IS
FRANCE NOIRE
Kouboutou, Kouamaro. tous villages dont l'aspect riant contraste agréablement avec les masures croulantes de l'indénié. La case circulaire du Soudan dresse son toit conique, près des cabanons carrés des peuplades forestières.
L'apparition des blancs est un événement; de tous les points de l'horizon les curieux accourent. L'accueil est sympathique. L'entrevue est, d'ailleurs, fort brève. Voici, d'ordinaire, comment les choses se passent. La population se range en hémicyle, les chefs au centre, les femmes et les enfants aux ailes. Nous prenons place vis-à-vis, à une vingtaine de pas. Après une courte pause pendant laquelle aucune parole n'est échangée, nous défilons devant le chef et lui serrons la main. A leur tour, lui et les siens viennent nous saluer avec le même cérémonial. Puis on demande à notre interprète de donner les nouvelles, ce dont il s'acquitte aussi sobrement que possible, expliquant qui nous sommes, d'où nous venons, où nous allons. Après quoi le chef est prié de nous donser un guide jusqu'au prochain village. Il en désigne un sans trop de difficulté, et nous reprenons notre route.
Le vendredi 22 avril , — notre quatre-vingt-quatrième jour de forêt, — au vill^e de Matta, nous atteignions enfin la limite de la végétation dense continue. Non que la forêt cesse brusquement pour faire place au pays découvert, les bois s'étendent bien au delà vers le nord ; mais ce ne sont plus pour ainsi dire que des îles de verdure, quelques-unes d'une superficie considérable d'ailleurs. L'espace intermédiaire com-
prend d'immenses clairières, plateaux ondulés coupés de ravins. Sur les parties élevées, des hautes herbes, des arbustes clairsemés au feuillage grêle et, par places, de longs affleurements de roche ferrugineuse où la réverbération solaire se fait cruellement sentir. Dans les bas-fonds reparaissent les grands arbres festonnés de lianes. Le terrain se relève sensiblement; une chaîne de collines se développe vers le nord.
Le 23, du village de Céango perché sur une hauteur comme un village kabyle, nous découvrions, pour la première fois depuis la côte, un vaste horizon , Le panorama est superbe : du moins il nous paraît tel après ce long emprisonnement dans les bois. En réalité, le regard plane sur des ondulations .sans fin, d'un vert désespérant. Mais l'air libre, la clarté épandue, le vent frais qui soufflait sur cette crête faisaient de cette halte un des meilleurs moments du voyage.
Du 24 au 29 avril, séjour à Sapiasé; tandis que le capitaine Binger se rend à Amenvi, à cinq heures de marche dans l'Ouest, pour voir à Ardjima, le gros de la. colonne Jouit d'un repos dont elle a grand besoin. Amenvi, du reste, est un assez pauvre village où il nous eût été impossible de trouver de quoi nourrir nos gens. Sapiasé, en revanche, offrait mainte ressource. Aux alentours, dans les clairières, des centaines de bestiaux pâturent. De la viande de bœuf, des œufs par
i6o FRANCE NOIRE.
douzaines, c'est presque du luxe. Par contre, les fmiti sont toujours fort rares : quelques papayes, pas un« orange. Sur ce plateau élevé, l'air, plutôt vif, temp^ la chaleur des journées. C'est le premier répit véritable que nous ayons goûté depuis le littoral.
Les indigènes eux-mêmes, de taille élevée, de phy* sionomie plus énergique, ont jusque dans leurs effarements, dans leur gaucherie, je ne sais quoi de mâle, le la terre est moins féconde qu'à la côte, la vie mcànt facile. La loi du travail reprend son empire. Le tiss rand équipe son métier au pied d'un arbre; le forgeron; sous un hangar, façonne les outils de paix et de bataille, la houe et la lance; les ménagères filent au fuseau.
Durant ces trois mois passés dans la brousse, noiu n'avons vu que des êtres à face humaine, indolents, improductifs. Sur les Hauts-Plateaux, voici des hommes Il semble que l'humanité, encore à l'état d'ébauchi dans les ténèbres de la forêt, ait eu besoin, pour s'épa nouir, d'air et d'espace, des laides horizons baignés dl lumière.
Elle nous apportait du laît , au petit jour, dans la rosée, et le soir, à l'heure où le bétail en pelotons serrés, abandonnant les prairies, se rassemble au centre du village, dans les enceintes des cases ruinées, pour y dormir à l'abri des panthères et des hyènes.
Du lait : boisson de captif, disent les noirs, chez qui pourtant les mères donnent le sein à des nourrissons I depuis longtemps ingambes, à des polissons de trois ou quatre ans. Pour quel motif est-il plus dégradant de boire du lait que du doka (i) ou du dolo (2)? Le proverbe ne le dit pas. C'est là un de ces préjugés d'autant plus tenaces que rien ne les justifie. Il me suffit, sans l'expliquer, de constater ta surprise manifestée par les indigènes de Sapîasé , lorsque les blancs ont demandé
I qu'on allât traire, à leur intention, les ruminantes aux pis gonflés, des vaches superbes, le pelage blanc et (1) Vin de palme.
(2) BiÈre de mil,
FRANCE NOIRE
noir, modelées comme des bêtes de Schwitz. J'ajouterai même que dans ces éloiinements il entrait une pointe de raillerie. Aux heures des repas, dans notre salle A manjjer installée en plein air, sous un ficus, les bonnes gens formaient le cercle, très amusés, clignant de l'œil d'un air entendu.
Et c'étaient, à voix basse, des commentaires sans fin coupés de rires étouffés, lorsqu'on nous voyait, la soif étanchée, une mousse blanche aux lèvres, replacer à terre la calebasse.
