‹ Mission BingerChapitre 5 sur 11 · PAYS DE KONG · texte numérisé non relu

PAYS DE KONG

Ces premiers jours de chevauchée nous ont remis. Cela nous paraît bizarre d'être ainsi portés après tant de lieues parcourues sur nos jambes. Il est rare, à vrai dire, que l'étape s'achève sans que l'on soit forcé de mettre pied à terre pour franchir un passage scabreux. Le terrain, sur une distance de quarante à cinquante kilomètres, est très accidenté. C'est une succession de coteaux, sillonnés de ruisseaux encaissés qui nécessitent de fréquentes haltes. Il faut déchaîner les bêtes, les pousser de force dans le ravin, puis les hisser sur l'autre berge, plus mortes que vives, ruisselantes de fange, et procéder de nouveau à l'arrimage des ballots. En réalité, c'est tout au plus si nous restons en selle une heure sur deux. Mais la marche ne nous effraye point, Le malaise qui nous envahissait était dû moins aux fatigues de la route qu'aux longues stations dans les villages, à Bondoukou en [larticulier, à la promis-

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cuite de la plëbe vermineuse, aux nuits sans sommei], à l'atmosphère empoisonnée.

Nous respirons à présent. Nos nerfs se détendent : les regards déshabitués de la lumière, las de scruter la pénombre interminable des futmes, se reposent sur cet horizon varié, sur le vert plus tendre des clairières. Les matinées sont d'une inlînie douceur. Brise fraîche, ciel pommelé, température d'Europe.

Ce n'est pas que l'éloignement des villes, l'enchantement du plein air nous affranchisse des importuns. Je n'en veux pour preuve que les incidents de l'avantdernière nuit au hameau de Fouangansoura.

L'endroit était joH, paisible, sur une hauteur balayée par la brise; tout auprès, la rivière Bâ coulait entre des collines boisées. Déjà nous nous félicitions de notre nouveau gîte qui allait nous faire oublier la cour empestée de Sitafa et son vacarme de caravansérail.

Jusqu'à dix heures, en effet, tout alla bien; la soirée fut d'un calme idyllique. Le chef et les notables étaient venus, suivant l'usage, faire un bout de causette, puis s'étaient retirés à pas discrets, en gens désireux de laisser reposer leurs hôtes. El nous sommeillions, depuis un quart d'heure à peine, lorsqu'un atroce charivari nous éveilla. Une bande armée de crécelles parcourait le village en poussant de plaintives clameurs.

Les exécutants, le chef en tête, s'approchaient de nos cases et nous donnaient l'explication de tout ce bruit. Un gros nuage s'avançait qui menaçait de manger la lune. On suppliait le capitaine de délivrer un remède pour conjurer un tel malheur. Binger en riant parvint

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les congédier, peu rassurés pourtant. Mais bientôt le t>uble du ])opulaJre se cliangeait en épouvante Iors(]ue, ï nuage passé, la lune reparut. — L'irislunt (nuit du I au 12 mai) coïncidait avec une éclipse partielle de Wtre satellite. — Lepliénomène, par un hasard étrange, était produit précisément pendant que la pleine lune .1 dissintiilée sous la nuée. Maintenant elle revenait, i mutilée, méconnaissable. Nouvelle visite, plus uyante cette fois, du clicf et île ses administrés. —

La lune est mangée 1 II en manque un grand moreau!.., o On leur répond de prendre patience, que le lal sera réparé dans quelques minutes. Ils n'en croient 1 faudrait d'abord qu'ils nous crussent sur parole ; ar, durant l'entretien, un rideau de vapeur s'est de Duveau interposé, et le ciel va rester couvert pendant l plus grande partie de la nutt.

Jusqu'au matin Fouangansoura fut en rumeur. I.^s abitants ne réintégraient leurs cases qu'aux premières Kurs de l'aube; l'astre venait de reparaître dans sa ïtondité parfaite. Mais s'ils avaient retrouvé la lune, ons, nous, perdu le sommeil.

A quelque cent mètres de Kindi, notre camjjenipnt Tiïer, remarqué les débris d'une importante bourgade,

» ruine toute neuve où traînaient encore au milieu ;s cases éventrées, noircies par l'incendie, divers pLenstles, vases, terrines, caisses de tani-taniH, abanmaés par les habitants dans le désordre de la retraite. tïtle localité, nous a-t-on dit, a été rasée, il y a un an,

* les ordres d'Ardjima, en punition de je ne sais

et méfait. Qu'est devenue la population? Mystère.

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Les occupants du nouveau Kindî ont tenté de nous donner, à ce sujet, des explicalions dont le résultat le plus appréciable a été d'embrouiller davantage le lîl de l'histoire. Dans la politique nègre, tout est confusion et ténèbres.

En dépit de son appellation arabe, le village où nous stationnons aujourd'hui, El Hedt (le Dimanche) , ne contient aucun musulman. Le nom lui aura été imposé par les Dioulas voyageurs.

