l'arrangement intervenu entre l'Angleterre et la France. On

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considérait qu'il faisait à cette dernière la part trop belle. Mais si, — ce qu'il est juste de reconiiattre, — la France a été avantagée dans le partage, elle doit avoir payé ces avantages par des concessions consenties sur d'autres points du littoral africain. L'arrangement comprenait plusieurs chapitres réglant des questions de frontière au sujet de territoires fort éloignés les uns des autres : établissements du golfe de Guinée, Sierra-Leone, Rivières du Sud. Voilà ce qu'il ne faudrait pas perdre de vue et ce dont M. le capitaine Lang ne paraît pas se souvenir. Il a eu même un joli mot. Comme on lui objectait que les plénipoteniiaires anglais, rédacteurs et signataires du protocole, devaient avoir agi en connaissance de cause, il a répliqué vivement ; « Ce n'est pas sûr u, ajoutant qu'à Londres on avait pu être insuffisamment renseigné sur l'état des affaires et les droits acquis par l'Angleterre dans ces parages. L'Angleterre, mal renseignée, mal servie.par ses agents, l'Angleterre oublieuse de ses droits! Une telle supposition semble quelque peu paradoxale. On demeure incrédule, alors même que l'allégation émane d'un sujet de Sa Très Gracieuse Majesté.

Toutefois, alin que l'échec de délimitation ne pût être imputé plus tard à la mission française, nous avons fait en sorte d'obtenir de M, le capitaine Lang une lettre attestant sa décision de suspendre tout travail.

Cette correspondance diplomatique n'a pas manqué de saveur. Elle a occupé cinq jours, du 8 au i3 avril. Nous sommes campés en dehors du village, qui n'est qu'un amas de ruines. Notre tente a été dressée en pleine

FRANCE NOIRE

brousse, sur un carré de terrain nettoyé tant bien que

mal par le fer et le feu, A cent pas de nous sont les

Anglais. Chaque jour, on voisine. On parle de la pluie

I et du beau temps, de tout, sauf de l'alTaire pendante.

( Celle-ci ne se traite que par lettres.

Le commissaire anglais ayant écrit qu'il ne pouvait poursuivre les opérations sans en avoir référé à Londres, la réponse fut :

o Comme il vous plaira. Dans combien de temps espé- ,rez-vous recevoir de nouvelles instructions?

— Je ne saurais dire au juste. Mais cela exigera plusieurs mois, quatre au moins, peut-être six.

— Voilà qui est parfait. Nous attendrons. Ne sommes-nous pas bien ici? »

La proposition n'agrée point à nos coliques. Ils estiment que le seul parti à prendre est de laisser la question en suspens : elle sera l'objet d'une entente ultérieure entre les cabinets de Londres et de Paris.

Nous n'en demandions pas davantage. Il ne nous reste qu'à tirer chacun de nôtre côté. La commission franco-anglaise a vécu, Les Anglais sont partis le 12 dans la direction d'Annibilékrou et de Bondoukou, d'où, selon toute apparence, ils obliqueront à l'est pour revenir à la Côte par Salaga et la Volta.

Nous n'avons plus qu'à réaliser la seconde partie de

notre programme. I! importe de surveiller les ag^sse-

( ments de nos adversaires et surtout de nous montrer

I dans le Soudan méridional. A Bondoukou et à Kong, les

I chefs ont certainement eu vent de notre approche. Ils

s'étonneraient à juste titre que leurs amis fussent revo-

FRANCE \OTRE

séjour dans le quartz elle a conservé une teinte de petit-lait. Des colonies microbiennes y prennent leurs ébats; un vrai bouillon de culture. Elle devra passer par le filtre. Mais le filtre et la batterie de cuisine sont encore loin . Heureusement l'un de nos boys nous apporte quelques oranges, une trouvaille! Le fruit est si rare dans les villages de la forêt. Celles-ci sont fort amères.

Il est plus de cinq heures, et mes porteurs n'ont point encore paru. Je me passerai de couchette et de moustiquaire. La perspective de coucher sur la dure, après une journée pareille, n'est point gaie. Mais à quoi bon s'insurger contre l'inévitable?

Un Dioula de Bondoukou, fabricant d'amulettes semble avoir été mis là tout exprès pour me donne l'exempledu fatalisme résigné) Nous occupons la même case. Du coin d'ombre où je me suis étendu sur la terre battue, je le regarde découper paisiblement ses petits carrés de cuir. Son mobilier n'est pas encombrant : une peau de bœuf et une marmite en terre. Et ce néomusulman semble heureux; il vient d'interrompre son travail pour procéder à ses ablutions. Après ce si lacre de lav£^e, il tire de la poche de son boubou un morceau de natte large comme un mouchoir de poche — son tapis de prière — et son chapelet. Courbé vers l'Orient, il prie, invoquant le fils du chamelier, le Prophète qui repose là-bas, dans la Mecque lointaine, ce rêve de tout vrai croyant. 11 n'y a guère de chances que mon camarade de chambrée entreprenne le pèlerinage et soit un jour salué du titre de Hadji. Mais le pauvre noir doit à ces pratiques, au peu qu'il a reten

FRANCE NOIRE

des discours des marabouts, à ces formules dont le sens lui échappe, une dignité de langage et de manières qui le classe fort au-dessus de ses congénères fétichistes. C'est un homme parmi des enfants.

Le 20, à Matémangoua, abandonnant l'itinéraire suivi par les expéditions Lonsdale et Treich-Laplènc , nous inclinions légèrement à l'ouest , par Matta et Sapiasé, vers Amen vi où réside Ardjima, roides Abrons. Ce vieillard a fait solliciter la visite de Binger. Le détour n'est pas considérable. Dût-il retarder de plusieurs jours notre arrivée à Bondoukou, il est de bonne politique, avant de marcher sur ta capitale, d'aller saluer le prince dans sa villégiature.

Le terrain estde plus en plus accidenté. En revanche, la haute futaie fait place à une végétation basse, très fournie, où dominent les palmes et les fougères. Pays de transition entre la forêt et le plateau soudanien. C'est la patrie du Raphia Vinijera, l'arbre à vîn, d'où l'on extrait le Doka , le grand cru de la brousse. La sève qui s'écoule d'une entaille pratiquée à la naissance des tiges, est recueillie dans une bouline : le liquide rappelle certaines tisanes de Champagne. Maïs la fermentation est si rapide qu'on ne saurait le conserver plus de vingt-quatre heures. Boisson saine entre toutes, inappréciable dans ces régions où les eaux sont généralement mauvaises.

La contrée se peuple. Gomélé, Abarakroum, Céango,

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