Namarou, elle, ne se mêlait point à ces démonstrations enfantines. Notre requête, le premier jour, lui avait paru très naturelle, et, sans mot dire, se coiffant d'une écuelle renversée qui lui donnait l'aspect d'un tirailleur annamite, elle avait pris sa course vers les pâturages. Une heure plus tard, elle rapportait le vase empli jusqu'aux bords et le déposait devant la case, à la stupéfaction du populaire qui ne lui ménagea pas les quolibets. Mais elle n'était pas femme à s'émouvoir pour si peu. Notre laitière supportait ces choses en silence, impassible. Les plaisanteries glissaient sur elle, comme le rayon de soleil sur ses épaules nues, sans laisser de brûlure.
Et, tous les jours, son écuelle de bois en équilibre sur la tête, elle était revenue. Une paire de foulards, quatre rangs de perles, l'avaient récompensée de ses prévenances, et, sans aucun doute, l'espoir d'autres menus présents contribuait à entretenir son beau zèle.
Il s'en fallait néanmoins que Namarou fût une personne intéressée. Comme tous les êtres pour qui la vie
FRAN'CE NOiRE.
a été dure, la femme, aux pays noirs, est volontiers compatissante : son intelligence ades éclairs, son cœur des délicatesses inconnues du sexe fort. L'observation d'ailleurs serait également vraie sons d'autres latitudes. t Namarou eût eu des malheurs, cela ne faisait pas doute. De quelle nature? A quel moment? On l'ignorait. Les tatouages tracés sur ses joues, sur sa poitrine, rappelaient moins les marques distinctives adoptées par les populations qui vivent entre le Comoé et la Volta que tes incisions visibles beaucoup plus à l'ouest, dans le Diammala et le Djimini. Tout ce qu'on savait, c'est qu'elle était arrivée, il y avait de cela un nombre considérable de lunes, vêtue d'un lambeau ùe pagne et portant sur la tète, dans un filet, son petit bagage, une marmite en terre et des calebasses. Qui elle était, d'où elle venait? Captive en fuite, épouse répudiée? Sur tous ces points on en était réduit aux conjectures. Du reste, les gens l'avaient admise sans peine dans la communauté. Elle avait pris possession d'une case abandonnée, sans que personne songeât à lui en contester l'usage. Brin à brin, elle réparait le chaume , bouchait avec de la glaise les lézardes des murailles, battait le sol à coups de pierre. Et elle vivait là, paisible.
Depuis, son intérieur s'était animé par la venue de deux enfants, un garçon, une fillette, arrivés eux aussi on ne savait d'où, le père ayant, dans les deux cas, jugé plus convenable de garder l'anonyme.
Cette maternité ne semblait pas gêner Namarou. Les petits grandissaient, mêlés aux autres bambins du
FRANXE NOIRE,
village, partageant leurs jeun ; le mystère de leur état civil n'étant pas de nature à leur aligner, non plus qu'à leur mère, les sympathies de cette société primitive. Tous deux, au surplus, se rendaient utiles, 1-a fille écrasait déjA, comme une ancienne, le maïs et le mil dans un mortier de bois. A peine aussi haute que son pilon, elle le manœuvrait à tour de bras pendant des heures, n'interrompant sa besogne que pour vanner la farine sur un écran en fibres de palmier. Le garçon passait la moitié de ses journées sous le hangar du forgeron, à entretenir le feu au moyen d'un soufflet en peau de bouc, sur lequel il exécutait des deux mains, avec une satisfaction évidente, des battements de tam-tam.
Namarou n'était point belle. Le front bas , les traits plutôt durs, la poitrine mieux conservée que chez la plupart des noires qui ont dépassé la vingtième année. Avec cela, très grande, haute sur jambes; des épaules de lutteur. A la voir assise sur les talons au seuil de sa case, ramassée, tassée sur elle-même, on n'eût jamais deviné sa taille majestueuse, sa robuste carrure. C'était, quand elle se levait, une détente de ressort; on cherchait dans le sol, involontairement, la trappe par où la longue apparition venait de surgir. Elle n'avait de véritablement beaux que les yeux, immenses, très doux, les calmes prunelles de Junon « aux yeux de génisse n.
Simplement mise, elle portait un étroit pagne de Kong; mais, le plus souvent, une bande de yiia, tissu naturel, écorce rie teinte rougeâtre, qui lui ceignait les hanches. Pour toute parure, un collier de cuir auquel était suspendue une pépite d'or de la grosseur d'un pois ;
FRANCE NOrRE. 165
[ aux jambes et aux chevilles, quelques grosses perles de
I verre et des cauris enfilés dans des cordelettes très serrées. Sa coiffure était celle des femmes Mandé, la chevelure soutenue par des postiches et relevée en
, cimier, avec deux petites tresses tombant sur les tempes, n cadenettes.
Particulièrement propre et soignée, la maison de Namarou avait dû jadis abriter une tribu. C'était la case mallnké, ronde, en forme de ruche, mais d'un
I diamètre inusité; elle eût pu abriter vingt personnes. Mobilier plus que sommaire : trois nattes roulées , une dizaine de calebasses alignées par rang de taille le long du mur, c'était tout.
En revanche, attachés aux perches supportant la toiture , une multitude de gri-gris , des os, des queues de vache, des bouquets d'herbes séchées, des plumes de pintade et de perroquet, ainsi qu'une poupée-fétiche, odieuse figurine taillée dans une bûche.
Dans l'une des calebasses aussi vaste qu'un chaudron, un monceau de coton, la récolte de plusieurs mois, que Namarou filait et dont elle avivait l'éclat avec
, un peu de terre crayeuse écrasée entre le pouce et
' l'index. Lorsqu'elle apportait son lait, l'écuelle déposée, elle s'asseyait à terre, prenait le fuseau fiché à sa cein-
' ture et se mettait à l'ouvrage.