Pendant le déjeuner, un inrideiit. Un serpent s'est glissé chez le docteur. Le boy de Crozat, tout ému, apporte la nouvelle, ajoutant que le reptile est gros couime la jambe. L'intrus, roulé sous la couchette, est délogé avec une gaule et abattu d'un coup de fusil. Ce n'est point le boa annoncé, mais une superbe vipère noire, longue de deux mètres, armée de terribles crocs. Des esp&ces de bajoues lui donnent une certaine ressemblance avec le cobra de l'Inde. Rarement ces bétcs pénètrent à l'intérieur des villages. Le cas pouvait être attribué à ce fait que la case du docteur était isolée des autres et placée imntédiatcment à la lisière du bois. C'est la seconde apparition de ce genre, depuis le début du voyage- Quoique les reptiles abondent, on peut circuler pendant des mois sans en apercevoir un seul; ils se dérobent au bruit d'une troupe en marche.

Dans le village, plusieurs albinos, dont une femme, nommée Firi, que j'ai eu beaucoup de mal à photographier. Elle pleurait, cherchait à fuir et croyait évidemment sa dernière heure venue.

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Kagou*, vendredi 30.

Les collines se sont effacées; la végétation devient plus maigre, la population moins dense. Du i8 au 19, entre Pananivy et Nasian, sur une distance de cinquante kilomètres , nous avons traversé une région absolument inhabitée. La plaine herbeuse se déroulait à l'infini : çà et là seulement, un bouquet d'arbres marquant l'emplacement d'une mare ou d'un ruisseau, de nombreux affleurements de roche ferrugineuse, de granit accusant très nettement le travail des anciens glaciers. Nous avons même dépassé de remarquables blocs erratiques.

Le trajet est monotone à l'extrême : une série de plateaux légèrement ondulés, un désert piqué d'arbustes grêles. A cette époque de l'année, des orages quotidiens font foisonner sur ces plaines les herbes folles, Au moment de la sécheresse, la réverbération du soleil doit y être intolérable. Même en cette saison, il est très dur de voyager en terrain découvert passé neuf heures du matin.

A partir de Nasian, on a l'impression d'être parvenu

une altitude relativement élevée; maïs rien ne rompt l'uniformité du vaste horizon, si ce n'est, dans un lointain bleuâtre, des crêtes apparues au lever du soleil, ■ers le nord, dans la direction du Lobi.

Villages très clairsemés, espacés de trois à quatre heures en moyenne. Qui en a vu un en a vu cent; partout la même case malinké, ronde, à toit conique, les mêmes fétiches pendus aux parois, la même femme

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occupée, son marmot ficelé en croupe, à piler une pâtée quelconque dans un mortier de bois. Quelques cultures d'ignames ou de mais ; d'assez beaux troupeaux paissant aux abords des villages, en toute liberté, à tel point qu'il n'est pas rare d'être éveillé au milieu de la nuit par une incursion de chèvres ou de moutons prenant leurs ébats dans notre case, sinon par la visite d'un bœuf au souffle bruyant.

Peu de monde sur le chemin. Les gens de Kong sont actuellement détournés de leur commerce par une guerre avec des voisins pillards, du côté de l'ouest, les Palagas. Les hostilités retiennent sous les armes bon nombre d'entre eux. Les caravanes que nous croisions venaient, pour la plupart, du pays de Bouna, avec des kolas, de l'ivoire, du coton, du sel et quelques articles de ferronnerie de fabrication indigène. Hommes et femmes portent gaillardement sur la tête leur charge de trente à quarante kilos, et marchent bon pas, la lance à la main, le sabre pendu à l'épaule. Tous ces caravaniers sont des Mandés-Dioulas, la race voyageuse conquise à l'islam. La population des vill^^es est composée de Pakhallas sédentaires, cultivateurs, doux et hospitaliers, mais fétichistes à l'égal des peuplades de la forêt.

Celle de K^oué est d'une timidité excessive. Le hameau a tout à fait bon air. Des arbres magnifiques l'encadrent, un baobab surtout qui, renversé jadis par l'ouragan, a repris racine et projette sur la place son ombre tourmentée. Nous avons été bien accueillis; mais il ne faut pas songer à prendre des notes, un cliché,

autrement que par surprise. La vue de l'album ou de la chambre noire cause une panique générale; petits et grands prennent la fuite. C'est à Kagoué que Binger, lors de son premier vpyage, ne put obtenir d'être reçu par le chef. Non que celui-ci fût hostile : ses offres de services, ses' compliments transrais par un envoyé témoignaient de ses dispositions amicales. II refusait seulement de se trouver f.ice à face avec le voyageur appartenant à une race inconnue. Les années ne paraissent pas avoir atténué ses préventions. Il nous a traités de son mieux , amplement approvisionnés de maïs et d'ignames , mais est demeuré invisible. Ses ancêtres, disait-il, n'avaient jamais vu d'hommes blancs ; il redoutait, en cédant à sa curiosité, que cette faiblesse ne lui portât malheur.

Violent émoi provoqué par un de nos hommes qui s'est permis de dérober un poulet. Le coupable a été vertement tancé et le poulet restitué à son propriétaire avec des excuses et un cadeau, Ce n'est pas la première fois que nous avons à réprimer ces rapines susceptibles de nous créer, même en pays ami, de sérieux embarras.