Elle passait de la sorte les matinées : le soir, elle
1 demeurait là jusqu'après le soleil couché, tandis qu'aux alentours s'allumaient les feux des cuisines et que, dans la paix du crépuscule trop court, vers le ciel pâli les fumées montaient, bleues.
Un malin notre amie ne parut point au camp selon son habitude. Les boys, partis aux informations, rapportèrent qu'elle était dans sa case : il y avait beaucoup de monde attroupé devant la porte. Mais Namarou ne viendrait pas; Namarou avait w gagné mort »!
Beaucoup de monde en effet devant la case, une foule ameutée par les cris des enfants qui, au réveil, avaient trouvé la mère les membres raidis, déjà froide. A l'intérieur, des vieillards, des notabilités, parmi lesquelles le féticheur, discutaient très animés près de la morte. Elle était là, sur sa natte, les mains crispées sur le pagne ramené jusqu'au menton, la tête rejetée de côté, les yeux grands ouverts,
Il était dit qu'elle s'en irait comme elle était venue, mystérieuse. Pays des agonies brèves, des accès foudroyants et, qui plus est, des subtils poisons versés par la main d'un ennemi ou d'un débiteur. Pour clore une discussion, pour apurer un compte en souffrance, rien de plus expéditif qu'une décoction de strophantées. Mais Namarou n'avait pas d'ennemis; de créances, moins encore, la pauvre. Quelques poignées de cauris, la pépite d'or qu'elle portait au cou, c'était toute sa fortune. Quelqu'un l'avait frappée pourtant. On ne meurt pas comme cela, naturellement. Les noirs le savent.
D'où venait le coup? D'un maléfice ou du démon? Sakarabrou a de ces colères. Et malheur à ses vicftimes!
FRANCE NOIRE
Il les poursuit jusque dans la mort, étoufïant les plaintes des parents, imposant silence aux voix amies. II (ait le vide autour du cadavre qui reconnaîtra pas le repos de la sépulture dans la case ou, près du village, sous un tertre orné des bons fétiches, de touffes de plumes, de fruits sauvages piqués sur des bâtons, de calebasses
'emplit la rosée, où viennent boire les oiseaux. La
dépouille maudite sera jetée au loin dans la brousse, à
la merci des panthères et des vautours. Telles sont les
mérailles que l'on accorde à quiconque s'est attiré la
haine de Sakarabrou.
On saurait vite à quoi s'en tenir sur les causes du décès. Le féticheur avait fait un signe; les curieux s'écartaient, livrant passage à deux hommes qui portaient une espèce de civière, quatre bâtons arrachés à
e toiture, liés ensemble; un appareil bien frêle, bon pour un petit enfant : jamais la longue Namarou ne s'y étendrait. Aussi n'étaît-il pas question d'opérer la levée du corps, mais d'attacher sur ce brancard différents effets ayant appartenu à la morte : son pagne d'abord, puis ses fuseaux, des écuelles, plusieurs des gri-gris pendus aux murs, les objets témoins de sa vie, témoins de sa mort. Eux diraient qui l'avait fait mourir ; ils conduiraient les porteurs chez celui qui avait jeté le sort.
Namarou semblait suivre ces mouvements , les yeux fixes, les prunelles comme dilatées par l'épouvante.
Et voici qu'on la laisse, sur sa natte, seule dans la case dévastée. Le groupe des anciens, le féticheur et ses acolytes portant la civière se dirigent, escortés de la foule, vers la demeure des fétiches, le temple de Sa-
iate pafeaaiiée cnreloppani an itri>rc i t doot le nevx tronc est foiûllé de ravtlis . Là soat dé{m£s des frmts, des plats de /oui», K au nAnTÛ génies : inutile de se mettre toi favspoerlcsbtM>s:oane Batte qne ceux qu'on redonte- A sne bosse braocbc peodcnt )e« guenilles que revêt le démon locsqu'il >{)|aialt dans le cercle des dan&cuTs, à I biseHrdeston-hes, lessotre de grande fête : U tunique ■ de (eniBcs, la tite de diagoo A la gueule menaçante. Et sous cette défroqœ, (e vu^aire croît à U présence léetle. Invisible, impalpable, Sakarabrou est là; il plane dans le ra)-i}n de soleil, dans la poussière que le veot soulève. C'est lui que le féticheur intoque en touchant lie sa baguette les bardes de la morte.
Les deux hommes ont placé la avièrc sur leur tête; frémissants, ils attendent, ils hésitent. Indifférents tout à l'heure, un (risson les secoue, leurs faces se convulsent; ils fléchissent sous le léger fardeau. Ils ne s'appartiennent plus : un râagulier phénomène de SUgge^ tton en fait les dociles instruments du sorcier qui, d'an geste irrésistible, les pl«e, les lance en avant.
Ils détalent, ils bondissent, parcourant le village oi tous sens, heurtant les cases de-ci de-là. Parfois ils i'aft^ puient à une porte, aux écoutes, et repartent d'un traôt fou.
De l'endroit où nous sommes, sur une éminence, k^ l'entrée de Sapiasé, le terrain s'abaisse en pente dmiee;, le reprd suit toutes les péripéties de la chasse. El « iDt des cris, des protestations enr^ées, loi buttant contre une cabane,
ur, pantelants, font halte une minute pour reprendre haleine. Le propriétaire qui craint d'être désigné comme fauteur du sortilège, se défend avec véhémence, prend les assistants à témoin. On le connaissait. Est-ce qu'il était capable de vouloir du mal à qui que ce fût? Pourquoi donc aurait-il o fait fétiche » contre Namarou? Il n'avait rien à lui reprocher : ils étaient amis. Mais les coureurs s'éloignent; il s'apaise.
Cela dure des heures, Et je songe à l'autre, à la trépassée, oubliée là-bas dans sa hutte, les yeux grands luvertsp qui attend,
Il est plus de midi quand, pour la vingtième fois, les deux énergumènes reviennent près de l'enclos sacré, où ils s'arrêtent enfin haletants, une écume aux lèvres. Ils s'adossent, têtus, à la palissade, d'où l'on ne peut les arracher. Lecrîmen'apasété commis par unhumain. C'est de là que, la nuit dernière, les fétiches ont frappé Namarou. Elle est jugée maintenant; son corps ne reposera pas dans la terre.
Alors éclate une clameur féroce, un concert d'imprécations ; la meute se rue à la curée. On amène au milieu de la place les tam-tams géants creusés dans un tronc d'arbre, et l'orchestre prélude à petits coups. Puis la cadence s'accélère, le bruit s'enfle en grondement d'orage,
Namarou a été roulée dans une natte : on l'apporte, on la traîne pour mieux dire; dans la bousculade, la .nistre bourriche crève, la tête pend, raclant le sol de son haut chignon en cimier. Et, le corps jeté à terre, autour une ronde s'organise. D'abord serrés l'un contre l'autre, marquant le pas, l'échiné courbée, les bras bal-
FRANCE NOIRE
lants, les danseurs se redressent et partent d'un vertigineux galop. Dans un poudroiement de sable rouge, le village entier, un millier de personnes, tourbillonne, les enfants et les femmes, les jeunes mères ellesmêmes avec leur marmot pendu en sautoir comme pne giberne. Le féticheur et ses gens, à coups de martinet, activent le branle ; sur les épidémies en sueur, les lanières claquent avec un bruit de linge mouillé.
Le tapage a mis en fuite les animaux domestiques : moutons et chèvres se sauvent dans la brousse; les poules effarées sont perchées sur les loits. Et, massées dans la prairie, les vaches inquiètes, cessant de paître, le mufle tendu, regardent.
Au plus fort du tumulte, des hommes se précipitent, s'emparent du cadavre et l'emportent en courant ver» les bois.
Pendant une heure encore, la danse et les chants ont reprisavecun redoublementde furie. Puis, subitement, les trépidations du tam-tam cessent. Trois coups largement espacés, et tout se tait. La chaîne est rompue : pas lents, muette, la foule se disperse; les habitants rentrent chez eux, apaisés, dans la sérénité du devoir accompli.
Le soir vient. Le village est retombé à son train de vie accoutumé. Des ménagères vont puiser de l'eau, les pilons retentissent dans les mortiers, broyant le m et le sorgho. T^ forgeron, sous son hangar, façonne les engins de culture et de guerre : les cuisines s'allument et, des cases en forme de ruches, les fumées montent vers le ciel pâle.
CHEZ SITAFA.
De Sapiasé à Bondoukou, on franchit la chaîne de hauteurs qui sépare le bassin du Comoé de celui de la Volta.
Le 29 avril, à dix heures du matin, après une traite decinq heures assez fatigante, nous faisions notre entrée dans Bondoukou.
Le premier aspect est des plus inattendus. Adieu les abris de palmes des vill^es forestiers, les cases rondes de Matta et de Sapiasé! Toits en terrasse, murailles de brique séchée au soleil ; le tout formant une masse compacte couleur d'ocre jaune au centre d'une immense clairière où des centainfî de bestiaux pâturent.
\ ue ainsi de loin, dans la lumière éblouissante, avec sa mosquée au minar-it pyra:;iida!, ses crrrtrr? d^ ~'.-.làlies agréd^r-tées dorr.err.*:-:^ -it: poir.t-ri. !i •■■.'.'.■: -^ montre à so= avar.tag-;. Or. 'lira:', vrai—'.r.: : ur.t ci: > taie.
belle ordonnance disparaît. C'est la cité saharienne, avec son dédale de ruelles, ses maisons massives prenant jour sur des cours. Le vieux Biskra moins les dattiers; mais un vieux Biskra croulant, vermoulu, fétide, émergeant à peine de la couclie d'immondices accumulée par les siècles. La perfection dans le délabrement. Tout ce ijue l'islam si riche en guenilles, en vermine éparse dans la poussière dorée, nous fait entrevoir ailleurs, semble atteindre ici son apothéose. L'incurie poussée à ce point touche au sublime. L'ordure ainsi mise en valeur tient du génie.
La population ne doit pas être inférieure à trois ou quatre mille âmes. Travailleuse et active, elle donne par son va-et-vient continuel l'illusion d'une communauté beaucoup plus nombreuse.
La fraction de la race Mandé- Dioula qui s'est implantée ici depuis deux ou trois siècles, sinon davantage, n'a cessé d'y prospérer. La position, commercialement parlant, était du reste fort bien choisie. Placés sur la ligne de partage des bassins de la Votta et du Comoé, les nouveaux venus n'ont pas tardé à monopoliser le trafic entre cette partie de la boucle du Niger et le littoral. Industriels, commissionnaires, prêteurs sur gages, ils font tous les métiers, prêts à spéculer sur tout, sur l'or et sur les cauris, sur les kolas, sur les captifs.
La race est belle, de carrure forte, d'allure plus décidée, plus virile que la population du Sanwi et de l'Indénié. Les femmes ont la démarche légère, une grâce inconnue dans les villages de la forêt , où la compagne de l'homme est, le plus souvent, ravalée à l'état de
FRANCE KOIRE.
Eté de somme. Nombre des
jeuDcs
reodeuses c
lant à travers le marché , U corbeilieou la calebasse sur la tête, posée un peu de cAté comme un bonnet de police par un pnxlige d'équilibre, sont autant de bromes florentins i\tû raviraient un statuaire.