Très vive aussi, l'inquiétude manifestée par mon hôte. Il m'avait cédé sa case en me recommandant de ne pas y faire de bruit, le moindre tapage pouvant effaroucher les fétiches appendus au mur. J'ai promis de m'observer. Mais ii n'était pas tranquille et revenait à chaque minute voir ce qui se passait, me supplier tie ne pas chanter, de ne pas siffler surtout. Je n'en ai nulle envie.

^Hbne semaii

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e semaine. Nous avons déjà laissé un malade à Nasïan. un autre à Timikou, chacun avec un camarade. Il est pénible d'abandonner ainsi ces pauvres gens; mais le noir se refusant d'ordinaire à absorber d'autres médiments que les drogues préparées par ses féticheurs, qu'à laisser agir la nature; le repos sera le traitement le plus efficace. D'ailleurs, le premierdevoîr est f de mettre notre troupe à l'abri de la contagion : exposer l'une ou deux vies humaines pour le salut du plus grand jpombre, telle est la loi, en voyage comme à la guerre. En pareille expédition, l'infortuné qui tombe au bord pu sentier, c'est le matelot emporté par une lame : les s se serrent, mais le navire poursuit sa route, dans B tempête.

Kawaré se compose de trois villages, distants l'un f<àe l'autre de quelque cent pas. L'ordure n'y est pas 1 nioins abondante qu'à Sipolo. Les immondices s'amonœllent; chacun dépose les détritus devant sa case, le mps manquant sans doute pour les transporter à dix bètres plus loin, dans [a plaine. Kawaré est pourtant i résidence d'un prince du sang. Le chef est un Ouat- ., de la famille royale de Kong, ofi il occupe le rang s huitième héritier.

I Ce personnage nous a reçus à l'antique , sous un

irbre, entouré des notables. Nous lui faisions face,

tassis surdes nattes. Le peuple, rangé en cercle, assis-

P't^t à l'audience, grattant ses poux. Nous avons relaté

R-lwièvement le but et l'itinéraire du voyage. Après quoi

ïrmissîon nous fut donnée de chercher des logements

ravenables, ce qui n'était pas chose aisée.

Dans la journée, second palabre. Un autre chef est venu nous interviewer, histoire de vérifier si notre rtcit concorderait avec les explications fournies le mâtin. Cette confiance nous honore. Hideux, ce vieux chef : la lace rongée par un lupus. On apporte, sur son ordre, une grande calebasse de dolo, la rasade de bienvenue, et, suivant les us de la politesse noire, nos hâtes se disposent à se rafraîchir les premiers, copieusement. Déjà le vieillard tend vers le vase ses lèvres suppurantes , lorsque Biuger observe tranquillement que k l'heure de notre repas est proche : on le remercie du I cadeau ; mais il y a juste de quoi nous désaltérer. En r;inème temps, il fait signe à un boy d'emporter le dolo I dans la case. Et le tour est joué.

Nous craignions d'être obligés de séjourner ici jusqu'à après -de mai n I pour faire honneur au chef, dans le cas probable où celui-ci insisterait pour nous garder. II n'insiste pas. Brave homme!

Vendredi, ajrM

Hier, nous rencontrions à Kongolo Bafotiké, captif de Karamokho Ouié, roi de Kong, envo devant de nous par le prince. Ce dernier, absent i capitale, se trouve actuellement dans le camp i une journée de marche vers le nord, pour survei mouvements des pillards Palagas qui inquiéta caravanes. Il nous adresse ses compliments, t que nous sommes attendus; on nous a prépi cases. — Dieu sait ce qu'elles seronti -

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poussé l'attention Jusqu'à nous apporter deux sacs de cauris. dans le cas où nous eussions été à court de lenue monnaie. Voilà un homme pratique.

De Kongolo à Kong, nous traversons, pendant près de trois heures, des champs d'ignames, de mil, des cultures maraîchères. Paysage de banlieue; on sent

'on approche d'un grand centre. La ville s'aperçoit d'une lieue; de ce côté, l'effet en est médiocre : une ligne de constructions basses couronnant une crête arrondie; si l'on ne savait qu'elle est là, on risquerait de la confondre avec un relief du sol. Elle se développe en éventail sur le revers du plateau. C'est du nordouest qu'il faut la voir.

A neuf heures du matin, par un clair soleil, nous y faisons notre entrée par le quartier de Kourila. Il y a dix-sept jours que nous sommes en route. De la cour de Sitafa à Kong, nous venons de parcourir environ trois cents kilomètres.

Notre arrivée n'a pas causé autant d'émotion que la venue du premier blanc, il y a quatre ans. Néanmoins, la curiosité était grande; plusieurs milliers de spectateurs s'écrasaient dans les carrefours, les ruelles, sur les terrasses. Les gens, avides de nous contempler, se bousculaient pour se disputer les premiers rangs. De la poussière, des cris, des effrois de femmes et d'enfants.

Une bonne vieille, rejetée en arrière, protestait violemment et s'écriait : a Quand quelque chose de joli arrive dans une ville, on a bien le droit de regar-

beauté. ^'-^aicies, j

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