An demeurant, toos, du petit au grand, importuns, loquaces et sans gêne, à l'^a! de leurs congénères des pays voisins, avec un air de supériorité prétentieuse, un parler onctueux, des gestes bénisseurs dont on se vite.
Tout le monde ici est • Karamokho a (homme illustre) . il n'est déjà » AUahmokho > (homme de Dieu) . ■ Karaikho » l'individu qui vient vous vendre un mouton, fiâes ignames, des bananes; • AUahmokho b le n^o- ■ CÎant exhibant à sa clientèle des pagnes à ramages et s amulettes, le mendiant qui, la nuit tombée, psalmokdie sa prière de maison en maison sur un rythme d'enterrement. Cette profusion de titres honorifiques a je jhe sais quoi d'agaçant. C'est comme si chez nous chatin, du porteur d'eau au ministre, se donnait de l'altesse I du monseigneur- La maison de Sitafa, notre hAte, est un spécimen |ÇcompIi d'une installation d'homme riche àBondoukou. Sitafa est l'un des notables de l'endroit, le plus cossu peut-être. 11 a de la monnaie plein ses coffres, guinées anglaises et sachets de poudre d'or : il possède des pé-
I 'tes grosses comme le poing, je ne sais combien de êtres cubes de cauris. Quinze femmes se disputent shonneurs de sa couche; une légion de captifs vaquent
FRANCE NOIRE
a Captif » est, par parenthèse, l'eupliémisme pour désigner ici l'esclave. Il existe, au reste, une différence marquée entre la situation du m captif » et l'esclavage tel qu'il est pratiqué sur d'autres points du continent noir. Le captif est, presque toujours, acheté tout enfant sur les marchés de l'intérieur, à la suite de guerres. Une fois chez son maître, il fait en quelque sorte partie de la famille, y prend femme, et n'est point exposé à passer de main en main comme un article d'échange, sinon en punition d'une faute grave. Souvent il est chaîné de missions de confiance. C'est lui qui, pour le compte de son maître, colportera des marchandises, conduira une caravane de l'intérieur à la côte et recevra en retour une prime modique qui peu à peu lui constitue un pécule. Le maître, en plus d'un cas, lui donnera des marques d'attachement, lui fera en mourant un legs parfois important. Si le captif n'obtient pas sa liberté, sa descendance a chance de s'affranchir. J'ai vu un homme de position indépendante, ayant gagné dans le commerce une certaine fortune, dont le père était captif dans la famille de notre hôte. Les relations étaient demeurées, de part et d'autre, affectueuses. Ce descendant de serfs, parlant de luimême, disait non sans fierté : « Je suis un homme de Sitafa », du ton dont un laird des vieux clans d'Ecosse se serait écrié : a Je suis un homme de Douglas! n
La position du captif, au moins dans cette partie du Soudan, n'est pas sans offrir quelque analogie avec celle àn/amu/us antique.
Sitafa a autour de lui bon nombre de ces familiers,
e cinquantaine environ. Le principe de la division du
■ travail est strictement appliqué. Chacun a sa besogne I déterminée, qui n'est jamais bien lourde et dont il
■ .s'acquitte à sa guise avec un sans-façon remarquable. ÏIl y a le captif du cheval, !e captif de la vache, celui Edes moutons et de la volaille, chacun spécialement prér posé à la garde et aux soins de ces divers animaux ; le
captif chargé de balayer la cour — une sinécure ! — le porte-clefs; l'homme qui prépare le repas et le lit du maître, etc., etc.
Les métiers de notre hôte sont multiples. Sitafa est I an vrai Protée, tour à tour marchand, entrepositaire,
■ .courtier, changeur, entrepreneur de transport, n Homme Rllustre », cela va sans dire, u Homme de Dieu n, pas Lpour un sou, pratiquant la manœuvre des faux poids ou
î jeu des deux balances, une pour la vente, l'autre
tour les achats, avec une effronterie qu'eût enviée
Robert Macaire. Ce qui n'empêche pas le drôle de faire
tes salâms à grands gestes, pour la galerie, en suppliant
Allah de bénir son petit commerce. Bon diable au
pTdemeurant, et grossier comme pain d'orge. Mais son
industrie maîtresse est celle de diaiikê ou logeur. C'est
lui qui héberge les voyageurs et les caravanes. Il est le
, Grand-Hôtel de l'endroit.
La maison occupe un espace très vaste. C'est une I de caravansérail, une suite de cours encadrées î bâtisses en terre très basses, crevassées, fleurant k crasse et la moisissure séculaires, Une entrée unique tour les gens et pour le bétail. On y accède par les ruelles les plus étranglées de la ville, parmi des mon-
FRANCE NOIRE
ceaux d'ordures et de déjections où il est difficile de ne pas piétiner.
L'habitation principale, située dans la première cour, ce qui lui vaut le privilège de servir de passage à la valetaille et aux animaux domestiques , rappelle en petit le préau d'une maison centrale : quatre murs percés d'une demi-douzaine de cellules sans jour, sans air, où l'on ne pénètre qu'en se courbant. Les murailles ont trois pieds d'épaisseur, le plafond de perches entrecroisées qui supporte la terrasse est à peine élevé de deux mètres. L'intérieur de ces antres est égayé par un badigeon de bouse de vache.
!.^ vermine pullule : punaises, cancrelats, araignées grosses comme des crabes. La température, nuit et jour, ne descend jamais au-dessous de trente degrés. Impossible de fermer l'œil. Le soir venu, nous traînons nos couchettes dans la cour, préférable à tous égards, en dépit de la promiscuité qui y règne et des senteurs qu'elle exhale. Et la nuit se passe tant bien que mal, tandis qu'autour de nous les gens jacassent, vont, viennent, procèdent avec la candeur des premiers âges à la satisfaction de leurs exigences les plus intimes, se soulagent ici ou [h, au petit bonheur.
Bondoukou présente ce caractère, peut-être unique, d'une cité musulmane capitale d'un pays fétichiste. Mahométisme des plus accommodants d'ailleurs, qui
HMte rêve, à l'ombre de la mosquée de terre battue, ni conquêtes, ni guerre sainte. Il s'agit moins ici de ferveur religieuse que d'une question de décorum , d'une loi morale dont on observe les préceptes, de même que ' l'on porte un vêtement ]ïDur se distinguer des peuples f voisins, de condition inférieure, adonnés à des jongleries, et qui vont tout nus. Les musulmans de Bon-
■ âoukou et de Kong ne professent aucune prévention fccontre l'infidèle, blanc ou noir. Tout entier aux affaires, Eleur esprit très positif n'entend rien aux abstractions. ECultivcr, trafiquer, colporter sur les marchés soudaniens iitout ce qui peut faire l'objet d'une vente ou d'un frCchange, tel est leur rôle. Ils constitueront, avant ■.qu'il soit longtemps, la meilleure clientèle de nos facto-
■ Teries du littoral. En attendant, ce sont, pour la plulart, de braves gens, hospitaliers, serviables, obser-
PVateurs des traités librement consentis, des amis sQrs. CJla représentent déjà la civilisation , une civilisation
■ noire, bien imparfaite encore, mais qui étonne au sortir |;des ténèbres de la forêt.
Le Mandé-Dioula vit dans les meilleurs termes avec ■It'autocbtone et reconnaît la souveraineté d'un païen, le ■vieil Ardjima, roi de l'Abron.
Il ne déclare pas la guerre aux superstitions indigènes, Finaîs se borne à en tirer un bénéfice honnête, se fait Imarchand de gri-gris, de sachets mystérieux, dont le Evoir porte sur lui un assortiment complet. Dans cette Kôolonie de marchands, tout, y compris la religion, est jprétexte à négoce.
Les Abrons ne sont représentés ici que par un groupe
FRANCE NOIRE
de cent h cent cinquante individus (jui occuiient un hameau aux cases de chaume, à une porter de fusil de la \"ille. Leur chef est le délégué officiel de l'autorité royale, autorité plus nominale que réelle, mais à laquelle, en certains cas, le Bondoukou musulman ne dédaigne pas de recourir.
Lors de notre arrivée, la population était en liesse à l'occasion de la clôture du Ramadan. Réjouissante musulmane célébrée avec un tumulte et un luxe d'accessoires qui révèlent le voisinage immédiat du pays des fétiches. Les deux quartiers, ville haute et ville basse, chantaient et processîonnaient, faisant assaut de vacarme. Sur les peaux luisantes, frottées de beurre de Ce, chatoyait le bric-à-brac des grands Jours : amulettes de tout genre, oripeaux de nuances criardes, Détail à noter , dans cette foule mahométane : les hommes sont les plus vêtus; l'ample boubou en cotonnade de Kong, à ramages bleus et rouges, les drape majestueusement à la romaine. Les femmes vont le torse nu, le pagne roulé autour des reins. La partie essentielle de leur toilette est la coiffure, édifice compliqué, la haute perruque en cimier agrémentée de pendeloques. Elles brandissent une sorte de crécelle composée d'une calebasse recouverte d'un filet très l&die dans les mailles duquel sont enfilées des cauris — la, monnaie du ]mys, monnaie encombrante (trois cents de CCS coquillages représentent la valeur de cinquante centimes) .
Tout ce monde marcliail en bataillon serré, scandant le pas par une mélopée chantée à tue-tête où les mÊraes
^B pa
FRANCE NOIRE
r paroles sur le même dessin mélodique reviennent à l'infini. En tête de la procession, les griots, armés de fouets, bondissaient et vociféraient, élai^issant la haie
Ides curieux à grands coups de lanières. La fête, comme il arrive souvent, a dégénéré en Ingarre. Au moment où nous regagnions nos cases, des Herbes de flammes s'élevaient dans la direction du marché. Croyant d'abord à un simple accident , à une flambée causée dans les auvents de paille par les tisons de quelque marchande de friture, nous allions rebrousser chemin pour aider à circonscrire le sinistre en faisant la part du feu. Les noirs affolés ne songent jamais à ce procédé élémentaire. Vint à passer un des fils de notre hôte. L'enfant, par une pantomime expressive, nous enjoignit de rentrer. Là-bas, il n'y avait rien de bon à gagner; les horions pleuvaient : déjà un homme avait péri, Réflexion faite, qui pouvait répondre que, dans cette foule superstitieuse et surexcitée, quelque imbécile ne s'aviserait pas d'attribuer à l'arrivée des blancs, à un malélice lancé par eux, les malheurs de la
■ journée? Cette voix trouverait certainement de l'écho, : la position pouvait devenir critique. Mieux valait
s'abstenir.
Renseignements pris, personne n'avait eu garde de Inous mettre en cause. Le hasard ou les sortilèges
■ n'étaient pour rien dans l'événement. Les griots, par lone distribution de coups de fouet trop libérale, avaient I provoqué le conflit. Des invectives on en était venu l aux coups, puis aux mesures incendiaires. Le feu, en f l'absence de toute brise, s'éteignait de lui-même au
FRANCE NOIRE
bout de trais beures. Mais toute la nuit le village fut sur pied. Noire hôte avait réuni chez lui tous ses fidèles : dans ces conciliabules on agitait les résolutions à prendre pour le lendemain. Les esprits paraissaient très montés. De part et d'autre on ne parlait de rien moins que de recommencer la lutte au petit jour. On allait expédier des émissaires dans les vîllaj^es des environs, rassembler des IrouiJes, élire un chef de guerre, que sais-je?... Le jour est venu, le soleil s'est levé sur un horizon immaculé ; pas une clameur guerrière n'a retenti dans la ville ou dans les campagnes. Le bilan de la journée se chiffre par un mort, une demidouzaine d'éclopés, quantité de vermine livrée aux flammes et un marché réduit en cendres. Telle fut cette bataille dont les moindres incidents, perpétués et magnifiés par la tradition, seront discutés en plein midi sous les arbres des carrefours, la nuit, dans la tiédeur des cours empestées, par les générations futures.
Les conseils pacifiques qui avaient prévalu émanaient précisément du chef de la religion, l'Almamy. On s'était, d'après ses avis, décidé à laisser au vieux roi le soin de régler le différend. Une délation devait se rendre auprès de lui à Amenvi et solliciter ses bons offices.
Ardjima accueillit favorahlenient la requête, envoya à Bondoukou un de ses fils qui s'aboucha avec les notables des deux quartiers en hostilité, distribua aux uns el aux autres de bonnes paroles et se tira de l'arbitrage à la satisfaction générale.
Faute d'autre abri, les marchés se tiennent provîsoi-
FRANCE NOIRE
L'ensemble du personnî^e est vénérable : on rencoatie trop rarement chez les noirs, même avancés en &ge, cette dignité d'allures qui commande le respect.
Quand nous lui avons fait noire première Visite jour de notre arrivée, il était étendu sur une natte, devant sa porte, entouré de quelques serviteurs, un manuscrit du Coran à portée de la main, égrenant son chapelet. Le salAm de quatre heures était proche. Sur la place encore inondée de lumière, les fidèles se dirigeaient vers la petite mosquée coiffée de trois minarets en forme de pyramides. Du plus loin qu'ils apercevaient le vieillard, les passants s'inclinaient, les mains jointes sur U poitrine. L'entrevue fui on ne peut plus cordiale, bien que nous nous soyons soustraits le plus vite pOfrsible aux compliments de bienvenue afin de ne pas gêner l'almamy dans ses dévotions.
Depuis, le digne homme est venu plusieurs fois nous voir. Pas un jour ne s'est passé sans qu'il dépéch&t an de ses gens pour prendre de nos nouvelles et répéter au capitaine Binger combien il remerciait Dieu de lui avoir permis, à lui si vieux, de revoir une fois encore le chef blanc dont il avait conservé si bon souvenir. II nousa envoyé un mouton d'une blancheur d'hermine et un pot de miel. La mission, de son côté, lui a fait quelques cadeaux, boubous brodés, bournous, chéchias, du papier, des plumes, des couleurs, articles si recherchés des marabouts. L'envoi a provoqué chez le destinataire une effusion de gratitude. Le jour même il arrivait préscnter ses remerciements. La scène n'a pas été sang
grandeui
FRANCE NOIRE
- a moi, pauvre scr-
— Ce que vous m'avez donné viteur de Dieu —■ c'est comme si vous l'aviez donné à Dieu même.
Puis, sans autre préambule, il appelait sur nous les bienfaits du Très-Haut :
— Que Dieu vous accorde le bonheur, la santé, la force, la richesse, la gloire d'une postérité nombreuse, etc., etc.
Les trois disciples assis en (ace du Maître répétaient en chœur chacune des formules comme les répons d'une litanie.
La visite s'est terminée sur une prière improvisée à notre intention :
— Daigne le Tout-Puissant écouter la voix du vieil- ■lard son serviteur. Qu'il prenne ces hommes blancs
sous sa garde , leur donne un heureux voyage, écarte de leur sentier les obstacles et les périls ; qu'il les conduise par la main jusque dans leur pays et les ramène sains -et sauts dans leurs villages , .\ l'ombre de leurs cases.
Les assistants — la cour est pleine de monde — la tête courbée, les mains appuyées sur le front, répondent :
— Amina! (Ainsi soit-îl!)
La chaleur croissante et l'infection de l'air nous éprouvent. La dysenterie a fait son apparition. Heu-
t84 FRANCE NOIRE.
reuseraent le bon Crozat veillait et a triomphé du mal en quelques heures.
Nos hommes ne sonlguère en meilleur état. Accoutumés à l'ombre, k la fraîcheur relative de leur pays boisé, aux ablutions fréquentes, ils supportent avec peine la sécheresse, cet emprisonnement dans des cours fétides, au milieu de ce peuple dont les coutumes et la langue leur sont inconnues. Deux ou trois cas de variole se sont déclarés, L'épidémie sévit en ce moment à Bondoukou, où elle cause d'assez sérieux ravages. Quant à se laisser vacciner, le noir n'y consentirait à aucun prix. C'est là un fétiche n bon pour blancs ».
Notre bagage, il est vrai, ."i 'allège. Nous pourrons laisser ici les moins valides, qui regagneront aisément le Sanwi dès qu'ils seront en état d'entreprendre le voyage. D'ici là l'hospitalité de Sîtafa leur est acquise — il est payé pour cela — et l'Almamy s'assurera que notre hôte tient ses promesses.
Parmi ceux que nous congédions figure Anoman, notre cuisinier, devenu impossible. Il sera remplacé par un simple porteur, Kassi , que ses antécédents ne semblaient pas destiner à la dignité de maître queux. Sa ratatouille n'en sera pas pire. Au moins consentira-t-il à allumer le feu, ce que nous ne pouvions même plus obtenir de son prédécesseur. Une heure après l'arrivée à l'étape, lorsque, les dents longues, quelqu'un de nous partait en reconnaissance du côté de la cuisine, il trouvait le foyer mort. Sans doute le chef était allé aux provisions? Erreur. Vautré sur le ventre, Anoman dormait du sommeil du juste. Nous voici débarrassés
FRANCE NOiRE. 185
de cet oiseau. — C'est ce que veut dire le mot en agiii — et jamais nom ne fut moins volé.
La plus grande souffrance provient du manque d'eau. Pas une source, pas un rivulet : un simple marigot qui ne coule qu'à la saison des pluies. Le reste de l'année, on s'abreuve dans des puisards, autant de dépotoirs où les averses drainent les ignominies d'alentour. L'eau, filtrée avec le plus grand soin et bouillie, n'en garde pas moins une apparence savonneuse et une saveur ammoniacale qui soulèvent le cœur.
Et cejjendant, malgré la saleté repoussante, la vermine, la clientèle d'importuns suspendus à vos grègues dès le petit jour, les rassemblements de deux ou trois cents curieux que suscite la moindre tentative pour prendre une photographie, un croquis; malgré les nuits plus fatigantes que les jours, malgré ses eaux empoisonnées, Bondoukou n'est pas sans attraits, à certaines heures. Lorsque le soir descend sur cette ville étrange ; quand les collines lointaines s'estompent de bleu sur l'horizon des forêts ; au moment où le bétail, éveillé de la torpeur du jour, s'ébroue dans les pâturages, où tes fidèles, après la prière, viennent prendre le frais, assis sur les racines des ficus, un grand calme, une paix souveraine semble envelopper cette petite cité marchande isolée à la lisière des bois.
Nous comptons partir dans cinq ou six jours, bien qu'on insiste pour nous retenir jusqu'à la fin de la lune. Trois semaines, ce serait un peu long. La lune est
FRAN'CE NOIRE
toute neuve, et son retour récent a même été préteite à réjouissance. La cour de Sitafa n'a pas désempli de la journée. En général les visites commencent après la prière de quatre heures et se suivent jusqu'à huit ou neuf. Les arrivants s'assoient sur leurs talons autour de notre âiatikê allongé sur sa natle , et l'on cause tout en égrenant son chapelet. L'affluence est grande les jours de nouvelle lune. De môme que chez certaines nations d'Europe, — chez les Grecs orthodoxes, notamment,— les gens s'abordent, le matin de Pâques, par ces mots : n Christ est ressuscité », il est d'usage de venir ces jours-là voir ses amis , uniquement afin de leur annoncer cette bonne nouvelle : n La lune est revenue! a
Lorsque notre hôte , entre neuf et dix , rentre dans ses appartements, il a vu défiler de soixante à quatrevingts ligures de connaissance qui lui ont débité la même phrase. El Sitafa, en se mettant au lit, doit, à n'en pas douter, savoir à quoi s'en tenir sur le cours de la lune!
Nous procédons , non sans pl^sir, à nos préparatifs de départ. De Bondoukou à Kong on compte environ quinze jours. Le sentier, par places, est praticable aux bêtes de somme; aussi ferons-nous le trajet partie à pied, partie à âne. Après nos trois mois de marche en forêt, nous échangerons volontiers la canne du piéton pour le bât de la bourrique.
Sitafa s'est chargé de nous maquignonner des Ânes. Il eût désiré nous vendre, par la même occa.Mon, son cheval, un animal jaune filasse, un peu plus haut qu'une
Vtte VISITE CH
FRANCE NOIRE
chèvre et d'une maigreur diaphane. Sitafa l'enfourchait, une fois la semaine, pour se rendre à la mosquée, en grande pompe. L'animal employait le reste du temps à s'ébrouer dans la cour, sur l'herbe fratche que lui apportait, matin et soir, son captif attitré. La nuit, ce serviteur zélé ne manquait jamais d« lui suspendre au cou une clochette fêlée, — la nuit seulement, — attention délicate qui, dans l'état d'énervement où noua étions, nous condamnait à de fâcheuses insomnies. Agacé, certain soir, j'enlevai à la bête son carillon et le dissimulai dans ma poche. Mais le silence inusité' réveilla maître et valets, qui, très agités, se mirent incontinent en quête de l'objet perdu. Je consentis à calmer leurs alarmes à la condition que, jusqu'à la 6n de notre séjour, le cheval -orchestre donnerait ses auditions pendant les heures diurnes, ce à quoi Sitafa voulut bien consentir avec une petite moue. Car ce bruit lui était nécessaire pour s'endormir; cette musique berçait agréablement ses rêves et ses amours. Ledit palefroi fournirait difficilement plus d'une étape; nous donnons la préférence à maître .Miboron.
Tous les bourriquots présentables, sans parler des autres, nous ont été amenés, les prix âprement débattus. Chaque bête nous coûte de cent à cent cinquante francs, un tiers de plus que sa valeur réelle. Nous avons fait emplette d'un animal supplémentaire qui portera la provision de mil; on ne pourrait en efîet s'en procurer avant d'avoir atteint le Comoé, c'est-à-dire avant une dizaine de jours.
Nos arrangements complétés, aprfrs une visite d'adieu
FRANCE NOIRE
à l'almamy, qui appelle une dernière fois sur la caravane la protection d'Allah, le ii mai, au soleil levant, nous sortions de ia capitale de l'Abron par le sentier de Kong.
Notre hôte et l'un de ses fils nous escortèrent jusqu'à une lieue de la ville. Quand ils eurent pris congé, réitéré les protestations d'amitié et les baisements de
main, en nous suppliant de revenir les voir avec
d'autres, beaucoup d'autres inarcîiandiscs, ils demeurèrent longtemps sans faire demi-tour, les regards fixés sur la caravane qui s'éloignait lentement vers le nordouest. Ma tlemière impression de Bondoukou, c'est, dans les hautes herbes trempées de rosée, la sombre silhouette du dialikê planté sur son cheval jaune.